‹ Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

s'appliquer au soin des malades. Ces six prêtres ne devaient s'employer qu'à l'assistance spirituelle des malades et n'étaient point obligés d'assister aux offices.

Avant d'entrer à rHôtel-DlEU,iIs devaient faire une retraite en la maison de Saint-Lazare, et la renouveler en la même maison tous les ans, pourse biendisposer aux offices de charité qu'ils exerçaient. Les dames leur donnaient quarante écus à chacun, et outre cela, ils avaient tous les jours leurs messes en l'église de Notre-Dame, et étaient logés et nourris à l'Hôtel-DiEU.

Pour connaître le bien que cette compagnie des dames a produit pour la sanctification des pauvres malades de l'Hôtel- DlEU, il faut remarquer qu'avant qu'elle fût établie, c'était la coutume de faire confesser les malades en entrant ; mais, pour l'ordinaire n'ayant point été instruits ni disposés, ils faisaient souvent des confessions nulles et sacrilèges : d'ailleurs il se trouvait parmi ces malades assez fréquemment des hérétiques qui, n'osant pas dire quelle était leur religion de peur d'être renvoyés, faisaient semblant de se confesser comme les autres, et de la sorte il s'y commettait de très grands abus. On ncleurparlait jamais de confession générale, ni même de faire une autre confession, sinon aux approches de lamort.lorsqu'ils étaient plus incapablesde se bien confesser que la première fois. Il a plu à Dieu de pourvoir à tous ces besoins et à tous ces abus, par l'établissement de cette compagnie des dames, qui, assistées de la prudente conduite de M. Vincent, ont non seulement remédié à ces maux, mais aussi procuré efficacement la sanctification et le salut des pauvres malades. Il est permis d'en juger par les conversions qui regardaient la religion : dès la première année seulement, la bénédiction de Dieu fut si abondante sur cette sainte œuvre, qu'il y eut plus de sept cent soixante personnes dévoyées de la'vraie foi, luthériens, calvinistes et Turcs, dont plusieurs avaient été blessés et pris sur mer, qui se convertirent et embrassèrent la religion catholique. Et cette grâce extraordinaire que Dieu répandait sur les soins charitables de ces dames mit l'Hôtel- DiEU en telle estime, qu'une honnête bourgeoise de Paris, étant malade, demanda d'y être reçue en payant sa dépense] pour y être secourue et assistée spécialement comme les pauvres : ce qui lui fut accordé.

M. Vincent a eu la consolation de voir tous ces fruits de ses charitables entreprises. Il invita un jour les dames à la reconnaissance envers Dieu, qui avait daigné se servir d'elles

pour opérer de si grands biens. « O Mesdames, leur dit-il, que vous devez bien rendre grâces à Dieu de l'attention qu'il vous a fait faire aux besoins corporels de ces pauvres ! car l'assistance de leurs corps a produit cet effet de la grâce, de vous faire penser à leur salut en un temps si opportun que la plupart n'en ont jamais d'autre pour se bien préparer à la mort. Et ceux qui relèvent de maladie ne penseraient guère à changer de vie, sans les bonnes dispositions où on tâche de les mettre. »

Chapitre tiingtmeUOiCme. — Établissement d'un hôpital pour les enfants trouvés.

ville de Paris étant d'une étendue excessive et \p ses habitants presque innombrables, il se trouve '^ beaucoup de dérèglements en la vie de quelques Y personnes particulières, auxquels il n'est pas possible d'apporter un tel remède qu'il ne reste toujours plusieurs désordres. Un des plus pernicieux est l'abandon des enfants nouvellement nés, dont souvent on met, non seulement la vie, mais aussi le salut en péril ; les mères dénaturées qui exercent cette inhumanité envers ces petites créatures innocentes, ne se soucient guère de leur procurer le baptême pour les mettre en état de salut.

On a remarqué qu'il ne se passe aucune année qu'il ne s*en retrouve au moins trois ou quatre cents exposés, tant en ville qu'aux faubourgs; et selon l'ordre de la police, il appartient à l'office des commissaires du Châtelet, et de lever ces enfants ainsi exposés, et de faire des procès-verbaux du lieu et de l'état où ils les ont trouvés.

Ils les faisaient porter ci-devant en une maison de la rue Saint-Landry, où ils étaient reçus par une certaine veuve qui y demeurait avec une ou deux servantes, et se chargeait du soin de leur nourriture. Mais elle ne pouvait suffire pour un si grand nombre, faute d'un revenu suffisant: la plupart de ces pauvres enfants mouraient donc de langueur en cette maison ; et même les servantes, pour se délivrer de l'importunité de leurs cris, leur faisaient prendre pour les endormir une drogue qui causait la mort de plusieurs. Ceux qui échappaient étaient donnés à qui les venait demander, ou vendus à vil prix. DiEU sait ce qu'il advenait de ces tendres victimes ! 11 semblait que ces pauvres innocents fussent tous condamnés à la mort, parce

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qu'il n'y avait personne qui prît soin de leur conservation. Et ce qui est encore plus déplorable, plusieurs mouraient sans baptême, cette veuve ayant avoué qu'elle n'en avait jamais baptisé ni fait baptiser aucun.

