‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 53 sur 122 · Jae I · texte numérisé non relu

Jae I

dans les liens du siècle. Rien en elle qui ne fût étranger a la vie et aux maximes du monde. Jamais une visite frivole, une promenade de plaisir, une récréation accordée à la vanité et aux sens. Libre des devoirs de sa maison, elle penchait aussitôt, par le poids de sa nature chrétienne, vers les exercices, de la piété, ou plutôt elle s'élevait à Dieu et s'unissait à lui par la prière.

Pour se maintenir dans l'état d'union à Dieu, elle se dégagea de plus en plus de ce qui en elle et autour d'elle pouvait la rabaisser à la terre. Si elle s'occupait des affaires temporelles de sa maison, ce n'était que par obéissance à ses obligations d'épouse et de mère, par la vue sévère du devoir et non par attrait de fortune ou de bien-être. Car, en même temps, elle réprimait ses sens et réduisait son corps en servitude. Ce corps, nativement si faible et affaibli encore par les emplois pénibles et continuels de sa charité, elle le domptait par les jeûnes et les veilles, par le cilice et la discipline. Ici encore, il faudra plus tard l'intervention de saint Vincent de Paul pour mettre mesure et discrétion.

A cette âme, comme à toutes les âmes appelées à une vie parfaite, Dieu applique la conduite ordinaire de sa Providence, et il l'éprouve par des peines spirituelles. Inaccessible au trouble des passions, libre de toutes les affections et de tous les engagements dû monde, elle n'était attaquable, en quelque sorte, que dans sa vertu. C'est dans sa vertu, en effet, qu elle fut tourmentée par une délicatesse excessive de conscience. Tout dans sa conduite lui paraissait péché, et ces fautes si légères, qui échappent à l'infirmité des âmes les plus innocentes, prenaient à ses yeux les proportions du crime. Elle ne pouvait plus voir autre chose. Sans cesse penchée sur elle-même, elle se perdait dans un chimérique abîme qui lui cachait la vue de Dieu. Dès lors, pour elle plus de

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paix, de joie, mais des craintes et des troubles qui lui étaient un enter.

De l'abîme du scrupule, du doute sur soi-même, elle tomba dans l'abîme du doute sur l'état qu'elle devait embrasser, sur la direction qu'elle devait suivre, et même sur les dogmes premier et dernier de toute religion, sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. C'était en 1623. Le 4 mai de cette année, fête de sainte Monique, elle avait fait le vœu, qu'elle renouvela désormais tous les ans, d'embrasser, si Dieu lui enlevait son mari, l'état de sainte viduité décrit par l'apôtre. Quelques jours après, de la fête de l'Ascension à celle de la Pentecôte, elle fut tentée de quitter son mari pour réparer un premier von qu'elle avait fait probablement avant son mariage, et pour avoir plus de liberté de servir Dieu et le prochain. Ainsi le prétexte de la charité, du service de Dieu et des pauvres, se mêlait encore aux illusions de cette âme qui s'y devait consacrer tout entière. Déplus, mal à l'aise avec son confesseur, et sentant instinctivement qu'elle n'avait pas en lui le guide de sa vie, elle hésitait à le quitter. Enfin, et ceci acheva de l'abattre, elle fut assaillie de doutes à l'égard de la vie future. « Ces trois incertitudes, a-t-elle écrit, tinrent mon âme dans des peines qui me semblent n'être pas imaginables. » Mais, le jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit, pour qui elle devait avoir ensuite une si grande dévotion, l'éclaira tout à coup. Ce jour-là, assistant à la messe de Saint-Nicolas dès-Champs, elle fut intérieurement avertie de demeurer avec son mari, et il lui fut dit qu'un jour viendrait où elle serait en état de faire les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et qu'elle vivrait en ce temps avec des personnes qui s'enchaîneraient des mêmes liens. Elle se crut alors transportée en un lieu inconnu pour servir avec elles les pauvres ; mais, voyant ses compagnes aller

et venir sans garder de clôture, elle ne comprenait pas comment ce service était compatible avec la vie religieuse ' qu'impliquaient les trois vœux. Première révélation de l'Institut des Filles de la Charité ! première objection contre cet Institut inoui, et que le fait allait si admirablement résoudre !

« Demeurez en repos pour votre directeur, entenditelle encore : un jour Dieu vous donnera celui qu'il vous prépare, mais vous ne devez pas actuellement changer. » Et ce directeur, Dieu le lui montra, comme, quelques années auparavant, il avait montré saint François de Sales à sainte Chantai. Mais, chose étonnante, au lieu de la joie que sainte Chantai éprouva dans la vision mystérieuse du saint évêque de Genève, elle sentit répugnance à accepter ce directeur; ce Vincent de Paul qui lui devait être si cher et si sacré ! Elle acquiesça néanmoins à la volonté de Dieu, et ce généreux acquiescement la délivra en même temps de toutes ses tentations d'incrédulité. « C'est Dieu, se dit-elle, Dieu seul qui a pu te parler tout à l'heure et te révéler l'avenir. Il y a donc un Dieu ! et s'il y a un Dieu, tu ne dois plus douter du reste : la vie future est une conséquence nécessaire de son existence. »

Elle crut toujours avoir obtenu cette grâce par les mérites du bienheureux évêque de Genève, à qui elle avait vivement désiré communiquer cette peine avant sa mort. Elle avait connu saint François de Sales, lorsqu'il vint à Paris, en 1618, pour accompagner le cardinal de Savoie ; et, malade alors, elle avait été favorisée de plusieurs de ses visites. Quand le saint mourut, en 1622, elle ne douta pas de sa gloire, et elle s'habitua à sentir pour lui une grande dévotion. « J'ai reçu par son moyen beaucoup de grâces », écrivait- elle encore en 1623, ne se doutant pas alors qu'elle dût bientôt recevoir par lui une

grâce plus grande encore dans la direction de saint Vin- *cent de Paul, qui, avec sa vertu propre, allait si souvent lui rappeler l'évêque de Genève '.

