‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 30 sur 236 · CHAPELLE DE NOTRE-DAME DE GRACE · texte numérisé non relu

CHAPELLE DE NOTRE-DAME DE GRACE

A Buzet (Haute-Garonne). La tradition rapporte que saint Vincent de Paul y célébra sa première messe On montre encore le sentier qu’il suivait lorsque, précepteur à Buzet, il conduisait ses élèves à cet humble sanctuaire. — Etat actuel.

souvent l’homme de sa droite par l’adversité. Il n’y a guère de hautes vocations sans un apprentissage du sacrifice, pas de grandes actions qui ne soient préparées par la souffrance. La marque particulière des entreprises inspirées du ciel est de commencer dans la douleur et l’effort. Vincent de Paul aurait-il fait de si grandes choses s’il n’y avait été préparé par un entier sacrifice de lui-même, par le plus parfait abandon en la Providence, par l’expérience des afflictions et des traverses de la vie ?

Le temps des rudes épreuves est donc venu pour lui. Une raison dont Vincent n’a point parlé, ayant toujours été d’une extrême réserve sur ses propres affaires, l’appela de Toulouse à Bordeaux au commen-

SAINT VINCENT DE PAUE

cernent de iOob. I out ce cjuc lui- m e m e en ci dit, dtins une lettie de ce temps-là, c’est qu’il avait entrepris ce voyage pour une affaire qui requérait une grande dépense et qu’il ne pouvait déclarer sans témérité. On a conjecturé, sur le dire de M. de Saint-Martin, son ami, que Vincent avait eu à Bordeaux une entrevue avec le duc d’Épernon qui voulait lui procurer un évêché. Quoi qu’il en soit, Dieu le détourna brusquement de la voie des honneurs et de la fortune, qui n’était point la sienne. A' peine de retour à Toulouse, il s’était remis en route pour Marseille, ayant à régler avec le débiteur d’une succession qui venait de lui échoir. Après un accommodement tout désintéressé, il se disposait à revenir par terre, lorsqu’un gentilhomme du Languedoc, son compagnon d’hôtel, l’engagea à prendre avec lui la voie de mer jusqu’à Narbonne. Il fallait moins de temps, la dépense était moindre: Vincent consentit. Mais ici, c’est lui-même qui va raconter la suite dans une lettre écrite, deux ans après, à M. de Commet, lettre remarquable par la touchante simplicité du récit et la grâce inimitable du langage :

Estant sur le poinct de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j’estois logé de m’embarquer avec luy jusques à Narbonne, veu la faveur du temps qui estoit ; ce que je fis pour plustôt y estre et pour espargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu'il faloyt pour nous rendre ce jour à Narbonne, qui estoyt faire cinquante lieues, si Dieu n’eust permis que trois brigantins turcqs, qui costoyoient le goulfe de Leon pour atraper les barques qui venoyent de Beaucaire, où il y avoyt foire que l’on estime estre des plus belles de la chresticnté, ne nous eussent donnez la chasse et attaquez si vivement que, deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés, et mesme moy qui eus un coup de flèche qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions été contrainctz de nous rendre à ces félons et pires que tigres. Les premiers esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre pilote en cent mile pièces, pour avoir perdeu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz que les nostres leur tuerent. Ce faict, nous enchainerent, après nous avoir grossièrement pansez, poursuivirent leur poincte, faisant mille voleries, donnant néanmoingt liberté a ceux qui se rendoyent sans combattre, après les avoir volez; et, enfin, chargez de marchandise, au bout de sept ou huict jours, prindrent la route de Barbarie, tanière et spélongue (caverne) de voleurs sans adveu du Grand Turcq, ou estant arrivez, ils nous exposeront en vente, avec procès verbal de notre capture, qu’ilz disoyent avoir esté faictc dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions esté délivrez par le consul que le Roy tient de là pour rendre libre le commerce aux f rançois. Leur procedeure a nostre vente feust qu’apres qu’ils nous eurent

LA VOCATION

despouillez tout nudz, ils nous baillèrent à chascun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Thunis, où ils estoyent veneuz pour nous vendre. Nous ayant faict faire cincq ou six tours par la ville la chaine au col, ils nous ramenèrent au bateau, affin que les marchands vinsent voir qui pouvoyt manger et qui non, pour monstrer que nos playes n’estoyent point

ŒUF n’AUTRUCHE SCULPTÉ En mémoire de la captivité de saint Vincent de Paul à Tunis.

