‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 62 sur 122 · ConL du 6 janvier L · texte numérisé non relu

ConL du 6 janvier L

« Jusqu'à présent, mes filles, vous avez travaillé par vous-mêmes, et sans autre obligation de la part de Dieu que de satisfaire à l'ordre qui vous était donné. Jusqu'à présent, vous n'avez point été un corps séparé de celui des Dames de la Charité. Mais maintenant, mes filles, Dieu veut que vous soyez un corps particulier qui, sans être séparé de celui des Dames, ne laisse pas d'avoir ses exercices et fonctions particulières.

« Jusques ici vous avez travaillé sans autres obligations que celles-là ; et maintenant Dieu vous veut lier plus étroitement par l'approbation qu'il a permis être faite de votre manière de vie et de vos règles par monseigneur l'illustrissime et révérendissime archevêque de Paris. »

Ici Vincent donna lecture des pièces plus haut analysées, puis il procéda à l'élection des ofiicières :

« Le premier article de vos statuts dit donc que la Compagnie sera composée de veuves et de filles qui éliront une d'entre elles pour être leur supérieure pendant trois ans ; que cette même pourra encore être continuée trois autres années consécutives, mais non plus. Cela, bien entendu, n'aura lieu qu'après le décès de Mademoiselle . »

Ici, mademoiselle Le Gras se mit à genoux et supplia Vincent que ce fût dès ce moment. « Non, Mademoiselle, répondit le saint. Vos sœurs et moi devons prier Dieu de vous conserver la vie pendant de longues années. Il conserve ordinairement par des moyens extraordinaires ceux qui sont nécessaires à l'accomplissement de ses œuvres, et si vous y prenez bien garde, Mademoiselle, il y a plus de dix ans que vous ne vivez plus, au moins de la manière ordinaire » . *

1. Ces mots seront expliqués plus tard à propos des lettres du saint sur la santé de mademoiselle Le Gras. — Gonf. du 30 niai 1655.

SÉANCE d'établissement. 279

Quant aux trois autres officières, bien qu'en vertu du règlement, l'élection dût s'en faire à la pluralité des suffrages, néanmoins, pour la première fois, il crut qu'il appartenait au fondateur de les nommer lui-même. C'est pourquoi, il nomma première assistante Julienne Loret, trésorière Mathurine Guérin, et dépensière Jeanne Gressier. Acte de cette nomination fat aussitôt dressé et signé de tous les membres de l'assemblée. Vincent ne voulut signer que le dernier, et il fit passer avant lui, non-seulement mademoiselle Le Gras et les officières, mais toutes les fiiies présentes.

La première élection régulière, c'est-à-dire conforme aux statuts, ne se fit que le 22 mai 1657, mardi de la Pentecôte. Après une conférence sur l'importance de choisir de bonnes officières, sur les qualités requises en elles, et sur la manière de bien procéder à l'élection, Vincent, se conformant au mode d'élection suivi par les Apôtres pour remplacer Judas, choisit deux noms pour chaque office, qu'il soumit aux voix de toutes les sœurs qui avaient quatre ans au moins de vocation (il exigea huit ans dans la suite). Et avant que chacune vînt lui dire tout bas celle qu'elle avait choisie, il prononça cette prière : « 0 Jésus ! seigneur de nos âmes ! qqi êtes celui qui avez choisi de toute éternité les sœurs qui doivent être vos officières, faites-nous la grâce de les connaître. 0 Sauveur ! elles ont été officières dans votre idée éternelle : ayez agréable de vous souvenir que ce sont vos officières que vous vous êtes choisies pour le bien de cette Compagnie. Vous ne vous êtes pas contenté de vous être formé une compagnie pour vous élever des épouses, mais vous avez inspiré, déplus, de donner des officières qui, avec votre grâce, coopèrent à leur sanctification. Béni soyez-vous de ce que vous en usez de la sorte ! Ayez donc agréable, ô Seigneur I que nous

nous adressions à vous, comme autrefois les Apôtres, au sujet du choix d'une personne pour être apôtre ; ils vous suppliaient de leur faire connaître votre volonté en cette sorte : « 0 Seigneur ! montrez-nous celui que vous avez choisi pour ce ministère! » Mes sœurs, élevez-vous à Dieu avec moi pour lui demander la même grâce ; donnezvous toutes à lui pour ne regarder en cette action que sa très-sainte volonté, et pour donner votre voix à celles auxquelles vous voudriez l'avoir donnée à l'heure de la mort. »

