‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 87 sur 122 · HT · texte numérisé non relu

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40,000 livres. Or, Vincent avait alors à pourvoir aux nécessités de la Lorraine, ce qui restreignait forcément ses charités à Paris. D'un autre côté, la fortune publique étant menacée par les factions qui déjà grondaient, les fortunes privées étaient aussi en crainte ; la charité se faisait timide, se resserrait dans une prudence étroite et égoïste ; si bien que les Dames de la Charité déclarèrent enfin qu'une dépense si excessive dépassait leurs forces, et qu'il y fallait renoncer.

Effrayé d'une telle résolution, tremblant pour ses pauvres orphelins plus que jamais mère pour ses propres enfants, Vincent de Paul recourut d'abord à la charité de mademoiselle Le Gras et de ses Filles, qui consentirent à prendre quelque temps sur elles tout le poids de la dépense. Mademoiselle Le Gras rappela à ses Filles le conseil de l'Apôtre (Éph., VI, 28) : « Travaillez de vos mains à quelque chose d'utile pour avoir à donner à qui souffre du besoin. » Ensuite elle emprunta de l'argent qui fut employé à faire du pain et à préparer d'autres vivres, si rares et si nécessaires en ces temps d- calamité et de disette. Le tout était vendu au profit de l'hôpital des Enfants-Trouvés. Allant plus loin dans leur dévouement, les Filles de la Charité voulurent s'imposer les plus dures privations, et elles s'accordèrent à ne prendre qu'une fois le jour une nourriture grossière. Ce ne fut pas assez encore. Un jour que les pauvres enfants étaient dans une nécessité extrême, mademoiselle Le Gras, du consentement de ses Filles, leur donna tout l'argent de sa maison, moins deux pistoles. C'était tout ce quelle se réservait pour un mois, car elle ne devait rien recevoir avant ce terme. La Providence était prié de faire le reste.

Un tel état de choses ne pouvait durer. C'est pourquoi, en 1648, Vincent convoqua les Dames en assemblée gé-

nérale. Il fit dire sous main aux plus zélées, les Marillac, les Trâversay, les Miramion, de ne pas manquer de s'y trouver pour donner l'élan aux autres.

Les Dames réunies, le saint proposa l'ordre du jour : c'était la délibération sur l'œuvre commencée ; fallait-il la poursuivre ou l'abandonner ? « Toutes les ressources sont épuisées, Mesdames, leur dit-il, et il nous reste à peine de quoi nourrir ces pauvres enfants pendant six semaines. Les voilà donc en nécessité extrême. Or, en ce cas, ne pas nourrir, c'est tuer. On peut tuer un enfant en lui refusant la nourriture aussi bien qu'en lui donnant une mort violente. Quel crime ce serait pour vous que Notre-Sèigneur leur a choisies pour mères, et qui les avez adoptés ! Que d'assemblées vous avez tenues à cet effet ! Que de prières vous avez adressées à Dieu ! Que de conseils vous avez pris auprès des personnes sages et pieuses! Que de résolutions vous avez formées, à la vue de leurs misères, de vous charger de ces petites créatures ! Entre elles et vous il y a le lien de la maternité adoptive. Si vous les abandonnez, il faut absolument qu'elles meurent. Car qui les sauverait ? La police ? Elle ne l'a pas fait jusques à maintenant. D'autres personnes à votre place ? A votre défaut, qui s'en chargera? Donc, si vous les abandonnez, les voilà morts ! Eh bien ! que dira Dieu qui vous a appelées à en prendre soin? Que dira le roi, que diront les magistrats qui, par lettres patentes vérifiées, vous attribuent le soin de ces pauvres enfants ? Que dira le public qui vous a acclamées et bénies à la vue de votre charité ? Que diront ces petites créatures? «Hélas! nos chères mères, vous nous abandonnez! Que nos propres mères nous aient abandonnés passe : elles étaient mauvaises. Mais que vous le fassiez, vous qui êtes bonnes, c'est autant dire que Dieu lui-même nous a abandonnés, et qu'il n'est pas un Dieu. » M'objecterez-vous, Mesdames, la nécessité

