LES HÔPITAL X
Les Enfants trouvés.
On sait le mépris que l'antiquité faisait de l'enfance, le droit de vie et de mort qu'elle s'arrogeait sur elle, et la cruauté avec laquelle ce droit était exercé : tous les écrivains de la Grèce et de Rome en témoignent ; et, d'ailleurs, dans tous les pays idolâtres, partout où n'est pas adoré le Dieu qui s'est fait enfant pour racheter l'enfance, c'est encore aujourd'hui la même barbarie.
Le berceau du christianisme fut aussi le premier berceau de l'enfant. Non-seulement les chrétiens, voyant l'Enfant-Dieu dans leurs enfants, les élevaient tous avec respect et amour, mais il n'était pas rare de voir l'enfant rejeté par la mère païenne, recueilli par la chrétienne et nourri du même lait que le sien.
Désormais l'enfant vit se déchirer la sentence de mort qui depuis si longtemps l'accueillait à sou entrée dans la vie. Ou dans l'amour purifié et agrandi de ses parents, ou dans la charité chrétienne, il trouva l'accueil de la bienvenue ; dans l'église ou sous le toit paternel, un berceau prêt à le recevoir; le sein d'une mère adoptive gonflé du lait de la charité pour ses lèvres, quand il était repoussé du sein d'une mère dénaturée.
Aussi, dans tous les siècles chrétiens, nous voyons des institutions touchantes en faveur de l'enfant orphelin ou abandonné. Ici encore, comme dans presque toutes ses œuvjes, Vincent de Paul a donc été, non pas créateur, mais restaurateur seulement. C'est le Dieu Sauveur, c'est l'Église, qui ont créé toutes les institutions charitables, les ont multipliées et diversifiées en proportion des misères humaines. Et pourtant les restaurations de Vincent de Paul pourraient être appelées, en un sens, de véritables créations. Ce qui, avant lui, n'avait été qu'à l'état a essai incertain et inconstant, il l'a achevé, ordonné, fixé dans toutes les conditions de stabilité, de diffusion et de durée ; il l'a fait passer dans le droit et dans l'usage des Etats chrétiens ; en sorte que, désormais, à lui seul semblent remonter presque toutes les institutions charitables ; qu'à lui seul, à ses règlements, il faut revenir pour leur rendre leur première vitalité ; qu'on ne s'en écarte pas sans s'écarter en même temps des vrais principes de la charité chrétienne, pour se perdre dans une fausse et froide philanthropie, qui n'a d'action ni sur l'âme, ni même souvent sur la misère matérielle du pauvre. Donc, si à lui n'appartient pas toujours le brevet d'invention, à lui appartient sans conteste ce brevet de perfectionnement qui, dans les saintes découvertes de la charité, comme dans les découvertes des arts et de l'industrie, demeure seul dans la mémoire et dans la pratique des hommes. Aussi, parlez non-seulement au peuple, mais aux savants eux-mêmes des enfants trouvés ; demandez qui ieur a donné des mères, leur a ouvert un asile et une famille ; qui leur a servi de père et de providence : nul n'a retenu que le nom de Vincent de Paul.
Eu effet, au moment où le saint porta de ce côté sa tendre sollicitude, les pauvres enfants trouvés étaient
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traités trop souvent à la façon païenne. Un soir, au retour d'une de ses missions, il trouva, sous les murs de Paris, un mendiant occupé à déformer les membres d'un de ces enfants, qui devait servir ensuite à exciter la compassion publique. Saisi d'horreur, il accourt : « Ah ! barbare, s'écrie-t-il, vous m'avez bien trompé : de loin je vous avais pris pour un homme ! » Il lui arrache sa victime, l'emporte dans ses bras, traverse Paris en invoquant la charité de tous, assemble la foule autour de lui, raconte ce qu'il vient de voir, et, accompagné de ce peuple, il se rend dans la rue Saint-Landry.
C'est là, chez une veuve, dans une maison dite de la Couche, qu'on entassait ces malheureuses victimes. Les rapports du lieutenant du Ghâtelet constatent qu'il était alors exposé de trois à quatre cents enfants par annéedans la ville et les faubourgs de Paris, que la police faisait porter à la maison de la Couche. Toute l'administration de cette maison consistait en une veuve et deux servantes. Celles-ci, incapables de suffire à la lâche et n'ayant pas de quoi entretenir des nourrices, laissaient mourir de faim ces pauvres enfants. Fatiguées, pour endormir leurs cris et goûter elles-mêmes du repos, elles les plongeaient, à l'aide de drogues soporifiques, dans un sommeil dont ils ne sortaient plus. Quand elles ne les donnaient pas à des femmes de mauvaise vie, elles en faisaient un commerce scandaleux. Pour quinze sous, vingt sous au plus, elles les vendaient soit à des nourricesquileur faisaient sucer un lait corrompu et leurinoculaient ainsi des maladies mortelles ; soit à d'infâmes calculateurs, qui les introduisaient frauduleusement dans les familles pour y bouleverser l'ordre des successions ; soit à des gueux qui les estropiaient, leur rompaient un bras ou une jambe, comme le mendiant de tout à l'heure, pour en faire un appât lamentable à la charité ; soit à des
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gens dominés de la fureur de vivre, qui les égorgeaient pour se procurer des bains de sang; soit même aux poursuivants, si nombreux alors, de sortilèges, qui les dépeçaient et faisaient servir leurs entrailles à des opérations magiques. Ainsi presque tous étaient condamnés à mort; ceux qui échappaient allaient grossir le nombre des mendiants ou des prostituées1.