Ensuite il recueillit les voix et proclama le résultat de l'élection : la sœur Jeanne de Lacroix était assistante, la sœur Geneviève Poisson trésorière, et la sœur Madeleine Mesnage dépensière. « Plaise à la bonté de Dieu, ajouta "Vincent, avoir agréable cette élection, et leur faire la grâce de se bien acquitter de leurs obligations pour sa gloire et l'utilité du prochain ! »

Ici, une des ofhcières sortantes tomba à genoux et demanda pardon des fautes qu'elle avait commises dans sa charge, et du scandale qu'elle avait donné à la communauté. « Dieu vous bénisse, ma fille ! lui dit Vincent. Mademoiselle Le Gras me vient encore de donner de bons témoignages de vous et de votre conduite, comme aussi des deux autres, dont la gloire soit à Dieu ! Mais vous avez raison de demander pardon à nos sœurs des mauvais exemples que vous pensez leur avoir donnés pendant l'administration de votre charge ; car il est fort difficile de si bien faire, qu'il ne se trouve toujours quelque chose à redire. C'est la pratique des filles de Sainte- Marie d'en user de la sorte envers celles qui sortent de charge ; et même on leur donne quelque péj.'iiitence ; c'est pourquoi je pense qu'il est à propos de faire de même. Dieu a donné la pensée à ma sœur de faire cet acte pour nous faire souvenir de cela, à

quoi je ne pensais pas. Dieu vous bénisse, ma sœur ! » Les deux autres ofïicières sortantes ayant suivi l'exemple de la première, le saint leur enjoignit à toutes pour pénitence, et pour obtenir de Dieu les grâces dont avaient besoin les sœurs nouvellement élues, de dire les litanies du saint nom de Jésus, et d'entendre le lendemain la sainte messe à la même intention.

Les constitutions.

Revenons aux assemblées de mai 1655. Les offieières nommées, Vincent de Paul songea à nommer un directeur aux Filles de la Charité. Certes, il ne voulait pas se décharger entièrement de leur conduite, et nous le verrons, tout le reste de sa vie, s'occuper d'elles comme de son œuvre de prédilection. Mais son grand âge et ses occupations toujours croissantes ne lui permettant pas de les diriger avec une entière régularité, il donna pour directeur ordinaire à ses biles chéries le plus cher et le plus ancien de ses disciples, Antoine Portail, le plus rempli de l'esprit, de la prudence et de la charité du saint fondateur.

La Compagnie ainsi constituée dans toutes ses parties et dans son gouvernement, il fit lecture des règles, soit communes, soit particulières, dont voici une courte analyse.

Les règles communes des Filles de la Charité sont divisées en neuf chapitres ; et d'abord :

I. — De la fin et des vertus fondamentales de leur Institut. Cette fin est d'honorer Notre-Seigneur Jésus- Christ comme la source et le modèle de toute charité, le servant corporellement et spirituellement en la personne ni. îb.

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des pauvres, soit malades, soit enfants, soit prisonniers ou autres, qui, par honte, n'osent faire paraître leur nécessité. Pour correspondre dignement à une si sainte vocation et imiter un exemplaire si parfait, elles doivent tâcher de vivre saintement et travailler avec grand soin à leur propre perfection, joignant les exercices intérieurs de la vie spirituelle aux emplois extérieurs de la charité chrétienne.

Encore qu'elles ne soient pas dans une religion, cet état n'étant pas convenable aux emplois de leur vocation, néanmoins, comme elles sont beaucoup plus exposées au dehors que les religieuses, n'ayant ordinairement pour monastère que les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour chapelle que l'église de la paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile que la sainte modestie, elles sont obligées, par cette considération, de mener, au dehors ou au dedans, une vie aussi vertueuse, aussi pure, aussi édifiante, que de vraies religieuses dans leur monastère.