du temps qui appauvrit un chacun, de sorte qu'on ne peut que vivoter simplement ? Je réponds que vous n'en serez point incommodées. « Qui a pitié du pauvre, dit le Saint- Esprit, ne manque jamais; donner au pauvre, c'est prêter à Dieu. » D'ailleurs, vous êtes cent, quand vous êtes toutes réunies. Eh bien, que chacune se taxe à cent livres, et c'est plus qu'il ne faut avec ce qu'on a déjà. — Je n'ai point d'argent, direz-vous. — Hélas ! combien de nigoteries a-t-on au logis qui ne servent de rien ! Oh ! Mesdames, que nous sommes éloignées de la piété des enfants d'Israël, dont les femmes donnaient leurs joyaux pour faire un veau d'or ! Réfléchisons donc, Mesdames, et prions Dieu. Communions à l'intention de cette belle œuvre. Parlons-en à nos parents et amis. Recommandons-la à messieurs les curés et aux prédicateurs, et enfin prenons une résolution. »

C'est alors que le saint, ne pouvant plus contenir les élans de son cœur, les laissa éclater en la péroraison célèbre : « Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs juges: leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages: il est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement, si vous les abandonnez : l'expérience ne vous permet pas d'en douter.»

L'assemblée ne répondit d'abord que par des larmes, et, revenue à elle-même, elle décida tout d'une voix que la bonne œuvre serait continuée.

Il ne s'agissait plus de l'entreprise en elle-même, mais des moyens d'exécution. En conséquence, on demanda au roi et on obtint de lui les bâtiments de Bicêtre, ancien , château bâti sous Charles V par les ordres du duc de Berry, qui avait été restauré, sous Louis XIII, pour servir d'hôpital aux soldats invalides. On y transporta tous les enfants qui n'avaient plus besoin de nourrices. Mais l'air trop vif de Bicêtre fut fatal à un grand nombre, et il fallut bientôt les ramener à Paris '. On les logea dans le faubourg Saint- Lazare, où dix ou douze Filles de la Charité prirent soin de leur éducation. Ils y étaient soignés par des nourrices résidentes, en attendant que des nourrices de la campagne vinssent les prendre pour les élever jusqu'à leur sevrage. Ils étaient ensuite ramenés à l'hospice et demeuraient sous la direction

I. D'après une lettre de mademoiselle Le Gras, du mois de juillet 1647, des difficultés vinrent aussi du côté des Dames de la Charité, au point que la pieuse mère des orphelins craignit d'être contrainte à abandonner leur service. Voici cette lettre : « Enfin, l'expérience nous fera voir que ce n'était pas sans raison que j'appréhendais le logement de Bicêtre. Les Dames ont dessein de tirer de nos sœurs l'impossible. Elles choisissent pour logement des petites chambres où l'air sera incontinent corrompu, et laissent les grandes. Mais nos pauvres sœurs n'osent rien dire. Elles ne veulent point qu'on dise la messe, mais que nos sœurs l'aillent entendre à Gentilly. Et que feront leurs enfants en attendant? Et qui fera l'ouvrage ? Voilà ma sœur Geneviève. Je vous supplie de prendre la peine de lui parler, elle vous fera entendre toute la peine qu'elles ont et les prétentions des Dames. Je crains bien qu'il nous faille quitter le service de ces pauvres petits enfants. La volonté de Dieu soit faite! • Elle ne laissait pas d'encourager ses sœurs dans l'affliction comme dans l'exercice de la charité, et de. solliciter des secours d'autant plus nécessaires, que plusieurs, s'imaginant que le magnifique domaine de Bicêtre appartenait aux petits enfants, les croyaient suffisamment pourvus, tandis qu'on était obligé d'emprunter pour les moindres provisions. (Lettre de mademoiselle Le Gras à saint Vincent, du 23 janvier 1648).

