‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 50 sur 122 · MISSIONS DU LEVANT · texte numérisé non relu

MISSIONS DU LEVANT

et songea à fonder d'une manière plus assurée les Missions du Levant. Mais les guerres de l'Empire, les troubles de Constantinople arrêtèrent tout projet, et il fallut attendre la Restauration pour reprendre l'œuvre avec activité. Il ne se trouvait plus au Levant que six Missionnaires français. On leur envoya du renfort. Mais, pendant les années mêmes qui suivirent, les Missionnaires eurent beaucoup à souffrir des troubles au milieu desquels éclata la guerre de Grèce, et des persécutions suscitées contre les catholiques de Constantinople. Ils tinrent tête à tous les périls et trouvèrent le moyen de soulager toutes les misères. Aujourd'hui, les Missions du Levant sont établies sur seize points divers de l'empire turc, de la Grèce et de l'Egypte *. Chacune de ces Missions possède une église publique, un collège ou une école, quelques-unes deux, pour les garçons et pour les filles, celles-ci tenues par les Filles de la Charité. A Smyrne a été même fondé, en 1855, un collège dit de la Propagande. Dirigées longtemps par un seul préfet apostolique, résidant à Constantinople, ces Missions se rattachent, depuis la conquête de la Syrie par le vice-roi d'Egypte, qui rendait entre elles la correspondance difficile, à deux préfectures, l'une toujours placée à Constantinople, l'autre à Damas.

Elles ne peuvent manquer de réussir, bénies qu'elles sont de Dieu et du Saint-Siège : les Lazaristes, disait Grégoire XVI en 1839, sont mon bras droit dans le Levant.

De la province de Syrie dépend la récente Mission

1. Constantinople (1784), Bebek (1832), Saint-Vincent-d'Asie (1843), Smyrne, Salonique, Naxie, Santorin (1784), Brousse (1854), Scutari (1858), Monastyr (1857), Dumas, Beyrouth, Alep, Antoura (1784), Tripoli (1834), et Alexandrie (1852).

d'Abyssinie, projetée en 1839 et exécutée en 1840. Le Souverain Pontife fit choix, pour l'inaugurer, de M. de Jacobis et de M. Montuori, tous les deux de la province de Naples. Ils s'adjoignirent M. Sapeto, un de leurs confrères du Piémont, attaché précédemment aux Missions de Syrie, qui était depuis un an sur les lieux pour préparer les voies à cette Mission. Les travaux des Missionnaires abyssiniens furent longtemps marqués par plus de dévouement que de succès. A travers mille périls et à grands frais, M. de Jacobis conduisit, en 1841, une députation d'Abyssinie à Rome. Heureusement retourné dans sa Mission l'année suivante, il triompha des plus grands obstacles à force de modestie et de vertu. Il réussit à prendre un tel ascendant sur les esprits, qu'il entrava tous les efforts de l'évêque hérétique envoyé du Caire. Aujourd'hui il est au sein d'une chrétienté fervente, pour laquelle il lui a été permis de construire une église catholique.

Missions d'Amérique.

Il fut aussi question, du temps de saint Vincent, d'envoyer des Missionnaires en Amérique, car on lit dans une de ses lettres à Lambert, du 3 mai 1 652 : « Le dessein de l'Amérique n'a pas réussi pour nous ; ce n'est point que l'embarquement ne se fasse, mais celui qui nous avait demandé des prêtres ne nous en a plus parlé du tout, peut-être à cause de la difficulté que je lui fis d'abord de n'en pouvoir donner qu'avec l'approbation et la faculté de la sacrée Congrégation de la Propagande, à quoi il n'avait point pensé, et je pense que les prêtres qu'on y mène s'y en vont sans cela. J'estime comme vous, Mon-

sieur, qu'il est bon de faire à Dieu de semblables sacrifices, envoyant de nos prêtres pour la conversion des infidèles ; mais cela s'entend quand ils ont une légitime mission. » Dès le 9 août 1640, le saint écrivit à Le Breton, à Rome, touchant Pernambouc, au Brésil, où ses deux familles se sont récemment établies.