Avant tout, elles feront plus d'estime du salut de leur âme que de toutes les choses de la terre ; elles fuiront le péché mortel plus que la mort, et le péché véniel de toutes leurs forces ; et, pour mériter la récompense promise par Notre-Seigneur aux serviteurs des pauvres, elles s'appliqueront à acquérir les trois vertus chrétiennes d'humilité, de simplicité et de charité, qui sont comme les trois facultés de tout le corps et de chaque membre, et comme l'esprit propre de leur compagnie.

D'ailleurs, horreur des maximes du monde, amour des maximes de Jésus-Chiïst : par conséquent, amour de la mortification ; mépris de soi-même et des choses de la terre ; préférence des emplois bas et répugnants, de la

dernière place et du rebut des autres ; détachement des lieux, des emplois et des personnes, même des parents et des confesseurs ; disposition de tout quitter à la voix de /obéissance ; patience amoureuse dans les incommodiHs, les contradictions, les moqueries et les calomnies ; grande confiance en la Providence, abandon à elle comme d'un enfant à sa nourrice.

II. — Servantes des pauvres, elles honoreront la pauvreté de Notre-Seigneur en vivant elles-mêmes pauvrement. Elles mettront tout en commun à l'exemple des premiers chrétiens, et aucune ne pourra disposer du bien de la communauté, moins encore du bien des pauvres, sans la permission de la supérieure en choses ordinaires, du supérieur en choses exceptionnelles'. Elles ne demanderont ni ne refuseront rien pour elles, s'en remettant de leurs besoins à la sollicitude des officières. Au près et au loin, elles vivront, se vêtiront d'une manière uniforme et surlemodèle de la maison principale. Malades, elles se contenteront en tout de l'ordinaire des pauvres ; car les servantes ne doivent pas être mieux traitées que leurs maîtres.

III. — Elles prendront tous les moyens, tant intérieurs qu'extérieurs, pour mettre leur chasteté à l'abri non-seulement de toute souillure, mais même de tout soupçon, car le soupçon seul, quoique très-mal fondé, serai plus préjudiciable à leur Compagnie et à ses saints empLois que tous les autres crimes qui leur seraient faussement imputés. Donc, grande modestie, yeux baissés, particulièrement au dehors, dans les rues, dans les églises; grande modestie même au dedans de la maison, dans leurs récréations, dans leurs rapports mutuels ; vie

i. Les biens de famille restent aux familles : la communauté n'a aucun droit sur le fonds, ni sur les revenus.

occupée jusque dans leurs moments de loisirs ; — null" visite, active ou passive, qu'en cas de nécessité et avec permission, qu'en compagnie ou sous les yeux d'une de leurs sœurs, avec visite à Notre-Seigneur au sortir et au retour ; jamais chez des personnes suspectes, même sous prétexte de charité ; jamais à l'intérieur de leur maison, ni surtout de leurs propres chambres, si ce n'est en cas de maladie ; jamais visite des confesseurs à elles ni d'elles aux confesseurs, sinon dans le même cas et avec les précautions ordinaires ; toujours grande retenue dans les paroles et dans tout l'extérieur, entretiens courts et édifiants ; — grande sobriété ; — jeûnes, excepté pour les infirmes et les servantes des malades, toutes les veilles de fêtes chômées de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, moins le temps pascal ; abstinence tous les mercredis de l'Aven t, et le lundi et le mardi de la quinquagésime ; pas d'autres mortifications extérieures, incompatibles avec leurs travaux; sinon avec permission, mais mortification intérieure toujours.

IV. — Elles obéiront, avec soumission de jugement et de volonté, en toutes choses où l'on ne voit point de péché, aux évêques dans le diocèse desquels elles sont établies ; au supérieur général de la Mission, supérieur de leur Compagnie, et à ses députés ; à la supérieure, aux sœurs servantes1 et autres ofllcières, tant imparfaites et

1. On appelle sœurs servantes, dans la Compagnie, les supérieures des établissements particuliers, le titre de supérieure étant réservé à la seule supérieure générale. Cela remonte au 20 juin 1642. Dans la conférence de ce jour, Vincent se rappela avoir entendu, au monastère des Annonciades, — fondées par sainte Jeanne de Valois, — appeler la supérieure Ancelle (du latin ancilla): « Cela m'a fait penser, dil-il à ses filles, que vous n'appelleriez plus désormais vos supérieures du nom de supérieures, mais que vous les appelleriez servantes. Que vous en semble ?» Toutes approuvèrent. « C'est le nom que prend le Pape ajouta Vincent, qui s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu.

