COMPLÉMENT DE L "OEUVRE DE VINCENT, ETC
faires à Paris, ils ne cherchaient plus d'autre hôtellerie ; un procès à y faire suivre, ils y envoyaient leurs solliciteurs qui restaient là quelquefois toute une année ; leurs églises manquaient-elles d'ornements, ils s'adressaient au grand magasin de Saint-Lazare, qui leur fournissait encore des soutanes et des habits pour eux-mêmes, et leur en payait en quelque sorte le prix : car, dans le ballot, ils trouvaient encore quelque argent pour leur subsistance.
Le plus souvent, ils se montraient reconnaissants. Un curé de Champagne, ayant rencontré un Missionnaire, se jeta à son cou devant tout le monde, et, montrant sa soutane, il dit de Vincent les paroles que Notre-Seigneur dit autrefois de saint Martin : Hac veste me contexit ; puis il raconta les grands biens que tout le pays avait reçus de sa charité.
Mais quelquefois le charitable prêtre était payé d'ingratitude. Un soir, un ecclésiastique inconnu et en fort mauvais équipage fut reçu à Saint-Lazare pour y passer la nuit. Le lendemain matin, pour tout remercîment et tout adieu, ilvolaet emporta une soutane et un manteau. On voulait courir après lui : a Non, non, dit Vincent, il fallait que le malheureux en eût grand besoin pour se porter à cette extrémité. Si cependant vous voulez le poursuivre, à la bonne heure ; mais, au lieu de lui réclamer ce qu'il a pris, que ce soit pour lui porter ce qui lui manque encore. »
En une autre occasion, ce ne fut pas seulement sa charité, ce fut encore sa foi et l'honneur religieux de sa maison qui eurent à souffrir de l'ingratitude.
Un jeune luthérien allemand, ayant fait abjuration à Paris, lui fut adressé par une supérieure de communauté qui jusque-là avait pourvu à la subsistance du faux néophyte. Cette religieuse le lui recommandait comme
un sujet de grande espérance, et qui, agrégé à sa congrégation, pourrait rendre de bons services à l'Église. Le saint le reçut, lui donna une cellule, et, suivant son usage, il l'appliqua d'abord aux exercices spirituels. Le nouvel exercitant, après avoir étudié les lieux plus que sa vocation, se glissa dans une chambre, où il prit une soutane, un manteau long et quelques petits meubles ; ensuite il se déroba, sans être vu, par la porte de l'église. De là, vêtu en Missionnaire, il alla au prêche de Charenton, puis au faubourg Saint-Germain, chez le ministre Dreiincourt, à qui il dit : « Je suis de la Mission, mais Dieu m'a ouvert les yeux, et je me viens jeter entre vos bras pour faire profession de la religion réformée. » Drelincourt, à qui toute épave était bonne, même la plus impure, surtout une épave ecclésiastique, recueillit celle-ci, et la promena triomphant de rue en rue, de maison en maison, chez ceux de sa secte ; ce dont le promeneur et le promené s'accommodaient à merveille, l'un recevant force compliments, et l'autre force aumônes.
En une de ces promenades, ils furent rencontrés par un sieur Des Isles, homme fort zélé pour la foi, et qui travaillait avec succès aux controverses. A la vue du costume ecclésiastique du compagnon de Drelincourt, Des Tsles devina tout. Pour s'en éclaircir davantage, il les suivit jusqu'à la première maison, entra avec eux, et, laissant monter Drelincourt, il demanda à l'Allemand quelle affaire il avait avec le ministre. Croyant parler à un huguenot, le jeune homme répondit qu'il avait le dessein d'embrasser le calvinisme. Sans attendre ni un moment ni un mot de plus, Des Isles va trouver de Bretonvilliers, curé de Saint-Sulpice, fait arrêter et conduire au Châtelet cet homme, qui trouvait le moyen de déshonorer à la fois l'Eglise et la Mission.
