‹ Saint Vincent de PaulChapitre 131 sur 159 · Conf. du 5 août · texte numérisé non relu

Conf. du 5 août

et de tons venaient se plaquer au caprice du goût le plus bizarre. Virgile figurait à côté de Moïse, Hercule auprès de David ; souvent une phrase, commencée en français, se continuait en latin pour s'achever en grec ; et dans cette seule phrase on avait entendu quelquefois les prophètes et les évangélistes, les écrivains d'Athènes et de Rome, les Pères grecs et latins.

Outre cette manie de l'érudition, c'était l'affectation, le genre précieux et maniéré; c'étaient les préambules sans fin, les longs détours, vrai labyrinthe où se perdaient orateur et auditeurs ; c'étaient des histoires apocryphes, des figures et des comparaisons dont l'intarissable abondance égalait seule le mauvais goût : en un mot, toutes les prétentions, tous les défauts contre lesquels nous venons d'entendre saint Vincent de Paul protester par ses enseignements, par ses exemples et par sa méthode. Aussi, quand cette méthode fut divulguée par les prédications tant des Missionnaires que des ecclésiastiques de la conférence de Saint-Lazare, tout le monde la voulut suivre. On courait s'en instruire auprès de Vincent de Paul, et on lui disait : « Il en faudra venir là, prêcher à la missionnaire. »

Or, c'est au temps de son plus grand succès et de son plus universel emploi, au temps des conférences analy- ' sées et citées tout à l'heure, que Bossuet, qui l'avait vu pratiquer à Saint-Lazare, qui l'avait pratiquée lui-même dans les conférences des Mardis, qui se la rappelait avec tant de douceur un demi-siècle après, croyant entendre encore la parole de Vincent résonner à ses oreilles comme la parole de Dieu ; c'est en ce temps, disons-nous, que Bossuet monta pour la première fois dans les chaires de Paris, et fit retentir cette grande voix qui rouvrait a l'éloquence chrétienne une carrière fermée presque depuis le dernier des Pères de l'Église. Sans doute

ma^ickf: de prêcher, etc. 437

il serait excessif de faire à Vincent de Paul homn. de toute l'éloquence de Bossuet et de lui en renvoyer tout l'honneur ; mais il serait injuste aussi de méconnaître l'influence évidente de l'humble prêtre sur le plus

:d des orateurs. Des deux côtés, avec toute la différence du goût et du génie, même simplicité dans la grandeur, même familiarité dans le sublime, même mépris pour tout ce qui ne fait que flatter les oreilles délicates , même proscription du con trouvé et du profane, même sévérité chrétienne, même oubli de soi-même et de la vaine rhétorique, pour ne plus savoir, ne plus prêcher que Jêsus-Christ et l'Évangile. C'est pour Vincent que fut prêché ce fameux panégyrique de saint Paul, panégyrique aussi de la vraie prédication chrétienne dans la personne du plus grand des prédicateurs, définitive rupture de toute alliance avec la rhétorique profane et proclamation sublime de la rhétorique chrétienne. Non, à toutes ces merveilles l'influence de Vincent n'a pas été étrai . Toujours est-il qu'avant lui, et depuis la fin

du moyen âge, rien de semblable n'avait été entendu dans les chaires françaises ; rien, à part quelques sermons de saint François de Saies dans ses séjours à Paris, par conséquent, pour produire une révolution, e, avec plus de fleurs et de grâces, la méthode du saint évêque de Genève est la méthode du saint fondateur de la Mission, tous les deux si unis de cœur et de Qu'on lise l'admirable lettre au frère de sainte Chantai, à l'archevêque de Bourges, et on croira en-

Ire une conférence de Vincent de Paul sur la prédication. Tous les deux it de ce principe, que « la fin et l'intention de la prédication chrétienne doit être de

îur est venu pour faire en ce pour chevir de cette prétention et dessein,

ut deux choses : r.'esi enseigner et émouvoir » : qu'il

n'est pas besoin « d'autre délectation que celle qui suit la doctrine et le mouvement », et qu'on doit fuir celle « qui fait son cas à part, et bien souvent empêche l'enseigner et l'émouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencements de- traits, de paroles, de mots, bref, qui dépend entièrement de l'artifice. » Celle-ci, « il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent eux-mêmes. » Au sortir d'un sermon, qu'on ne dise pas : « Oh! qu'il est grand orateur ! oh ! qu'il a une belle mémoire ! oh ! quïl est savant ! oh ! qu'il dit bien ! » mais plutôt : « Oh ! que la pénitence est belle ! oh! qu'elle est nécessaire !! ou que l'auditeur, ayant le cœur saisi, ne puisse témoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. » Et comment doit-on dire dans la prédication? « Il se faut garder des quanquam et longues périodes des pédants, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvements ; tout cela est la peste de la prédication ; il faut parler affectionnément et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance ; être bien épris de la doctrine qu'on enseigne et de ce que l'on persuade. Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos paroles soient enflammées, non par des cris et actions démesurées, mais par l'affection intérieure ; il faut qu'elles sortent du cœur plus que de la bouche. On a beau dire, mais le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu'aux oreilles. »