C'est au Brésil encore peut-être, qu'il travailla, sans le savoir, dans les derniers temps de sa vie, à faire envoyer une mission chrétienne. Pour entendre cette curieuse négociation, il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut.

Après les riches découvertes des Portugais dans les Indes orientales, l'ambition et la cupidité lancèrent sur leurs traces tous les navigateurs de l'Europe. En 1503, un marin français, nommé Binot Paulmier de Gonneville, gentilhomme de Normandie de la maison de Buschot, partit de Honneur au compte de commerçants qui trafiquaient à Lisbonne. Il était à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, lorsque la tempête le poussa hors de sa route vers une terre méridionale. Il y mouilla dans un fleuve qu'il a comparé à l'Orne, radouba son vaisseau et parcourut l'intérieur du pays. Les naturels lui firent bon accueil, ainsi qu'à son équipage, et nos marins, après un séjour de six mois, prirent en quelque sorte possession de cette terre au nom du christianisme, en plantant une croix qu'ils firent promettre aux sauvages de respecter. Suivant la coutume ordinaire des navigateurs, Paulmier de Gonneville voulut ramener avec lui un témoignage vivant de sa découverte, et il détermina un des princes de cette contrée, nommé Arosca, à lui confier Essomerik, un de ses fils, promettant de le lui reconduire dans vingt lunes, instruit de toutes les choses que les naturels avaient admirées dans les Européens, et entre autres du secret de nos armes et des moyens de m. 12

vaincre avec facilité leurs plus redoutables ennemis.

Lequipage ayant refusé de continuer le voyage vers l'Inde, Paulmier de Gonneville dut reprendre la route de France. Dans la traversée , le jeune Essomerik tomba malade et fut baptisé en mer : prémices du christianisme de ces contrées méridionales. Avec le baptême, il reçut le nom du capitaine qui voulut lui servir de parrain. Le navire approchait des côtes de Normandie ; mais, à la hauteur des îles de Jersey et de Guernesey, il fut pris par un corsaire anglais qui dépouilla nos marins et enleva au capitaine jusqu'à son journal de voyage. Rendu à la liberté, Gonneville fit, le 19 juillet 1505, au greffe de l'amirauté de Honfleur, sa déclaration, qui contenait le récit de son accident et de ce qu'il se rappelait de son expédition. Voyant ensuite que ses associés, presque tous ses parents et tous ses héritiers, refusaient de contribuer aux frais d'un second voyage, il voulut acquitter, autant qu'il était en lui, l'engagement contracté tant envers Arosca qu'envers son fils Essomerik. En conséquence, il établit, par son testament, celui-ci son légataire universel, à la condition de porter, lui et ses enfants mâles, son nom et ses armes.

Essomerik, devenu ainsi Binot Paulmier de Gonneville. épousa une parente du capitaine et vécut jusqu'en 1583. Un de ses petits-fils, J.-B. Binot, président des trésoriers de France en Provence, ne laissa qu'une fille qui épousa le marquis de la Barbent; un autre fut père d'un chanoine de Lisieux qui, par l'extinction des branches aînées, se trouva, au milieu du xvme siècle, le chef de la famille du premier chrétien des terres australes*

Ce chanoine, Jean Binot Paulmier de Gonneville, avait beaucoup d'érudition, non-seulement dans les sciences ecclésiastiques, mais en littérature et en his-

BUSSIONS D'AMÉRIQUE. Xfl

toire ; nul surtout n'était plus instruit que lui des navigations de long cours, dont il semblait avoir fait sa principale étude ; il avait encore une grande connaissance des affaires étrangères. Il avait voyagé dans presque toute l'Europe, chargé, comme en Pologne, par exemple, de missions diplomatiques. Il fut résident du roi de Danemark en France, et mourut à Cologne, au congrès qui amena la paix d'Aix-la-Chapelle.

