‹ Saint Vincent de PaulChapitre 29 sur 159 · Vie de M. Olier, tom. I, pp. 62 et suiv., 79 et suiv · texte numérisé non relu

Vie de M. Olier, tom. I, pp. 62 et suiv., 79 et suiv

les officiers qui présideraient aux conférences. Ils étaient au nombre de cinq, tous nécessairement pris dans le corps de la Compagnie : un directeur, un préfet, deux assistants et un secrétaire. Ainsi étaient dirigées les célèbres congrégations établies par les Jésuites, sur lesquelles on prenait modèle. Le supérieur général de la Mission était nommé directeur à perpétuité, et avait droit, en cas d'absence, de députer à sa place un prêtre de sa congrégation. L'un ou l'autre présidait aux assemblées, où rien ne se pouvait ni proposer ni résoudre que de son agrément. Le préfet, de concert avec le directeur, veillait à l'observation des règlements. Il avait haute inspection sur tous les ecclésiastiques de la conférence, les avertissait de leurs fautes, les visitait ou faisait visiter en leurs maladies, leur ménageait une sainte mort, et assistait, à la tête de tous ses confrères, à leurs funérailles. — Les assistants formaient son conseil, faisaient sa charge en cas d'absence et l'aidaient surtout à disposer les postulants. — Le secrétaire écrivait toutes les résolutions prises aux assemblées, et, après avoir montré sa première rédaction au directeur ou au préfet, la consignait dans un registre. Monarchique par son directeur, le gouvernement de cette petite société était aristocratique par ses officiers, et populaire par l'action laissée aux simples membres. — On arrêta encore, le 9 juillet, que les conférences se tiendraient à deux heures après midi tous les mardis, d'où elles prirent leur nom, à moins que ce jour ne fût ou une fête ou une veille de fête principale. Le lieu de réunion était Saint-Lazare depuis Pâques jusqu'à la Toussaint, et le collège des Bons-Enfants pendant le reste de l'année. D'ailleurs, en 1642, une seconde conférence ecclésiastique fut établie au collège des Bons-Enfants. Les Dames dp l'assemblée de la Charité de Paris ayant obtenu un certain nombre de prêtres pour l'assisil. i.

tance des malades de l'Hôtel-Dieu, Vincent reçut à Saint- Lazare les six premiers qu'on destinait à cet emploi, et les y prépara par les exercices de la retraite. Pais, pour les conserver dans l'esprit de piété, de charité et d'union fraternelle, il leur proposa, entre autres moyens, de s'assembler une fois chaque semaine aux Bons-Enfants, et d'y faire des conférences spirituelles comme à Saint-Lazare. La proposition ayant été acceptée, il leur désigna le jeudi au lieu du mardi, pour tenir leurs réunions, parce que le congé de ce jour pourrait permettre aux jeunes théologiens de l'Université, qui couvraient la montagne Sainte-Geneviève au pied de laquelle était le collège, d'y descendre et d'assister à la conférence nouvelle sans perdre aucune de leurs leçons. Cette conférence réussit comme celle de Saint-Lazare, et donna aux étudiants le moyen d'unir l'étude de la vertu à celle de la science.

Mais bientôt Vincent rédigea un règlement plus étendu, où, avec une sagesse admirable, il fixait le but de la Compagnie, sa composition et son recrutement, l'objet et l'ordre des conférences, les vertus et l'emploi du temps de chacun de ses membres.

I. — Le but 'de la Compagnie, disait-il, est d'honorer la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, son sacerdoce éternel, sa sainte famille et son amour envers les pauvres. Pour l'atteindre, les membres tâcheront de conformer leur vie à la sienne, de procurer la gloire de Dieu dans l'état ecclésiastique, et parmi les pauvres soit des villes, soit des campagnes, suivant la dévotion de chacun. Dans leur parole et dans toute leur conduite, particulièrement en ce qui regarde le service de Dieu, de l'Église et du prochain, ils pratiqueront une simplicité digne, une humilité discrète, une bonté cordiale, une dévotion à la fois commune et solide, un amour ardent pour l'Église et sa discipline, un zèle apostolique pour

faire des missions dans les campagnes, dans les hôpitaux, dans les lieux les plus pauvres et les plus abandonnés. Ils se regarderont comme liés en Jésus-Christ d'un nouveau lien d'amour. En conséquence, ils devront se chérir, se visiter, se consoler les uns les autres, surtout dans leurs afflictions et maladies, ne pas s'abandonner même à la mort, mais assister aux funérailles de ceux qui viendront à décéder, et dire trois messes ou communier à : leur intention.