désagréables, qu'agréables et parfaites, l'obéissance s'adressant moins aux personnes qu'à Jésus-Christ ; aux curés, dont elles recevront la bénédiction à genoux ; aux confesseurs et ecclésiastiques de leurs paroisses ; aux

Semblablement les supérieures de la Compagnie de l'Hôtel-Dieu, au commencement de leur établissement, prenaient le nom de servantes, suivant le désir d» la bonne madame la Présidente Goussault. » — Du reste, en toute circonstance, le saint provoquait les sœurs à pratiquer entre elles la sainte égalité chrétienne. Ainsi, dans un de leurs conseils, il leur dit un jour : « 11 y a longtemps que je souhaite et voudrais bien que nos sœurs en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde du dehors ne pût jamais connaître laquelle sœur est la sœur servante. Car, voyez-vous, mes filles, comme Dieu est un en soi, il y a trois personnes sans que le Père soit plus grand que le Fils, ni le Fils que le Saint-Esprit; il faut de même que les Filles de la Charité, qui doivent être l'image de la très-sainte Trinité, encore qu'elles soient plusieurs, ne soient toutefois qu'un cœur et un esprit, et que, comme encore, dans les sacrées personnes de la très-sainte Trinité, les opérations, quoique diverses et attribuées à chacune en particulier, ont relation l'une à l'autre, sans que, pour attribuer la sae au Fils et la bonté au Saint-Esprit, l'on entende que le Père soit privé de ces deux attributs, ni que la troisième personne n'ait point la puissance du Père ni la sagesse du Fils, de même il faut qu'entre les Filles de la Charité, celle qui sert des pauvres ait relation a celle qui sert des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres. Et je voudrais encore que nos sœurs se conformassent en cela à la très-sainte Trinité, que comme le Père se donne tout à son Fils et le Fils tout à son Père, d'où procède le Saint-Esprit, de même qu'elles soient toutes l'une à l'autre pour produire les œuvres de charité qui sont attribuées au Saint-Esprit, afin d'avoir rapport à la très-sainte Trinité. Car, voyez-vous, mes filles, qui dit charité dit Dieu ; vous êtes Filles de la Charité : donc vous devez, en tout ce qu'il est possible, vous conformer à l'image de Dieu; c'est à quoi tendent toutes les communautés qui aspirent à la perfection. Et qu'y a-t-il en Dieu? Il y a, mes filles, égalité de personnes et unité d'essence. Eh! que cela vous enseigne-t-il, sinon que vous ne devez toutes tant que vous êtes n'être qu'une et égales. Que s'il faut qu'il y ait une supérieure, une servante, oh ! ce doit être pour donner un exemple de vertu et d'humilité aux autres, pour être la pre-

administrateurs et aux médecins des hôpitaux ; à tous les points de la règle, au premier son de la cloche, voix de Notre-Seigneur qui les appelle.

V. — Filles de la Charité, elles aimeront Dieu et le prochain, elles s'entrechériront et respecteront comme sœurs que Notre-Seigneur a unies ensemble pour son service : par conséquent, ni sentiments d'aversion et d'envie, ni paroles rudes et fâcheuses ; support mutuel dans les imperfections, condescendance aux humeurs et sentiments contraires, sauf la loi de Dieu et la règle ; en cas d'offense, pardon demandé et reçu à genoux sur-lechamp et au plus tard le soir; grand soin des malades, considérées comme servantes de Jésus-Christ en leur qualité de servantes des pauvres, ses membres, comme sœurs en tant que filles d'un même Père qui est Dieu, et d'une même mère qui est leur Compagnie ; assistance aux funérailles des défuntes, et, indépendamment des