Instruit aussitôt de tout par Des Isles, Vincent fut
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bien moins sensible à l'outrage fait à sa maison qu'à celui qui était fait à Die a. Pressé par ses amis de poursuivre dans le coupable et le larcin et le scandale, il les remercia du conseil, promit d'y réfléchir ; puis il envoya vers les juges, pour leur demander non justice, mais grâce. Lui-même il se rendit auprès du procureur du roi et du lieutenant criminel, et déclara, au nom de sa congrégation, qu'il ne prétendait rien ni pour le vol ni pour l'outrage. « Quant à moi, ajouta-t-il, je vous supplie trèshumblement d'élargir ce jeune homme. C'est le propre de Dieu de faire miséricorde. Sa divine Majesté aura très-agréable que vous renvoyiez sans châtiment un pauvre étranger, coupable seulement d'une légèreté de jeunesse. » Quoiqu'on ignore la suite de cette singulière requête, il est à croire que les magistrats y firent droit. C'était un précédent qui ne les devait pas entraîner à de nombreuses conséquences.
Le séminaire des Bons-Enfants dura ainsi jusqu'à la fin du siècle, quoiqu'il n'eût aucune .lettre d'établissement en la forme ordinaire, ni, par conséquent, une entière stabilité. Mais, en 1707, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, considérant le bien qu'il avait fait à son diocèse depuis plus de, soixante ans, lui donna ce qui lui manquait. Par un acte du 19 mai, il établit les prêtres de la Mission directeurs perpétuels d'un des séminaires du diocèse de Paris, tant au spirituel qu'au temporel, et leur permit de rester près la porte Saint- Victor, ou en tçut autre lieu qu'ils jugeraient convenable ou qu'il leur désignerait, à la condition qu'ils fourniraient autant de Missionnaires, prêtres et frères, qu'il serait besoin, qu'ils dépendraient de l'archevêque pour la conduite du séminaire, l'administration des sacrements et tout ce qui regarde l'assistance spirituelle du prochain et la disciplina du diocèse, demeurant, du
reste, soumis à leur seul supérieur général pour la conduite intérieure de la congrégation. Pour donner à cet acte une valeur civile et n'être pas troublés dans leur possession, les Missionnaires sollicitèrent des lettres patentes du roi, qui leur furent délivrées en 1714 i .
Ainsi paisibles possesseurs, ils ne craignirent plus de rebâtir et d'agrandir considérablement le collège, ce qui fut fait en 1732. Suivant la permission du cardinal de Noailles, ils voulurent continuera vivre dans cette maison, premier berceau de leur congrégation. Pendant tout le xvme siècle, ils n'y furent troublés qu'une fois au spirituel, à l'occassion de la mort de Vieilles-Cases, un de leurs supérieurs. C'était en juillet 1740. Ils l'avaient inhumé dans leur chapelle : le curé de Saint-Nicolasdu Ghardonnet y vit une atteinte à ses droits, et les fit assigner au Ghâtelet, qui, le 2 mars 1742, rendit contre eux un arrêt conforme à ses conclusions. Mais ils recoururent au roi, qui, par lettres patentes du 1er avril 1743, données en interprétation des lettres de 1642 et 1714, les maintint dans le droit, reconnu du reste par l'archevêque de Paris, d'administrer les derniers sacrements et d'inhumer comme les autres congrégations ; droit qui fut même étendu à toutes les maisons de la Compagnie dans le royaume 2.
Une fois également, mais d'une manière plus sérieuse, ils furent troublés au temporel. Le 21 novembre 1763, le roi avait rendu des lettres patentes, ordonnant la réunion au collège de Louis-le-Grand Je tous les boursiers des collèges de non plein exercice. Ces lettres furent partout exécutées, et les prêtres de la Mission, se fondant sur une possession de cent trente-six ans, seuls
1. Archives de l'État, MM. 534, toi. 23 pour les copies, et S, 6850 pour les originaux.