II. — La Compagnie ne se composera que d'ecclésiastiques promus aux ordres sacrés, de doctrine et de mœurs irréprochables et longuement éprouvées. Destinée uniquement au clergé séculier, elle n'admettra personne qui appartienne ou ait appartenu à une congrégation religieuse. Ceux qui prétendront à en faire partie ne devront avoir ni bénéfice ni emploi incompatibles avec l'assiduité aux conférences hebdomadaires. Les postulants s'adresseront ou seront proposés d'abord au directeur qui chargera ses officiers de prendre sur eux de sérieuses informations, et de lui en faire un rapport. Si le rapport est favorable, le directeur les proposera une première fois à l'assemblée, à qui il laissera quinze jours pour s'informer elle-même du mérite des candidats. Après quoi, s'il n'est survenu dans l'intervalle aucun empêchement, on procédera à leur admission solennelle. Le postulant, qui aura dû préalablement faire visite aux officiers et se faire instruire des règlements et de l'esprit de la Compagnie, sera introduit à la fin de la conférence. Le directeur le présentera à rassemblée, et, s'approchant de lui, il l'embrassera à genoux, ce que feront de même les officiers et tous les membres. Alors le secrétaire l'inscrira dans le grand registre de la Compagnie. Le postulant aura dû encore, avant d'être admis, faire les exercices spirituels, avec une confession générale de toute sa vie ou une revue des der-

mères années au directeur ou au Missionnaire désigné par lui. Pour se lier de plus en plus à Dieu, à son évêque et au corps de la Compagnie, tous les ans, le jour du jeudi saint, chacun renouvellera tous ses engagements, suivant cette formule :

« Vive Jésus ! Vive Marie ! »

« Sauveur du monde, Jésus-Christ, je, N..., vous choisis aujourd'hui pour l'unique exemplaire de ma vie, et vous offre le bon et irrévocable propos de vivre selon les promesses que j'ai faites au saint baptême et en prenant les saints ordres ; et me propose d'observer les règlements de la Compagnie des ecclésiastiques, et de vivre et mourir en icelle, moyennant votre sainte grâce, que je vous demande par l'intercession de votre sainte Mère et de saint Pierre. »

III. — Les membres se lèveront tous les jours à une heure réglée, feront au moins une demi-heure d'oraison, et après la récitation des petites heures canoniales, ils célébreront la sainte messe ou l'entendront. Ceux qui ne sont pas prêtres communieront tous les dimanches et fêtes principales. Au retour, ils liront, tête nue et à genoux, un chapitre du Nouveau Testament avec adoration des vérités, partage des sentiments, résolution de mettre en pratique les préceptes qui y sont contenus. La fin de la matinée sera consacrée à une étude convenable à la condition de chacun. Avant le dîner, ils feront un examen particulier sur l'acquisition d'une vertu ou l'extirpation d'un défaut. Le souper sera précédé d'un autre examen semblable. Une heure au plus de récréation suivra chaque repas. Dans l'après-midi, ils liront un chapitre de quelque livre spirituel, et partageront le reste du temps entre l'office divin, l'étude, les visites et autres obligations de charité ou de bienséance. Rentrés de bonne heure pour ré-

citer matines avant souper, ils termineront la journée par l'examen général et la lecture des points de méditation du lendemain. Chaque année, ils feront une retraite à Saint-Lazare, ou dans quelque autre maison religieuse, avec dispense, toutefois, du directeur.

