‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 25 sur 236 · PORTRAIT DU PAPE CLEMENT VIII · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PAPE CLEMENT VIII

D'après une médaille du seizième siècle. — En l’année 1 5 ç5 , Clément VIII adressa un bref éloquent aux évêques de France pour les adjurer au nom de Dieu d’améliorer la vie morale du clergé; car l’Eglise, ravagée par l’hérésie, souffrait dans les prêtres comme dans les peuples. C’est alors que Dieu suscita saint Vincent de Paul. — Au revers de la médaille, Rome chrétienne est personnifiée par une femme qui porte la croix et la tiare, symboles de sa suprématie spirituelle.

jours de grandes vertus dans son sein, il s’y était aussi introduit du relâchement. Le souffle de la Renaissance et de la Réforme avait passé sur l’Eglise. La première condition du retour du peuple à la foi, c’était la régénération du sacerdoce. Avec le même esprit de zèle et de charité qu’il étendait à tout, Vincent de Paul y travailla ardemment, persuadé que tout le reste dépendait du bon état du clergé. Pour cela, il ne fut pas moins attentif à le préserver de la contagion de l’erreur qu’il était appliqué à le ramener à la piété et à la discipline ecclésiastique.

Telle fut l’étendue de son action qu’elle embrassa tout le champ de l’Eglise et de la société. Personne, en aucun temps, n’a plus fait que

saint Vincent de Paul. Organisateur de la charité, il fut aussi un apôtre

de la foi, un réformateur du sanctuaire. Par là il exerça l’influence la plus considérable sur son siècle.

Mais quand on se demande comment un homme a pu faire à lui seul ce qui eût été difficilement l’œuvre d’un gouvernement, quand on le voit venir en aide à des multitudes de malheureux dont il est la providence, entretenir des établissements où tous les besoins trouvent un secours, fonder deux congrégations pour l’assistance et l'instruction des pauvres, nourrir en temps de famine des provinces entières, et quand ensuite on voit ce même homme passer des exercices de la charité aux affaires générales de la religion et de l’État, tellement qu’on le trouve occupé à restaurer le sacerdoce, à défendre l’intégrité de la doctrine et à organiser des missions lointaines dans le même temps qu’il siège dans les conseils de la royauté et qu’il participe au gouvernement du pays, on s’étonne que ce grand pourvoyeur des pauvres, ce haut intendant de la charité, ce zélateur de la foi, cet apôtre, ce politique ait été lui-même un homme de la plus petite condition et que tant d’œuvres admirables se soient faites comme de rien. C’est là le plus prodigieux miracle de la vertu de saint Vincent de Paul, le signe le plus éclatant de son extraordinaire vocation.

Pauvre par naissance, pauvre par état et par choix, Vincent de Paul n’avait rien, selon le monde, qui pût le disposer aux vastes entreprises. Ce n’était qu’un simple prêtre sans famille, sans fortune. Si en lui 1 intelligence égalait la bonté, si surtout il montrait un de ces rares bons sens qui sont la marque des hommes supérieurs, il n’était pas cependant doué des qualités brillantes qu’il faut pour plaire au monde. Son extérieur humble, quoique plein de noblesse et de gra- \ ité, ne donnait pas de lui une opinion avantageuse. Il ne semblait pas fait pour les grands rôles. Lui -même, d’ailleurs, ne s’y crut jamais appelé. A olontiers on s’attribue une mission, si l’on se sent apte a faiie quelque bien et si les circonstances s’y prêtent. Vincent de 1 aul n eut point une si haute idée de lui. Pénétré de l’amour des pauvies et du zèle des âmes, s’abandonnant tout entier pour le reste a la conduite de Dieu, il a fait le plus simplement du monde, et comme sans x penser, les plus grandes choses. Son humilité était telle

LA VOCATION

qu’elle ne lui eût pas permis de concevoir aucun projet important. Du reste, il y a cela de remarquable dans la vie de saint Vincent de Paul qu’il n’a jamais paru agir de lui -même. Quelques-uns pour le louer davantage en feraient volontiers un homme à grandes entreprises, une sorte d’instigateur puissant qui aurait tout mis en mouvement autour de lui. Tel n’était point l’humble Vincent de Paul. N’ayant d’autre

MAISON DE NAISSANCE DE SAINT VINCENT DE PAUL, A POUY (LANDES) Transportée au dix-neuvième siècle à quelque distance de son emplacement primitif. — Etat actuel.

règle que la manifestation de la volonté de Dieu, toujours prêt à prendre conseil des autres, défiant de lui-même jusqu’à l’excès, il n’a rien fait, pour ainsi dire, que par tâtonnements. Plusieurs de ses créations ont été de simples essais ; dans les autres, il n’a guère fait que seconder des desseins qui se manifestaient à lui. En toutes choses il s’est montré plutôt exécuteur qu’il n’était inventeur. Le caractère propre de ses oeuvres est d’avoir été inspirées des circonstances. Son rôle fut de répondre admirablement aux vues de Dieu, et il eut du génie à force d’avoir de la charité, ingenium charitatis. Vincent de

SAINT VINCENT DE PAUE

Paul n’est si grand que parce qu’il a été, avant tout, 1 homme de la Providence.

