‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 174 sur 236 · ffi · texte numérisé non relu

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langue ce travail que devaient pousser si loin sa finesse, sa malice et sa bonne humeur. Mais, encore tout farci du grec et du latin de la Renaissance, comment aurait-il pu résister pleinement au mauvais goût de l’époque? Par le fait, il y sacrifie lui-même en beaucoup d’endroits, et d’ailleurs, le parti pris de scepticisme dont il se targue à tout propos dans ses oeuvres , lui permettait-il d’atteindre cette précision dans l’ampleur et cette mesure dans les élans de l’imagination qui sont, pour ainsi dire, les caractères propres de notre langue ?

Là-dessus, il faut, du reste, écouter son propre témoignage : « Je « trouve, dit-il, notre langage suffisamment abondant, mais non pas « maniairé et vigoureux suffisamment ; il succombe ordinairement à « une puissante conception : si vous allez tendre, vous sentez souvent « qu’il languit soubs vous et fleschit, et qu’à son défaut le latin se « présente au secours et le grec à d’autres. » Ainsi que le fait justement observer M. Nisard, cette crainte d’en dire trop peu dans le discours, de laisser quelque chose de reste et que ce reste ne soit le plus important, est bien d’un siècle plus affamé de connaissances que de vérité. Nous ajouterons qu’elle rend pleinement compte de ce qui manquait aux écrivains de ce temps aussi bien que de l’action des hommes de foi qui suivirent. Chez ceux-ci l’amour et la pleine possession de la vérité ne laissaient point de place au doute ou à cette indolence maladive qui tient l’esprit suspendu entre deux affirmations

contraires qu’il ne se résout ni à rejeter ni à accepter tout entières.

Voyons comment s’est vérifiée la justesse de cette observation.

Par les remarques qui précèdent et par le tableau abrégé mais exact que nous présentait tout à l’heure M. Maynard de l’éloquence de la chaire au temps de saint Vincent de Paul, on peut se faire une idée de l’étendue des réformes qu’il était nécessaire d’y apporter pour lui rendre son véritable caractère, tant au point de vue du goût littéraire qu’au point de vue chrétien. Mais, plus le mal était universel, plus la sollicitude du fondateur des missions et des séminaires voulut s’appliquer à répandre le remède qui le devait guérir. A cet égard, les témoignages abondent dans la vie de notre saint, et en parcourant ses œuvres on est frappé de l’insistance avec laquelle, dans

UNE PRÉDICATION DE SAINT VINCENT DE PAUL Tableau de F. de Troy, dix-huitième siècle.

Saint Vincent annonce la parole de Dieu devant un nombreux auditoire composé de grands seigneurs

et de pauvres.

APPENDICES

ses conférences comme dans ses lettres, il revient sur ce sujet, l'estimant avec raison de la dernière importance pour les résultats qu'il avait à cœur d'obtenir. « J’ai été souvent bien consolé, dit-il en sa vingt-sixième conférence1, et cela me console encore aujourd’hui, de voir que Dieu nous ait fait la grâce, comme à ses apôtres, de nous envoyer prêcher sa parole par tout le monde. Oh ! nous avons les mêmes lettres d’envoi que les apôtres; aussi nous voyons, par la miséricorde de Dieu, qu’un homme s’en va avec joie porter au bout du monde cette parole. Vous n’avez qu’à lui dire : Monsieur, quand

partez-vous pour l’Italie, pour la Pologne, ou pour les Indes? L’on est

toujours prêt, par la grâce de Dieu ; l’on va partout comme les apôtres, et l’on prêche la parole de Dieu en la manière que les apôtres l'ont prèchée. Les apôtres comment prêchaient-ils? Tout bonnement, familièrement et simplement, et voilà notre manière de prêcher; avec un discours commun, tout bonnement, dans la simplicité, familièrement. Il faut pour prêcher en apôtres, c’est-à-dire pour bien prêcher et utilement, il faut y aller dans la simplicité, avec un discours

familier, en sorte que chacun puisse entendre et en faire son profit. Il

faut avouer que partout ailleurs on ne garde point cette méthode ; la

grande perversité du monde a contraint les premiers prédicateurs, pour débiter l’utile avec l’agréable, de se servir de belles paroles et de conceptions subtiles , et d’employer tout ce que peut suggérer l'éloquence, afin de contenter en quelque façon et d’arrêter la

méchanceté du monde. Mais à quoi bon ce faste de rhétorique ?