mière à tout faire; la première à se jeter aux pieds de la sœur, la première à demander pardon et la première à quitter son opinion pour suivie l'autre. » — On a remarqué encore, dans ce discours, le culte du Saint-Esprit si recommandé par Vincent. C'est encore aujourd'hui une des principales dévotions des Filles de la Charité : commentaire pratique du texte de saint Paul : Cliarilas Dei diffusa est in cordibus noslris jier Spirilum Sanctum qui datas est nobis (Rom.. V, 15). , Avant de la donner aux filles. Vincent l'avait inspirée à la mère : ma- ; demoiselle Le Gras avait un culte particulier pour la tète de la Pen- ' tecote, à laquelle elle se préparait chaque année par une retraite de dix jours. « J'ai, disait-elle, une affection toute particulière pour cette grande fête ; son attente m'est très-chère. Il y a quelque temps <[ue j'eus une grande consolation, apprenant d'un prédicateur que ce l'ut en ce jour-là que Dieu donna sa loi écrite à Moïse, et qu'en la loi de grâce il avait donné en ce même jour a son Église la loi de son amour et la puissance de l'effectuer. Et parce qu en ce même jour il a plu à Dieu de Mieitre en mon cœur une loi qui n'en est jamais sortie, je souhaiterais volontiers, s'il mêlait permis, qu'en ce même jour sa bonté me lit entendre les moyens d'observer celte loi selon sa sainte parole. »

prières publiques, offrande à leur intention de trois communions et de neuf chapelets.

VI. — Malgré cette charité mutuelle, fuite des amitiés particulières plus que des antipathies ; du reste, retranchement de la source ordinaire des murmures par le retranchement de la curiosité sur la conduite de la Compagnie, de la communauté ou des particulières ; horreur de la médisance comme du sifflement d'un serpent ; observation rigoureuse du silence dans tous les temps prescrits : moyens efficaces pour garder la charité et l'union.

VII. — Leur principal emploi étant de servir les pauvres malades, elles les serviront comme Jésus-Christ même, avec autant de cordialité, de respect et de dévotion, même les plus fâcheux et les plus répugnants. Ce service, elles le préféreront même à leurs exercices spirituels. Elles prendront soin de l'âme comme du corps des pauvres. Pour les soins matériels et les distributions d'aumônes, elles se conformeront aux prescriptions qui leur auront été données ou à la volonté des donateurs. Elles ne donneront aucuns soins aux riches, sinon en cas d'absolue nécessité, et encore, selon leur institut, elles feront en sorte que les pauvres soient les premiers servis.

VIII. — Elles n'omettront ni ne déplaceront leurs exercices spirituels qu'en faveur du service des pauvres, jamais par négligence ni par inclination aux choses extérieures. Confession des samedis et veilles de fêtes aux seuls confesseurs nommés ou autorisés par le supérieur; retraite et reddition de compte mensuelle ; grande retraite annuelle ; communion des .dimanches et des fêtes; conférence hebdomadaire : tels sont les exercices spirituels de la Compagnie, auxquels il faut ajouter les pratiques de chaque jour.

IX. — Le dernier chapitre règle l'emploi de la journée. Le lever est à quatre heures, le coucher à neuf. Dans cet intervalle, deux méditations, deux examens particuliers, un examen général, une lecture spirituelle ; le reste du temps est employé au service du prochain ou à des travaux manuels, remplacés, le dimanche, par des exercices spirituels et le soin de sa propre instruction ; deux heures d'entretien édifiant, pendant lesquelles une sœur, à ce destinée, dit de temps en temps : « Souvenons-nous de la présence de Dieu ! »

A ces règles communes, pratiquées longtemps avant d'être codifiées, saint Vincent ajouta des règles particulières pour les sœurs des paroisses, les maîtresses d'école, les sœurs des villages et les sœurs des Hôtels-Dieu et hôpitaux.

Le règlement des sœurs des paroisses ressemble nécessairement beaucoup au règlement des confréries de la Charité. Le saint leur recommande particulièrement le désintéressement et l'humilité. « Elles se donneront bien de garde de penser, dit-il, que les pauvres leur soient obligés pour les services qu'elles leur rendent ; mais, au contraire, elles doivent se persuader qu'elles leur sont fort redevables, puisque, pour une petite aumône qu'elles leur t'ont, non pas de leur bien propre, mais seulement d'un peu de leurs soins, elles se font des amis qui ont droit de leur donner un jour l'entrée dans le ciel ; et même, dès cette vie, elles reçoivent à leur sujet plus d'honneur et de vrai contentement qu'elles n'eussent jamais osé espérer dans le monde ; de quoi elles ne doivent pas abuser, mais entrer en confusion dans la vue de leur indignité. »