Dieu a voulu se servir de ce modeste ouvrier pour que l’on vît bien que l’ouvrage était tout entier de sa main, et afin qu’il demeurât évident qu’il ne se fait rien de vraiment bon et de grand pour le bonheur des hommes que par lui et par ses saints. Dieu, en effet, est charité. Lui seul a pu former le cœur d’un Vincent de Paul, lui seul était capable d’inspirer à un homme cet ardent dévouement, cette compassion active, ce généreux amour qui font encore l’étonnement du monde. Toute charité vient de lui et a en lui son divin modèle, et si ce grand Dieu, dans son amour infini pour les hommes, n’avait pas fait d’abord au monde l’aumône incomparablement magnifique de son Fils, le monde n’aurait jamais connu ni la charité, ni saint Vincent de Paul. Tous les siècles réunis du paganisme n’avaient pas produit une œuvre, pas un acte de charité. Il fallut que Jésus-Christ lui-même vînt apprendre aux hommes à s’aimer les uns les autres, en aimant Dieu d’abord. Car telle est cette vertu nouvelle de charité, dont le mot même manquait à l’antiquité païenne, et qui fait la gloire des siècles chrétiens.

Vincent de Paul a montré ce que peut un homme vraiment animé de cet amour de Dieu et du prochain qui est toute la loi chrétienne. Par là, il a fait resplendir la bienfaisante action de l’Église dans le monde ; car l’esprit qui l’embrasait, c’est l’esprit de Jésus-Christ. Pour avoir mis excellemment en pratique le grand précepte de l’Évangile, il a mérité d’ètre compté au rang des plus insignes bienfaiteurs du genre humain. Tous les siècles lui sont redevables, mais en particulier ce grand siècle de Louis XIV, grand entre tous les autres, non seulement parce qu’il a été le siècle des arts et des lettres et parce qu’il a vu avec 1 épanouissement de toutes les gloires de la paix et de la guerre, la restauration du sacerdoce, le réveil de la piété, la réforme des mœurs, mais, plus encore, parce qu’il a été le siècle des grands dévouements et des grandes entreprises pour le bien des malheureux, le siècle de la charité, le siècle de saint Vincent de Paul.

L homme admirable qui allait être le principal auteur de la renais-

LA VOCATION

sance religieuse et sociale du dix-septième siècle, fut pour la France catholique comme la récompense de son zèle à défendre la foi contre les tentatives de l'hérésie. L’année même où, au milieu de l’indignation causée par la fausse paix de Beaulieu, se signait, sous la conduite

VUE DE l’ÉGLISE DE POUY Saint Vincent y fut baptisé et y fit sa première communion.

du grand Guise, la sainte Ligue des catholiques, Vincent de Paul naissait. Un saint était donné à la France après un héros; mais ce que celui-ci n’avait pu par les armes, celui-là allait le faire par la charité. La situation du royaume était déplorable. C’était le fer à la main que les novateurs du seizième siècle étaient venus réformer l’Église sur le modèle apostolique, comme ils disaient; c’était par la violence qu’ils prétendaient remédier aux abus du catholicisme. Les

provinces désolées, les familles ruinées montraient d’un bout à l’autre de la France les effets de cette étrange prédication. Aucune province n’avait plus souffert des ravages des huguenots que le Béarn et la partie de la Gascogne qui allait donner Vincent de Paul, et où avant lui Montgomery, un des héros de ce brigandage, s’était acquis une sanglante célébrité.

C’est donc au milieu des horreurs de la guerre civile que Vincent vint au monde, le 24 avril 1 5 76 , à Pouy, près de Dax, au pied des Pyrénées. Il était le troisième enfant d’une modeste famille de paysans qui avaient pour tout bien une petite terre, et auxquels Dieu accorda comme surplus de richesse trois autres enfants. Son père s’appelait Jean de Paul et sa mère Bertrande de Moras. Pour qu’on ne vît point dans son nom un signe de noblesse, Vincent de Paul ne se fit jamais appeler que M. Vincent. Jean était un simple laboureur, vivant de son travail et du revenu de son petit patrimoine. Les enfants aidaient leur père ; Vincent eut pour fonction de mener paître le troupeau. Plus tard, dans tout l’éclat de sa réputation et de ses œuvres, il aimera à rappeler qu’il n’était que le fils d’un pauvre paysan et qu il avait gardé les bestiaux dans son enfance. Glorieuse otigine qui ajoute tant au mérite et aux actions de ce bon pasteur des pauvres !

Son extraction n’avait rien de bas. Ces humbles familles rurales, fécondes en enfants, fécondes en rudes vertus et en bons exemples, étaient la vraie force de la France et sa richesse permanente au milieu des calamités de la guerre. Lcà régnaient les bonnes mœurs avec les habitudes du travail et les pratiques chrétiennes. Dans la ferme de son père, Vincent trouva l’éducation la plus convenable à sa mission. De sa famille il reçut cette foi vigoureuse et simple qui inspire les œuvres, et du sol natal ce bon sens naturel si utile dans l’action. Presque en même temps la Gascogne avait produit Henri IV, ce piince qui ressemblait à son modeste compatriote par son bon cœur et sa finesse d’esprit, et qui est resté dans la mémoire des hommes le

plus populaire des rois, comme Vincent de Paul le plus populaire des saints.

LA VOCATION

De l’enfance de Vincent on ne sait guère qu’une chose, c’est que la charité fut sa première vertu. Quand, tout jeune, il revenait du moulin où son père l’envoyait chercher de la farine pour le pain du ménage, s’il rencontrait en route quelque vieillard ou quelque pauvre femme, il leur en donnait plusieurs poignées : « De quoi, dit Abelly, son père, qui était homme de bien, témoignait n’être pas fâché.» Une fois, Vincent lit plus. Son petit trésor, trente sous qu’il était parvenu à force de travail et d’épargnes à s’amasser, il le donna tout entier. Un

Page 1