Dégagée de ses doutes et de ses tentations, fixée dans le présont et rassurée sur l'avenir, mademoiselle Le Gras reprit avec courage le saint joug de ses devoirs d'épo de mère et de maîtresse de maison. Elle veilla sur ses domestiques comme sur son fils pour les éloigner du mal et les porter à la vertu.

Mais, en ces dernières années de son mariage, elle se prodigua surtout à son mari, dont les fréquentes maladies assombrissaient l'humeur et le caractère.

Cette future mère de celles qui se devaient appeler servantes des pauvres malades, exercée déjà à son charitable office auprès des pauvres des mansardes et des hôpitaux, acheva son saint apprentissage au chevet de son époux. En témoignant à celui-ci un dévouement plus tendre, une bonté plus complaisante, un amour plus condescendant, elle réussit à calmer son esprit, à adoucir ses peines et ses douleurs. Par là surtout elle gagna son cœur, et le fit entrer dans les dispositions chrétiennes avec lesquelles il mourut.

Elle avait été jusqu'ici sous la conduite de Jean-Pierre Camus, allié de sa famille, plus âgé qu'elle de neuf ans. Elle l'avait connu dans tout l'éclat de sa réputation alors qu'une éloquence précoce lui valait l'admiration de tout Paris et la faveur de Henri IV. En 1608, ce monarque, toujours attentif à recompenser le mérite, saisit l'occasion de la vacance du siège de Belley, pour y nommer le brillant prédicateur de 26 ans. L'année suivante, Camus était sacré dans la cathédrale de Belley par saint François de Sales, et ses liaisons avec le bienheureux

mademoiselle Le Gras, archives de la Mission.

évêque de Genève, les traits charmants qu'il nous en a consei vès, l'ont seuls sauvé d'un oubli où sa mémoire aurait mérité, du reste, de demeurer ensevelie avec ses romans et ses diatribes contre les moines. Si antipathique à la vie religieuse, emporté trop souvent hors des limites de la prudence par une imagination ardente et déréglée, dépourvu de mesure, de tact et de jugement, Camus n'était certes pas le sage directeur qui convenait à mademoiselle Le Gras, et qu'elle devait bientôt trouver dans saint Vincent de Paul.Mais, obligé de résider dans son diocèse et ne faisant que de rares séjours à Paris, Camus ne pouvait plus exercer sur elle qu'une action passagère ; et, d'ailleurs, il subissait lui-même en ces années la douce et forte action de François de Sales, dont il étendait le bénéfice aux âmes qu'il avait à diriger.

Quand il dut renoncer absolument à la conduite de mademoiselle Le Gras, il lui chercha un directeur digne d'elle. Par François de Sales, il connaissait Vincent de Paul comme le meilleur prêtre de Paris : c'est sur Vincent qu'il jeta les yeux. Ainsi François de Sales, cette âme si aimable et si aimante, fut le lien de charité qui unit les deux plus grands serviteurs des pauvres que Jésus-Christ, en ce temps, ait suscités à son Église.

Vincent, qui avait résisté si longtemps aux sollicitations de madame de Gondi, qui reculait devant les directions illustres, pour n'appartenir qu'aux pauvres gens, s'effraya d'abord et refusa. Mais Camus ayant fait parler le souvenir vénéré de saint François de Sales, il finit par obéir. Au bout de quelques entretiens, mademoiselle Le Gras connut tout le prix de son nouveau directeur, vraiment choisi entre dix mille, suivant la doctrine du bienheureux évêque de Genève ; et, pour être plus à portée de ses conseils, elle quitta la paroisse Saint- Sauveur qu'elle habitait alors, et vint se loger sur la

paroisse de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, dans le voisinage du collège des Bons-Enfants, dont Vincent avait pris naguère possession.

Elle voulait se dépouiller de tous ses biens en faveur de son fils : saint Vincent l'en empêcha. Il ne condamna pas moins ses excès de tendresse et de pieuse inquiétude: « Si vous êtes brave femme, lui écrivait -il, vous vous ferez quitte de vos petits amusements et tendretés maternelles, et vous fortifierez le corps et l'esprit en la vue de tant d'occasions de bien faire. Je n'ai jamais vu une mère si fort mère que vous. Vous n'êtes point quasi femme en autre chose . Au nom de Dieu , Mademoiselle, laissez votre fils aux soins de Jésus-Christ son père, qui l'aime plus que vous. Il n'appartient qu'à lui de diriger ces petites et tendres âmes. Il y a aussi plus d'intérêt que vous, pour ce que votre fils lui appartient plus qu'à vous. D'ailleurs, vous pouvez espérer qu'il est sous la protection spéciale de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère par tant de dons et d'offrandes que vous en avez faits. Soyez pleine de confiance que celle à qui Notre-Seigneur a donné tant de charité pour les enfants d'autrui méritera que Notre-Seigneur en ait une toute particulière pour le sien '. »

Les sollicitudes de mademoiselle Le Gras redoublèrent, lorsqu'il fallut songer à l'éducation de son fils et au choix d'un état. On avait d'abord songé pour lui à l'état militaire, mais le jeune homme renonça bien vite à l'épée. Restaient l'Église et la magistrature, entre lesquelles il balança longtemps. Pour l'une ou pour l'autre de ces deux vocations, il fallait d'abord des études. Il étudia à Saint-Nicolas et aux Bons-Enfants, et même un instant aux Jésuites. Saint Vincent aidait de tout son

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