Lettre à Lambert, en Pologne, du 22 mars
Nous n'en connaissons pas d'autres détails, parce que l'humilité de Vincent a voulu nous dérober le reste.; Le supérieur de cette Mission lui ayant proposé d'en écrire une petite relation : « Non, répondit-il, il suffit que Dieu le sache. L'humilité de Notre-Seigneur demande de la petite compagnie qu'elle se tienne cachée en Dieu avec lui pour honorer sa vie cachée. D'ailleurs, le sang de ces martyrs ne sera pas en oubli devant Dieu, et tôt ou tard il sera la semence de nouveaux catholiques. »
Mission des îles Hébrides.
Vincent était encore inquiet sur le sort de ses Missionnaires d'Irlande ; il venait d'en envoyer en Pologne, en Barbarie, à Madagascar, en bien d'autres pays, lorsque, sans s'effrayer ni de 1 enormité des dépenses, ni des persécutions, des naufrages qui traversaient trop souvent ses desseins, il se résolut à en faire passer quelques-uns aux îles Hébrides.
Les îles Hébrides ( Western Islands, îles occidentales, les Êbudes des anciens) sont, comme on sait, un archipel à l'ouest de l'Ecosse, composé d'environ deux cents îles, dont plus de la moitié, aujourd'hui encore, inhabitées, et les autres, en raison de la stérilité du sol, asile de l'indigence. Avant le schisme d'Angleterre, plusieurs possédaient néanmoins des prêtres catholiques, remplacés ensuite par des prédicants. Mais ceux-ci se dégoûtèrent bientôt d'un ministère de pauvreté et de souffrance, et les malheureux insulaires furent privés de tout culte. L'ignorance parmi eux s'étendit insensiblement jusqu'au baptême, dont ils finirent par oublier ou la nécessité ou le mode d'administration, et, au milieu du xvne siècle, il n'était pas rare d'y voir des vieillards octogénaires ou
même centenaires, qui n'avaient pas reçu le premier sacrement des chrétiens.
Par qui Vincent fut-il informé de leur triste situation? on l'ignore ; mais, sitôt qu'il l'apprit, il invita quelquesuns de ses prêtres d'Irlande et d'Ecosse à voler au secours de leurs frères. Entreprise périlleuse, à cette époque, où Cromwell étendait ses violences à l'Ecosse comme à l'Irlande. Néanmoins Dermot Guy et Francis Wliyte *, tous les deux d'origine irlandaise, se déclarèrent prêts à partir ; et, en effet, aidés des aumônes des présidentes de Lamoignon et de Herse, ils se mirent en route au mois de mars 1651.
Pour n'être pas reconnus par les hérétiques, ils se travestirent en marchands, et, au lieu de partir de Calais, ils prirent par la Hollande, d'où leur départ devait être moins suspect. Ils partirent avec un seigneur écossais nommé Macdonell, jeune chef de Glengarry, nouvellement converti au catholicisme, qui les prit sous sa protection et ne cessa, en effet, de leur rendre de bons offices.
Cependant, à peine arrivés en Ecosse, ils se crurent perdus. Reconnus et dénoncés publiquement par un
1. Ces deux Missionnaires sont appelés, dans les Vies de saint Vincent de Paul, Germain Duiyuin et François Le Bianc: noms évidemment francisés. Pour le second, pas de difficulté ; quant au premier, une note manuscrite de lui, mise en tête d'un exemplaire des commentaires de Tirinus, conservé encore aujourd'hui en Ecosse au séminaire de Preshome, démontre, par l'initiale D qui précède sa signature, que son prénom était Dermot et non Germain. U signe Duiguin, il est vrai ; mais c'était sans doute le nom francisé qu'on lui donnait dans la Congrégation, plutôt que son nom véritable. Et, en effet, dans la liste des premiers Missionnaires d'Ecosse qui a été conservée deux noms de Duiguin et de Le Blanc sont écrits Dermot Guy et Francis Whyte; ainsi les appellerons-nous dans ce récit, où nous rectifions encore les noms propres de lieux et de personnes, erronés et même inintelligibles la plupart dans Abelly et dans Collet.
prêtre apostat qui voulait ainsi inaugurer le ministère protestant qu'il venait d'embrasser, ils ne pouvaient manquer de tomber bientôt entre les mains des soldats de Gromwell. Soudain l'apostat est frappé d'une maladie horrible dans laquelle il reconnaît la vengeance de Dieu. C'est à Dermot Guy même qu'il s'adresse pour obtenir l'absolution de son apostasie ; ensuite il lui facilite, ainsi qu'à son confrère, le passage aux Hébrides.
