LA PRÉPARATION
Vincent achève ses études théologiques et reçoit les ordres sacrés. — Son voyage à Bordeaux. — Sa captivité en Tunisie. — Il va à Rome. — Mission auprès de Henri IV. — Le juge de Sore. — Vincent chez la reine Marguerite. — Commencement de sa vocation. — L’hôpital de la Charité. — La tentation.
Le 20 décembre 1596, Vincent de Paul recevait la tonsure et les ordres mineurs des mains de M>' Salvat Diharse, évêque de Tarbes, dans l’église collégiale de Bidachen, près de Bayonne, avec un dimissoire du chapitre de Dax, le siège épiscopal étant vacant. Consacré à l’Eglise, le pieux jeune homme quitte sa famille et son pays. Il part, sans savoir où il va, mais conduit par Dieu qui le mène par des voies détournées à sa sublime mission. Avec le prix d’une paire de bœufs, il se met en route pour continuer ses études théologiques. L’université de Saragosse l’attire d’abord ; il venait y chercher la science, il n’y trouva que la dispute. Vincent entendit les professeurs de cette école fameuse se quereller entre eux sur « la science moyenne » et « les décrets déterminants », et il s’en alla. Ces sortes de discussions ne pouvaient convenir à son âme sereine. Avec le doux auteur de l’ Imitation il pensait : « A quoi bon ces recherches subtiles sur des choses cachées et obscures dont l’ignorance ne nous sera point imputée à mal au jour du jugement... Et qu’avons-nous à faire des genres et des espèces? » Vincent ne resta à Saragosse que le temps d’y apprendre qu’ « il y a beaucoup de choses qu’il importe peu ou point à l’âme de savoir. » Ayant connu l’enflure de la science et la vanité des disputes, il n’en discerna que mieux dans la suite le véritable esprit du jansénisme, dont il fut le plus pénétrant adversaire. Ainsi Dieu faisait l’éducation de son humble serviteur. Bientôt il allait le mettre à l’école des plus dures misères, pour façonner son cœur à la pitié comme il formait son esprit à la vérité.
Parti pour Saragosse au commencement de 1 5py, Vincent se retrouve cette même année à Toulouse, où son diplôme de bachelier, délivré en rôoq., atteste qu’il fit sept ans consécutifs d’études dans l’université. A ce séjour en Aragon, l’humble clerc avait bien vite épuisé le petit pécule paternel. Pour continuer ses études théologiques, il lui fallut donner des leçons, ne voulant pas imposer de nouveaux sacrifices aux siens. Le temps des vacances lui fournit les moyens de subvenir au temps du travail. Encore une fois l’élève se trouva maître. Etabli pendant l’été à Buzet pour l’éducation des deux fils du seigneur, il vit bientôt arriver à lui nombre de jeunes gens de condition. Sa réputation déjà grande à Toulouse le fit en quelque sorte précepteur de l’élite de la jeunesse de cette province. Hommage éclatant que la noblesse, alors si fière de ses titres et de son prestige, rendait à ce fils de paysan !
Le père n’aurait pu suffire à l’éducation qu’il avait désirée pour son troisième enfant. Du moins il lui donna en mourant une dernière preuve d affection. Tout ce que le droit d’aînesse lui permettait de faire en faveur de ce cadet, Jean de Paul le fit. A son héritier il imposa la charge de pourvoir au complément de l’éducation ecclésiastique de à incent. Dans la plupart des familles de l’ancien régime, la volonté paternelle arrangeait ainsi les choses pour le bien de chacun des enfants : 1 héritage échu a l’aîné emportait le plus souvent avec lui les charges de la paternité ; la succession du père ne produisait en quelque sorte qu une substitution de chef de famille. Vincent aurait pu profitei des avantages qui lui étaient faits; mais, après avoir pleuré cet excellent pète, il écrivit a sa famille qu’il ne voulait en rien se piévaloii du testament paternel; que sa mère et ses frères n’avaient pas à s’inquiéter et qu’il ne leur serait plus à charge. En effet, il avait trouvé le moyen de se suffire à lui-même.
