STATUTS ET KÈGLEMENTS DE LA COMPAGNIE
donné sujet de mortification l'une à l'autre, elles s'entredemanderont pardon au plus tard le soir avant se coucher. De plus, elles se représenteront qu'on les nomme servantes des pauvres, qui, selon le monde, est une des plus basses conditions, afin de se tenir toujours dans la basse estime d'elles-mêmes, rejetant promptement la moindre pensée de vaine gloire qui leur passerait par l'esprit pour avoir ouï dire du bien de leurs emplois, se persuadant que c'est à Dieu à qui tout l'honneur est dû, puisque lui seul en est l'auteur.
« Et comme leurs emplois sont la plupart fort pénibles, et les pauvres qu'elles servent un peu difficiles, jusque-là que quelquefois elles en peuvent recevoir des reproches, lors même qu'elles ont le mieux fait à leur égard, elles tâcheront de tout leur possible de faire bonne provision de patience, et prieront tous les jours Notre-Seigneur qu'il leur en donne abondamment, et leur fasse part de celle qu'il a exercée envers ceux qui le calomniaient, souffletaient, flagellaient et crucifiaient.
« Elles seront fort fidèles et exactes à observer le présent règlement, et ensemble les louables coutumes en la manière de vivre qu'elles ont gardées jusques à maintenant, particulièrement celles qui regardent leur propre perfection.
<( Elles se souviendront néanmoins qu'il faut toujours préférer à leurs pratiques de dévotion le service des pauvres, quand la nécessité ou l'obéissance les y appellent, se représentant qu'en ce faisant elles quittent Dieu pour Dieu.
« Et afin qu'il plaise à Dieu leur faire la grâce d'accomplir toutes ces choses, elles se confesseront et communieront tous les dimanches et principales fêtes de l'année, es paroisses ou hôpitaux où elles se trouveront, et feront les exercices spirituels, tous les ans, à la maison
de leur communauté, autant qu'elles le pourront. » A ces statuts il faut ajouter que les Filles de la Charité, non- seulement ne font pas de vœux solennels, mais pas même de vœux simples à perpétuité. Voilà pourquoi, indépendamment de la clôture à laquelle leurs fonctions charitables les empêchent de s'astreindre, nous entendrons saint Vincent de Paul si souvent répéter qu'elles ne sont pas religieuses, mais des filles unies en compagnie séculière. Leurs vœux ne sont qu'annuels et intérieurs. Elles les font pour la première fois après cinq ans d'épreuve, et les renouvellent le 25 mars, jour où mademoiselle Le Gras prononça sa consécration, sur la proposition de la supérieure générale, et sur la permission du supérieur général de la congrégation de la Mission. Chaque année, au 25 mars, toutes se lèvent donc libres ; mais toutes s'empressent de reprendre le saint joug du service de Dieu et des pauvres, et le refus qu'on ferait à quelqu'une de la permission de renouveler ses vœux serait pour elle la plus cruelle pénitence. Aux trois vœux ordinaires de religion, elles ajoutent un quatrième vœu de stabilité, c'est-à-dire le vœu de rester au service des pauvres dans la compagnie à laquelle Dieu les a appelées.
Séance d'établissement.
Au mois de mai 1655, presque immédiatement après l'érection des Filles de la Charité en confrérie et l'approbation par l'ordinaire de leurs statuts et règlement, Vincent jugea à propos de faire acte d'établissement. En conséquence, il convoqua en assemblée générale toutes les Filles qui se trouvaient à Paris, prit les noms de
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celles qui avaient été déjà reçues et des postulantes ; puis il leur tint à peu près ce discours :
« Mes bonnes filles, la Providence vous a toutes assemblées ici, et ce semble avec le dessein que vous honoriez la vie humainede Jésus-Christ sur la terre. Oh ! qu'il y a d'avantage d'être en une communauté ! Car chaque particulier participe au bien que fait tout le corps, et reçoit, par ce moyen, une plus abondante grâce. Notre- Seigneur nous l'a promis, disant : « Quand vous serez assemblés deux ou trois en mon nom, je serai au milieu de vous » ; à plus forte raison, quand vous serez plusieurs dans un même dessein de servir Dieu, mon Père et moi viendrons faire notre demeure en vous. Les personnes qui ont un même esprit se portent les unes les autres à honorer Dieu ; et c'est pour cela que son Fils a prié en la dernière oraison qu'il a faite avant sa passion, disant : « Mon Père, je prie pour ceux que vous m'avez donnés : qu'ils soient un comme vous et moi sommes un. »
« Et cependant, quoique assemblées pour vivre en commun, vous n'avez point encore eu de règlementpour votre manière de vie. Et, en cela, la divine Providence vous a conduites comme elle a fait son peuple, qui a été plus de mille ans sans loi. Notre-Seignèur en a fait de même en la.primitive Église : car tant qu'il a été sur la terre, il n'y a point eu de loi écrite, et ce sont les Apôtres qui, après lui, ont recueilli ses enseignements et ordonnances 4.
1. Gonf du 31 juillet 1634. Nous composons ce discours avec des fragments de diverses dates. Ainsi ferons-nous dans la suite, en choisissant ee qu'il y a de plus frappant dans les leçons de Vincent de Paul. S'adressaut à un auditoire que la mort et les besoins de la charité renouvelaient sans cesse, le saint a dû se répéter souvent dans le cours des années ; et c'est pourquoi, ici encore, nous avons cru devoir préférer l'ordre logique des idées à l'ordre chronologique des conférences.
« Mais il importe que je vous donne une règle avant que je m'en aille. Quelques-uns vous ont dit peut-être que l'on pense bien que, de mon vivant, votre communauté ne manquera pas, mais qu'après il faudra tout quitter '. Je vous dirai, mes chères sœurs, qu'il n'en arrive jamais ainsi des œuvres de Dieu. Vous auriez un pauvre appui que celui d'une chétive créature ! Votre fermeté doit être en la sainte Providence ; car c'est elle qui a mis votre Compagnie sur le pied où elle est ? Car qui a-ce été, je vous supplie ? Je ne saurais me le représenter Nous n'en eûmes jamais le dessein. Qui eût pensé qu'il dût y avoir des Filles de la Charité, quand les premières vinrent pour servir les pauvres en quelques paroisses de Paris ? J'y pensais encore aujourd'hui, et je me disais : Est-ce toi qui as pensé à faire une compagnie de Filles de la Charité ? Oh ! nenni. Est-ce mademoiselle Le Gras ? aussi peu. Et qui eût pu former ce dessein de procurer à l'Église une compagnie de Filles de la Charité en habit séculier ? Cela n'aurait pas paru possible, encore qu'il soit vrai que Dieu ait bien voulu se servir de nous pour établir les confréries des paroisses. Oh ! mes filles, je n'y pensais pas, votre sœur servante n'y pensait pas, aussi, peu M. Portail : c'est donc Dieu qui y
1. Mademoiselle Le Gras elle-même, habituée à s'appuyer, elle et sa Compagnie, sur le saint Directeur comme sur un fondement, tremblait à chacune de ses maladies, comme si sa mort devait entraîner la ruine de l'édifice. C'est pourquoi il lui écrivit un jour: • Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains, pensant que tout est perdu dès lors que vous me voyez malade. 0 femme de peu de foi ! que n'avez-vous plus de confiance et d'acquiescement à la conduite et à l'exemple de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde se rapportait à Dieu son Père pour l'état de toute l'Église : et vous, pour une poignée de filles que sa Providence a notoirement suscitées et assemblées, vous pensez qu'il vous manquera! Allez, Mademoiselle, humiliez-vous beaucoup devant Dieu. »