Pendant dix-huit mois, Vincent ne reçut pas de leurs nouvelles, toutes les routes étant interceptées aux catholiques par les Anglais ; et Brinn, qui s'était rendu à Londres pour les rejoindre, fut forcé, malgré son déguisement, de revenir en France. Enfin arriva, en décembre, une lettre de Guy, datée du 28 octobre 1652.
En Ecosse, ils avaient payé leur tribut d'hospitalité en convertissant le père de Macdonell, vieillard de 90 ans, élevé dans l'hérésie, et qui mourut dans la joie de sa réconciliation à l'Église. Guy avait encore ramené à la vraie foi, mais en secret, plusieurs de ses domestiques et de ses amis ; puis, ayant laissé Francis Whyte dans les montagnes d'Ecosse, il était passé aux Hébrides. A Ouist, il avait converti Macdonald de Clanranald, sei gneur d'une bonne partie de l'île, sa femme, son fils, sa famille et ses vassaux. Mêmes succès parmi le peuple, ainsi qu'à Eigg et à Canna, où huit à neuf cents personnes étaient revenues à la connaissance et à la pratique de la religion. Comme saint Paul aux Milésiens, ] e Missionnaire avait pu dire aux insulaires : « Vous savez vous-mêmes qu'à l'égard des choses dont moi et jiit avec moi avons eu besoin, ces mains y ont pourvu (Act., xx, 34). » Il n'avait, en effet, rien demandé à ce pauvre peuple ; et cependant il avait été obligé d'entretenir deux hommes, l'un comme catéchiste et comme servant ; l'autre pour l'aider à ramer dans le passage
d'une île à l'autre, ou pour porter ses ornements sacerdotaux et son petit bagage dans des trajets à pied de quatre ou cinq lieues par les plus affreux chemins, qu'il fallait faire quelquefois avant de dire la messe.
Il est vrai que ses dépenses n'avaient pas dû s'élever bien haut, car voici son régime : un seul repas par jour, consistant en pain d'orge ou d'avoine, avec un peu de fromage ou de beurre salé ; quelquefois jeûne absolu, quand il avait dû passer des montagnes désertes et inhabitées ; jamais de viande, si ce n'est chez les gentilshommes, et encore si salement accommodée, si salement étalée à terre sur un peu de paille, servant à la fois de table et de siège, de nappe et de serviette, de plat et d'assiettes, qu'elle lui avait soulevé le cœur. D'en acheter lui-même pour l'accommoder à la manière de France, il ne l'avait pu : là, pas de boucher ni de vente en détail ; il lui aurait fallu acheter un bœuf ou un mouton tout entier ; et qu'en faire dans ses marches continuelles pour administrer le baptême et les autres sacrements ? Il y avait bien du poisson sur les côtes ; mais, peu industrieux et fainéants, les insulaires ne savaient ou ne voulaient pas pêcher. Et néanmoins Guy s'était affectionné à ces îles, et il réclamait des compagnons sachant bien leur langue, sachant mieux encore souffrir la faim, la soif, et coucher sur la terre.
Deux ans après, le 10 avril 1654, Guy écrivait une seconde lettre, pleine de remercîments à la bonté divine pour le succès de ses travaux. Il avait visité les îles de Ouist, Canna, Eigg et Sky ; et sur le continent, les pays de Moydart, d'Arisaig, de Morar, de Knoidart et de Glengarry. Dans l'île de Ouist, propriété de deux seigneurs, dont l'un était Macdonald de Glanranald, il avait converti toute une partie, moins deux pécheurs endurcis, à savoir mille ou douze cents âmes. Il n'avait pas encore
évangélisé la partie de Macdonald, bien qu'il y eût été appelé tous les jours. En attendant, il avait des controverses avec un ministre, dont il espérait bon succès, car le ministre commençait à lâcher pied. — La petite île de Canna était presque toute revenue à Dieu, et il comptait plusieurs conversions dans celle de Eigg. Dans l'île de Sky, partagée entre trois seigneurs, les conversions étaient également nombreuses ; plus nombreuses encore, et presque générales sur le continent : il y avait là pourtant six à sept mille âmes, dispersées en des villages, qu'il était difficile de visiter à pied, impossible à cheval.
