‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 84 sur 122 · Cahiers mes. du F. Ducourneau · texte numérisé non relu

Cahiers mes. du F. Ducourneau

Il est vrai qu'elle fut remplacée par sa fille, Madeleine de Lamoignon, sœur de l'illustre président de ce nom. Mademoiselle de Lamoignon, outre les leçons et les exemples de sa mère, eut aussi pour directeurs François de Sales et Vincent de Paul. Elle se trouva naturellement faire partie de la Compagnie des Dames qui se réunissait dans sa maison, et elle en fut bientôt une des plus actives et des plus industrieuses. Elle avait chez elle tout un bazar au service ou au profit des pauvres. Ceux qu'elle ne pouvait visiter et secourir elle-même, elle les atteignait par ses aumônes dans toutes les provinces affligées de la France, et jusqu'en Pologne, en Barbarie et en Canada. Lors de l'établissement de l'Hôpital-Général, elle alla trouver madame de Bullion, sa parente, veuve du surintendant des finances, et elle en reçut à plusieurs fois jusqu'à 80,000 écus qui contribuèrent beaucoup au succès de l'entreprise. Dans les temps de disette et de misère, elle frappait à toutes les portes. Alors, mais alors seulement, la cour recevait la visite intéressée de sa charité. Elle écrivait en Languedoc au prince et à la princesse de Conti; et. sa cassette se trouvant épuisée, la pieuse Anne-Marie Martinozzi lui envoyait pour les pauvres, en lui recommandant le silence, une parure de 50,000 écus, que Louis XIV achetait — un roi seul pouvant payer alors un objet si précieux — en respectant son secret. Du reste, quatre fois par an, Louis XIV lui envoyait de l'argent, et ne souffrait jamais qu'elle lui rendît aucun compte. Il lui écrivait de ses campagnes, uniquement pour se recommander à ses prières. Femme admirable, que nous retrouverons encore plus d'une fois dans cette histoire. Quand elle mourut, le 14 avril 1687, on calcula qu'elle avait distribué plus de 500,000 livres d'aumônes.

Telles étaient les élèves de Vincent de Paul et les mi-

nistres de sa charité. Oui, les élèves, car elles avaient été évidemment formées à l'école de ses assemblées. Il les réunissait souvent et les engageait à ne manquer jamais au rendez-vous, leur en faisant comprendre les avantages. « Notre-Seigneur, leur disait-il, se plaît dans ces assemblées, puisqu'il a promis aux chrétiens réunis en son nom de se trouver au milieu d'eux et d'exaucer leur prière commune. Dans les assemblées, on s'instruit de ce qu'on a à faire ; on s'entre-courage ; on s'échauffe mutuellement ; on reconnnaît ses fautes et on y cherche remède ; on avise aux progrès et à la durée de l'œuvre ; on fait connaissance plus intime avec ses compagnes et on noue plus étroitement les liens d'une mutuelle charité ; on a la consolation d'apprendre les biens qui se sont faits dans la Compagnie. Ne serez-vous pas consolées, Mesdames, quand vous m'entendrez dire ce que vous savez peut-être mieux que moi : que les religieuses paraissent fort satisfaites de la Compagnie et qu'elles s'affectionnent de plus en plus à leur vocation ; que plusieurs centaines de pauvres malades ont fait leur confession générale ; que plusieurs huguenots se sont convertis ; que plusieurs filles ont été retirées du péché, et plusieurs confirmées dans la pureté; en un mot, que toutes choses vont mieux dans l'Hôtel-Dieu? Réunissonsnous donc, Mesdames, surtout dans ces premiers temps. Notre-Seigneur en a usé de la sorte en l'institution de l'Église : il envoyait ses disciples deux à deux à la campagne, puis les rappelait et rassemblait à la montagne, et conférait avec eux de tout ce qui s'était fait et de ce qui restait à faire ; et puis les renvoyait avec nouvel ordre. Les apôtres firent de même, et l'Église en use encore ainsi par les conciles universels, par les provinciaux et par les synodes. »