Le règlement de la maîtresse d'école parle plus, on le pressent, de l'instruction chrétienne des enfants et de la formation de leurs mœurs, que de l'instruction humaine,

bien que celle-ci ne soit pas négligée. A elle aussi on recommande de n'admettre les enfants des riches qu'en cas de nécessité, par exemple, s'il n'y avait pas d'autre maîtresse d'école. Mais, dans ce cas même, la maîtresse « fera en sorte que les pauvres soient toujours préférés aux riches, et que celles-ci ne méprisent pas les autres. »

Les sœurs chargées du soin des petits enfants, entrant le matin dans leur salle, doivent se mettre à genoux pour offrir à Dieu tous les services qu'elles vont rendre à l'enfance de Notre-Seigneur en la personne de ces petits, leur donner de l'eau bénite, leur suggérer des actes d'adoration, de remerciement et d'amour, les habiller proprement, les faire mettre à genoux pour prier Dieu, et renouveler le soir les mêmes pieux exercices '.

Les sœurs des villages, au nombre de deux ordinairement, plus isolées que les autres, se doivent entr'aimer et entr'aider davantage. Leurs fonctions sont multiples. Là où se trouve une confrérie de la Charité, elles rentrent, sur ce point, dans la catégorie des sœurs des paroisses; elles aussi font l'école, mais l'école individuelle, nomade, en quelque sorte, car elles instruisent les petites mendiantes à leur passage, elles vont chercher les bergères aux champs, et leur font la leçon pendant qu'elles sont occupées à la garde de leurs troupeaux ou qu'elles les ramènent à l'étable.

Les sœurs des hôpitaux et Hôtels-Dieu dépendent, pour le spirituel, du supérieur général de la Mission ; pour le temporel, des administrateurs. Elles s'occupent uniquement de leur service. Elles sont nourries et entretenues aux dépens de l'hôpital. Malades ou caduques,

i. Aieh. de l'État, S. H170.

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elles y demeurent quand même comme filles de la maison ; mortes, elles sont ensevelies en leur manière ordinaire. Elles ne doivent compte de leur service qu'aux administrateurs. La sœur servante tient note des entrées et des sorties ; c'est elle qui distribue les offices aux sœurs ; si la communauté est chargée d'entretenir l'hôpital, elle rend compte aux administrateurs toutes les fois qu'elle en est requise.

En général, les sœurs hospitalières doivent faire concorder leurs règles communes et emplois de la journée avec le service corporel et spirituel des malades, postposant tout néanmoins à celui-ci. Du reste, chacune a son emploi et par conséquent ses règles particulières : la sœur servante ou supérieure, les sœurs chargées de recevoir et de coucher les malades, ou de donner le pain et le vin, ou de servir les débiles, ou d'avoir soin de la vaisselle, les sœurs veilleuses, les buandières, les sœurs chargées des habits des morts, les ensevelisseuses. A chacune, outre des règles de conduite en quelque sorte matérielles, Vincent donne des avis chrétiens pour surnaturaliser son emploi. Ainsi, Tensevelisseuse doit se souvenir de Notre-Seigneur qui a voulu être enseveli lui-même ; la panetière, de la Providence qui nourrit les hommes et de la multiplication des pains ; la veilleuse, des veilles de Notre-Seigneur, au Jardin des Oliviers.

Cette lecture achevée, Vincent reprit : « Nous avons voulu, mes filles, qu'il fût dit de vous ce qui a été dit de Notre-Seigneur, qu'il commença à faire et puis à enseigner. Ce que vous venez d'entendre, mes filles, n'est-ce pas ce que vous faites depuis vingt-cinq ans ? Y a-t-il quelque chose que vous n'ayez pas fait ? Non, par la miséricorde de Dieu ; et vous l'avez fait avant qu'il vous fût commandé, au moins d'une manière expresse ; car

le feu pape me l'avait bien commandé ; mais maintenant vous le ferez parce qu'il vous est enjoint.

« Quand Notre- Seigneur vint au monde apporter sa loi, il y avait longtemps que Dieu avait envoyé Moïse, auquel il avait donné une loi qui était la figure de celle de Jésus-Christ. Le peuple juif l'observa toujours ; mais quand Notre-Seigneur donna la sienne, chacun s'y rangea ; non que Notre-Seigneur ait détruit la première, car les mêmes commandements qui étaient en l'ancienne sont en la nouvelle, mais il la perfectionna.