Ce désordre si étrange dans une ville si riche, si bien policée et si chrétienne qu'est Paris, toucha sensiblement le cœur de M. Vincent lorsqu'il en eut connaissance ; mais, ne sachant comment y pourvoir, il en parla à quelques-unes des dames de la Charité, et les convia d'aller quelquefois dans cette maison, non pas tant pour découvrir le mal, qui était assez connu, que pour voir s'il n'y aurait point quelques moyens d'y remédier. Ce qu'ayant fait, elles furent émues d'un très grand sentiment de compassion envers ces pauvres petits innocents, bien plus à plaindre que ceux qu'Hérode fit massacrer; et ne pouvant se charger de tous, elles eurent la pensée d'en prendre quelques-uns pour leur sauver la vie. Elles se résolurent d'abord d'en nourrir douze, qu'elles tirèrent au sort. Ils furent mis dans une maison de louage, hors la porte Saint- Victor, en l'année 1638, sous les soins de mademoiselle le Gras, et de quelques filles de la Charité que M. Vincent envoya.

Ces vertueuses dames en retiraient d'autres de temps en temps, selon les moyens qu'elles en avaient, et toujours au sort, comme les premiers. Elles se sentaient même fort pressées, par des élans de charité, de se charger de tout le reste, et d'entreprendre leur nourriture et éducation : mais comme cette charge était au-dessus de leurs forces, l'impossibilité d'y satisfaire les obligeait de retenir ces bons mouvements dans leur cœur, sans passer à l'effet.

Enfin, après avoir beaucoup prié DiEU et s'être concertées souvent ensemble sur ce sujet, elles tinrent au commencement de l'année 1640 une assemblée générale, dans laquelle M. Vincent leur représenta, avec des paroles animées, l'importance et la nécessité de cette bonne œuvre et le grand service qu'on y pouvait rendre à DiEU, en pratiquant excellemment une vertu qui lui est si agréable; elles prirent une généreuse résolution d'embrasser le soin de ces petits enfants. Toutefois, pour ne pas s'engager inconsidérément en une telle entreprise, suivant l'avis de ce sage directeur, elles ne le firent que par manière d'essai, sans dessein de s'en charger par aucune sorte d'obligation, vu que pour lors il n'y avait que douze ou quatorze cents livres par an de revenu assuré. Mais quoique,depuis, le roi leur ait assigné douze mille livres sur les cinq grosses fermes, M. Vincent ayant pour cela sollicité lapiété de la reine-

Sermon de St Vincent de Paul en faveur des enfants trouvés

(d'après le tableau de Galloche).

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mère, néanmoins, comme la dépense allait tous les ans à près de quarante mille livres, les dames se sont trouvées de temps en temps fort en peine de soutenir une si grande charge, et dans l'appréhension de succomber sous le faix d'une telle entreprise. Cela obligea M. Vincent de faire une autre assemblée générale, environ l'an i648,où il mit en délibération si la Compagnie devait cesser, ou bien continuer de prendre soin de la nourriture de ces enfants : elle était en effet libre de s en décharger, puisqu'elle n'avait point d'autre obligation à cette bonne œuvre que celle d'une simple charité. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou persuaderil leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six cents,qui fussent morts sans leur assistance ; que par leur moyen tous ces pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient appris à connaître et à servir DiEU ; que de ces commencements elles pouvaient inférer quel serait à l'avenir le fruit de leur charité. Et puis, élevant un peu sa voix, il conclut avec ces paroles : « Or sus' Mesdames, la compassion et la charité vous a fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature, les ont abandonnés ; voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains • je m en vais prendre les voix et les suffrages ; il est temps' de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez : l'expérience ne vous permet pas d'en douter. » M. Vincent ayant prononcé ces paroles avec un ton de voix qui faisait assez connaître quel était son sentiment, ces dames en furent si fort touchées que toutes unanimement conclurent qu'il fallait soutenir à quelque pnx que ce fût, cette entreprise de charité ; et pour cela elles délibérèrent entre elles des moyens de la faire subsister.