Qui parle ainsi? Vincent de Paul ou François Ae Sales? C'est François de Saies, on ie reconnaît à la grâce piquante de son langage ; mais, avec une simplicité plus irie et plus négligée, ce pourrait être aussi Vincent

de Paul ; car, qui ne voit au fond la similitude, l'identité des théories? Cette lettre à l'archevêque de Boui avec les discours de saint Vincent de Paul et sa métnode, voilà la rhétorique la plus complète du prédicateur.

Ordre des Missions. — Missions chez les protestants.

Reste à dire l'ordre des Missions. Dès qu'une Mission était décidée, les nouveaux apôtres, à l'exemple de Jésus- Christ, euvoyaient un d'eux en avant pour préparer les voies. Le précurseur annonçait, par un ou deux discours, la visite prochaine de Dieu dans la personne de ses ministres, les grâces réservées aux hommes de bonne volonté, et la malédiction qui pèserait sur ceux qui rejetteraient le don divin. Il débarrassait les esprits des préventions injustes, ouvrait déjcà les cœurs au repentir et disposait les consciences à leur régénération. Pendant ce temps, les prêtres désignés pour la Mission par le supérieur — ils étaient trois au moins — s'y disposaient par une retraite. Le jour du départ, ils allaient recevoir la bénédiction du supérieur, puis saluer Jésus-Christ au Saint-Sacrement pour lui demander de bénir aussi leur voyage et leurs travaux. Ils faisaient route en recueillement i en silence, et s'exerçaient à la Mission prochaine en i iisant sur le bateau, dans le coche, dans 1 -

hôtelleries, les enfants et les pauvres, et en prêchant tout le monde par leur modestie. A l'approche du théâtre de leur œuvre, ils saluaient et invoquaient l'ange tutélaire du lieu et les anges gardiens des habitants. Ils le traversaient, pour arriver à leur demeure, modestes et silencieux, prêchant encore à la manière de saint François, c'est-à-dire p^r leur piété muette. Leur pre-

mière visite était au curé, à qui ils présentaient le mandement de l'évêque diocésain, sans lequel aucune Mission ne s'entreprenait, puis ils lui demandaient la permission d'exercer leurs fonctions dans son église. Admis, ils se mettaient à genoux à ses pieds pour recevoir sa bénédiction ; rejetés, ils prenaient humblement congé de lui, et s'en retournaient, honorant les refus essuyés en pareil cas par Notre-Seigneur.

Quand le curé, ce qui arrivait presque toujours, avait agréé leurs services, ils s'informaient auprès de lui des vices et des besoins de sa paroisse, et prenaient ses ordres pour tous les exercices et toutes les œuvres de la Mission. Dès le lendemain on commençait, et, à part un jour de repos par semaine, on travaillait sans relâche jusqu'à la fin. Sans négliger leurs exercices de piété ni aucun point essentiel de leur règlement accoutumé, les Missionnaires se mettaient à la disposition du peuple. Neuf heures par jour, cinq heures le matin et quatre heures le soir, ils se tenaient à leur poste, c'est-à-dire au confessionnal, qu'il y eût ou non des pénitents, attendant les pécheurs, leur clientèle, comme l'homme de négoce attend ses chalands.

Pendant ce temps, trois sortes d'actions publiques se faisaient chaque jour : une prédication dès l'aurore pour laisser aux pauvres gens la liberté de leur travail ; un petit catéchisme dans l'après-midi, et un grand catéchisme le soir, à l'heure où tous étaient débarrassés du poids de la journée.

Les sujets de prédication les plus ordinaires étaient la pénitence, ses conditions et ses actes ; le péché ; la mort en général, la mort des méchants ou des justes ; le jugement particulier ou universel ; l'enfer, le purgatoire, le paradis ; la parole de Dieu, sa nécessité et les dispositions qu'elle requiert; le délai de la conversion, l'abus des

ORDRE 'DES MISSIONS, ETC. iil

grâces, la rechute, l'endurcissement et l'impénitence finale ; les inimitiés, les médisances et la restitution ; le bon usage des afflictions ei a patience ; la gourmandise et l'impudicité ; les devoirs du chrétien et les bonnes œuvres ; limitation de Jésus-Christ et la fréquente communion ; la dévotion à la sainte Vierge, à l'ange gardien et aux saints, etc.

Au petit catéchisme, destiné au premier âge, on expliquait familièrement et sans monter en chaire les points les plus nécessaires à l'enfance et les mystères les plus essentiels de la religion, comme la Trinité. l'Incarnation, l'Eucharistie, le Péché, la Pénitence, les Commandements de Dieu, la préparation aux sacrements et les principales prières du chrétien. Cette instruction se faisait par voie d'interrogations adressées aux enfants plutôt que par discours suivis.