Les discours du saint prêtre enflammaient son pieux

auditoire. Un jour, la présidente de Lamoignon, se tournant vers la duchesse de Mantoue : « Eh bien, Madame, lui dit-elle, ne pouvons-nous pas dire, à l'imitation des disciples d'Emmaûs, que nos cœurs ressentaient les ardeurs de l'amour de Dieu, pendant que M. Vincent nous parlait? Pour moi, quoique je sois fort peu sensible à toutes les choses qui regardent Dieu, je vous avoue néanmoins que j'ai le cœur tout embaumé de ce que ce saint homme vient de dire. — 11 ne faut pas s'en étonner, reprit Marie de Gonzague : il est l'ange du Seigneur, qui porte sur ses lèvres les charbons ardents de l'amour divin qui brûle dans son cœur. — Gela est très-véritable, ajouta une troisième, et il ne tiendra qu'à nous de participer aux ardeurs de ce même amour. »

Quelquefois cependant, par humilité, il se taisait dans les assemblées des Dames comme dans les conférences ecclésiastiques, ou laissait l'avis qu'il avait ouvert pour suivre le sentiment de celles qui opinaient après lui. Une d'elles s'en aperçut et lui en fit un doux reproche. « Pourquoi, lui dit-elle, ne pas tenir davantage à vos avis, qui sont toujours les meilleurs ? — A Dieu ne plaise, Madame, répondit-il, que mes chétives pensées prévalent sur celles des autres : je suis bien aise que Dieu fasse ses affaires sans moi, qui ne suis qu'un misérable. »

On possède encore des canevas d'entretiens adressés par Vincent aux Dames de la Charité, et, par quelques traits inachevés et informes, on peut juger pourtant de l'impression qu'il devait faire sur elles, lorsqu'il leur parlait de l'excellence de leur œuvre, « où il s'agissait de donner la vie spirituelle et corporelle aux petits enfants abandonnés de leurs propres père et mère ; — d'aider à réconcilier à Notre-Seigneur l'écume et la malice du royaume, les pauvres forçats ; — d'aider les pauvres malades à bien vivre ou à bien mourir ; — et, par ce moyen,

d'honorer l'enfance de Notre-Seigneur en celle de ces petites créatures, sa vie pénitente en celle des forçats, et sa mort bienheureuse en préparant à bien mourir les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu ; » lorsqu'il leur en développait les avantages : « le plaisir, — l'honnête, — l'utile ; le plaisir : Jucundus homo gui miseretur et cornmodat ; — l'honnête : Et adorabunt eum omnes gentes, guia liberavit pauperem a potente, et pupillum cuinon erat adjutor ; — l'utile : Qui miseretur pauperis nunguam indigebit » ; lorsqu'enfin il leur en expliquait la nature et leur en indiquait les moyens, suivant la marche constante de sa petite méthode.

Le plus complet des discours qui nous aient été conservés est du 11 juillet 1657. Ce jour-là, l'assemblée se tenait chez madame d'Aiguillon, alors présidente de la Compagnie. Vincent y prononça une sorte de discoursrapport, recueilli sur l'heure par le Missionnaire son compagnon, et dont le triple sujet était l'élection proposée de nouvelles officières, le compte-rendu des œuvres de la Compagnie, et l'exhortation à les continuer. Parmi ces œuvres, il mit en tête celle de l'Hôtel-Dieu, berceau, fondement et source de toutes les autres. Dans l'année qui venait de s'écouler, la dépense était montée à 5,000, et la recette à 3,500 livres seulement : déficit de 1,500 livres, que Vincent attribuait à la mort de plusieurs Dames de la Compagnie, qui n'avaient point été remplacées. « Il en est mort huit depuis un an, dit-il. Et, à propos de ces dames défuntes, ô Sauveur ! qui leur aurait dit, la dernière fois qu'elles s'assemblèrent, que Dieu les appellerait avant la prochaine assemblée ! Quelles réflexions n'auraient-elles pas faites sur la brièveté de cette vie et sur l'importance de la bien passer ! Combien auraient-elles estimé la pratique des bonnes œuvres ! et quelles résolutions n'auraient-elles pas prises pour s'aih. 22

3»b SAINT V1NCLM DE PAUL.