IV. — Il y aura deux sortes d'assemblées : l'ordinaire et l'extraordinaire, ou la grande et la petite.

1° A la première, qui est l'assemblée des mardis, tous les membres sont tenus d'assister, à moins d'empêchement légitime dont ils donneront avis préalablement au préfet, ou s'excuseront à la réunion suivante. A plus forte raison, informeront-ils le préfet et la Compagnie si leur absence doit se prolonger; et, pendant leur voyage ou leur séjour hors de Paris, ils écriront de temps en temps à la Compagnie pour donner des nouvelles de leur personne, de ce qu'ils auront fait ou souffert pour Dieu et le prochain ; ils tâcheront d'honorer par toute leur manière de vivre le corps auquel ils appartiennent. — Tout évêque a toujours droit d'entrée aux assemblées ordinaires. Quant aux ecclésiastiques étrangers à la conférence, ils y sont admis rarement, avec l'agrément de la Compagnie, et seulement lorsqu'il doit être traité des charges qu'ils ont exercées ou de quelque mission à laquelle ils doivent prendre part.

La séance s'ouvre par le Veni Creator, récité à genoux et entonné par le directeur, qui ne cède son droit qu'au seul archevêque de Paris; ensuite, chacun se lève et prend place selon sa dignité ou le rang fixé par le secrétaire.

Les conférences n'ont communément pour matière que trois sortes de sujets : vertus générales du chrétien ; — devoirs propres aux ecclésiastiques, comme l'administration des sacrements, l'office divin, la sainte messe, le bon exemple, les cérémonies ; — charges ou dignités

de l'Église, comme d'ofîicial, de promoteur, de grand vicaire, d'archidiacre, de doyen, de théologal, de chanoine, de curé, d'aumônier, etc. — Chaque sujet se traite en trois points: motifs d'une vertu, sa nature, moyens de la bien pratiquer ; — doctrine d'une cérémonie, sa pratique, dispositions qu'elle requiert ; — origine et antiquité de telle charge, ses pouvoirs et fonctions, qualités de ceux qui l'exercent.

Chacun traite à son tour le sujet préalablement proposé, et ne parle environ qu'un quart d'heure. Deux officiers prennent pourtant la parole à chaque séance, et on invite quelquefois à parler hors tour ceux des membres qu'on suppose plus instruits de la matière, un officiai, par exemple, un grand vicaire, à parler de leur charge.

Les sujets exceptionnels des conférences sont une mission que la Compagnie va entreprendre, et sur laquelle on a besoin de se concerter ; un cas de conscience difficile à résoudre, sur lequel un membre, en mission lui-même, demande l'avis de ses confrères.

Chaque séance dure une heure et demie ou deux heures. Vers la fin, le directeur résume la discussion et conclut par quelques paroles simples et affectives. S'il y a quelque éveque présent il l'invite à le faire à sa place, et n'ajoute qu'un mot pour exhorter la Compagnie à profiter de ce qui vient d'être dit.

Après quoi, il assigne le sujet de la conférence prochaine, que le secrétaire écrit et répète ; il donne, au besoin, quelques avis, fait les recommandations de prières, et termine la séance par une antienne à la sainte Vierge.

2° Les petites assemblées se composent du directeur et des quatre officiers, auxquels s'adjoignent, dans des

circonstances importantes et extraordinaires, quelques membres de la Compagnie, choisis parmi les plus anciens, les plus zélés et les plus sages.

Ces assemblées se tiennent le premier lundi de chaque mois. On y observe le même ordre que dans les assemblées des mardis ; l'objet seul des délibérations diffère. On s'y occupe soit du bien général de la Compagnie, soit de l'élection des officiers. Au premier point de vue, on parcourt la liste des membres pour s'assurer si tous remplissent leur devoir ; on relit le règlement, et on se demande s'il s'y est fait quelque infraction; enfin, on prend des résolutions tendant au maintien du bon ordre et à l'avancement de la Compagnie.

Quant aux officiers, qui ne sont élus que pour six mois et ne sont pas immédiatement rééligibles, on les choisit, à la pluralité des voix, sur le catalogue de la Compagnie successivement réduit, et on leur distribue les charges suivant leur aptitude reconnue.

Résolutions et élections sont ensuite proposées à la prochaine assemblée générale, qui approuve *.

