‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 82 sur 122 · INSTITUTION DES DAMES DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

INSTITUTION DES DAMES DE LA CHARITÉ

filles de la Madeleine, et généralement tous les bons œuvres institués par des femmes en ce siècle.

« Elle sera composée de la personne sacrée de la reine et d'un petit nombre certain et limité des dames qu'il lui plaira choisir à cet effet, lesquelles seront députées tour à tour, trois à trois, pour avoir soin de chacune desdites Compagnies, et en rapporteront l'état et les besoins à ladite Compagnie pour résoudre les besoins qu'elles auront trouvés, à la pluralité des voix qui seront colligées et résolues par Sa Majesté, et auront ces départements un an durant, au bout duquel elles en changeront au sort, et la reine aura la direction perpétuelle de ladite Compagnie.

« Lesdites Dames s'étudieront à acquérir la perfection chrétienne et de leur condition, feront oraison mentale une demi-heure pour le moins et entendront la sainte messe, liront un chapitre de l'Introduction à la vie dévote ou de V Amour de Dieu, feront l'examen général chaque jour, et se confesseront et communieront au moins tous les huit jours.

« Elles s'assembleront où la reine commandera tous les premiers vendredis du mois, et s'y entretiendront humblement et dévotement, une demi-heure durant, des choses que Notre-Seigneur leur aura données à l'oraison le matin du jour de l'assemblée sur le sujet qui leur aura été donné des vertus chrétiennes propres à leur condition.

» Rapporteront ensuite par ordre les difficultés et les besoins qu'elles auront trouvés chacune dans la Compagnie qui leur aura été destinée, et Sa Majesté, ayant ouï et fait opiner lesdites Dames sur ce sujet, ayant colligé les opinions de chacune d'icelles, commandera ce qu'elle trouvera pour le mieux devant Dieu, ce qui sera écrit dans un registre et exécuté ensuite par chacune des Dames en leur département, lesquelles s'assembleront

le premier de chaque mois, trois à trois, pour traiter des mêmes affaires des compagnies qui leur auront été commises, et les résoudre, et se contenteront de rapporter les principales à l'assemblée qui se fera en la présence de la reine.

« Elles auront pour maxime de ne pas traiter là des affaires particulières ni des générales, notamment de celles d'État, ni de se servir de cette occasion pour faire leurs affaires, honoreront la reine et affectionneront son service d'une affection toute particulière, et s'entre-chériront les unes les autres comme des sœurs que Notre- Seigneur a liées du lien de son amour, s'entr' assisteront et consoleront en leurs maladies et afflictions, communieront à l'intention des malades et de celles qui décéderont, et honoreront enfin le silence de Notre-Seigneur en toutes les choses qui regarderont la dite Compagnie, pour ce que le prince du monde se joue des choses saintes qui se divulguent dans le monde. »

Mais c'est vers les Dames de son Assemblée, comme on les appela désormais, vers les Dames principalement destinées à l'assistance des malades de l'Hôtel-Dieu, que Vincent dirigea sa particulière attention, et à elles aussi il voulut donner des règles. Faire le bien à la vue de tous pour en étendre la sainte contagion ; le faire à l'âme des malades encore plus qu'à leur corps ; le faire enfin avec une telle discrétion qu'il ne parût pas un reproche aux personnes qui, chargées de ce soin par profession, l'avaient pu omettre : tels furent les principes ; puis il leur dit : « Avant votre visite, vous invoquerez l'assistance de Notre-Seigneur, qui est le vrai père des pauvres, par l'entremise de la très-sainte Vierge et de saint Louis, fondateur de cette maison. En entrant à l'Hôtel-Dieu, vous vous présenterez d'abord aux religieuses, et les