donner plus que jamais à l'amour de Dieu et du prochain, avec plus de ferveur et plus d'effets ! Dounous-nous à Dieu pour entrer dans ces sentiments. Elles jouissent maintenant de la gloire, comme il y a sujet d'espérer. Elles éprouvent combien il est bon de servir Dieu et d'assister les pauvres ; et au jugement elles entendront ces agréables paroles du Fils de Dieu : « Venez, les bienaimées de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé ; parce qu'ayant eu faim, vous m'avez douné à manger; ayant été nu, vous m'avez habillé; étant malade, vous m'avez visité et secouru. » Belle pratique, Mesdames, de vous offrir à Dieu, et moi avec vous, pour nous rendre dignes, tandis que nous en avons l'occasion, d'être un jour de ce bienheureux nombre, et nous proposer le bien que nous voudrions faire, si nous étions persuadés que ce sera peut-être ici la dernière assemblée où nous nous trouverons. En voilà huit en mi an ! Otezen autant pour chacune des années passées, vous trouverez le nombre de la Compagnie beaucoup diminué. Il allait du commencement à deux et à trois cents, et présentement il est réduit à cent cinquante. Je recommande à vos prières ces chères défuntes. »

Et revenant à l'œuvre de l'Hôtel-Dieu : « 0 Mesdames, que vous devez bien rendre grâces à Dieu de l'attention qu'il vous a fait faire aux besoins corporels de ces pauvres malades ! Car l'assistance de leur corps a produit cet effet de la grâce, de vous faire penser à leur salut en un temps si opportun, que la plupart n'en ont jamais d'autre pour se préparer à la mort ; et ceux qui relèvent de maladie ne penseraient guère à changer de vie, sans les bonnes dispositions où l'on tâche de les mettre. »

Voilà déjà des motifs de continuer, d'augmenter même les œuvres de la Compagnie. Un autre motif, c'est qu'elle est l'ouvrage de Dieu et non des hommes :

« Les hommes n'y sauraient atteindre : Dieu donc s'en est mêlé. Toute bonne action vient de Dieu ; il est l'auteur de toutes les saintes œuvres ; il les faut toutes rapporter au Dieu des vertus et au Père des miséricordes. Car, à qui doit-on référer la lumière des étoiles, qu'au soleil qui en est l'origine ? Et à qui faut-il référer le dessein de la Compagnie, qu'au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation, qui vous a choisies comme personnes de consolation et de miséricorde ? Jamais Dieu n'appelle personne à un emploi, qu'il ne voie en elle les qualités propres pour s'en acquitter, ou qu'il n'ait dessein de les lui donner. C'est donc lui qui, par sa grâce, vous a appelées et unies ensemble ; il a fallu que son mouvement vous ait portées à ces sortes de biens ; ce n'est pas votre propre volonté qui vous les a fait embrasser, mais la bonté qu'il a mise en vous. Cela mérite bien que nous suscitions l'esprit de charité entre nous. Quoi ! c'est Dieu qui m'a fait l'honneur de m'appeler : il faut donc que j'écoute sa voix ; c'est Dieu qui m'a destinée à ces exercices charitables : il faut donc que je m'y applique. Il n'a pas voulu, Mesdames, que vos yeux aient vu leur Sauveur, comme ceux de saint Siméon ; mais il veut que vous entendiez sa voix pour aller où il vous appelle, sinon aveuglément, comme saint Paul, du moins avec joie et tendresse ; car de l'entendre et de n'y pas répondre, ce serait vous rendre indignes de la grâce de votre vocation. J'ai vu naître l'œuvre, j'ai vu que Dieu l'a bénie; je l'ai vu commencer par une simple collation que l'on portait aux malades, et maintenant j'en vois les suites, et des suites si avantageuses à sa gloire et au bien des pauvres : ah ! il faut donc que je m'y porte. Quelle dureté de cœur, s'il y en avait quelqu'une qui négligeât à la manutention de si grands biens que ceux-là ! » Nouveau motif de ferveur : la crainte de voir tout cela