Cet ordre fut appliqué dès le 16 juillet 1633, jour de la première conférence. Dans la dernière assemblée préparatoire, Vincent en avait donné le sujet, qui était de l'esprit ecclésiastique. La discussion fut solide, la parole simple. C'était encore une loi qu'avait faite Vincent, comprenant bien que, dans une pareille assemblée, l'affectation d'une éloquence étudiée et profane étoufferait tout fruit dans son germe. Sans doute, il recom-

1. Nous nous sommes servi, pour cet exposé, du règlement officiel de la conférence communiqué à chaque membre, et d'un mémoire secret qui devait rester à l'usage de la Mission. Voir Instructions et Mémoires, n° 12, B. Mss. in-4 ; Archives de la Mission. Nous avons tondu ensemble, développé et complété l'un par l'autre le règlement et le mémoire.

mandait à ceux qui devaient parler une longue et sérieuse préparation, mais une préparation puisée aux pieds du crucifix, dans le silence d'une pieuse méditation, et non dans la rhétorique humaine, ni dans les calculs de la vanité, ni même dans les livres théologiques à moins que l'importance de la matière n'exigeât dei recherches plus savantes. Et, dans ce cas même, il défendait qu'on s'écartât, en parlant, de la simplicité dei enfants de Dieu, et qu'on se proposât un autre but qu( sa gloire. Il proscrivait impitoyablement toutes les pompes de l'esprit et tout ce que saint Paul appelle le vaine persuasion de la sagesse humaine. Entre deu:? expressions, il voulait qu'on retînt la plus brillante pou] en faire un sacrifice à Dieu dans le fond de son cœur et qu'on produisît au dehors la plus humble, seule, di reste, disait-il, capable d'édifier, de nourrir, de touche] le cœur et de le porter au bien. Cette théorie eut bientô force de loi parmi les membres de la conférence, et personne ne put s'en écarter sans exciter les réclamation! même des plus doctes. Elle fut non-seulement la loi, mais l'attrait qui amenait à Saint-Lazare. C'est ce que nous apprend une lettre de Vincent du 17 mars 1642 : « Le compagnie des externes qui vient faire des conférences ï Saint-Lazare, fait profession de traiter les matières for simplement ; et dès que quelqu'un apporte plus de doctrine, ou orne son langage, dès aussitôt on m'en fait des plaintes afin d'y remédier ; et celui qui m'en a fait h dernier est M. Tristan, docteur en théologie, qui est di corps ; et cependant Notre-Seigneur permet que chacur en désire être. » Du reste, à la théorie Vincent joignai la prescription bien plus puissante de son exemple Quand il devait parler en public, que ce fût devant les grands ou les petits, les ignorants ou les sages, il demandait à l'oraison tonte science et toute lumière T

s'inspirait encore de l'Ecriture, qu'il savait presque

toute par cœur, et il en faisait un merveilleux usage. Il liait surtout, comme on en a pu juger par tant de ours de lui cités précédemment, il excellait à faire

intervenir en toute occasion les exemples et les paroles ^sus-Christ, qu'il rapportait à son sujet avec un

;>propos admirable. Comme ces heureuses applications

I artaient de son cœur plus que de son esprit, de sa piété plus que de sa science, il produisait dans ses auditeurs, même les plus élevés en dignités, en savoir et en génie, une impression que rien, pas même l'extrême vieillesse, ne pouvait plus effacer. Bossuet, qui l'avait entendu, écrivait, un demi- siècle après, au pape Clément XI : « Élevé au sacerdoce, nous fûmes associé à cette compagnie de pieux ecclésiastiques qui s'assemblaient chaque semaine pour traiter ensemble des choses de Dieu. Vin cent en fut l'auteur, il en était l'âme. Quand avides noua écoutions sa parole, pas un qui n'y sentît l'accomplisse ment du mot de l'apôtre : « Si quelqu'un parle, que sa parole soit comme de Dieu. » C'est au sortir d'une de ces conférences, que Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, transporté hors de lui-même, s'écria semblablement : « Voilà un homme tout rempli de l'esprit de Dieu i ! » Plusieurs ne venaient aux conférences que pour l'entendre, et ils s'en retournaient centristes, lorsque sa modestie lui avait interdit la parole.

II y avait là souvent, comme nous l'apprend encore Bossuet, des évêques du plus grand nom. Si Vincent leur déférait, par humilité et par respect, la conclusion de l'entretien, qui lui revenait, en sa qualité de directeur, par le règlement et par l'usage, ils s'y refusaient pour ne pas perdre le bonheur de l'entendre. « Monsieur

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