‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 42 sur 122 · LETTRE A BOURDAISE. — SA MORT · texte numérisé non relu

LETTRE A BOURDAISE. — SA MORT

premiers fondements de ce grand dessein qui doit envoyer tant d'âmes au ciel, lesquelles n'y entreraient jamais, si Dieu ne versait en elles le principe de la vie éternelle par les connaissances et les sacrements que vous leur administrez ! Que puissiez-vous, par le secours de sa grâce, continuer longtemps ce saint ministère, et servir de règle et d'encouragement aux autres Missionnaires ! C'est la prière que toute la Compagnie lui fait souvent, car elle a une dévotion particulière de recommander à Dieu votre personne et vos emplois ; et moi je l'ai très-sensible. Mais en vain demanderions-nous à Dieu votre conservation, si vous-même n'y coopérez. Je vous prie donc, avec toutes les tendresses de mon cœur, d'avoir un soin très-exact de votre santé et de celle de vos confrères. Vous pouvez juger, par votre propre expérience, du besoin réciproque que vous avez les uns des autres, et de la nécessité que tout le pays en a. L'appréhension que vous avez eue que nos chers défunts n'aient avancé leur mort par l'excès de leurs travaux, vous doit obliger de modérer votre zèle. Il vaut mieux avoir des forces de reste que d'en manquer. Priez Dieu pour notre petite congrégation, car elle a grand besoin d'hommes et de vertu pour les grandes et diverses moissons que nous voyons à faire de tous côtés, soit parmi les ecclésiastiques ou parmi les peuples. Priez aussi Notre-Seigneur pour moi, s'il vous plaît ; car 'je ne la ferai pas longue, à cause de mon âge qui passe quatre-vingts ans, et de mes mauvaises jambes qui ne me veulent plus porter. Je mourrais content, si je savais que vous vivez, et quel nombre d'enfants et d'adultes vous avez baptisés ; mais si je ne le puis apprendre en ce monde, j'espère de le voir devant Dieu. »

Cette lettre ne devait pas arriver à son adresse : le destinataire n'était plus, et les messagers ne touchèrent pas m. 11

le terme de leur voyage. Cependant la traversée fut belle ; trois cents lieues encore, et on arrivait à destination ; mais le vaisseau se brisa au cap des Tempêtes. L'équipage fut sauvé et recueilli par les Hollandais, maîtres alors du cap. Les Missionnaires attendirent vainement dix mois une occasion pour Madagascar, et revinrent en Europe avec la flotte de Batavia. A La Haye, De Thou, ambassadeur de France, leur apprit la mort de saint Vincent. Ils se rendirent auprès de son successeur Aimeras, qui, regardant la Mission de Madagascar comme une des plus précieuses portions de son héritage, n'hésita pas à y envoyer de nouveaux Missionnaires. Estienne et le frère Patte se dévouèrent de nouveau, et on leur adjoignit le Missionnaire Manié, le prêtre auxiliaire Frachey et le frère Lebrun. Tous abordèrent enfin à Madagascar vers la fin de l'année 1662. « Ah ! s'écrièrent les Français en les recevant, nous ne nous soucions plus de mourir, puisque vous êtes ici, et nous ne doutons plus que Dieu ne remette cette terre en son premier état. » Depuis cinq ans, en effet, ils étaient privés de prêtres. Au commencement de juin 1657, Champmorgon, commandant du fort d'Amboul, étant tombé malade, Bonrdaise s'était rendu auprès de lui pour lui administrer les sacrements. A peine arrivé, le Missionnaire était pris lui-même de la fièvre, et, revenu avec peine au Fort-Dauphin, tantôt à pied, tantôt porté par les nègres, le 25 juin il expirait. C'était le septième que dévorait la Mission de Madagascar, sans parler des 8,000 livres qu'elle avait déjà coûté à la Compagnie*

Fin de la Mission de Madagascar.

Bourdaise laissait en mourant la colonie dans un état prospère. Telle ne la retrouvèrent pas ses successeurs, ni sous le rapport religieux, ni sous le rapport politique. Les Malgaches baptisés étaient retournés, pour la plupart, à leurs superstitions, ou avaient été massacrés par leurs compatriotes ; et les Français, par leurs débauches, leurs pillages et leurs cruautés, avaient ruiné ou soulevé tout le pays. Tout était à recommencer. Estienne et ses compagnons reprirent l'œuvre de leurs prédécesseurs, et ils eurent bientôt remis les choses sur l'ancien pied. De son côté, Champmorgon, le nouveau gouverneur, par une conduite nouvelle, soumit et pacifia toute l'île. Pour achever à la fois l'œuvre politique et l'œuvre religieuse, le gouverneur et les Missionnaires comptaient sur la conversion du Dian Mananghe. Le chef perfide promet de recevoir le baptême. Au commencement du carême de 1664, Estienne se rend, à cet effet, auprès de lui avec le frère Patte, un des nègres élevés à Saint- Lazare, et un Français : tous les quatre sont empoisonnés dans un banquet, victimes de l'intrigue des femmes du Dian, qui craignaient que le prince converti se contentât d'une seule et renvoyât les autres. Le frère expire le premier; Estienne, le nègre et le Français sont achevés à coups de bâton : premiers martyrs de Madagascar !