prierez de trouver bon que, pour participer à leurs mérites, vous ayez la consolation de servir les malades avec elles. Si par hasard il s'en trouvait quelqu'une qui ne parût pas vous voir de bon œil, vous vous garderez bien de la contredire ou de vouloir l'emporter sur elle. Vous honorerez toutes ces filles comme vos mères, comme les dames de la maison et les épouses de Jésus-Christ. A l'égard des pauvres, vous leur parlerez avec beaucoup de douceur et d'humilité; et, pour ne pas contrister ces malheureux, à qui le luxe des riches fait mieux sentir le poids de leurs misères, vous ne paraîtrez devant eux qu'avec des habits simples et modestes ; et, pour les rendre attentifs à vos pieuses exhortations, vous leur procurerez bien des petits secours que la maison ne leur fournit pas. Enfin, pour ne pas blesser l'orgueil du monde et ne vous pas exposer à ses censures, vous éviterez non-seulement de faire les savantes en instruisant les malades, mais encore de paraître parler de vous-mêmes ; vous aurez donc toujours à la main un petit livre, qu'on fera imprimer à ce dessein, et qui renfermera celles des vérités chrétiennes dont la connaissance est le plus nécessaire. »

Les Dames à l'Hôtel-Dieu.

Ainsi firent les Dames. Par leurs manières simples et respectueuses, elles gagnèrent aussitôt le cœur des religieuses de l'Hôtel-Dieu. Elles eurent toute liberté de parcourir les salles et les lits, pour consoler les pauvres, leur parler de Dieu, les porter à tirer profit de leurs infirmités et les disposer à une mort chrétienne. Jusqu'alors il avait été d'usage d'obliger les malades, dès leur entrée à l'Hôtel-Dieu, à faire leur confession et à communier.

Que pouvaient être des sacrements reçus ainsi à la hâte, sans préparation ni instru< tion ? Presque toujours sacrilèges ; d'autant plus que les protestants eux-mêmes, dans la crainte de n'être pas admis ou d'ê,tre moins bien traités, se confessaient et communiaient comme les autres. Et pourtant, cette confession faite, on laissait les malades en paix jusqu'à l'heure de la mort, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où ils étaient bien moins capables encore de réparer les désordres de leur vie.

Les Dames commencèrent par obtenir la suppression de ces abus. Avant tout, elles s'appliquèrent à instruire les malades, à les exercer à l'examen de leur conscience, à leur inspirer des sentiments de douleur et des résolutions saintes ; tout cela, avec la simplicité qui leur avait été recommandée, confondant leur sort avec celui de ces malheureux, et paraissant moins prescrire que raconter ce qui leur avait été dit à elles-mêmes. « Ma bonne sœur, disaient-elles à une pauvre malade, y a-t-il longtemps que vous ne vous êtes point confessée ? N'auriez-vous point la dévotion de faire une confession générale, si l'on vous disait comme il la faut faire ? On m'a dit à moi qu'il était important pour mon salut d'en faire une bonne avant de mourir, tant pour réparer les fautes des confessions ordinaires que j'ai peut-être mal faites, que pour concevoir un plus grand regret de mes péchés, en me représentant les plus griefs que j'ai commis en toute ma vie, et Ja grande miséricorde avec laquelle Dieu m'a supportée, ne m' ayant pas condamnée ni envoyée au feu d'enfer lorsque je l'ai mérité, mais m'ayant attendue à pénitence pour me les pardonner, et pour me donner enfin le paradis, si je me convertissais à lui de tout mon cœur, comme j'ai un bon désir de faire avec le secours ! grâce. Or, vous pouvez avoir les mêmes raisons que moi de faire cette confession générale, et de vous

donner à Dieu pour bien vivre à l'avenir. Et si vous voulez savoir ce que vous avez à faire pour vous ressouvenir de vos péchés, et ensuite pour vous bien confesser, on m'a appris à moi-même à m'examiner comme je vais vous le dire, etc.. On m'a aussi appris comment il fallait former en mon cœur une vraie contrition de mes péchés, et à en faire les actes en cette manière, etc., comme aussi des actes de foi, d'espérance et d'amour de Dieu... »