Ce fut en suite de cette résolution qu'elles obtinrent du roi les bâtiments du château de Bicêtre, où elles ont logé pendant quelque temps ces enfants, après qu'ils étaient sevrés • mais outre que 1 air y était trop subtil pour ces petites créatures' Il y avait encore d'autres incommodités qui obligèrent les dames de les faire ramener à Paris, et de prendre à louage une grande maison au bout du faubourg de Saint-Lazare où

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ils sont élevés par dix ou douze filles de la Charité qui prennent soin d'eux, et leur apprennent à prier Dieu, à le bien connaître, à l'aimer et à le servir ; quand ils avancent un peu en âge, elles les occupent à faire quelque petit ouvrage pour éviter l'oisiveté, en attendant que la providence de DiEU fasse naître quelque occasion de les pourvoir et mettre en état de subsister par leur travail.

La sage conduite de M. Vincent et la charité de ces vertueusep dames ont été si avantageuses à ces enfants, qu'on peut dire qu'ils sont plus heureux dans l'abandon où ils ont été exposés, que s'ils avaient été élevés chez leurs parents, que l'on peut présumer être ou très pauvres ou très vicieux ; en sorte que Dieu semble avoir voulu vérifier ce qu'il a dit par un prophète : que s'il se trouvait des mères si dénaturées, que de mettre en oubli leurs propres enfants, sa providence paternelle en prendrait le soin, leur suscitant et donnant d'autres mères bien meilleures, qui suppléeraient abondamment au défaut des autres.

S avons vu, dans quelques-uns des chapitres précédents, le zèle de M. Vincent pour faire revivre Pg le premier esprit ecclésiastique dans le clergé par l'établissement des exercices des ordinands, des conférences et des retraites ecclésiastiques. Or, comme ces moyens, quoique excellents, ne produisaient pas encore tout le fruit que sa charité souhaitait, il jugea qu'il fallait porter le remède jusque dans la première source de la cléricature, c'est-à-dire, préparer et disposer de longue main les enfants qui témoignaient avoir quelque vocation pour cet état, par le moyen des séminaires, selon l'intention du saint concile de Trente.

C'est pourquoi, après qu'il se fut retiré en la maison de Saint-Lazare, l'an 1636, il destina le collège des Bons-Enfants à servir de séminaire, dans lequel on élèverait de jeunes clercs aux lettres et aux bonnes mœurs, pour les rendre capables et dignes de l'état auquel ils aspiraient. Néanmoins, ayant reconnu depuis que les fruits de ces séminaires de jeunes clercs étaient un peu tardifs, à cause du long temps qui se passait avant qu'ils fussent en âge et en disposition de rece-

, Cbapitre trentième. — Établissement de plusieurs séminaires d'ecclésiastiques.

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voir les saints ordres ; et d'ailleurs voyant le grand besoin que l'Église avait qu'on formât de bons prêtres, propres à être bientôt employés aux fonctions ecclésiastiques, son zèle lui faisait souhaiter qu'il plût à DiEU de pourvoir à cette nécessité, par l'établissement de séminaires pour ceux qui avaient reçu les ordres sacrés, ou qui seraient en volonté de les recevoir, afin qu'ils y prissent l'esprit ecclésiastique et se formassent aux fonctions de leur état. Mais son humilité ne lui permettait pas de s'ingérer de lui-même en cette sainte entreprise. La divine Providence, qui l'avait fait connaître à M. le cardinal de Richelieu, lequel témoignait être fort aise de le voir de temps en temps, et même de le consulter sur les moyens de procurer la gloire de DiEU dans le clergé, lui donna occasion de déclarer un jour à ce bon seigneur les sentiments qu'il avait sur ce sujet. Il lui dit donc qu'après les exercices des ordinands et l'usage des conférences spirituelles qui se pratiquaient déjà en plusieurs lieux, il semblait qu'il ne restait plus rien à désirer, sinon l'établissement des séminaires dans les diocèses, non tant pour les jeunes clercs que pour ceux qui étaient déjà entrés ou en disposition prochaine d'entrer dans les saints ordres, afin d'y être exercés pendant un ou deux ans à l'oraison, au service divin, aux cérémonies, au chant, à l'administration des sacrements, au catéchisme, à la prédication et aux autres fonctions ecclésiastiques, comme aussi pour y apprendre les cas de conscience et les autres parties plus nécessaires de la théologie; en un mot, pour être rendus capables, non seulement de travailler à leur perfection particulière, mais aussi de conduire les âmes dans les voies de la justice et du salut; que, faute de cela, on voyait fort peu de prêtres qui eussent les qualités nécessaires pour servir et édifier l'Église, et au contraire qu'il y en avait grand nombre qui servaient de pierre d'achoppement aux peuples.