Au bout de deux ans de cléricature, Vincent, confirmé par Dieu dans sa vocation, recevait le sous-diaconat, à Tarbes, le 20 septembre i598, des mains du même é\èque qui lui avait donné la tonsure. Trois apiès il était lait diacre, puis il recevait, le i3 septembre i5qc),
mois
le dimissoire pour la prêtrise. Il n’en profita point cette
annee, vou-
LA VOCATION
lant sans doute se mieux préparer à son ordination. Sa profonde humilité l’écartait de l’honneur incomparablement grand et redoutable du sacerdoce.
Mais le jour solennel est arrivé. L’humble Vincent reçoit le pouvoir
VUE INTÉRIEURE DE LA CHAPELLE DE CHATEAU-l’ÉVÈQUE (DORDOGNE)
Saint Vincent de Paul y fut ordonné prêtre le 2'i septembre de l’année 1600 par Msr Bourdeille,
évêque de Pérïgueux. — État actuel.
de consacrer le corps et le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ; Vincent va offrir l’auguste sacrifice de l’autel. De lui aussi il faut dire : « Qui pourrait exprimer les sentiments dont débordait son âme! Il savait que Jésus-Christ étant victime en même temps qu’il est prêtre, on ne peut participer à son sacrifice sans participer à son immolation. Aussi l’ordination lui apparut-elle comme un sacrifice dont il était
lui-même l’hostie, et lorsqu’il entendit l’évêque lui adresser le solennel avertissement : agnoscite quod agitis , imitamim quod îractatis , il put se dire qu’il connaissait les inexorables exigences du don qui lui était confié, et qu’appelé à célébrer les mystères de la mort du Seigneur, il entendait mourir et s’ensevelir comme lui! »
C’est le i3 septembre 1600 que Vincent fut ordonné prêtre. La piété aimerait à connaître le jour, l’endroit où ce grand serviteur de Dieu célébra pour la première fois les divins mystères. « On lui a ouï dire, rapporte Abelly, qu’il avait une telle apréhension de la majesté de cette action toute divine qu’il en tremblait, et que n’ayant pas le courage de la célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant. » Près de Buzet, sur l’autre rive du Tarn, la tradition montre encore le sentier qui conduisait Vincent de Paul à la petite chapelle de Notre-Dame de Grâce, bâtie sur le haut d’une montagne, au milieu du bois. C’est là sans doute qu’il alla, sous l’œil de Dieu seul, offrir pour la première fois l’auguste sacrifice et cacher au regard des hommes sa sainte et admirable émotion.
Cette même année ou la suivante, ses supérieurs ecclésiastiques, à la recommandation de M. de Commet, le pourvurent de la cure de Thilh ; comme il eût fallu la disputer à un compétiteur qui l’avait impétrée en cour de Rome, il se retira humblement devant lui. Cet homme de paix n’avait pas moins horreur des procès de prébende que des disputes d’école. Il se remit à l’étude avec l’intention de prendre ses degrés. N’ayant point d’autres moyens de subsistance, il continua sa petite régence de Buzet, qui était devenue la pension des enfants des gentilshommes de la contrée. Son cours de théologie ache\é, il reçut le diplôme de bachelier. Par ce titre, Vincent avait le d 1 oit d expliquer le second livre du « Maître des sentences » : c’était le second degié de 1 enseignement. Il n’eût tenu qu’à lui ensuite d’être docteui ; peut-etie son humilité recula-t-elle devant ce nouveau titre. Seize ans d études 1 en avaient rendu digne ; « mais, dit Abelly, il n’était pas du nombre de ceux qui se laissent enfler par un peu de science qu’ils pensent avoir. » Quand plus tard les gens de Port-
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Royal, confondus par lui, l’accuseront d’ignorance, dans le dessein évident de diminuer l’autorité de sa parole, ce sera en oubliant que ce simple d’esprit avait étudié, seize années durant, avec cette rare pénétration d’esprit et cette sûreté de jugement dont il fit preuve dans ses controverses avec eux.
Mais Dieu va mettre plus activement la main à son ouvrage. Quand ce grand Dieu s’est choisi un instrument de ses desseins, il prend soin lui-même de le façonner, et d’abord il éprouve et il purifie le plus