« Or, mes filles, voici des règles qui, par la miséricorde de Dieu, étant approuvées, vous font une confrérie de la Charité séparée de la confrérie des Dames, auxquelles vous étiez liées jusqu'à présent. Elles ne vous dégagent point de celle des Dames, auxquelles vous êtes toujours sujettes en tout ce qui concerne le service des pauvres malades ; mais elles vous rendent différentes en votre manière de vie, de sorte que la confrérie que vous aviez avec les Dames n'est plus à votre égard que comme la loi de Moïse est à l'égard de celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et vous devez considérer ces règles comme vous étant données de la main de Dieu même, puisque c'est par l'ordre de Monseigneur l'archevêque de qui vous dépendez.

« Quelle consolation pour vous, mes filles, de voir un tel effet de la conduite de Dieu sur vous ! Rendez-lui giàce d'avoir observé ces règles, et aussi d'être obligées plus étroitement à les observer, puisqu'il a plu à sa divine bonté de vous en faire donner Tordre, pour vous témoigner et vous assurer qu'il les agrée. Que votre première communion soit pour l'en remercier -, et même que vos trois communions prochaines se fassent à cette intention, et aussi pour le remercier de la grâce singulière de votre vocation, et lui demander de nouvelles

grâces pour travailler tout de nouveau pour sa gloire et pour l'accomplissement de son œuvre.

« Quand Moïse eut donné sa loi au peuple d'Israël et vu le désir qu'il avait de la suivre, il lui dit : Peuple, cette loi vous est donnée de Dieu ; si vous l'observez, je vous promets de sa part mille bénédictions en toutes vos œuvres : bénédiction quand vous serez dans vos maisons, bénédiction quand vous en sortirez ; bénédiction en votre travail, bénédiction en votre repos ; bénédiction en tout ce que vous ferez, bénédiction en ce que vous ne ferez pas ; bref, toutes bénédictions abonderont sur vous et en vous. Si, au lieu de la garder, vous la méprisez, je vous promets tout le contraire de ce que je viens de vous dire : car vous aurez malédiction dans vos maisons, malédiction dehors ; malédiction en ce que vous ferez, malédiction en ce que vous ne ferez pas : bref, toutes malédictions viendront en vous et sur vous.

« Ce que Moïse dit au peuple d'Israël, je vous le dis, mes filles : Voilà des règles qui vous sont envoyées de la part de Dieu. Que si vous les observez fidèlement, toutes bénédictions du ciel se répandront sur vous : vous aurez bénédiction dans le travail, bénédiction dans le repos ; bénédiction en entrant, bénédiction en sortant ; bénédiction en ce que vous ferez, bénédiction en ce que vous ne ferez pas, et tout sera rempii de bénédictions pour vous. Que si, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — il y en avait quelqu'une qui ne fût pas dans ce dessein, je lui dis ce que Moïse dit à ceux qui n'accompliraient pas la loi qu'il leur enseignait de la part de Dieu : Vous aurez malédiction dans la maison, malédiction dehors ; malédiction en ce que vous ferez, malédiction en ce que vous ne ferez pas ; bref, tout sera rempli de malédictions pour vous.

« Je vous ai dit autrefois, mes filles, que celui qui

entre dans un vaisseau pour faire un long voyage doit s'assujettir à toutes les lois de la navigation ; autrement il est en grand danger de périr. Il en est de même des personnes qui sont appelées de Dieu pour vivre en communauté : elles courent grand risque de se perdre, si elles n'en observent pas les règles. Par la miséricorde de Dieu, je crois qu'il n'y en a pas une parmi vous qui ne soit dans le dessein de les pratiquer. Mais cela est-il bien vrai, êtes-vous toutes dans cette disposition ?

« — Oui, mon Père.

« Quand Moïse donna la loi au peuple d'Israël, ce peuple était à genoux comme je vous y vois à présent. J'espère que sa miséricorde infinie secondera vos désirs en vous donnant la grâce d'accomplir ce qu'il demande de vous. Mes filles, ne vous donnez-vous pas de bon cœur à lui pour vivre dans l'observance des saintes règles qu'il a voulu vous être données ?

« — Oui, mon Père.