M. le cardinal, l'ayant écouté avec satisfaction, témoigna qu'il goûtait fort cette proposition, l'exhorta efficacement d'entreprendre lui-même un tel séminaire, et, pour lui donner les moyens de le commencer, il lui envoya mille écus qui furent employés à l'entretien des premiers ecclésiastiques que M. Vincent reçut au collège des Bons- Enfants au mois de février de l'année 1642. Il les fit nourrir et instruire l'espace de deux ans, pour les rendre capables de tout ce qui appartenait à leur condition. Plusieurs autres se présentèrent depuis, qui offrirent de payer leur pension pour être élevés de même à la piété et à la science. C'est ainsi que le séminaire des

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Bons-Enfants commença sous la sage conduite de M. Vincent, avec la permission et l'agrément de M. l'archevêque de Paris. Ce bon prélat avait déjà permis aux prêtres de la communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet d'en commencer un autre, sur lequel Dieu versait beaucoup de bénédictions, par les soins de ces messieurs et particulièrement par le zèle incomparable de M. Bourdoise, à qui Notre-Seigneur avait donné l'esprit clérical en abondance dès sa jeunesse, et une ardeur incroyable pour le communiquer aux autres.

Quelques années après l'établissement de ce nouveau séminaire au collège des Bons-Enfants, le nombre des ecclésiastiques s'y étant accru et le logement ne pouvant contenir tant de personnes sans incommodité, M. Vincent en retira les jeunes clercs qui étudiaient les humanités, et les transféra dans une maison au bout de l'enclos de Saint-Lazare, hors les faubourgs, qu'il nomma le séminaire de Saint-Charles.

Depuis ce temps-là, les prélats du royaume ont pour la plupart érigé de semblables séminaires dans leurs diocèses, et plusieurs d'entre eux en ont confié la conduite aux prêtres de la Mission, comme à Cahors, Saintes, Saint-Malo, Tréguier, Agen, Montauban, Agde, Troyes, Amiens, Noyon, et en plusieurs autres lieux, non seulement de la France, mais aussi de l'Italie et des autres provinces étrangères. Ce qui a beaucoup contribué au bien de tout le clergé de France, qui commence, par la miséricorde de Dieu, à reprendre sa première splendeur.

Cftapitre tCCnte^et^UniCme* — ce qu'a fait m. Vincent pour aider M. Pabbé Olier en quelques desseins et entreprises de piété.

-'Est le propre des grands serviteurs de Dieu ^ de s'entr'aider les uns les autres dans leurs bon- ^ nés œuvres. Ainsi en fut-il entre M. Vincent et M. l'abbé Olier, que DiEU avait doué d'un esprit vraiment apostolique. M.V incent avait une estime et un respect tout particulier pour la personne et pour la sainteté de M. Olier ; et celui-ci, de son côté, regardait M. Vincent comme son père. Il disait souvent, en parlant aux ecclésiastiques de son séminaire : M. Vincent est notre père.

Il leur témoignait la très particulière estime qu'il faisait de ses insignes vertus, en leur alléguant, à l'occasion, les

saintes maximes qu'il avait apprises de lui : c'est le témoignage qu'en ont rendu ceux qui ont eu le bonheur d'être sous la conduite de M. Olier. Il avait été l'un des premiers qui vint aux exercices des ordinands pour se préparer à la réception des saints ordres, et ce fut là qu'il puisa abondamment cet esprit ecclésiastique dont il a été si parfaitement rempli. Il fut aussi l'un des premiers qui, pour mieux conserver et perfectionner cet esprit, se lia avec plusieurs autres ecclésiastiques pour faire toutes les semaines des conférences spirituelles à Saint- Lazare, sous la conduite de M. Vincent ; et ensuite il fut l'un de ceux qui commencèrent à faire des missions conjointement avec les prêtres de la Congrégation de M. Vincent. Il travailla à la mission de Cressy, au mois de janvier 1635, puis à celle qui se fit, pendant le carême de l'année suivante, au refuge de l'hôpital de la Pitié. Voyant les fruits que les missions produisaient pour la sanctification des âmes, il en voulut faire part aux paroisses qui dépendaient de son abbaye de Pébrac, en Auvergne. Il s'y achemina donc après le carême de la même année, en la compagnie de deux prêtres de la Mission et de quelques autres ecclésiastiques zélés, qui se joignirent à lui pour participer à ses saints travaux. Ils firent leur mission à Saint-Sulpice ; et M. Olier rendit compte aux ecclésiastiques de la conférence qui se fait à Saint-Lazare, de son voyage et de ses emplois par une lettre qui est de grande édification.