s'auéantir. « Ce serait, sans doute, un grand malheur, Mesdames, et d'autant plus grand, que la grâce que Dieu vous a faite de vous y employer est plus rare et extraordinaire. Il y a huit cents ans ou envion, que les femmes n'ont point eu d'emploi public dans l'Église. Il y en avait auparavant qu'on appelait diaconesses, qui avaient soin de faire ranger les femmes dans les églises, et de les instruire des cérémonies qui étaient pour lors en usage. Mais vers le temps de Gharlemagne, par une conduite secrète de la divine Providence, cet usage cessa, et votre sexe fut privé de tout emploi, sans que depuis il en ait eu aucun. Et voilà que cette même Providence s'adresse aujourd'hui à quelques-unes d'entre vous, pour suppléer à ce qui manquait aux pauvres malades de l'Hôtel-Dieu. Elles répondent à son dessein ; et, bientôt après, d'autres s'étant associées aux premières, Dieu les établit les mères des enfants abandonnés, les directrices de leur hôpital et les dispensatrices de Paris pour les provinces, et principalement pour les désolées. Ces bonnes âmes ont répondu à tout cela avec ardeur et fermeté, par la grâce de Dieu. Ah ! Mesdames, si tous ces biens venaient à fondre en vos mains, ce serait un sujet de grande douleur. Oh ! quelle douleur ! quelle honte ! Mais que pourrait-on penser d'un tel désarroi? et d'où pourrait- il provenir? quelle en serait la cause ? Que chacune de vous se demande dès à présent : Est-ce moi qui contribue à faire déchoir cette sainte œuvre ? Qu'y a-t-il en moi qui me rende indigne de la soutenir? Suis-je cause que Dieu ferme sa main à ses grâces? Sans doute, Mesdames, que, si nous nous examinons bien, nous craindrons de n'avoir pas fait tout ce que nous avons pu pour le progrès de cette œuvre ; et si vous en considérez bien l'importance, vous la chérirez '! comme la prunelle de vos yeux, et comme l'instrument de votre salut; et, vous intéressant selon Dieu à son

avancement et perfection, vous y porterez les dames de votre connaissance ; autrement, on vous appliquera le îeproche que l'Evangile fait à un homme quia commencé un édifice, et qui ne l'a pas achevé. Vous avez établi les fondements d'une œuvre, et puis vous l'avez laissée là ! Gela, sans doute, est pressant ; surtout si vous ajoutez que votre édifice est un ornement à l'Église et un asile pour les misérables. Si donc, par votre faute, il vient à dépérir, vous ôterez au public un sujet de grande édification, et aux pauvres un grand soulagement. »

Dernier motif, l'honneur de Jésus-Christ : « Car c'est l'honorer que d'entrer en ses sentiments, de les estimer, de faire ce qu'il a fait et d'exécuter ce qu'il a ordonné. Or, ses sentiments les plus grands ont été le soin des pauvres, pour les guérir, les consoler, les secourir et les recommander. C'était là son affection. Et lui-même a voulu naître pauvre, recevoir en sa compagnie des pauvres, servir les pauvres, se mettre à la place des pauvres, jusqu'à dire que le bien et le mal que nous ferons aux pauvres, il le tiendra fait à sa personne divine. Quel plus tendre amour pouvait-il témoigner pour les pauvres ? Et quel amour, je vous prie, pouvons-nous avoir pour lui, si nous n'aimons ce qu'il a aimé ? Tant y a, Mesdames, c'est l'aimer de la bonne sorte, que d'aimer les pauvres ; c'est le bien servir, que de les bien servir ; et c'est l'honorer comme il faut, que de l'imiter. Cela étant, oh ! que nous avons sujet de nous animer à la continuation de ces bonnes œuvres, et de dire dès à présent dans le fond de nos cœurs : Oui, je me donne à Dieu pour avoir soin des pauvres et pour maintenir les exercices de la charité à leur égard : je les assisterai, aimerai, recommanderai ; et, à l'exemple de Notre-Seigneur, j'aimerai ceux qui les consolent, et porterai respect à ceux qui les visitent et qui les soulagent. Or, si ce in. 22

débonnaire Sauveur se tient honoré de cette imitation, combien plus devons-nous tenir à grand honneur de nous rendre en cela semblables à lui ! Ne vous semble-til pas, Mesdames, que voilà un motif très-puissant pour renouveler en vous votre première ferveur ? Pour moi, je pense que nous devons nous offrir aujourd'hui à sa ilivine majesté, afin qu'elle ait agréable de nous animer de sa charité, en sorte que l'on puisse dire désormais de vous toutes, que c'est la charité de Jésus-Christ qui vous presse. »