Mais presque toutes ses pensées et tous ses projets se tournèrent vers le pays dont il était originaire, à qui il voulut toute sa vie procurer une Mission chrétienne. Il était né en quelque sorte avec ce désir. Il n'avait pas atteint sa dix-septième année, qu'il en dressait déjà des mémoires. Il continua ainsi jusqu'à son dernier jour. Ces mémoires, il les montrait à tous les ecclésiastiques qui s'occupaient de Missions étrangères, entre autres à Piques, curé de Saint- Josse, qui s'était employé pour les Missions de Chine, et à son successeur Abelly. Il était surtout en relations continuelles avec Pallu et Lambert, les évêques d'Héliopolis et de Beryte, chez qui il trouvait souvent Flacourt, l'ex-gouverneur de Madagascar, et Fermanel, père du supérieur des Missions étrangères. A tous il cherchait à persuader que rien n'était plus digne de leur zèle qu'un établissement chrétien dans les terres australes. Ceux-ci, à leur tour, jugèrent à propos d'en conférer avec saint Vincent de Paul. « Cet homme de Dieu, a dit Paulmier lui-même, cet homme de Dieu, ' dont la mémoire est en bénédiction, avait conçu de la passion pour faire réussir ce projet ; ce qui n'a pas été caché à quelques-uns de sa maison de Saint-Lazare, et entre autres à MM. de L'Espinay et d'Elbène-Estienne, tous deux présentement supérieurs, l'un de la Mission de Madagascar, l'autre du séminaire de Narbonne. Il avait fort bien observé combien l'intervention de l'autorité

i()H SAINT VINCENT DE PAUL.

apostolique était requise pour le bonheur de ce dessein, et ayant fait connaître à l'auteur qu'il se voulait charger de faire présenter ces Mémoires à Sa Sainteté, et d'en faire appuyer efficacement la présentation : cela obligea l'auteur à mettre en tête de son écrit l'Épître qui y est pour notre saint père le Pape. Mais Dieu ayant appelé à soi feu M. Vincent avant qu'il eût pu exécuter les choses qu'il s'était proposées touchant cette affaire ; et pendant qu'on délibère du choix d'une médiation pour cette fin, les choses inopinément survenues à Rome à l'égard de la France l semblant jusques à présent mettre ceci hors d'état, l'on est demeuré dans l'attente d'une meilleure disposition; et tout cela sans que l'auteur ait jamais songé à rendre publics ses Mémoires, pour des considérations fort essentielles qu'il n'est pas à propos de divulguer ; et même, s'il eût formé la résolution de les exposer sur le théâtre du monde, la prudence lui aurait assez dicté de ne pas souffrir qu'ils parussent dans la boutique d'un libraire, avant que d'avoir l'honneur d'être offerts au Souverain Pontife, auquel ils étaient adressés. Ensuite il y aurait fait des retranchements, etc. "J. »

1. Allusion à l'affaire du duc de Gréqui, ambassadeur français à Rome. Le duc ayant offensé le peuple par ses dédains, les soldats pontificaux tirèrent sur le carrosse de l'ambassadrice et sur les fenêtres de son palais. Louis XIV exigea une satisfaction avec sa hauteur ordinaire; et, comme le pape temporisait, il fit saisir Avignon, et parla d'en-

I voyer une armée en Italie. Alexandre VII dut céder contre tout droit : il éleva au milieu de Rome une pyramide destinée à rappeler l'injure prétendue et la réparation ; et son neveu, le cardinal Chigi, fut même obligé d'apporter des excuses à Versailles.

2. D'après une note manuscrite d'un M. Villermon, mise en tète ; d'un exemplaire donné par lui au président de Brosses, les Mémoires

présentés par Paulmier de Gonneville à la société des évêques d'Héliopolis et de Béryte, contenaient beaucoup de choses qu'on ne trouve pas dans le livre imprimé.