Ce très digne abbé, ayant, en suite de ces missions, obtenu de M. l'évêque de Saint-Flour son agrément pour faire faire la retraite aux curés du diocèse dans son abbaye de Pébrac, et même les exercices d'ordination, comme il se pratiquait à Paris, écrivit une autre lettre, au mois d'octobre de la même année, à MM. les ecclésiastiques de la conférence de Saint- Lazare, pour leur demander du secours, en leur représentant qu'il y allait de la réformation de tout un diocèse. Au mois de février 1637, Jl ^^^r en écrivit encore une autre, comme il achevait la quatrième mission, et qu'il était sur le point d'en entreprendre une cinquième fort importante, à la Motte, près de Brioude. Il décrit, par cette lettre, les biens que faisait la compagnie des ecclésiastiques de la ville du Puy, qu'il avait affiliée à la conférence de Saint-Lazare.

Vers ce temps-là, M. Olier, connaissant, par sa propre expérience, combien les missions étaient profitables et avantageuses pour le salut des peuples, et considérant d'un autre côté le grand besoin qu'il y avait de travailler à la perfection

du clergé, se détermina à cette dernière œuvre. Pour y parvenir, il résolut de prendre une cure de Paris, pour y donner un modèle d'une bonne conduite de paroisse. A cet effet, il traita de la cure de Saint-Sulpice avec M. de Fiesque, qui en était pour lors curé. M. Olier y a depuis établi une communauté de prêtres, en sorte qu'en peu de temps on a vu cette grande et nombreuse paroisse toute changée de face, à l'admiration de tout Paris. Cela n'est pas néanmoins arrivé sans de grandes difficultés que l'ennemi du genre humain lui suscita, à tel point que, sur un différend entre l'ancien et le nouveau curé, quelques habitants du faubourg Saint-Germain prirent les armes pour en chasser M. Olier et les prêtres de sa communauté. Pendant cet orage, M. Vincent, qui prenait très grande part à tout ce qui touchait ce sage abbé, faisait ce qu'il pouvait pour le défendre et pour détourner cette tempête, par ses prières à DiEU, par ses bons conseils à M. l'abbé Olier et par son crédit à la cour.

Il est à remarquer qu'on attribuait, en quelque façon, à M. Vincent la cause de ce grand tumulte, parce que le peuple appelait Missionnaires les prêtres de la communauté de Saint-Sulpice, quoiqu'ils ne le fussent pas et qu'eux-mêmes n'en prissent pas le nom ; mais M. Vincent était estimé être leur chef, à cause de la mission qui avait été faite, un peu auparavant, au faubourg Saint-Germain, par MM. les ecclésiastiques de la conférence de Saint-Lazare. Un jour, comme on parlait de ce tumulte au Conseil où il était, et qu'on en rejetait sur lui tout le blâme, M. Vincent, au lieu de se mettre à couvert de ce reproche, en déclarant que les prêtres de Saint-Sulpice n'étaient point de sa congrégation et n'avaient aucune dépendance de lui, comme il le déclarait en d'autres occasions quand on voulait lui attribuer le bien qu'ils faisaient ; en cette rencontre fâcheuse, il ne voulut pourtant pas dire un seul mot pour désabuser ses accusateurs et se justifier sur les reproches qu'il recevait. Au contraire, pour pratiquer l'humilité et tout ensemble faire paraître l'estime qu'il avait de M. Olier, il prit le parti du dit M. Olier et de MM. ses ecclésiastiques, défendit leurs intérêts plus chaudement et bien mieux qu'il n'eût fait les siens propres ; et, lorsqu'on les blâmait et qu'on leur donnait tort, il leur servait d'apologiste, en sorte que, pour conserver leur réputation, il exposa volontiers la sienne, et ne fit point de difficulté de mettre en quelque façon sa compagnie à la merci de cet orage, pour tâcher d'en exempter M. Olier et les siens, et de leur procurer la

tranquillité. Ce procédé de M. Vincent, qui semblait si contraire à la prudence humaine, étonna diverses personnes ; et quelqu'un de ses amis lui ayant demandé pourquoi il avait agi de la sorte, il lui répondit qu'il pensait que tout chré-

Portrait de M. Olier, fondateur du Séminaire de Saint-Sulpice.

tien y était obligé, et qu'il croyait qu'en se comportant comme il avait fait, il avait suivi les maximes de l'Évangile. L'estime très grande qu'il avait de la vertu de M. l'abbé Olier lui faisait, en effet, regarder ses saintes entreprises,

non comme un ouvrage particulier, mais comme un bien public, à la conservation duquel un chacun était obligé.

Quelque temps après cet accident, M. l'abbé Olier, voulant donner une plus ample matière à son zèle, jeta les fondements du grand séminaire qui a servi et sert encore tous les jours à former tant de bons prêtres.