exclusive des Filles de la Charité. Ces saintes filles leur apprenaient à. parler et à prier Dieu. Puis on leur enseignait quelques petits ouvrages, et on les mettait peu à peu en état de subsister par leur travail et leur industrie. Les Filles de la Charité étaient dirigées dans leur œuvre par les visites et les conseils de Vincent. « Oh ! mes sœurs, leur dit-il un jour, vous devez craindre par dessus toutes choses de rien faire et de rien dire, en présence de ces pauvres petits enfants, qui les puisse scanliser ; et si mademoiselle Le Gras avait des anges, il faudrait qu'elle les donnât pour servir ces innocents. Car telle sera la tante, — c'est ainsi qu'ils vous appellent *, — tels seront les enfants. Si la tante est bonne, ils seront bons: si elle est mauvaise, ils seront mauvais, parce qu'ils feront facilement ce qu'ils verront faire à leurs tantes ; si vous vous fâchez, ils deviendront fâcheux ; si vous faites des légèretés en leur présence, ils seront sujets à la légèreté ; si vous murmurez, ils murmureront comme vous ; et s'ils se damnent, ils s'en prendront à vous, n'en doutez pas, puisque vous en serez la cause. Dans l'enfer, le père maudira son enfant qui aura été cause de sa damnation, et l'enfant maudira aussi son père à cause des exemples qu'il lui aura donnés. Ah ! méchant enfant, dira le père, c'est à ton sujet que j'ai offensé Dieu, parce que je t'ai voulu acquérir du bien, et que je t'ai laissé vivre à ta liberté. — Ah ! malheureux père, dira l'enfant, pourquoi m'as-tu donné l'exemple de faire mal, au lieu de m'enseigner à servir Dieu ? Tu es cause que je suis dans ce lieu de supplices. — Voilà les reproches que se font les damnés, et que vous et moi entendrons, si nous scandalisons les enfants. Pour moi, j'ai bien sujet de i'appréhender. Ah 1 mon Sauveur, que

1 C'est aussi le nom que la jeune duchesse de Bourgogne donnait à madame de Maintenon.

pourrai-je répondre, quand je me verrai convaincu de de tant de scandales ! * *

Vincent était continuellement préoccupé de sa famille adoptive. Il la recommandait sans cesse aux prières de sa Compagnie et à la générosité des âmes charitables. Il veillait sur ces pauvres enfants non-seulement à Paris, mais à la campagne. Il les faisait visiter chez leurs nourrices par les Filles de la Charité, et, en 1649, il chargea de ce soin un frère de sa congrégation, qui employa six semaines à parcourir les villages. Il les mit sous le patronage des confréries et des Dames de la Charité. Il existe encore un Mémoire, rédigé probablement par lui, à l'usage des Dames qui auraient La charité de visiter ces pauvres enfants. C'est ordinairement la nuit qu'on les apporte, dit le Mémoire ; il faut donc toujours quelqu'un sur pied pour les recevoir. II3 sont de trois sortes : sains, atteints de maladies ordinaires ou de maladies contagieuses. C'est aux Dames de voir comment on traite chaque catégorie, si les nourrices sont en nombre suffisant, si le service du jour et de la nuit se fait avec exactitude. Elles doivent se réunir tous les trois mois en assemblée générale, pour délibérer sur les besoins de l'œuvre et prendre les mesures nécessaires.

C'est dans l'assemblée déjà mentionnée du 11 juillet 1657, et dans le discours-rapport prononcé ce jour-là par Vincent, qu'il faut voir l'état et les progrès de l'œuvre à cette époque. D'après le compte de madame de Bragelonne, qui en était la trésorière, le nombre des enfants trouvés, tant de ceux qui étaient en nourrice aux champs ou à la ville, que des enfants sevrés, de ceux qui étaient en métier et en service ou qui restaient à l'hôpital, montait à 395. « On a remarqué, ajouta le saint, que le

i. Conf. du 15 novembre 1654.

nombre de ceux qu'on expose chaque année est quasi toujours égal, et qu'il s'en trouve environ autant que de jours en l'an. Voyez, s'il vous plaît, quel ordre dans ce désordre, et quel grand bien vous faites, Mesdames, de prendre soin de ces petites créatures abandonnées de leurs propres mères, et de les faire élever, instruire et mettre en état de gagner leur vie et de se sauver ! Avant que de vous en charger, vous en avez été pressées deux , ans durant par messieurs les chanoines de Notre-Dame. Comme l'entreprise était grande, vous y vouliez penser, et enfin vous y avez donné les mains, croyant que Dieu l'aurait très-agréable, ainsi qu'il l'a fait voir depuis. Jusque-là, nul n'avait ouï dire depuis cinquante ans qu'un seul enfant trouvé eût vécu ; tous périssaient d'une façon ou d'autre. C'était à vous, Mesdames, que Dieu avait réservé la grâce d'en faire vivre quantité, et de les faire bien vivre1. En apprenant à parler, ils apprennent à prier Dieu, et peu à peu on les occupe selon l'usage et la capacité d'un chacun. On veille sur eux, pour les bien régler en leurs petites façons, et corriger de bonne heure en leurs mauvaises inclinations. Ils sont heureux d'être tombés en vos mains, et seraient misérables en celles de leurs parents, qui, pour l'ordinaire, sont gens pauvres ou vicieux. Il n'y a qu'à voir leur emploi de la journée, pour bien connaître les fruits de cette bonne œuvre, qui est de telle importance, que vous avez tous les sujets du monde, Mesdames, de remercier Dieu de vous l'avoir confiée. » Grandes et sages paroles, qui, nous Talions voir, tranchent la question si débattue aujourd'hui des enfants trouvés !