Quant aux moyens de continuer les œuvres, c'est d'abord une grande affection pour son propre avancement spirituel, et l'éloignement de l'esprit, des maximes et des pratiques du monde. « Il faut que les Dames se déclarent du parti de Dieu et de la charité.... Autrefois, entre celles qui se présentaient pour entrer en la Compagnie, on faisait le choix de celles qui ne fréquentaient pas le jeu, ni la comédie, ni d'autres passe-temps dangereux, et qui ne faisaient pas les vaines en voulant faire les dévotes. »

Tout le monde doit connaître et voir qu'elles font profession de servir Dieu et de vivre en vraies chrétiennes par l'accomplissement religieux de tous les devoirs de leur condition. « Si on a de la complaisance pour le mari, c'est pour Dieu ; du soin pour les enfants, c'est pour Dieu ; de l'application pour les affaires, c'est pour Dieu. » Qu'elles regardent comme leurs modèles les dévotes femmes qui servirent Not.re-Seigneur et le suivirent jusqu'à la croix. « Il n'y a condition au moude, Mesdames, qui approche tant de cet état que la vôtre : elles allaient d'un côté et d'autre pour subvenir aux besoins non-seulement des ouvriers de l'Évangile, mais des fidèles nécessiteux. Voilà votre office, voilà votre partage. »

Un autre moyen de conservation pour la Compagnie, c'est de ne pas embrasser trop d'œuvres. On pèche par excès aussi bien que par défaut, et le diable d'ordinaire incite les personnes charitables à excéder en leurs exercices, sachant bien que, tôt ou tard, comme les gens trop chargés ou trop pressés d'aller, elles succomberont sous le fardeau. Dieu est tout-puissant, mais nous sommes faibles. « Prions Dieu qu'il lui plaise faire lui-même notre charge : car. en ce cas, si les forces nous manquent, il nous aidera à la porter... Voilà la collation et l'instruction des pauvres de l'Hôtel-Dieu, la nourriture et l'éducation des enfants trouvés, le soin de pourvoir aux nécessités spirituelles et corporelles des criminels condamnés aux galères, l'assistance des frontières et provinces ruinées, la contribution aux Missions d'Orient, du Septentrion et du Midi. Ce sont là, Mesdames, les emplois de votre Compagnie. Quoi ! des dames faire tout cela ! Oui, voilà ce que, depuis vingt ans, Dieu vous a fait la grâce d'entreprendre et de soutenir. Ne faisons donc rien désormais davantage sans le bien considérer, mais faisons bien cela et le faisons de mieux en mieux, car c'est ce que Dieu demande de nous.»

Un dernier moyen, c'est d'attirer dans la Compagnie d'autres dames qui remplissent les vides et l'aident à porter ses pesants fardeaux. « On a pour cela ci-devant proposé que les dames qui mourraient, disposeraient quelque temps auparavant une fille, une sœur ou une amie pour entrer en la Compagnie, mais peut-être qu'on ne s'en souvient pas. Oh ! qu'un bon moyen, Mesdames, serait que chacune de vous demeurât persuadée des grands biens qui arrivent, en ce monde et en l'autre, aux âmes qui exercent les œuvres de miséricorde, spirituelles et corporelles, en tant de manières comme vous les exercez ! Cela vous portera sans doute de plus en plus à en

disposer d'autres pour se joindre à vous en ce saint exercice de la charité par la considération de ces biens-là. Cette persuasion vous échauffera premièrement entre vous, comme des charbons ardents unis ensemble, et puis vous en échaufferez d'autres par vos paroles et par vos exemples, ;>