Saint Vincent est représenté chantant le Salve regina devant la femme de son maître. Musée de la Mission, à Paris, dix-neuvième siècle.

mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où les marchands nous vindrent visiter tout de mesme que l’on faict à l'achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer le pas, troter et courir; puis tenir des fardeaux, et puis luter pour voir la force d’un chacun, et mile autres sortes de brutalitez.

Je feus vendeu à un pescheur, qui leust contrainct se deffaire bientost de mov,

pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis, pai le pescheur à un Aieillaid, médecin spagirique, souverain tireur de quintescences, homme toit humain et traictable ; lequel, à ce qu’il me disoyt, avoyt travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale; et en vain quant à la pierre, mais foit seulement à autres sortes de transmutation des métaux. En foy de quoy je luy ay veu souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, le métré en petites lamines, et puis métré un lit de quelque poudre, puis un autre de lamines, et puis un autre de poudre, dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver l’argent estre deveneu or; et plus souvent encore congeler ou fixer l’argent vif en fin argent, qu’il vendoyt pour donner aux pauvres. Mon occupation estoyt de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoy, Dieu mercy, je n’avois plus de peine que de plaisir. Il m’aimoyt fort, et se plaisoyt fort de me discourir de l’alchimie, et plus de sa loy, à laquelle il faisoyt tous ses efforts de m’atirer, me prometant force richesses et tout son sçavoir. Dieu opéra tousiours en moy une croyance de délivrance par les assidues prières que je luy faisois et à la vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je croy fermement avoir esté délivré.

Je feus donc avec ce vieillard despuis le mois de septembre 1605, jusques au mois d’aoust prochain, qu’il fust pris et mené au Grand Sultan pour travailler pour luy; mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à son nepveu, vrai antropomorphite, qui me revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouyt dire comme monsieur de Breve, ambassadeur pour le Roy en Turquie, venoyt, avec bonnes et expresses patentes du Grand Turcq, pour recouvrer les esclaves chrestiens. Un renegat de Nice en Savoye, ennemy de nature, m’acheta et m’emmena en son temat, ainsi s’apelle le bien que l’on tient comme metayer du Grand Seigneur : car le peuple n’a rien; tout est au Sultan. Le temat de cestuy*-cy estoyt dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et desert. L’une des trois famés qu’il avoyt, comme grecque chrestienne, mais schismatique, avoyt un bel esprit et m’affectionnoyt fort, et plus à la fin une naturellement turque, qui servit d’instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l’apostasie, le remettre au giron de l’Eglise, et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu’elle estoyt de sçavoir nostre façon de vivre, elle me venoyt voir tous les jours aux champs où je fossioys et après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliéna des enfants d’Israël captifs en Babilone me fist commencer avec la larme à l’œil le psaume Super flumina Babilonis , et puis le Salve regina , et plusieurs autres choses, en quoy elle print autant de plaisir que la merveille en leust grande. Elle ne manqua point de dire à son mari le soir qu’il avoyt heu tort de quiter sa religion, qu’elle estimoyt extrêmement bonne pour un récit que je luy avoys laict de nostre Dieu, et quelques louanges que je luy avoys chanté en sa présence, en quoy, disoy t-elle, elle avoyt heu un si divin plaisir, qu’elle ne croyoyt poinct que le paradis de ses peres et celuy qu’elle esperoyt un jour fust si glorieux, ni accompagné de tant de joye que le plaisir qu elle avoyt pendant que je louois mon Dieu, concluant qu il } a'0)t quelque merveille. Cestre autre Caïphe ou asnesse de Balaam fict par

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