Arrivé à la maison de la Couche, Vincent fut témoin d'une partie de ces horreurs. Sa foi eut à souffrir autant que son humanité, quand il apprit que plusieurs de ces pauvres enfants mouraient sans baptême. Ses entrailles s'émurent. Mais, jamais précipité, même dans ses élans les plus vifs, il voulut, avant d'agir, mieux connaître l'état des choses. Il chargea donc quelques Dames de son Assemblée d'étudier le service intérieur de la Couche Saint- Landry. Le rapport des Dames fat que le sort de ces enfants était pire que celui des pauvres innocents massacrés par l'ordre d'Hérode. Vincent retourna à la Couche avec les Dames. Il aurait voulu en tirer tous ces orphelins. Ne le pouvant pas. il en prit douze que le sort désigna, les bénit et les remit aux mains de mademoiselle Le Gras et des Filles de la Charité.
C'était en 1638. Les douze petits élus de la Providence furent transportés dans une maison voisine de l'église Saint-Landry, et bientôt près la porte Saint- Victor. On essaya d'abord de les élever avec du lait de chèvre ou de vache ; mais, leur santé souffrant, on leur donna ensuite des nourrices.
1. Presque lous ces détails sont tirés d'un canevas de discours aux Dames de la Charité que nous citerons plus amplement tout à l'heure. Ce canevas était, ces années passées, à Florence, entre les mains des Pères des œuvres pies. Il appartient aujourd'hui au supérieur général de cette congrégation, à Rome, qui nous a permis d'en prendre une copie.
Leur nombre s'accrut avec les ressources. Pendant deux ou trois ans, les chanoines de Notre-Dame firent les principaux frais. Dès que la charité apportait quelque don. Vincent courait à la Couche et prenait de nouveaux orphelins pour grossir sa famille adoptive. Hélas ! quelle douleur tempérait sa joie ! 11 les fallait toujours tirer au sort ! Impossible encore de les adopter tous ! Le saint emportait ceux crue le sort, ou plutôt la Providence, lui avait donnés, et il jetait un regard de regret et d'attendrissement sur ceux qu'il laissait ; car quelle différence déjà entre ces abandonnés et ceux de la maison de Saint- Victor ! Gomme les uns étaient pâles, souffreteux, en comparaison des autres, si frais et si bien venants ! Enfin, les malheureux avaient au moins un asile, si chétif fût-il, et tant d'autres étaient encore jetés dans les carrefours ou sur le seuil des églises ! N'était-ce pas à ceux-ci qu'il fallait d'abord porter secours ? Aussi le saint se montrait déjà tel que la religion et l'art l'ont représenté à nos yeux, dans l'attitude de la Charité pressant des enfants sur son sein fécond. Au milieu des nuits d'hiver, quand la neige couvrait les rues, à l'heure où seuls veillent le crime et la douleur, il parcourait les quartiers de la pauvreté et du vice, les faubourgs les plus écartés, et recueillait les tendres victimes de l'abandon et de la misère. Couvert d'un ample manteau que l'on conserve encore, il l'ouvrait aux pauvres petits pour leur en faire des langes et une couche ; puis il le refermait sur eux, les réchauffait sur son cœur, continuait sa course et ne revenait que lorsqu'il pliait sous le fardeau. Nuls témoins, hors Dieu et les anges de ces enfants, de ces recherches nocturnes, de cette moisson humaine, si ce n'est peut-être l'œil furtif d'une malheureuse mère qui, comptant sur son passage, se rassurait de l'abandon de son enfant sur l'adoption du saint, ou bien des brigands
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qui, maîtres alors des rues, le rencontraient quelquefois à des heures où sa charité et leur crime cherchaient en même temps leur butin. Ils le connaissaient et n'avaient point à lui disputer le seul objet de ses convoitises. Une nuit plus obscure, ils l'abordèrent et d'abord ne le reconnurent pas. Mais à peine se fut-il nommé, qu'ils tombèrent à ses genoux et lui demandèrent sa bénédiction.
Cependant les Filles de la Charité l'attendaient chaque nuit, toujours prêtes à accueillir les pauvres enfants qu'il leur devait apporter. Elles tenaient une sorte de journal, contenant, avec leurs propres impressions, les bulletins de ses expéditions et de ses conquêtes nocturnes. On y lit : « 22 janvier. M. Vincent est arrivé vers les onze heures du soir; il nous a apporté deux enfants ; l'un peut avoir six jours, l'autre est plus âgé ; ils pleuraient, les pauvres petits ! Ma sœur supérieure les a confiés à des nourrices. — 25 janvier. Les rues sont remplies de neige, nous attendons M. Vincent ; il n'est point venu ce soir.