Ces Mémoires furent néanmoins livrés à l'impression par un dépositaire infidèle *. L'Épître dédicatoire au Pape Alexandre VII est pleine d'ardeur. Le sang y échauffe le zèle de l'apôtre. Après avoir joué sur le nom d'Alexandre et rappelé l'Alexandre conquérant à qui la terre ne suffit pas, le chanoine de Lisieux invite lAlexandre Pontife à la conquête de ce troisième monde ouvert au christianisme ; il l'y invite au nom

1. Le livre porte pour titre : Mémoires touchant l'établissement d'une Mission chrétienne dans le troisième Monde, autrement appelé la Terre Australe, méridionale, antarctique et inconnue, présentés à N.S. P. le Pape Alexandre VII, par un ecclésiastique originaire de cette même terre. Paris, Claude Cramoisy ; in-8, 1683. L'auteur avait donné ses Mémoires à examiner à un personnage que nous connaissons, Ferre t, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le curé, ou son vicaire Compaing, les confia à un tiers pour les faire tenir à l'auteur. Le dépositaire infidèle en tira une copie qu'il porta au libraire Gabriel Cramoisy. Celui-ci en commença l'impression qui fut continuée après sa mort par son frère Claude, le tout à l'insu de l'auteur dont le nom était pourtant sur la copie. Le livre fut achevé d'imprimer le 1er décembre 1663. L'auteur n'apprit l'infidélité frauduleuse commise à son endroit que six semaines après, par un exemplaire que lui communiqua la duchesse d'Aiguillon. Il voulut faire saisir toute l'édition, mais il était trop tard, et elle était déjà en partie dispersée. En conséquence, le 28 janvier 1664, un acte fut passé entre lui et Claude Cramoisy pour régler tous les droits. Un article de cet acte portait que tous ces faits seraient racontés en tète du livre des Mémoires. De là l'Avertissement dont nous avons cité un extrait et tiré, par analyse, cette anecdote bibliographique. Cet Avertissement, daté du dernier jour de janvier 1664, ne put être placé qu'en tète des exemplaire» non vendus, ce qui explique comment il ne se trouve pas dans tous Peut-être, toutefois, y eut-il deux tirages, car un exemplaire, vu d'abord par le président de Brosses, ne portait que ces initiales : J. P. D. G., (Jean Paulmier de Gonneville), prêtre ind. {indigne : de Brosses supplée à tort indien), chanoine de la cathédrale de S. P. V L. (Saint-Pierre de Lisieux); tandis que l'Épître dédicatoire des exemplaires portant l'Avertissement est signée en toutes lettres : Paulmyer, prêtre ind. et chanoine de la cathédrale de Lisieux. ni. [2.

jMO SAINT VINCENT FiE PAUL.

même du dessein que ce pape avait eu dans sa jeunesse de se consacrer à la conversion des infidèles, dessein dont saint François de Sales l'avait détourné en vue des services supérieurs qu'il devait rendre à l'Église sur le siège apostolique. Il aurait bien désiré qu'une meilleure et plus docte plume que la sienne eût tracé le plan de cette Mission ; mais, dit-il, a le s ang m'y convie. » Il raconte alors son histoire et celle de son aïeul, les promesses faites par le capitaine de Honfleur à une race et à une famille dont il est le représentant et le chef: «En cette qualité, conclut-il, je me vois dans l'engagement de sommer l'Europe chrétienne de l'exécution des promesses des siens. »

Le livre lui-même commence par une descriptiou de la terre australe, extraite de la déclaration juridique du capitaine de Gonneville. Il développe les raisons d'entreprendre une Mission dans ces pays inconnus, .et de l'entreprendre par la France. Il dit la manière de l'établir, non par l'épée, mais par les procédés évangéliques. Il traite du choix et du nombre des Missionnaires, des moyens de la faire subsister et de l'accroître. II répond aux difficultés tirées de la dépense et des autres obstacles que l'œuvre pourrait rencontrer. Enfin, il trace le plan d'une société à créer pour l'établissement du christianisme dans les terres australes.