Dans le grand catéchisme , on traitait des mêmes matières ; mais plus solennellement, en chaire, et avec plus d'étendue. — Du reste, ces programmes, naturellement élastiques, se développaient ou se resserraient selon le temps de la Mission. Elle devait durer quinze jours au moins, le plus souvent trois, quatre et cinq semaines, suivant la population et le besoin d'épreuve que pouvaient avoir les pécheurs. Car les Missionnaires n'absolvaient pas à la hâte. Ils différaient l'absolution dans les occasions prochaines, les inimitiés, les habitudes invétérées ou fréquentes, les injustices à réparer, et ils la retenaient définitivement si Ton refusait réconciliation, restitution, interruption et rupture.

En dehors du travail de la chaire et du confessionnal, ils se faisaient dans la paroisse officiers de paix ; visitaienl les malades et particulièrement les pauvres; instituaient la confrérie de la Chanté ; instruisaient les maîtres et maîtresses d'école de leurs devoirs, de la méthode à

suivre pour bien former la jeunesse, principalement à la science de la religion et aux bonnes mœurs ; ils réunissaient les ecclésiastiques du lieu et du voisinage, et tâchaient de les grouper en conférence réglée et périodique.

Venait le jour de la communion générale, qui était aussi le jour de la première communion pour les enfants. Le prédicateur y préparait la veille ; il parlait encore le jour même pour inspirer sur l'heure des dispositions ferventes. Le soir, après vêpres, se faisait une procession solennelle du Saint-Sacrement , procession d'action de grâces et de bénédiction, au retour de laquelle un Missionnaire remontait une dernière fois en chaire pour se féliciter avec F auditoire des dons de Dieu et pour exhorter à la persévérance. Ce discours avait lieu quelquefois le lendemain à une messe d'action de grâces ; et ordinairement, pour dernier exercice public, on convoquait la paroisse à une messe générale de requie m, pour faire participer les morts eux-mêmes aux bénéfices de la Mission.

Tous les exercices généraux et publics étaient dès lors terminés, et les Missionnaires ne s'occupaient plus qu'à confesser les tout petits enfants pour leur apprendre la pratique de la confession, pour remédier à l'abus qui existait alors en quelques paroisses, de les confesser tous ensemble publiquement, et pour les préparer de loin à leur première communion. Ils faisaient aussi quelques excursions dans les hameaux voisins qui n'avaient pas pu assister aux exercices, et leur portaient la parole de salut.

La Mission entièrement achevée, ils allaient encore recevoir la bénédiction du curé. L'un d'eux se détachait pour aller rendre compte du succès à l'évêque, et les autres retournaient à la communauté, où ils étaient reçus avec une charité touchante, comme des personnes qui venaient de détruire l'empire du démon et d'établir le règne de Jésus-Christ. A leur arrivée, on sonnait la

cloche pour appeler le procureur de la maison et le directeur des exercitants, qui devaient tout quitter, hors le saint sacrifice de la messe, pour venir leur offrir félicitations et services. Vraie entrée de triomphateurs ! Et, en effet, disait Vincent, « si l'on reçoit en triomphe ceux qui ont gagné quelque bataille, pourquoi non ceux qui viennent de batailler avec le diable, et de remporter sur lui la victoire 4 ? » Les Missionnaires faisaient ensuite une courte retraite pour remercier Dieu des grâces qu'il leur avait accordées et lui demander pardon des fautes commises.. Bientôt ils partaient pour une Mission nouvelle; et cela, durant neuf mois de l'année. Le temps de la moisson et des vendanges, pendant lequel il eût été impossible de réunir les villageois trop occupés aux travaux des champs, leur était seul laissé. C'était pour eux le temps du repos, mais d'un repos laborieux. Ni voyages, ni jeux, ni visites superflues ; mais prière et étude. « Nous menons, écrivait Vincent, une vie presque aussi solitaire à Paris que celle des Chartreux. Presque personne n'a affaire à nous, et nous n'avons aussi affaire à personne ; et cette solitude nous fait aspirer au travail de la campagne, et le travail à la solitude. » Commentaire de son mot déjà cité: «Chartreux à la maison, apôtres aux champs.» Donc, pendant les trois mois de vacances, les Missionnaires étaient tout entiers à leurs exercices spirituels et à leurs travaux théologiques ou oratoires, à leurs conférences sur l'Ecriture sainte, les de conscience et les matières de controverse. C'était

issi pour eux le temps de la moisson : car ils faisaient provision, pour les missions prochaines, de piété et de ■. de science théologique et de sainte éloquence.

C'était enfin dans cet intervalle que Vincent, qui avait

Page 1