Pour toutes ces œuvres et pour les rares et excellentes vertus dont DiEU avait doué ce bon prêtre, M. Vincent l'avait en grande vénération. Quand il plut à DiEU de retirer à soi ce sien grand serviteur, M. Vincent assista à sa mort, et fut un de ceux qui regrettèrent davantage la perte que l'Église avait faite en la personne.de ce saint abbé. Depuis il a toujours continué de servir MM. de sa communauté, qui s'assemblèrent plusieurs fois avec lui, pour aviser aux moyens de maintenir et perpétuer ce que M. Olier avait si dignement commencé.

Cbapitre trente^Deurième. — Quelques services

rendus par M. Vincent à M. le commandeur de Sillery, et à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, communément dit des chevaliers de Malte.

EssiRE Noël de Bruslard de Sillery, commandeur

M?^ du Temple de Troyes, de l'Ordre de Saint- Jean ^ de Jérusalem, qui avait été envoyé en diverses

W ambassades en Italie, en Espagne et en d'autres

^^?^HS^^^^ provinces étrangères, et avait été employé pour le service du roi en plusieurs affaires importantes, dont il s'était toujours acquitté avec honneur et à l'entière satisfaction de Sa Majesté, se sentit intérieurement pressé de se donner plus parfaitement à DiEU, et, en se séparant de toutes les distractions de la cour et de tous les embarras du siècle, de vaquer avec une attention plus particulière aux affaires qui concernaient le service de DiEU et la sanctification de son âme. Il avait connu M. Vincent et conçu une haute estime de sa vertu, dès le temps qu'il était engagé dans le monde. Il résolut donc de lui communiquer son dessein, et le pria de l'assister de ses conseils ; il apporta de son côté une si grande docilité à suivre et même à prévenir quelquefois les salutaires avis de ce sage directeur, qu'en peu de temps on vit des changements très notables en toute sa conduite. Et d'abord, reconnaissant la vanité du luxe, il quitta son

hôtel de Sillery avec tous ses somptueux appartements dont il s'était servi pour soutenir avec honneur, comme il estimait devoir faire, les grandes charges auxquelles il avait été employé. Il congédia la plus grande partie de son train, récompensant ses serviteurs à proportion du service qu'ils lui avaient rendu. Il vendit tous ses meubles les plus riches et les plus précieux, et distribua de notables sommes en diverses œuvres de charité. Après cela il fut inspiré de se consacrer encore plus particulièrement à Dieu dans le saint ordre de prêtrise ; en quoi ayant pris l'avis de M. Vincent, il se disposa à ce grand sacrement par les pratiques de piété les plus convenables. Il mena une vie digne de la sainteté de ce caractère, s'exerçant en toute sorte de vertus. Pour s'y affermir davantage, il voulut depuis se lier plus étroitement à M. Vincent dans ce nouvel état, prenant une nouvelle résolution de suivre entièrement ses conseils et de se conduire en toutes choses par sa direction. Voici comme il lui parle en l'une de ses lettres :

« Monsieur mon révérend et très cher père, je ne doute point que, connaissant comme vous faites le cœur de votre chétif fils, vous n'ayez voulu, par votre tant aimable et si cordiale lettre, le remplir de tant de douceurs de votre exubérante bonté, qu'encore qu'en matière de cordialité il ne cède à personne, vous l'obligez néanmoins à vous rendre les armes et à vous reconnaître, ainsi qu'il fait très volontiers en cela et en tout, pour son maître et son supérieur. Et de vrai il faudrait être bien rude et bien agreste pour ne pas fondre tout en dilection pour une charité si amoureusement exercée par un si digne et si débonnaire père envers un fils qui ne sert qu'à lui donner de la peine. Mais il n'y a remède. Je reçois humblement et volontiers la confusion de toutes les pauvretés et faiblesses que vous supportez en moi, après vous en avoir, en toute révérence et soumission, requis pardon. Je vous promets bien, mon très cher père, que c'est à bon escient que j'ai bonne envie, moyennant la grâce de Notre-Seigneur, de m'en amender. Oui certes, mon unique père, il m'est avis que je ne me suis jamais senti touché jusqu'au point où je me trouve. Oh ! que si nous pouvons et venons à travailler efficacement à un bon amendement de tant de misères dont votre révérence sait que je suis rempli et environné de tous côtés, je suis assuré qu'elle en recevra des consolations indicibles ; et quand ce bien n'arriverait pas si promptement, ou si notablement que votre piété le désire, je vous conjure, mon bon père,/^r viscera inisericordiœ Dei nostri in quibus visiiavUnos oriens exalto ('), que votre bonté

\.Au nom de la miséricorde de DieUy avec laqtielle il est descendu du ciel nous visiter^

ne se lasse point et ne veuille jamais délaisser ce pauvre fils ; vous savez bien qu il serait sous une trop mauvaise conduite s'il demeurait sous la sienne. >

Il est malaisé de dire ce qui est plus admirable, ou bien une telle humilité et simplicité en un personnage qui avait passé la meilleure partie de sa vie parmi les intrigues de la cour et dans le maniement des plus importantes affaires du royaume, ou bien une conduite si sage et si remplie d'onction de la part de M. Vincent, qui a pu, avec la grâce de Dieu produire de si grands effets et gagner une telle autorité sur

I esprit de ce seigneur.