« Ne voulez-vous pas de tout votre cœur y vivre et y mourir ?

« — Oui, mon Père. «

a Je prie la souveraine bonté de Dieu qu'il lui plaise, par son infinie miséricorde, de verser abondamment toutes sortes de grâces et bénédictions sur vous, à ce que vous puissiez accomplir parfaitement en toutes choses le bon plaisir de la très-sainte volonté dans la pratique de vos règles. Je prie la sainte Vierge de demander à son cher Fils pour nous tous qu'il nous donne les grâces nécessaires pour cela. Sainte Vierge, qui parlez pour ceux qui n'ont point de langue et ne peuvent parler, nous, vous supplions, ces bonnes filles et moi, d'assister' cette petite Compagnie. Continuez et achevez une œuvre qui est la plus grande du monde. Je vous le demande pour les présentes et pour les absentes ; et à vous, mon Dieu,

je fais cette demande par les mérites de votre fils Notre- Seigneur Jésus-Christ. Achevez l'œuvre que vous avez commencée ; continuez voire sainte protection sur cette petite Compagnie, et ne cessez de répandre sur elle les bénédictions dont il vous a plu la combler jusqu'à présent. Donnez, s'il vous plaît, à toutes ces bonnes filles, la grâce de la persévérance finale, sans laquelle elles ne pourront jamais jouir du mérite que j'espère, mon Dieu, que votre bonté donnera à celles qui seront fidèles à leur vocation. »

Alors plusieurs sœurs demandèrent pardon des fautes qu'elles avaient commises contre les règles ; après quoi le saint ajouta :

« Je prie Notre-Seigneur de tout mon cœur, mes filles, qu'il vous pardonne tous les manquements que vous y avez faits. Et moi, misérable, qui ne garde point les miennes, je lui en demande pardon aussi, et à vous, mes filles. Que de fautes j'ai faites à votre égard en ce qui concerne votre œuvre ! Je vous prie de prier Dieu qu'il me pardonne. Et pour cela, je prierai Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il vous donne lui-même sa sainte bénédiction, et n'en prononcerai point les paroles aujourd'hui, parce que les fautes que j'ai faites à votre égard m'en rendent indigne. Je prie donc Notre-Seigneur que ce soit lui. »

Ici, le saint se prosterna et baisa la terre. A ces paroles et à cette vue, mademoiselle Le Gras et toutes les sœurs, vivement affligées de ce que leur Père se refusait à leur donner sa bénédiction, s'unirent p our la lui arracher par une sainte violence. Après avoir persisté dans son refus longtemps encore, Vincent dit enfin : « Vous le voulez, mes filles. Priez donc Dieu qu'il ne regarde point à mon indignité ni aux péchés dont je suis coupable, mais que, me faisant miséricorde, il veuille verser

ses saintes bénédictions sur vous en même temps que j'en prononcerai les paroles : Benedictio ûei Pat ris, etc. d. »

Cette grande scène, digne pendant de celle que nous avons rapportée en racontant laremisedes règles aux prêtres de la Mission, le 17 mai 1658, nous fait assister aux conférences entre saint Vincent et les Filles de la Charité, dans lesquelles l'abandon ne nuisait en rien au respect, la familiarité au sublime, le drame, le dialogue, à l'autorité et à la conduite du vénéré directeur. On voit aussi quelle était la nature de ces réunions et l'ordre qui y était observé. Vincent indiquait à l'avance le sujet qu'on y devait traiter. Toutes y pensaient dans l'oraison. Le jour venu, il commençait par en interrogerun grand nombre : chacune répondait avec simplicité, quelquefois avec cette élévation de pensées que Dieu se plaît à communiquer aux simples. Vincent louait, commentait les réponses ; puis il prenait la parole en son nom, et dans un discours suivi il traitait le sujet du jour. Ces filles accouraient de tous les points de Paris pour l'entendre, l'écoutaient avec avidité et recueillaient toutes ses paroles. C'est ainsi que nous ont été conservées plus de cent de ces conférences, qui sont encore aujourd'hui, après les saintes Écritures, la Bible des Filles de la Charité.

Explication des règle9.

A partir de la mémorable séance du 30 mai 1655, jusqu'à la veille de sa mort, Vincent, déjà oclogénaire, expliqua ses règles presque toutes les semaines dans leur

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