Telle fut la méthode que Vincent suggéra aux Dames, et qu'elles pratiquèrent avec édification et fruits merveilleux. Les malades suffisamment instruits et préparés, elles appelaient les confesseurs. Elles s'adressèrent d'abord à des religieux de Saint-Victor ; mais quelques difficultés étant survenues entre eux et les chanoines de Notre-Dame, supérieurs de la maison, elles recoururent, avec l'approbation du chapitre, à deux prêtres séculiers, dont l'un, qui savait plusieurs langues, se mettait à la disposition des étrangers. Ces deux prêtres ne purent bientôt suffire à la tâche. 11 entrait à l'Hôtel-Dieu cinquante, soixante et jusqu'à cent malades par jour ; sa population habituelle, de mille ou douze cents, atteignit et dépassa deux mille. Qu'était-ce que deux prêtres, même secondés par les Dames, pour une mission si vaste ? d'autant plus que les Dames ne pouvaient avec bienséance se charger de l'instruction des hommes, plus ignorants encore et plus éloignés de Dieu que les femmes. Elles convinrent doue avec la supérieure de mettre six prêtres à l'Hôtel-Dieu, pour instruire les hommes et administrer les sacrements à tous les malades. Notons bien que ce n'était là qu'un supplément aux prêtres habitués de l'hôpital. Mais, comme il a été dit précédemment, plusieurs de ceux-ci étant attachés au chœur pour le service divin, il était nécessaire que des prêtres, déchargés de

toute autre obligation, s'employassent exclusivement au soin spirituel des malades. Tels furent les six prêtres de surcroît procurés par les Dames de la Charité. Celles-ci leur donnaient à chacun quarante écus par an ; le chapitre leur assurait leurs messes à Notre-Dame, et l'administration leur fournissait le logement et la nourriture à l'Hôtel-Dieu : tous les intéressés contribuaient ainsi à leur honnête entretien. Vincent avait pris pour lui la préparation à leurs fonctions saintes et leur entretien spirituel. Avant d'entrer à l'Hôtel-Dieu, ils devaient faire une retraite à Saint-Lazare, et tous les ans retourner à cette source de la charité.

Cependant les Dames continuaient à l'Hôtel-Dieu leurs visites et leurs soins. Un si bel exemple toucha et entraîna les hommes, qui voulurent rendre le même office à ceux de leur sexe. Nous Usons, en effet, dans une lettre de saint Vincent, du 20 septembre 1 650 :

a Combien pensez-vous qu'il y a à Paris de personnes de grande condition de l'un et de l'autre sexe, qui visitent, instruisent et exhortent les malades de l'Hôtel-Dieu tous les jours, qui s'y portent d'une dévotion admirable, même avec persévérance ? Certes, ceux qui n'ont pas vu cela ont peine à le croire, et ceux qui le voient en sont tout édifiés ; car, en effet, cette vie-là est la vie des saints et des grands saints, qui servent Notre- Seigneur en ses membres et dans la meilleure manière qu'il est possible. »

Pour ménager les Dames, dont la conservation était si nécessaire aux pauvres, Vincent, deux ans après l'établissement de leur Compagnie, fit un nouveau règlement qui les soulageait beaucoup sans faire tort aux malades. Jusque-là, les mêmes Dames s'étaient chargées du service des pauvres, de leur instruction et de leur préparation à la mort : il voulut diviser ces emplois, pour qu'ils ne se

nuisissent pas l'un à l'autre, et qu'ils fussent distribués suivant les aptitudes. En conséquence, il les réunit en assemblée générale, et là il fut réglé qu'elles seraient partagées en deux classes : aux unes le service, aux autres l'instruction ; tous les trois mois, quatorze seraient nommées pour cette double fonction ; deux de celles-ci iraient chaque jour de la semaine à l'Hôtel-Dieu, après avoir reçu la bénédiction du chanoine de Notre-Dame qui en serait actuellement supérieur ; aux quatre-temps de l'année, on procéderait à une nouvelle élection ; les Dames qui sortiraient de charge feraient à l'assemblée un rapport simple et fidèle de la méthode et du succès de leurs travaux, pour servir de règle et d'encouragement à celles qui leur devraient succéder.

Voilà pour le service spirituel des malades ; quant au service corporel, il le fallait aussi délicat et aussi attentif, comme introduction et passe-port du premier. Entre le dîner et le souper, et même avant le premier de ces repas, ou l'on ne donnait rien aux malades, ou l'on ne leur servait que des aliments peu proportionnés à leur état de dégoût et de langueur. La présidente Goussault l'avait observé avec douleur, car les jouissances de la fortune lui rendaient sensibles par le contraste, loin de les lui faire oublier, les privations des pauvres. Elle aurait voulu établir entre elle et eux, dans le temps des infirmités, la sainte égalité chrétienne.