La date de ce livre et l'Avertissement qu'il porte en tête, prouvent que le chanoine de Lisieux poursuivit son projet, à la fois chrétien et patriotique, même après la mort de saint Vincent de Paul. Et, en effet, on lit dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Aiguillon É, prononcée

1 . Discours funèbre pour madame la duchesse d'Aiguillon, prononcé à Paris dans la chapelle des Missions étrangères, par M. de Brisacier, prieur commanda'.aire de Saint-Pierre de Neuvillier*, conseiller et

Missions d'amériqil. 2H

par Bfisacier dans la chapelle des Missions étrangères : « Je ne parle pas en cet endroit de toutes les démarches qu'elle fit en 1664 pour concerter une nouvelle Mission dans les terres australes, à la sollicitation d'une personne qui s'en disait originaire ; je ne dirai pas que dès qu'on lui eut fait connaître ce grand continent qui forme, pour ainsi dire, un troisième monde, son courage lui en fit désirer ardemment la conquête; et sa tendresse lui fit verser plusieurs larmes, bien plus à propos que ne le fit autrefois le conquérant de la Grèce, lorsqu'on lui découvrit tant de peuples dont il n'était pas encore le maître. Je ne m'arrêterai pas à compter toutes les assemblées que l'on tint chez elle pour délibérer des moyens de ce grand dessein : vous regarderiez peut-être tous ces beaux préparatifs comme de simples désirs, et non pas comme des effets. Vous demandez des fruits de son zèle, et non pas seulement des fleurs. J'y consens, Messieurs ; mais souffrez en passant que je vous dise que, comme les fleurs qui paraissent d'abord sur les arbres promettent les fruits qui les doivent suivre, aussi les projets que notre duchesse a formés pour ces terres infidèles nous donnent quelque espérance de voir avec le temps l'effet de ses soins et l'accomplissement de ses prières. Et que savons-nous si je ne prophétise pas sans y penser ? »

Pour dire si Brisacier a été vraiment prophète, il faudrait savoir sûrement quelle était la terre de Gonneville. Elle a longtemps figuré dans les livres de géographie et sur les cartes, mais nécessairement placée au hasard, puisque, dans le seul document authentique qui la concerne, c'est-à-dire la déclaration du marin de Honneur

prédicateur ordinaire de la reine, le 13 mai 1675 ; 3e édit., in-4. Paris, 1675, pp. 30 et 31.

insérée par extraits dans les Mémoires du chanoine de Lisieux, il n'est question ni de longitude ni de latitude. Les uns l'ont appelée Terre des Perroquets ; d'autres l'ont prise pour Madagascar, ou l'ont placée soit dans les environs de cette île, soit au sud des Petites-Moluques, dans la partie appelée par de Brosses *, Australasie. Ailleurs, de Brosses l'a placée dans l'Amérique méridionale; et peut-être avec raison. Nous croyons savoir que l'original de la déclaration de Gonneville, vainement cherché par Maurepas pendant son ministère, a été enfin retrouvé, et que les indications plus précises qu'il renferme se rapportent nécessairement au Brésil*. Dans ce cas, Brisacier aurait vraiment prophétisé, et les vœux de la duchesse d'Aiguillon, inspirés sans doute à cette noble femme par Vincent de Paul, se seraient enfin accomplis. Une fois de plus, le Brésil aurait été compris par notre saint dans ses projets de conquêtes apostoliques ; mais près de deux siècles devaient s'écouler avant qu'ils fussent mis à exécution par ses enfants.