Barra était l'île qui lui avait offert le plus de consolation. Il était ravi de la ferveur et des bons désirs de ce pauvre peuple. Il lui avait suffi d'enseigner à un enfant le Pater, Y Ave et le Credo, pour que, deux jours après, tous les sussent, grands et petits, dans le village. Il avait reçu l'abjuration des principaux de Barra, qu'il n'osait nommer dans la crainte que sa lettre, si elle était interceptée, ne leur occasionnât une persécution. Il parlait cependant du fils du seigneur, converti avec ses frères et sœurs, et du fils d'un ministre dont la dévotion édifiait tout le pays. Quant au vieux seigneur lui-même, il espérait bien en venir à bout à son prochain voyage!
La Providence avait travaillé avec lui et pour lui à Barra. Depuis plusieurs années, ce peuple était fort pauvre, parce que Yalga marina, seul engrais de ses terres, avait manqué. Cette année même, il n'en avait point été rejeté par la mer. Mais, à peine le Missionnaire avait-il répandu de l'eau bénite sur les flots et sur la côte, que, le jour même, Yalga marina avait pu être recueillie en quantité suffisante pour toute l'année. De prétendus sortilèges avaient également écarté de Barra, depuis plusieurs années, le hareng et autre poisson : ni. 4
trois fois de suite l'eau bénite , comme un appât , l'avait attiré en abondance. Enfin, dans le nord de Ouist, séjour du ministre, une épizootie avait ruiné les habitants ; dans le sud, séjour du Missionnaire, pas une bête n'était morte, grâce toujours à l'eau bénite. Quel discrédit pour le ministre ! Quelle autorité acquise par là au Missionnaire ! Quelle reconnaissance chez ce pauvre peuple, et quel attrait vers la vraie religion !
Puis c'étaient des indignes qui s'étaient vus dans l'impossibilité physique de recevoir la sainte Eucharistie avant de s'être mis en bonnes dispositions ; c'étaient des personnes troublées de fantômes ou de malins esprits qui avaient recouvré la paix avec le baptême ou leur réconciliation à l'Église : autant de prodiges qui ébranlaient ce peuple. Aussi était-il ordinaire de baptiser dix, quinze, vingt enfants à la fois, et très -fréquent de voir des adultes de trente, quarante, soixante et quatrevings ans, venir également réclamer le saint baptême.
A la vue de tant de biens accomplis et de tout ce qui restait encore à faire, Guy se recommandait aux prières de Vincent, de la Compagnie et de tous les bons serviteurs de Dieu à Paris; puis il réclamait du renfort : «Ce pays est grand, écrivait-ii, et le peuple en bonne disposition, par la grâce de Dieu. C'est pourquoi je vous supplie, Monsieur, de nous envoyer quelque bon prêtre hibernois pour nous aider. Mais il est à propos qu'il soit bien vertueux, surtout bien mortifié, bien détaché de soi-même, de ses propres commodités et satisfactions, car il y a bien à souffrir en toutes manières en ce pays ici. 11 faut aussi qu'il soit bien patient, bien doux et bien modéré en ses paroles et actions, pour pouvoir gagner à Dieu ces peuples ici, qui se rebutent aisément quand ils remarquent la moindre impatience ou rudesse. »
MrSSION DES ILES HEBRIDES. 63
C'est là l'idéal du Missionnaire, idéal qui n'était, on le voit, qu'une réalité vulgaire parmi tous les fils de saint Vincent de Paul, à cet âge d'or, à cet âge héroïque de la Mission.
Animé par le succès et insatiable de conquêtes, Guy se disposait à partir pour une des trois îles de Pabba,au sud de Barra, lieu étrange et terrible, écrivait-il à un de ses confrères le 5 mai 1657, mais où l'appelaient la confiance en Dieu, le mépris de la mort et l'espoir de gagner des âmes : ces insulaires n'avaient pas été gâtés par l'hérésie, et il était permis de croire qu'ils recevraient la bonne nouvelle et y conformeraient leur vie.
Déjà Guy avait obtenu un passe-port du gouverneur de Pabba. Cinq jours après il devait partir. Tout à coup il tombe malade, épuisé par la mauvaise nourriture, les dures marches et toutes les fatigues de son apostolat; et, comme Xavier en face de la Chine, il meurt en vue de Pabba, le 17 mai 1657. Il fut enterré au lieu de sa mort, dans l'île de Ouist, où une chapelle porte encore son nom.