M le commandeur de Sillery eut la pensée de pourvoir aux besoins spirituels des religieux et des curés de son Ordre dépendant du Grand Prieuré du Temple ; et ayant reçu commission de M. le grand-maître de Malte pour les visiter, il en conféra avec M. Vincent, et concerta avec lui de la manière de faire ses visites, ce qui fut fait avec un heureux succès : de quoi M. le grand-maître de Malte ayant eu connaissance,

II écrivit la lettre suivante à M. Vincent pour l'en remercier :

« Morisieur, on m'a donné avis que le vénérable bailli de Sillery vous avait choisi pour lui aider à faire la visite des églises et des paroisses qui dépendent du Grand Prieuré, à quoi vous avez déjà comrnencé d'employer utilement vos soins et fatigues pour l'instruction de ceux qui en avaient un extrême besoin : ce qui me convie à vous en faire, par ces lignes, de bien affectionnés remerciements, et à vous en demander la continuation, puisqu'elle n'a d'autre objet que 1 avancement de la gloire de Dieu et l'honneur et la réputation de cet Ordre. Je supplie de tout mon cœur la bonté de Dieu de vouloir récompenser votre zèle et charité de ses grâces et bénédictions, et me donner le pouvoir de vous témoigner combien je m'en reconnais votre, etc.

h Le grand-maître de Malte, » Lascaris.

» Le sept septembre 1637. »

M. le commandeur ne se contenta pas de bien faire ses visites, il voulut qu'on élevât de bons ecclésiastiques dans la maison du Temple, à Paris, et qu'on choisît à cet effet les personnes que l'on reconnaîtrait bien appelées de Dieu, afin que ceux qui en prendraient l'habit en reçussent aussi le véritable esprit, et qu'on pût renouveler ainsi peu à peu toute la face de ce grand Ordre. Mais ce bon dessein n'eut pas tout 1 effet qu'on en espérait, quoique M. Vincent eût été prié de

s'y appliquer, et que pour cela il eût fait quelque séjour dans le Temple ; parce que, n'ayant pas eu la liberté d'agir en sa façon, il n'y put pas réussir comme il eût bien désiré. Voici ce qu'il en écrivit alors à une personne de confiance :

« L*on me violente par la précipitation de l'affaire du Temple, dont je crains qu'on n'ait pas un succès tel que je le souhaite. Je le dis et redis, et néanmoins l'on passe par dessus. L'humilité m'oblige à déférer, et la raison me fait appréhender. In nomine Domini! (*) Je ne vois rien de plus commun que le mauvais succès d'une affaire précipitée. »

M. le commandeur de Sillery, ayant obtenu de son Ordre pouvoir de disposer de ses grands biens, les employa en diverses œuvres de piété. Ce vertueux seigneur, en reconnaissance des obligations qu'il avait à M. Vincent, et plus encore par la considération des grands services que sa congrégation rendait et pouvait rendre à l'avenir à toute l'Église, donna une somme considérable, tant pour la fondation d'une maison et d'un séminaire en la ville d'Annecy, au diocèse de Genève, que pour aider à la fondation de celle de Troyes et à la subsistance de celle de S*--Lazare à Paris, qui est comme la mère des autres. DiEU l'en récompensa par les grandes grâces qu'il lui fit, non seulement durant sa vie, mais particulièrement à sa mort, qui fut sainte et précieuse devant les yeux de sa divine Majesté. M. Vincent, qui lui rendit en cette dernière heure les services et toutes les assistances qu'il put, témoigna qu'il n'avait vu mourir personne plus rempli de Dieu qu'était ce vertueux et charitable seigneur en ce dernier passage.

Cbapitre trenre^troisième. - Mission faite à par-

mée en Pan 1636, et règlement donné par M. Vincent aux missionnaires qui devaient y travailler.