Ce fut en 1815, que M. Dubourg, Missionnaire en Amérique, et depuis évêque de la Nouvelle-Orléans, avant de revenir en France pour y occuper successivement les sièges de Montauban et de Besançon, dans un voyage qu'il fit à Rome pour les intérêts de sa Mission,

1. Histoire des navigations aux terres australes, etc.; 2 vol. in-4. Paris, 1756; tom. I, pp. 102 et 118. — Là, de Brosses a donné le premier un extrait détaillé des Mémoires du chanoine de Lisieux, avec quelques renseignements curieux sur leur auteur. Au milieu de ses conjectures, de Brosses constate au moins que la priorité de la découverte des terres australes appartient aux Français, puisque le voyage de Gonneville est antérieur de seize années à celui de Magellan.

2. M. P. Margry, conservateur des archives des colonies, achc\ sur ce point un travail où la démonstration sera portée jusqu'à l'évidence.

sollicita les Lazaristes de cette ville de lui donner quelques sujets pour former un établissement dans l'État du Missouri. On lui accorda six prêtres *, qu'il établit, en 1818, à Sainte-Marie-des-Barrens, dans le diocèse de Saint-Louis : lieu désert et inculte, où les Missionnaires, abandonnés à leurs seules ressources, durent, nouveaux apôtres, gagner leur vie du travail de leurs mains, se loger et loger Dieu sous de misérables cabanes formées de troncs d'arbres superposés, avec un peu de terre détrempée pour tout ciment. Cet établissement si humble devint pourtant bientôt, comme tout établissement chrétien, le centre et le point de ralliement d'une nombreuse population jusqu'alors éparse. Un séminaire y fut fondé, bientôt un collège pour les familles riches, dont les revenus alimentèrent les Missionnaires et les jeunes indigènes qu'ils préparaient au sacerdoce. Les conversions se multiplièrent parmi les protestants, dont les ministres s'enfuirent bientôt, emportant leurs bibles inutiles, et les catholiques, de plus en plus nombreux, rappelèrent la foi et la piété des premiers âges.

De Sainte-Marie-des-Barrens, les Missionnaires rayonnèrent dans les villages voisins, là surtout où habitaient des Français, et ils y établirent de nombreuses colonies. Le bruit de leurs travaux bénis de Dieu se répandit au loin. Plusieurs évêques les réclamèrent pour former des séminaires et des Missions dans leurs diocèses. Ils formèrent d'abord deux autres établissements dans l'État du Missouri : Saint-Louis, Mission et paroisse ; cap Girardeau, paroisse et grand séminaire. En

1. Leur supérieur était M. de Andreis, distingué par son esprit, sa science et sa vertu, mort en odeur de sainteté en 1820. Voir sa Vie manuscrite, archives de la Mission.

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1838, ils se chargeaient également d'une paroisse et d'une Mission à La Salle, dans l'Illinois, et à Donaldson, dans la Louisiane. Bientôt, dans la Louisiane encore, ils prenaient la direction d'une paroisse et d'un séminaire à Jefferson-City, d'une paroisse et d'un hôpital à la Nouvelle-Orléans. Dans le Maryland, en 1850, paroisse et Mission à Emmitsburg et à Baltimore ; paroisse encore à German-Town, en Pensylvanie; et enfin, tout à la fois paroisse, Mission et petit séminaire à Niagara, dans l'État de New-York.

Trente ans auparavant, les Missionnaires, chassés de Portugal par la révolution introduite à la suite des baïonnettes françaises, obtenaient du roi Jean VI, chassé comme eux, un premier établissement au Brésil. Installés, vers 1810, à Garaça, pèlerinage célèbre dédié à la sainte Vierge, ils y fondaient un collège et y ouvraient un séminaire interne. Mais l'isolement forcé de cette partie de la Compagnie du gouvernement central, devait en amener la ruine momentanée. En effet, le collège fut fermé vers 1843, et la maison de Garaça, d'abord déserte, tomba bientôt en ruines. Quatre ans après, un Missionnaire brésilien, député à Paris, obtient la réunion définitive, et emmène avec lui, à son retour, toute une colonie de prêtres de la Mission et de Filles ,de la Charité, fournie par la France et destinée au 1 diocèse de Marianna. Le centre de la Congrégation au Brésil fut maintenu à Caraça, où le séminaire de Marianna fut transféré en 1853, et où, vers la fin de 1856, on rouvrit le collège fermé depuis une douzaine d'années.