Dès la seconde assemblée, elle fit, sur ce point, son rapport à ses compagnes, et, vivemement appuyée par Vincent de Paul, elle leur communiqua ses tendres desseins. Aussi fut-il arrêté, séance tenante, qu'on louerait une maison près de l'Hôtel-Dieu, et qu'on y établirait des Filles de la Charité pour préparer le déjeuner et la collation d'un millier de malades. Pendant l'été, ce devaient être, le matin, des bouillons au lait ; dans l'après-

midi, du pain blanc, des biscuits, des confitures, de la gélatine, des fruits de la saison ; l'hiver, des citrons, du fruit cuit, des rôties au sucre ; le tout, suivant la maladie de chacun ou son degré de convalescence. Les Filles de la Charité achetaient la matière première, et les Dames tenaient à honneur de les aider soit dans la confection, soit dans la distribution de ces douceurs.

Elles se rendaient ordinairement à l'Hôtel-Dieu à une heure de l'après-midi et y restaient jusqu'à quatre heures. Après une visite au Saint- Sacrement, elles passaient dans une chambre où les religieuses les ceignaient d'un tablier blanc. Chacune prenait alors les dons et les armes de la charité, celle-ci un bassin de fruits, celle-là un plat de gelée, une autre des confitures ; et, la fourchette ou la cuiller à la main, elles se partageaient les salles, accompagnées de Filles de la Charité, passaient d'un lit à l'autre, présentaient à chaque malade ce qu'il désirait. Si quelqu'un était tellement faible qu'il ne pût lui-même prendre la nourriture, elles la lui mettaient dans la bouche après y avoir fait une bénédiction. Ainsi ces femmes, de la première noblesse, servaient les pauvres avec la tendresse d'une mère pour son fils, ou mieux avec la religion des saintes femmes pour Notre-Seigneur lui-même. La distribution achevée, elles allaient quitter leurs tabliers, costume et livrée de la charité, et, retournant devant le Saint-Sacrement, elles remerciaient Dieu de l'honneur et de la grâce qu'il leur avait faits de se laisser servir par elles dans la personne des pauvres, et elles le priaient pour leur santé et pour leur salut.

Vincent de Paul était absent de Paris quand ce service commença. Dès qu'il en fut informé, il écrivit à mademoiselle Le Gras : « Dieu vous bénisse, Mademoiselle, de ce que vous êtes allée mettre vos filles en faction à

l'Hôtel-Dieu, et de tout ce qui s'en est suivi ! Conservezvous, vous voyez le besoin qu'on a de votre chétiveté, et ce que votre œuvre deviendrait sans vous. Je rends grâces de plus à Notre-Seigneur de celles qu'il fait à vos filles d'êtres si bonnes et généreuses. Il y apparence que sa bonté supplée à ce que vous dites que vous leur défaillez * . » Conseil nécessaire, car mademoiselle Le Gras, qui avait secondé avec ardeur les Dames dès le commencement de leur pieuse entreprise, s'y livra avec excès après l'établissement de ses filles auprès de l'Hôtel-Dieu. Vincent dut lui écrire : a D'être toujours à l'Hôtel-Dieu, Mademoiselle, il n'est pas expédient ; mais d'y aller et venir, il est à propos. Ne craignez pas de trop entreprendre, en faisant le bien qui se présente à vous ; mais craignez le désir d'en faire plus que vous ne faites, et que Dieu ne vous donne le moyen de faire. La pensée d'aller au-delà me fait trembler de peur, parce qu'elle me semble un crime aux enfants de la Providence. Je remercie Notre- Seigneur de la grâce qu'il fait à vos filles, d'être si généreuses et si bien disposées à lui rendre service. Il y a sujet de croire que sa bonté, comme vous dites, daigne suppléer à ce qui leur peut manquer de votre part, vous trouvant nécessitée de vaquer souvent à d'autres choses qu:à celles qui regardent leur conduite. »

Mademoiselle Le Gras ne se contenta pas de prêter aux Dames sa personne et ses filles; mais, par une ingénieuse combinaison, elle les aida à soutenir la dépense énorme des distributions de l'Hôtel-Dieu. Elle apprit à ses filles à faire de la gelée, des confitures , et, dès qu>iles le surent, elle leur en fit préparer, outre la quantité nécessaire à l'hôpital, des provisions considérables qui se vendaient dans Paris au profit des pauvres. Saint

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