Suivant sa méthode familière et dramatique, Vincent interrogea ensuite plusieurs Dames, entre autres madame de Nemours, et leur demanda leurs sentiments. Toutes appuyèrent ses propres conseils ; quelques-unes insistèrent sur l'exactitude aux assemblées, sur l'obligation de se porter en mourant, les unes les autres, à faire des legs pieux aux pauvres ; ce que Vincent ayant fortement approuvé, il mit aux voix l'élection de nouvelles officières. Après que la Compagnie eut opiné pour le maintien de celles qui étaient en charge, il termina ainsi : « Voilà qui est bien, Mesdames. Rendons grâces à Dieu de cette assemblée. Prions-le qu'il ait agréable l'oblation nouvelle que nous allons faire à genoux, en nous donnant à sa divine Majesté de tout notre cœur, pour recevoir de sa bonté infinie l'esprit de charité, et qu'elle nous fasse la grâce de répondre dans cet esprit aux desseins qu'elle a sur chacun de nous en particulier et sur la Compagnie en général, et de susciter partout cet esprit d'ardeur pour la charité de Jésus-Christ, afin de mériter qu'il le répande abondamment en nous, et que nous en ayant fait produire les effets en ce monde, il nous rende agréables à Dieu son Père éternellement en l'autre. Ainsi soit-il. »

Absent comme présent, Vincent présidait les assemblées des Dames, et il en était l'âme. Ainsi, en 1649. pendant un voyage que nous aurons à raconter longuement, il leur écrivit, à la date du 11 février :

authes oeuvres des dames. 393

Mesdames,

« La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

u La Providence de Dieu m'ayant éloigné de vous, je ne laisse pas de vous voir souvent au saint autel et de vous offrir, vous et vos familles, à Notre-Seigneur, dans la confiance que j'ai que votre charité demande à Dieu miséricorde pour moi. Je vous supplie très-humblement, Mesdames, de me faire cette grâce, et de vous assurer que s'il plaît à Dieu d'avoir égard aux prières que je lui offre et continuerai de lui offrir incessamment pour vous, que vous serez consolées et protégées de sa spéciale protecti011 dans les communes afflictions dont il plaît à sa divine Majesté de nous éprouver. Vous aurez pu savoir, Mesdames, comment Dieu m'a donné l'occasion d'aller visiter les maisons de notre petite Compagnie, où je m'en vais avec dessein de revenir lorsque l'état des choses me le permettra. Que ferons-nous, cependant, Mesdames, des œuvres que le bon Dieu vous a commises, particulièrement de la charité de l'Hôtel- Dieu et des pauvres enfants trouvés? En vérité, il semble que les misères particulières nous dispensent du soin des publiques, et que nous aurions un bon prétexte devant les hommes pour nous retirer de ce soin. Mais, certes, Mesdames, je ne sais pas comment il en irait devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux Corinthiens qui se trouvaient en pareil accessoire : « Avez-vous encore résisté jusques au sang ? » ou pour le moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que dis-je, Mesdames ? je sais qu'il y en a plusieurs entre vous, et je crois le même de ' tant que vous êtes, qui avez fait des charités lesquelles seraient trouvées très-grandes non-seulement en des per-

Mb SAINT VINCENT DE PAUL.

sonnes de votre condition, mais aussi en des reines ; les pierres le diraient si je m'en taisais ! et c'est pour l'excellence de vos cœurs incomparablement charitables que je vous parle de la sorte. Je me garderais bien d'en user ainsi à l'endroit d'autres personnes moins animées de l'esprit de Dieu que vous êtes.

« Mais que ferons-nous donc ? Il semble qu'il est à propos de mettre en question, Mesdamp?, s'il est expédient que vous fassiez la grande assemblée qu'on avait proposée. Quand? Où et comment? Il va des raisons pour et contre. Il semble premièrement qu'elle se doit faire, à cause que c'est l'usage d'en faire une environ ce temps-ci; et, en second lieu, les besoins étant extraordinaires, il semble que les moyens d'y remédier doivent être aussi extraordinaires, comme ceux d'une assemblée générale.