Après Caraça, sous don Pedro Ier, vers 1825, avait été fondée la maison de Gongonhas, aussi lieu de pèlerinage, non plus à la sainte Vierge, mais à Jésus crucifié. Congonhas, grâce à raflluence des pèlerins, venus quel-

quefois au nombre de douze mille de toutes les parties du Brésil, devint, comme Garaça, le siège d'une Mission permanente. Un collège y fut ouvert, lequel dut être malheureusement fermé en 1855 pour les mêmes causes que celui de Garaça, Mais la Mission subsiste, en attendant une heure plus favorable de la Providence.

Gomme nous l'avons indiqué tout à l'heure, Marianna fut, en 1847, le second herceau de la Compagnie au Brésil. Là on lui confia d'abord le grand séminaire, transporté, en 1854, à Caraça, puis le petit séminaire dont elle prit la direction en 1856. A Marianna, les Missionnaires eurent aussi la direction des premières Sœurs de la Charité qui se soient établies au Brésil.

Peu après leur établissement à Garaça, ils prirent possession de Campo-Bello, au diocèse de Goyaz, propriété qui leur fut léguée par un pieux fidèle. Une succursale de Garaça y fut établie, et la ferme fut bientôt transformée en un beau collège-séminaire, avec une Mission florissante. Plusieurs fois fermée et rouverte, cette maison n'a été définitivement constituée qu'en 1854.

L'année précédente, la Congrégation était entrée à Rio-Janeiro, capitale de l'Empire. Là, le principal travail des Missionnaires est la direction des Filles de la Charité dans leurs nombreux établissements.

En 1853 encore, deux Missionnaires et quelques Sœurs s'installaient à Bahia. Les Missionnaires furent aussitôt mis en possession d'une résidence et d'une petite église où ils commencèrent toutes les œuvres de saint Vincent, y compris le service des prisonniers et des forçats, œuvres que l'archevêque de Bahia voulait naturaliser dans son diocèse. Bientôt l'archevêque leur confiait la direction de son grand et de son petit séminaire.

En 1556, deux Missionnaires et sept Sœurs furent

chargés du service spirituel et matériel de l'hôpital de Notre-Dame-de-1'Exil, capitale de l'île et province de Sainte-Catherine .

Enfin, l'année suivante, deux Missionnaires, détachés de Bahia, allaient servir d'aumôniers à l'hôpital de Pernambuco, où venaient d'être appelées les Filles de la Charité.

Dans le même temps, en 1844, deux prêtres de la Mission partaient d'Espagne pour accompagner dix Sœurs de la Charité mandées à Mexico. Avec la direction des Sœurs, ils s'occupèrent de missions et fondèrent le collège de Los Aldamas. Mexico devint bientôt le siège d'un séminaire interne. Les Missionnaires s'établirent ensuite à Puebla, pour missions et retraites ; à Léon, pour la direction d'un collège ; ils fondèrent une Mission à Monterey, en 1850 ; une autre Mission,en 1860, à Guadalajara, où ils se chargèrent encore d'un hôpital. Enfin, accompagnant toujours les Sœurs de la Charité, mandées dans tous les Etats des deux Amériques, ils se sont établis à côté d'elles à La Havane, dans l'île de Cuba (1847); à Santiago, au Chili (1853) ; à Lima, au Pérou (1857) ; à Buenos-Ayres , dans la Plata (1859) \ et, dans tous ces postes, ils s'occupent de missions et de la direction des Sœurs et des hôpitaux. Tous ces établissements se rattachent aux trois provinces des États-Unis, du Mexique et du Brésil.

Mission? de Chine..

