‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 52 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons remarqué plus d'une fois que, dans toutes leurs Missions, Vincent et ses fils laissaient toujours une confrérie de la Charité pour monument de leur pas- Pendant quelques années, le saint put visiter ces pieuses associations, par lui-même ou par quelqu'un des - eus, pour y entretenir le premier esprit et veiller à l'observation du règlement. Mais elles se multiplièrent en nombre tellement prodigieux, ses travaux, ceux de ses prêtres, s'accrurent en masse si accablante, que ces visites devinrent d'abord plus rares, ensuite impossibles. Or, il était à craindre que les confréries, abandonnées à elles-mêmes, ne perdissent peu à peu de leur ferveur primitive ; que leurs membres ne se laissassent aller à leurs caprices plutôt que diriger par la règle ; que le lien d'association, qui faisait leur force, ne se relâchât et ne se rompît bientôt, et que, par conséquent, les pauvres ne retombassent partout dans cet état misérable d où sa charité organisatrice les avait tirés.

Tl appelait donc de tous ses vœux et de toutes ses prières quelque persouue qui lui servit de lieutenant et , d'ambassadeur, là où il ne pouvait ni aller, ni résider I lui-même, qui parcourût en son nom les villes et les ; campagnes, pour y susciter l'esprit de charité ou l'y entretenir, pour encourager et diriger les œuvres, pour ' veiller à l'observation des règles prescrites, pour exercer à leur pratique et au service des malades.

D'ailleurs, un instinct secret lui disait que la famille charitable qu'il avait créée ne serait complète qu'à la condition d'être des deux sexes, comme la primitive humanité * ; que lui-même, pour avoir toute sa puissance, avait besoin d'im aide semblable à lui 2 ; qu'aux pauvres, déjà pourvus d'un père, il fallait une mère encore. Il trouva l'un et l'autre en mademoiselle Le Gras.

Mademoiselle Le Gras.

Née à Paris le 12 août 1591, Louise de Marillac descendait d'une famille originaire d'Auvergne, illustrée dans les finances, la magistrature et les armes. Elle était petite-nièce de Charles de Marillac, archevêque de Vienne, le plus habile négociateur de son temps, de Gabriel de Marillac, avocat général au parlement de Paris, et de Gilbert de Marillac, auteur d'une histoire de la maison de Bourbon, tous trois issus du contrôleur général des finances du duc de Bourbon, Guillaume de Marillac ; elle était nièce de Michel de Marillac, garde des sceaux de France, et du maréchal Louis de Marillac, tous deux enveloppés tdans la

i. Masculum et feminam creavit eos. (Gen. I, 27.) Adjutorium simile sibi. (Gen. IT

ni. la.

journée des Dupes et victimes de la vengeance de Richelieu, l'un sur l'échafaud, l'autre en prison. C'est dans sa prison, où il mourut deux mois après son malheureux frère, le 7 août 1632, que Michel de Marillac donna une édition nouvelle de sa traduction de l'Imitation. A cette époque, Louise de Marillac, depuis sept ans déjà sous la conduite de Vincent de Paul, était tout entière à ses bonnes œuvres 4.

Privée de mère dès sa première enfance, Louise fut élevée avec le plus grand soin, d'abord chez les religieuses de Poissy, où elle avait quelques parentes, ensuite dans la maison de son père, Louis de Marillac, seigneur de Ferrières. Douée d'un esprit capable de toutes sortes d'instructions, elle reçut une éducation virile en même temps que celle de son sexe : elle fut appliquée et aux arts de pur agrément et aux sciences les plus hautes, au dessin et à la peinture, qu'elle cultiva toute sa vie, et à l'étude du latin et de la philosophie. Aussi était-elle la joie et le légitime orgueil de son père, qui, dans son testament, rendit d'elle ce témoignage : « Elle a fait ma plus grande consolation dans le monde, et je crois qu'elle m'a été donnée de Dieu pour mon repos d'esprit dans les afflictions de la vie. »