« Contre cela, il semble qu'elle ne soit pas de saison présentement à cause du tremble dans lequel on est, qui inquiète les esprits et refroidit la charité ; peut-être que plusieurs dames appréhendent de s'y rendre, et que celles qui s'y trouveront, si elles n'ont une charité qui passe le commun, s'entre-froidissant les unes les autres, et puis madame la Princesse n'y étant pas, ni madame d'Aiguillon et de Brienne, il semble qu'il y aurait quelque chose à souhaiter, surtout si l'on pensait à faire quelque changement en la substance de l'œuvre. Voilà, Mesdames, le pour et le contre qui me tombe dans l'esprit présentement; vous examinerez cela, s'il vous plaît, à la pluralité des voix. Madame la duchesse d'Aiguillon me dit, lorsque je partis de Saint-Germain, on m'a écrit depuis que la reine lui avait dit qu'elle enverrait quelque chose pour les pauvres enfants trouvés ; je ne sais si elle l'a fait. J'ai prié M. Lambert de leur envoyer un peu de blé, ' et ai écrit à madame la présidente de Lamoignon, alin

qu'elle ait agréabte de s'employer vers Messieurs de la ville pour donner escorte au blé au dedans et au dehors de la ville; je ne sais non plus ce qui en a été fait. Bi cela n'est exécuté, je prie l'une et l'autre par celleci de faire ce qu'il faudra pour cet effet ; et parce que cela ne suffu pas, voy-z. Mesdames, s'il est à propos d'emprunter, comme officières de la Charité, quelque somme de deux ou trois mille livres pour subvenir aux besoins plus pressants. J'écris à IL Lambert qu'il s'oblige aussi en votre nom. Que si l'on a peine à s'obliger, il est expédient de faire un effort chacun de nous à cet effet : en ce cas, je prie If. Lambert de faire ce qu'il faudra de notre part. J'avoue, Mesdames, que ce que je dis est un peu chargeant ; mais cela serait encore plus vrai, si je le disais à des personnes moins charitables que vous. Après tout, je prie Notre-Seigneur qui préside les assemblées qui se font en son nom, comme la vôtre, qu'il vous fasse connaître ce qu'il désire de vous en cette occasion, et vous fasse la grâce de l'accomplir.

« Ces grandes froidures m'ont retenu en ce lieu et le feront encore jusqu'à ce que le temps soit adouci. Alors j'espère partir pour le Mans ou pour Angers, ou pour tous les deux. J'espère recevoir là le résultat de votre assemblée, si M. Lambert ne me l'envoie ici par un exprès. Je prie Dieu, cependant, qu'il bénisse et sanctifie de plus en plus votre même assemblée et vos chères personnes.

« Je suis en l'amour de Notre-Seigneur, Mesdames, etc.»

De cette lettre et des entretiens précédemment analysés, on peut conclure que la Compagnie des Dames ne se renferma pas longtemps dans l'Hôtel- Dieu, mais que, sans* abandonner ce premier poste, ce point d'origine et de départ de ses œuvres, elle étendit bientôt sa charité à toutes les entreprises de Vincent de Paul. Comme Rome

pour Fabiole, Paris n'était pas assez vaste pour une ardeur qu'elle porta au delà des îles et des mers * . En effet, elle soutint de ses aumônes les Missions de France, d'Europe et d'outre-mer a ; elle contribuaà la rédemption des captifs de Barbarie ; tout à l'heure nous la verrons prendre une part active à l'établissement des hôpitaux, et, plus tard, ausoulagement des provinces ravagées par la guerre. Voilà le rôle de la femme chrétienne, et, grâce à Vincent de Paul, voilà ce que firent les femmes dans cette première moitié du xvne siècle. Écoutons sur ce point mademoiselle Le Gras, sa digne interprète : « Il est trèsévident qu'en ce siècle, la divine Providence s'est voulu servir de notre sexe pour faire paraître que c'était elle seule qui voulait secourir les peuples affligés, et donner de puissants aides pour leur salut. Personne n'ignore que Dieu s'est servi pour cet emploi de l'établissement de la Mission par la conduite de Monsieur Vincent, et que le bien s'est si fort étendu par cette voie, que cela fait connaître la nécessité delà continuation parle moyen de communication des besoins, et ce dans les assemblées de Dames auxquelles il semble que toujours l'esprit de Dieu préside. Le pouvoir donné par le Saint-Père à ladite Mission d'établir la confrérie de la Charité, est comme la semence de ce fruit qu'elle produit tous les jours, nonseulement en France, mais on peut dire presque par toute la terre habitable. N'a-ce pas été par cette lumière que Mesdames de la Compagnie ont reconnu les besoins des pauvres, et que Dieu leur a fait la grâce de les secourir si charitablement et si magnifiquement, que Paris a été

Page 1