Champmorgon voulut venger leur mort, et celle de quarante autres Français massacrés par les Malgaches : lui-même échappa à peine aux coups de Mananghe, et se vit bientôt entouré de toutes les forces des insulaires,

soulevés par ce chef, et menacé par ses propres compatriotes.

Tel était l'état de la colonie, lorsque le navire hollandais Y Aigle noir, capitaine Hugo, arriva au Fort-Dauphin. La Meilleraye avait achevé de ruiner la Compagnie d'Orient. Par un dernier effort, la Compagnie avait confié un navire au comte de Flacourt. Attaqué par les Barbaresques, le navire prit feu, la poudrière sauta, et l'équipage périt. Le surintendant Fouquet, membre luimême de la Compagnie, songea alors à supplanter La Meilleraye et à s'emparer pour son compte de Madagascar. C'est lui qui avait envoyé Y Aigle noir dans ce dessein ; mais il succomba devant la prudence et la fermeté de Champmorgon.

Cependant la colonie était de plus en plus menacée, lorsque, le 11 juillet 1665, arriva le vaisseau le Saint- Paul, commandé par de Beausse et Souchu de Rennefort, qui venaient prendre possession de Madagascar au nom de la nouvelle Compagnie française des Indes, formée en 1664 sous la protection de Lous XIV.

L'établissement de la Compagnie des Indes semblait devoir être aussi favorable à la religion qu'à la bonne administration de l'île, car Louis XIV avait fait insérer dans ses statuts qu'elle serait obligée d'y entretenir avec honneur et protection des ecclésiastiques, et le conseil de la Compagnie s'était engagé, en effet, à leur fournir tout ce qui serait nécessaire à leurs personnes et à l'exercice de leur ministère.

Aussi les premiers navires qui mirent à la voile en son nom le 7 mars 1664, emportèrent six prêtres de la Mission : Maximilien Cuveron, Charles Boussordée, Marin Roguet, Michel Montmasson, Louis Bourot et Veyrat ; plus les six frères Pomadé, Parisot, Moutier, Galot, Bourgoin et Pilliers. Mais Boussordée et le frère

Pomadé périrent dans les flots au Gap- Vert ; les autres seuls arrivèrent à destination.

Les Qouveaux directeurs de la colonie luttèrent entre eux d'amour-propre et d'avarice, laissant mourir de faim les colons, les soldats et même les Missionnaires. Des belles promesses de la Compagnie, ceux-ci ne recueillaient que mauvais procédés, dénis de justice et vexations de toutes sortes.

Le 10 mars 1667, quatre nouveaux navires mouillaient dans la rade Dauphine. Ils amenaient de Mondevergue, le gouverneur général, deux nouveaux Missionnaires, Jean Jourdié et Grohan, et les frères Boucher, Gérard et Tranchant ; un troisième Missionnaire, Brisjone, était resté malade à Ténériffe.

Il n'est pas de notre sujet de raconter les désordres de l'administration nouvelle ; désordres tels qu'il fut un instant question dans le conseil du roi d'abandonner Madagascar. Louis XIV s'y opposa et vint encore au secours de la Compagnie des Indes.

Pendant ce temps la Mission de Madagascar dépérissait, entravée par les autorités qui lui devaient protection. Dépourvus du nécessaire, les Missionnaires étaient presque tous malades. Montmasson et Jourdié avaient été envoyés à Bourbon pour se rétablir ; Bourot, le su§ périeur, succombait miné par la fièvre; Boucher et plusieurs autres frères se noyaient en péchant le poisson qui devait les empêcher de mourir de faim ; Cuveron suivait bientôt ses confrères dans la tombe ; le reste suffisait à peine au seul service des Français.

En novembre 1670, arriva au Fort-Dauphin une flotte de dix vaisseaux de guerre. Son chef, l'amiral La Haye, venait apporter le décret inattendu qui supprimait le conseil souverain, prendre possession de Madagascar au nom du roi, et annoncer que désormais la

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colonie s'appellerait France orientale. Au titre de viceroi, La Haye joignait un pouvoir absolu sur toute l'île. Ainsi finissait le gouvernement de la Compagnie des Indes, sur qui tant d'espérances politiques et religieuses s'étaient appuyées.

L'administration de La Haye n'améliora point le sort des Missionnaires, qui n'eurent, sous son gouvernement, d'autre consolation que de profiter du passage de Fallu, évêque d'Héliopolis, se rendant à Siam et en Gochinchine, pour faire administrer la confirmation à leurs chrétiens, dont aucun ne l'avait encore reçue.

Du reste, La Haye, désespéré de ses vains efforts, partit au bout de six mois, laissant le gouvernement à l'ambitieux Ghampmorgon, et emmenant avec lui la majorité des colons et des soldats, qu'il déposa soit aux îles Bourbon et Maurice, soit dans les autres établissements des Indes.