— 26 janvier. Le pauvre M. Vincent e6t transi de froid : il nous arrive avec un enfant ; il est sevré celui-là. C'est pitié de le voir ; il a des cheveux blonds et une marque au bras. Mon Dieu, mon Dieu, qu'il faut avoir le cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature !
— 1er février. L'œuvre va lentement, nous avons bien besoin des charités publiques. — 3 février. Quelques-uns de nos pauvres petits sont revenus de nourrice ; ils paraissent bien portants ; la plus âgée dé nos petites filles a cinq ans ; sœur Victoire lui apprend le catéchisme, elle commence à faire quelques ouvrages d'aiguilles. L'aîné de nos petits garçons, qui s'appelle André, apprend à merveille. — 7 février. L'air est bien vif, M. Vincent est venu nous visiter. Ii a couru bien vite à ses petits enfants. C'est merveille d'entendre ses douces paroles : les petites
créatures rééditent comme un père. J'ai vu ses larme? couler : un de nos enfants est mort. « C'est un ange, s'estil écrié ; mais il est bien dur de ne plus le voir. » Vincent i ne pleurait presque jamais, pas même sur la mort de ses Missionnaires qu'il aimait tant. Sa sensibilité, sa tendresse, n'étaient ni dans son imagination ni dans ses nerfs, mais dans sa foi. Deux occasions surtout lui arrachèrent des larmes : la mort de cet enfant et la mort d'une Fille de la Charité.
« L'œuvre va lentement, nous avons bien besoin des charités publiques », viennent de nous dire les sœurs ; et, en effet, jusqu'en 164Ô, l'œuvre n'avait que 1,400 livres par an de revenu assuré. Et cependant le nombre des enfants adoptés croissait toujours, et le nombre des délaissés grossissait davantage encore. Les Dames de la Charité continuaient à remettre au sort de décider ceux qui devraient être conservés et nourris. Depuis deux ans, Vincent de Paul avait toléré en gémissant cette coutume. A la fin elle lui parut cruelle. Dans les premiers jours de l'année 1640, il convoqua les Dames en assemblée générale. Il leur exposa d'une manière si pathétique les besoins de ces innocentes créatures, la gloire qui en reviendrait à Dieu, les bénédictions qu'elles en recueilleraient elles-mêmes, qu'elles s'engagèrent aussitôt à se charger de tous ces pauvres enfants. Elles promettaient au-delà de leurs forces ; mais le saint contribua lui-même à la dépense dans une large proportion ; puis il intéressa la piété d'Anne d'Autriche, devenue mère depuis peu de temps contre toute espérance, et par la reine il arriva jusqu'au roi. En 1642, Louis XIII, ayant été informé, dit-il, que « par le peu de soin donné aux enfants exposés, depuis plusieurs années, il serait presque impossible d'en trouver un bien petit nombre qui ait été garanti de la mort, et qu'il en a été vendu pour être supposés et
servir à d'autres mauvais effets », ce qui a porté des dames charitables à en prendre soin, de sorte « qu'il s'en est élevé à présent un grand nombre », donne une somme annuelle de 4,000 livres : 3.000 pour l'entretien des enfants et 1,000 livres pour celui des sœurs, à prendre sur la ferme et châtellenie de Gonesse, dépendante de la ferme générale du domaine de Paris •.
Deux ans après, de nouvelles lettres patentes du jeune roi Louis XIV, âgé alors de six ans, rendues à la requête de Vincent de Paul et des Dames officières de la Charité de l'Hôtel-Dieu, déclarent qu'aucune vente et aliénation ne pourra être faite du domaine de Gonesse qu'à la charge des 4,000 livres accordées par Louis XIIT ; elles constatent, de plus, que ce don, joint aux aumônes des particuliers, a permis de recueillir la plus grande partie des enfants exposés ; que leur nombre s'élevait alors à quatre mille, et leur dépense à 28,000 livres ; enfin, elles ajoutent en langage chrétien : « Imitant la piété et charité de notre seigneur et père, qui sont vertus vraiment royales, délaissons aux pauvres enfants trouvés de notre ville de Paris, par forme d'aumône, la somme de 8,000 livres de rente par an, à commencer du 1er janvier 1046, à prendre sur les cinq fermes, pour être employée à la nourriture et à l'éducation des enfants trouvés. Cette somme de 8,000 livres sera versée à la trésorière de la Charité des Enfants -Trouvés, c'est-à-dire aux Dames de la Charité de l'Hôtel-Dieu. »
Voilà donc 12,000 livres de rentes acquises à l'œuvre ; mais les aumônes particulières devaient atteindre presque le triple de cette somme, car les dépenses s'élevèrent bientôt, avec le nombre croissant des enfants, au delà de
1. Lettres patentes de juillet 1642, enregistrées le 1b octobre. Arclt. de l'Etat.. S. 8160.