Vincent ne manqua pas d'annoncer cette nouvelle, si triste à la fois et si consolante, à toutes ses maisons : « M. Duiguin * est mort en sa mission des Hébrides, où il se peut dire qu'il a fait des merveilles. Ses pauvres insulaires l'ont pleuré comme leur père, aussi bien les grands que les petits. On ne me mande pas le détail des fruits qu'il a faits, ou plutôt que Dieu a opérés par lui, parce qu'on n'ose pas écrire des affaires de la religion qu'en termes généraux, et en figures seulement, à cause des Anglais qui persécutent cruellement les catholiques, encore plus les prêtres, quand ils les découvrent i. »
1. C"est ainsi, avons-nous noté plus haut, qu'on appelait Guy dans la congrégation.
2. Lettre à Get, Marseille, et à Ozenne, Pologne, des 2 et 16 novembre 1657, et rép. d'or du Ie' novembre 1657.
En effet, la persécution venait de redoubler contre les catholiques. Ordre avait été donné à tous les prêtres romains de quitter l'Irlande dans un délai de vingt jours, sous peine d'être traités comme coupables de haute trahison, et défense faite de leur donner asile, sous peine de mort ; serment d'abjuration avait été imposé à tous les individus âgés de vingt et un ans, à peine d'emprisonnement et de confiscation ; enfin les magistrats avaient été autorisés à enlever les enfants des catholiques pour les faire élever en Angleterre. Tous ces décrets étaient étendus à l'Ecosse.
C'est ce dernier décret qui indigna surtout le cœur de Vincent de Paul. Lui qui servait de père et de mère aux enfants abandonnés, il ne pouvait concevoir la barbarie qui arrachait les enfants à leurs familles. Le 22 septembre 1657, il écrivait au cardinal Bagni: « Un Père jésuite qui vient de Londres m'a dit que le Protecteur vient de faire un édit des plus rigoureux qu'on ait encore vus contre les catholiques : il ordonne que les enfants seront ôtés aux catholiques, et les deux tiers de leurs biens. Jamais les tyrans persécuteurs de l'Église, qui ont tant répandu du sang des chrétiens, ne se sont avisés d'une si étrange persécution. Il veut faire ôter les enfants et les faire élever en l'hérésie, pour faire finir la religion catholique en la personne de leurs pères. Notre- Seigneur ne le permettra pas, comme nous avons sujet de l'espérer. »
Et cependant, à la même date, il ouvrait l'oreille à une proposition du cardinal Bagni d'envoyer deux prêtres séculiers et Français pour visiter les Missionnaires des divers ordres en Irlande et en Ecosse, pour y prendre connaissance du nombre et de l'état des catholiques, et chercher les moyens d'y conserver et d'y accroître la foi. Le cardinal lui laissait le choix de ces deux ambas-
MISSION D ECOSSE, ETC. rjo
sadeurs. Vincent était embarrassé pour trouver de tels hommes ; et, d'ailleurs, il voulait savoir auparavant si l'invitation lui venait delà Propagande '. On ignore si ce projet eut des suites. Il est plus probable que la violence de la persécution força d'y renoncer.
ru
Mission d'Ecosse. — Missions des îles Britanniques jusqu'à nos jours.
Pendant que Dermot Guy convertissait les Hébrides, Francis Wbyte travaillait tantôt sur les côtes occidentales, tantôt sur les montagnes d'Ecosse, au milieu de dangers plus grands encore, et, du reste, avec les mêmes souffrances et les mêmes succès. De temps en temps il fit quelques excursions dans les plaines de l'Est. Ainsi, en
1654, avec le Père William Grant, jésuite, et Thomas Lumsden, prêtre séculier, il assista aux derniers moments du marquis de Huntly, le grand protecteur des catholiques dans le nord de l'Ecosse.
Le bruit en vint aux oreilles des ministres, qui, craignant de se voir ravir ce pays, recoururent à Gromwell. Les édits mentionnés plus haut furent renouvelés en
1655, et ordre fut donné au lieutenant d'Ecosse de rechercher tous les prêtres romains et de les condamner, sans procès, à la mort. L'ordre fut aussitôt mis à exécution. Tout le pays fut fouillé, et, le mercredi des Cendres, dans le château de Huntly, on découvrit trois prêtres catholiques. C'étaient le Père William Grant, Walker, prêtre séculier, et Francis Whyte. Walker, ayant donné caution pour sa personne, fut relâché et se