1. D'après Humbert Ancelin, ancien évêque de Tulle, dans sa lettre à Clément XI du 5 juin 1705, 40,000 entants trouvés furent arrachés à la mort pendant la seule vie de saint Vincent de Paul.

Le rapport de 1 657 nous apprend encore que la recette, dans le cours de l'année, s'était élevée à 16,248 livres ; mais la dépense atteignait toujours le chiffre de 30 à 40,000. La différence énorme devait être faite par la charité. Vincent prenait le premier sur les revenus de Saint-Lazare, ou détournait au profit des enfants trouvés les aumônes qui venaient à sa congrégation. Un de ses prêtres le trouva mauvais, et se plaignit publiquement de la gêne qui était ainsi imposée à la maison de Saint- Lazare et de la ruine dont elle était menacée. Vincent, qui l'apprit, fit cette belle réponse : « Dieu lui pardonne cette faiblesse, qui le fait ainsi s'éloigner des sentiments de l'Évangile ! Oh ! quelle bassesse de foi de croire que, pour faire et procurer du bien à des enfants pauvres et abandonnés comme ceux-ci, Notre-Seigneur ait moins de bonté pour nous, lui qui promet de récompenser au centuple ce qu'on donnera pour lui ! Puisque ce débonnaire Sauveur a dit à ses disciples : .« Laissez venir ces enfants à moi, » pouvons-nous les rejeter ou abandonner lorsqu'ils viennent à nous, sans lui être contraires ? Quelle tendresse n'a-t-il pas témoignée pour les petits enfants, jusqu'à les prendre entre ses bras et les bénir de ses mains ! N'est-ce pas à leur occasion qu'il nous a donné une règle de salut, nous ordonnant de nous rendre semblables à des petits enfants, si nous voulons avoir entrée au royaume des cieux? Or, avoir charité pour les enfants et prendre soin d'eux, c'est en quelque façon se faire enfant ; et pourvoir au besoin des enfants trouvés, c'est prendre la place de leurs pères et de leurs mères, ou plutôt celle de Dieu, qui a dit que si la mère venait à oublier son enfant, lui-même en prendrait soin, et qu'il ne le mettrait pas en oubli. Si Notre-Snigneur vivait encore parmi les hommes sur la terre, et qu'il vît des enfants abandonnés, penserions-nous qu'il voulût les abandon-

ner aussi? Ce serait sans doute faire injure à sa bonté infinie d'avoir une telle pensée. Et nous serions infidèles à sa grâce, si, ayant été choisis par sa Providence pour procurer la conservation corporelle et le bien spirituel de ces pauvres enfants trouvés, nous venions à nous en lasser et à les abandonner à cause de la peine que nous y avons *. »

Vincent continua donc son œuvre. Du reste, la charité privée et les pouvoirs publics continuèrent, de leur côté, à lui venir en aide. A plusieurs reprises, les seigneurs hauts justiciers de la ville de Paris furent condamnés, en Parlement, à payer au profit des enfants trouvés diverses sommes, qui furent portées, en 1667, jusqu'à 15,000 livres par an.

Vincent n'était plus, mais son œuvre, comme toutes les autres, vivait toujours. Ce fut alors que Louis XIV la voulut prendre à sa charge. L'hôpital des Enfants-Trouvés est bâti en 1669. En 1670, le roi très-chrétien fait cette belle déclaration : « Comme il n'y a point de devoir plus naturel ni plus conforme à la piété chrétienne que d'avoir soin des pauvres enfants exposés, que leur faiblesse et leur infortune rendent également dignes de compassion, les rois nos prédécesseurs ont pourvu à l'établissement et à la fondation de certaines maisons et hôpitaux, où ils pussent être reçus pour y être élevés avec piété : en quoi leurs bonnes intentions ont été suivies par notre cour de Parlement de Paris, qui, conformément aux anciennes coutumes de notre royaume, aurait ordonné, par son arrêt du 13 août 1652, que les seigneurs hauts justiciers, dans l'étendue de notre bonne ville et faubourgs de Paris, contribueraient chacun de quelque somme aux frais nécessaires pour l'entretien, subsistance et éducation

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