Qu’avance-t-on par là ? Gela se voit, si ce n’est peut-être que l’on

veuille se prêcher soi-même. »

On ne saurait, il faut en convenir, donner de meilleurs conseils ni en meilleur style. Le trait même n’y manque pas et saint Vincent a maintes fois prouvé que, s’il recommandait de prêcher simplement pour prêcher bien et utilement, ce n’est pas qu’il manquât lui-même des ressources dont abusaient les autres orateurs, ceux qu’il nommait plaisamment ■ les premiers » et qui, par leur « faste de rhétorique »,

i. Cjnference du co auùi ibbb, sur la manière de prêcher.

SAINT VINCENT DANS LA LITTERATURE

n’arrivaient réellement alors , comme plusieurs le font encore aujourd’hui, qu’à se placer au dernier rang. Mais ceux à qui il adressait ces conseils pouvaient ne point entrer tout d’abord dans de tels sentiments, trop contraires au goût du jour. Pour les en pénétrer,

LE CLOITRE DU GRAND SEMINAIRE DE IvOUBA (ALGERIE) Ce séminaire est dirigé par les prêtres de la Mission.

saint Vincent prend un exemple, et ici nous assistons à un véritable chef-d’œuvre de finesse et de bonhomie tout ensemble , où l’on peut observer, outre une incomparable habileté de mise en scène, des traits de mœurs peints au vif avec un accent pittoresque et dans des termes que, plus tard, ne désavouerait pas le malicieux La Bruyère : « Quand on veut persuader à un homme de prendre un emploi, d’avoir une charge, et de se marier, que fait-on, sinon lui

APPENDICES

représenter le plaisir, le profit et l’honneur qui reviennent de tout cela, les grands avantages qui s’y rencontrent ? Qu’on veuille porter un homme à se faire président, qu’est-ce que l’on emploie à ce sujet ? Il ne faut que lui représenter les avantages et le grand honneur qui accompagnent cette charge : Un président, monsieur, mais c’est le premier de la ville, tout le monde lui cède le devant et le haut du pavé; il n’y a personne qui ne l’honore, son autorité lui donne un grand crédit dans le monde ; oh ! monsieur, un président ! il ne le cède pas à un évêque ; les souverains même leur défèrent et les ont à grand honneur ; un président ! il peut obliger, faire plaisir à qui bon lui semble, s’acquérir un bon nombre d’amis, se faire considérer partout, etc. Et ainsi on lui dit les autres avantages qu’il y a d’être président, et d’abord vous le voyez brûler du désir d’avoir cette belle dignité. Mais le contente-t-on avec cela ? Point du tout ; il en faut venir là : qu’est-ce que l’office de président ? en quoi consiste-t-il ? que faut-il faire dans cette charge? Vous êtes le premier officier de la justice, de ce grand et honorable corps; vous en êtes le chef; vous distribuez les affaires, c’est vous qui recueillez les voix des autres et qui prononcez le jugement. Voilà ce qu’on lui apprend à peu près. Et voilà un homme qui a envie d’avoir la charge de président et qui sait déjà en quoi elle consiste; mais avec tout cela il ne tient rien, si

on ne suggère les moyens d’avoir cet office . Mais si celui qui

donne le conseil fournit encore les moyens : Monsieur, vous avez tant de revenu de ce côté-là, tant d’argent de l’autre ; vous prendrez de là cette somme et d’ici cette autre ; au reste, je connais M. tel qui a cette charge à vendre; encore M. tel est mon intime et aussi son ami, je ferai qu’il traitera avec lui, nous en aurons bon compte ; nous ferons ceci et cela, nous obtiendrons ceci et cela. Voilà qui est bien servir un homme et le mettre dans le chemin assuré pour parvenir à la dignité de président. »

On voit ici quelle était la façon d’instruire de saint Vincent et de quel ton il usait en ses instructions. Il a d’ailleurs tracé lui-même les règles de la méthode qu’il recommandait avec tant d’instance aux prêtres de la Mission ainsi qu aux ordinands. Cés règles, qu’il a de

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