POUR L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES ENFANTS TROUVÉS
Je vous parlai dernièrement succinctement de vos enfants trouvés pour ce que nous avions plusieurs autres affaires ca traiter, et qu’il semblait que leurs offrandes pourraient pourvoir à leur besoin sans en parler à la Compagnie ; et pour ce que l’expérience a fait voir que non, nous vous en parlerons aujourd’hui, et vous dirai qu’ils sont en grande nécessité, et qu’il ne reste plus que pour les nourrir six semaines, et qu’il est nécessaire d’aviser aux moyens de pourvoir à leur besoin :
i° Pour ce qu’ils sont en nécessité extrême, et qu’en ce cas vous êtes obligées d’y pourvoir — non pavisti , occidisti ; — l’on peut tuer un pauvre enfant en deux façons, ou par mort violente, ou en lui refusant la nourriture ;
2° Pour ce que Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères, et voici
l’ordre qu’il y a tenu : i° il vous a faites . pendant deux ou trois ans par mesdames
de Notre-Dame; 20 vous avez fait diverses assemblées à cet effet; 3° vous en avez fait de grandes prières à Dieu ; 40 vous en avez pris conseil de personnes sages; 5° vous en avez fait un essai ; 6° vous l’avez enfin résolu et voici les motifs qui vous y ont portées :
i° Qu’on était informé que ces pauvres petites créatures étaient mal assistées, une nourrice pour quatre ou cinq enfants ;
2° Que l’on les vendait à des gueux, huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient mourir de faim ;
3° Que des femmes qui n’avaient point d’enfants de leurs maris et des misérables qui les entretenaient, en prenaient et les supposaient comme leurs, et en effet nous en avons trouvé trois ou quatre depuis deux ans en çà ;
40 Qu'on leur donnait des pilules de laudanum pour les faire dormir, qui est un poison ; que tout cela est arrivé ;
5° Qu’il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante ans, si ce n’est que depuis peu il s’est trouvé que quelqu’un des supposés a résisté.
Et enfin, qui était le comble de tous ces maux, c’est que plusieurs mouraient sans être baptisés.
Voilà les motifs qui vous émurent à vous en charger ; la Providence vous a donc faites mères adoptives de ces enfants. Notez mires adoptives , c’est donc un lien que
APPENDICES
vous avez contracté avec eux, de sorte que ces pauvres enfants étant abandonnés de vous, il faut nécessairement qu’ils meurent. Qui les en empêchera ? La police publique ne l’a pu jusqu’à maintenant. Si vous ne le pouvez, qui le fera ? Certes personne, et selon cela, mesdames, vous êtes obligées de les assister en deux sortes en conscience : i° comme nécessité ; 20 comme vous étant leurs mères.
Moyens.
i° Prier Dieu pour cela ;
2n Communier une fois à cette intention ;
3° En parler à vos parents et amis ;
40 Aux prédicateurs par MM. les curés ;
5° Enfin prendre résolution si on les doit quitter, ou si on se doit efforcer et faire un effort pour cette année.
Objections.
i° La nécessité du temps, qui appauvrit un chacun de sorte qu’on ne peut que vivotter simplement. Je réponds simplement, mesdames, que vous n’en serez pas incommodées. Qui miseretur pauperis nunquam indigebit, feneratur duo qui miseretur pauperis. Vous êtes cent : quand chacune s’efforcerait de 100 livres, c’est plus qu’il ne faut. Si cinquante le faisaient et les autres de quelque chose, cela suffirait avec ce qu’on a déjà.
20 Je n’ai point d’argent. Hélas ! combien de nigoteries a-t-on au logis qui ne servent de rien ! O mesdames, que nous sommes éloignées de la piété des enfants d’Israël, dont les femmes donnaient leurs joyaux pour faire un veau d’or ! Une dame dans ces jours passés a vendu tous ses joyaux pour nourrir un homme, — cinq ou six dames .
3° Cette pauvreté accablera la Compagnie, et puis cela sera à l’infini, chacun y exposera ses enfants. A cela on répond que non, après aussi bien qu’à présent, il y a deux affaires d’importance sur le bureau qui nous délivreront de ce malheur.
Conclusion.
i° Si vous les abandonnez, que dira Dieu qui vous a appelées à cela ?
20 Que diront le roi et les magistrats, qui, par lettres patentes vérifiées, vous attribuent le soin de ces pauvres enfants ?
3° Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir le soin que vous en prenez ?
40 Que diront ces petites créatures ? Hélas, nos chères mères, vous nous abandonnez ! que nos propres mères nous aient abandonnées — passe — elles sont mauvaises ; mais que vous le lassiez qui êtes bonnes, c’est autant à dire que Dieu nous a abandonnés, et qu’il n’est pas notre Dieu.
SAINT VINCENT DANS LA LITTERATURE