Vincent avait étendu ses projets apostoliques jusqu'à la Chine. En effet, dans une lettrequ'Estienne, le martyr de Madagascar, écrivait à Aimeras, le 15 janvier 1664, pour demander qu'on lui obtînt à Rome le pouvoir d'an-

noncer l'Évangile partoute la terre, il ajoutait : « Si vous nous obtenez cette grâce, après avoir parcouru toutes les contrées de l'île Saint-Laurent, j'irai jusque dans la Chine, le Japon et autres terres infidèles, frayer le chemin à notre congrégation pour y rendre à Dieu et aux âmes le service qu'elle rend dans l'Eu: Aussi bien était-ce le dessein de feu M. 1 notre bienheureux père, que je passasse jusqu'à la Chine. »

Si Estienne ne passa pas lui-même en Chine, c'est lui qui, par ses libéralités, ouvrit ce pays aux pren Missionnaires. Par une donation, déjà mentionnée, en date du 20 septembre J 659, il avait assigné, sur se: trimoine, une somme annuelle de 1,500 livres, destinée aux Missions de Madagascar et îles adjacentes, et, à leur défaut, la somme devait être employée en d'autres Missions hors le royaume pour la conversion des infiu Depuis l'abandon de Madagascar, en 1674, elle était restée sans emploi, lorsque Jolly, supérieur général de la Mission, songea à acquitter sur ce point l'obligation contractée par la maison de Saint- Lazare. Le manque de sujets, le trop faible espoir de réussir dans ces Missions lointaines à cause de l'inconstance des peuples et. bêlas ! aussi du peu d'union entre les ouvriers évangéliques, divisés alors par des rivalités malheureuses et par une divergence d'opinions touchant les rite malabares et les monies chinoises, avaient comprimé l'éian apostolique. Mais, en 1692, Jolly prit la résolution d'envoyer bientôt quelques Missionnaires à la Chine ou au Tonkin, où il y avait plus de chance de succès, et, en cas d'impossibilité, de donner les 1,500 livres d'Estienne aux religieux coûsacrés à l'instruction des infidèles, et particulièrement aux jésuites qui travaillaient dit-il, avec moins d opposition. En attendant, il ordonnait an ppo-

cureur de Saint-Lazare de mettre tous les ans de côté mille écus pour satisfaire aux arrérages de la rente, sur lequel fond on prendrait de temps en temps ce que le supérieur général jugerait à propos de donner aux ouvriers des régions idolâtres1. Six ans après, vers 1697, comme nous l'apprend une circulaire de son successeur Bonnet, un Missionnaire italien, Louis- Antoine Appiani, fut envoyé par le pape comme vice-visiteur apostolique en Chine, où on jouissait alors d'unecertaine liberté de prêcher l'Évangile. A Louis-Antoine Appiani se joignit bientôt un prêtre allemand, nommé Jean Mullener, et à tous deux on donna pour compagnon, en 1703, Théodore Pedrini. Appiani ne jouit pas longtemps de la liberté et de la paix de son saint ministère. Choisi par le légat du Saint-Siège, le cardinal de Tournon, comme interprète à la cour de l'empereur, il partagea la persécution qui lui fut suscitée dans la grave affaire des cérémonies chinoises. Il fut chargé de sept chaînes et jeté en prison, où un bref du pape vint féliciter et consoler le confesseur de la foi. Mullener, après avoir subi de nombreux interrogatoires, fut banni de l'Empire et se retira à Batavia. Il rentra bientôt et parcourut les montagnes et les provinces, et partout sa parole enfanta de nombreux disciples à Jésus-Christ. Le baptême des enfants exposés fut sa dévotion particulière. En 1717, il fut nommé vicaire apostolique et évêque in partibus. Revêtu de cette dignité, il ne changea rien à sa vie de Missionnaire, et il continua de marcher à pied, vêtu en porte-balle, à travers les contrées infidèles. Appiani, transféré d'abord d'une ville à l'autre, finit par être interné à Canton, tantôt emprisonné, tantôt laissé relativement libre, et toujours gardé à vue. Mais, dans les cachots ou dans les

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