1. Dans la catastrophe de sa famille, elle demanda des consolations à son saint directeur, qui lui répondit en termes où l'on peut voir une condamnation de la politique impitoyable de Richelieu et une justification du maréchal de Marillac : « Ce que vous me maud. lui écrivit-il, de M. le maréchal de Marillac me paraît digne du grande compassion et m'afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fil? Dieu par le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont ii Dieu, pourvu qu'ils y aillent Or. le bon usage de ce genre de mort est des plus assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons «loue point, ams acquiesçons a l'adorable volonté de Dieu. • Il la consola encore lors de la mort de la maréchale de Marillac

La mort lui enleva ce père, en 1 604, à l'âge où elle devait choisir un état. Sa piété et son mépris du monde l'avaient incliné d'abord vers les religieuses capucines; mais Dieu, qui la réservait pour de plus grandes choses, permit que sa famille la poussât au mariage. Au mois de février 1613, elle épousa Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, issu d'uue famille originaire aussi d'Auvergne, qui s'était signalée par cet amour des pauvres, dont la jeune femme allait bientôt être une vivante incarnation.

Mademoiselle Le Gras, — comme nous l'appellerons désormais \ — remplit d'abord toutes ses obligations d'épouse et bientôt de mère ; mais tout le temps qu'elles lui laissaient fut consacré par elle aux pauvres et à Dieu. Elle visitait assidûment les malades de la paroisse Saint-Gervais . Elle leur présentait elle-même la nourriture et les remèdes, remuait leur paille souvent fétide, et ne reculait devant aucun des plus rebutants services à leur rendre. Elle s'occupait surtout de leur service spirituel. Elle instruisait leur ignorance, dissipait leurs préventions, consolait leurs peines, eDdormait leurs souffrances, et, par la bonne réception des sacrements, les préparait à une vie meilleure ou à une mort chrétienne. Morts, elle ne les abandonnait pas encore, et se faisait une dévotion de les ensevelir de ses mains.

Le service des malades à domicile ne suffit plus bientôt à son insatiable charité ; elle les alla visiter dans les hôpitaux,alorsbeaucoup moins bien organisés qu'ils le seront plus tard par saintVincent dePaul,parelleetpar ses Filles. Là encore elle ajoutait à leur nourriture ordinaire toutes

1. A celte époque, il fallait être femme au moins d'un baron ou d'un chevalier pour mériter le titre de madame. Louise de Marillac, mt épousé qu'un simple écuyer, ne pouvait être appelée que moiselle.

les douceurs que lui permettait sa fortune, et leur prêtait, dans leur corps et dans leur âme, la plus charitable assistance.

Pour s'initier et s'exercer de plus en plus au rôle que la Providence lui destinait, elle engagea plusieurs dames, par ses conseils et par ses exemples, à partager avec elle l'honneur de ce service. Dans ces dames elle trouva les premières compagnes des courses charitables qu'elle entreprendra sous la conduite de saint Vincent de Paul, et comme le noyau des deux compagnies de femmes, dont elle partagera avec lui l'établissement et la direction. Du -, comme le prouve un écrit d'elle que nous aurons plus tard à invoquer, elle avait, dès cette époque, conçu le dessein d'une compagnie de filles servantes des pauvres.

Ainsi, même au sein du monde, Mademoiselle Le Gras gardait déjà «cette religion pure et sans tâche » dont parle l'Apôtre, qui consiste à « visiter les orphelins et les veuves dans leurs tribulations et à se conserver pur de la corruption du siècle *. »

Aussi ne se mêlait-elle jamais à ses vanités et à ses plaisirs. Plusieurs fois l'année, et particulièrement dans les jours de désordre qui précèdent le carême, elle se retirait dans ce monastère des Capucines où elle avait voulu ensevelir son enfance, et à qui elle donnait au moins ce qu'elle pouvait prélever sur sa vie de femme du inonde.

Pour Mademoiselle Le Gras, la transition entre la vie séculière et la vie du cloître devait être insensible, car, à voir la modestie et la simplicité de ses habits, à la suivre dans ses cour ses pieuses ou charitables, danslaretraite de sa maison, dans ses habitudes dévotes et réglées, on eût dit. plutôt une vierge consacrée àDieu qu'une femme engagée

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