Ce fut pour Mananghe le signal de ruiner la colonie. Secondé par les Anglais, il la réduisit bientôt à l'extrémité. Champmorgon en mourut de chagrin. Lacase, qui lui succéda, ne put empêcher ni le , blocus ni les massacres.

La Mission elle aussi déclinait. Manié fut consumé par la fièvre en quelques jours, et sa mort ferma le séminaire où étaient élevés une vingtaine d'indigènes. Il emporta au moins la consolation de laisser les malades aux soins de mademoiselle de La Ferrière, une pieuse veuve à qui il avait donné l'habit des Filles de la Charité.

Les autres Missionnaires, sans supérieur, sans nouvelles de France, ne pouvaient continuer la Mission. Des nombreux néophytes baptisés par Bourdaise et ses successeurs, quatre seulement restaient, dont un seul vraiment ferme dans la foi. Les autres s'étaient éloignés

des Français, et avaient renoncé au christianisme pour ne pas être enveloppés dans les massacres ordonnés par le farouche Mananghe. Les Missionnaires eux-mêmes s'attendaient à une mort prochaine, car leur tête avait été mise à prix, et plusieurs des chefs qu'ils avaient baptisés épiaient l'occasion de les surprendre. De leur côté, les frères, en compagnie de quelques Français, résidaient à trois lieues de là dans une ferme appelée Saint- Lazare, où ils défendaient contre les attaques des Malgaches quelques têtes de b étail destinées à la nourriture de la Mission.

Ces tristes nouvelles arrivèrent enfin en France, et Aimeras, après avoir pris conseil des principaux supérieurs de la Compagnie, résolut d'abandonner Madagascar et de rappeler les Missionnaires. Mais comme il mourut bientôt, ce fut son successeur Jolly qui exécuta cette résolution. Les premières lettres de Jolly se perdirent en route ; les secondes arrivèrent, le 14 janvier 1674, par le navire du roi la Dunquerquoise. A cette époque, il ne restait plus à Madagascar que Roguet, Montmasson et quatre frères. Tous les autres étaient morts martyrs des barbares ou de leur charité.

A l'arrivée de là Dunquerquoise, le gouvernement était passé aux mains de La Bretesche, gendre de Lacase, décédé. Au lieu des renforts qu'attendait La Bretesche, le navire apportait la nouvelle de l'abandon définitif de la colonie et la défense à tout vaisseau d'y relâcher désormais. De Beauregard, son commandant, agit avec tant de hauteur, que colons et soldats se soulevèrent, et qu'il fallut l'intervention des Missionnaires pour les ramener au devoir.

Enfin, le 5 mars 1674, les Missionnaires montèrent à bord de la Dunquerquoise avec les frères Bourgoing, Gérard, Pilliers et Gallot, et la Sœur Saint-Joseph (M118 de

La Ferrière). A peine en mer, le navire fut rejeté sur le rivage et se brisa contre les rochers. Ce ne fut qu'au mois

I d'août suivant, que le Blanc-Pignon, forcé parle scorbut de relâcher au Fort-Dauphin, consentit à les reprendre à

j son bord, mais, hélas ! non pas tous ! Ce navire devait être témoin de l'anéantissement de la colonie. Le dimanche 26 août, de retour de Saint-Lazare, où il était allé dire la messe aux frères Pillier et Gallot, Roguet trouva la maison de Mission dévastée. Aussitôt quelques coups de feu se font entendre : c'est le signal du massacre général. Soudoyés par Mananghe, les nègres égorgent et assomment de tous côtés. Les Français se précipitent vers la plage, où le Blanc-Pignon recueille ceux qui ont échappé aux Malgaches : ils n'étaient plus que trois cents. Parmi eux n'étaient pas les frères Pilliers et Gallot. Attaqués à leur tour par les Malgaches à Saint- Lazare, le premier était tombé frappé d'une balle sur le seuil de la porte qu'il allait franchir ; le second était resté enseveli dans les flammes qui dévoraient la ferme. Le Blanc-Pignon appareilla pour Mozambique le 4 septembre 1674. C'était un trajet de quelques jours : retardé par les vents contraires, il dura sept mois, pendant lesquels l'agglomération causa des maladies qui emportèrent la moitié des passagers, parmi lesquels le frère Bourgoing. A peine débarqué à Mozambique, le frère Gérard mourut aussi. Roguet et Montmasson restaient seuls. Il leur fallait attendre cinq mois encore leur passage aux Indes. Comme la guerre venait d'éclater entre la France et l'Angleterre, ils ne s'embarquèrent pas sur le même navire, afin que si l'un d'eux était pris et conduit à Batavia, l'autre conservât sa liberté pour racheter son confrère. Tous les deux se rejoignirent à Surate, où les Pères capucins leur donnèrent une chrétienne hospitalité. Le 1er janvier 1676, ils partaient pour la France, et le 20

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