A mémoire est encore récente de l'irruption que ^ firent les étrangers, pour lors ennemis du royau- >g me, en l'année 1636, du côté de la Picardie, où ils prirent en peu de temps plusieurs places, et entre autres la ville de Corbie Comme leur armée était nombreuse, qu'elle étendait beaucoup ses quartiers et envoyait ses coureurs fort avant, cela causa une alarme d'au-

I. Au nom du Seigneur, C'est comme qui dirait : A la grâce de Dieu ! (Note des éditeurs, ) '

tant plus grande qu'il y avait moins d'apparence de recevoir un prompt secours, les armées du roi étant alors occupées hors le royaume, ou aux extrémités des provinces les plus éloignées. Néanmoins, le roi Louis XIII ayant, en fort peu de temps, mis sur pied une nouvelle armée, la maison de St- Lazare eut occasion de témoigner, non seulement son obéissance, mais aussi son affection à tout ce qui pouvait contribuer au service de Sa Majesté ; elle fut choisie pour servir comme de place d'armes pour dresser les soldats nouvellement enrôlés, et les mettre en état d'aller repousser les ennemis. Voici ce qu'en écrivit M. Vincent à un de ses prêtres, qui était alors en Auvergne occupé à faire des missions avec M. l'abbé Olier.

« Paris appréhende d'être assiégé par les ennemis, qui sont entrés en Picardie et qui la ravagent avec une grande armée, dont Favant-garde s'étend jusqu*à dix ou douze lieues d'ici : de sorte que tout le plat pays se vient réfugier à Paris. Et Paris est si épouvanté, que plusieurs de ses habitants se vont réfugier en d'autres villes. Le roi néanmoins dresse une armée pour s'opposer à celle-là, ses autres armées étant occupées au dehors ou aux extrémités du royaume ; et le lieu où se dressent et s'arment les soldats nouvellement enrôlés, est céans, où l'étable, le bûcher, les salles et le cloître sont pleins d'armes, çt les cours, de gens de guerre. Ce saint jour de l'Assomption n'est pas exempt de ces embarras tumultueux ; le tambour commence d'y battre, quoiqu'il ne soit encore que sept heures du matin : de sorte que, depuis huit jours, il s'est dressé céans soixante et douze compagnies. Or, quoique les choses soient en cet état, toute notre Compagnie ne laisse pas de faire sa retraite, trois ou quatre exceptés qui sont sur le point de partir et de s'en aller au loin. J'écris à M. l'abbé que je pourrai lui envoyer quatre ou cinq de nos prêtres ; j'en enverrai d'autres à Messeigneurs d'Arles et de Cahors, et j'espère les faire partir au plus tôt, avant que les affaires se brouillent davantage. »

Cette lettre fait voir, non seulement la force d'esprit de M. Vincent, mais aussi l'ardeur de son zèle: il est au milieu du bruit et du tumulte, sa maison est toute pleine de soldats, on n'y voit de tous côtés que des armes et des instruments de guerre, on n'y entend que le son des tambours, et nonobstant cela, comme s'il eût été dans la plus grande paix et tranquillité extérieure, il met ses prêtres en retraite, et leur fait faire les exercices ordinaires ; et au même temps qu'il voit sa maison employée à dresser des soldats pour le service de l'État et du roi, il s'en sert pour préparer des missionnaires à rendre

de nouveaux services à DiEU et à TÉglise ; il en fait une place d'armes pour former des soldats de Jésus-Christ, et les envoyer combattre le diable. Mais en quel pays ?

Il pensait envoyer quelque secours à ces prélats dont il parle dans sa lettre ; et, comme le prophète Habacuc, il est comme emporté subitement en Babylone parmi des lions. Il reçoit un ordre du roi, par M. le chancelier, d'envoyer vingt prêtres à Tarmée pour y faire mission, qui était une chose non nrioins difficile que nouvelle et extraordinaire ; et il pouvait bien dire, comme ce prophète, qu'il ne savait pas le chemin de cette Babylone et qu'il n'avait jamais été en aucune armée ; mais il se laissa prendre et porter par la tête, c'est-àdire qu'il soumit son jugement, et fit voir qu'il n'excellait pas moins en l'obéissance et en l'affection de servir son roi, que dans les autres vertus. Il fit aussitôt partir quinze missionnaires, n'en ayant pas davantage, et les envoya au rendezvous de l'armée, d'où ils se dispersèrent en tous les quartiers où les régiments étaient campés, pour y travailler selon le dessein pour lequel ils y avaient été envoyés. M. Vincent s'en alla en même temps à Senlis, où était le roi, pour offi-ir son service et celui de toute sa congrégation à Sa Majesté, et après avoir acquitté ce devoir, il y laissa un de ses prêtres pour recevoir les ordres de Sa dite Majesté, et les envoyer au supérieur de cette mission. Il fit ensuite acheter une tente pour servir aux missionnaires de l'armée, et leur envoya des meubles et des vivres, avec un mulet et une charrette pour les porter et leur servir dans leurs besoins. Il leur donna depuis le règlement suivant, par lequel il leur prescrivit ce qu'ils avaient à observer et à faire pendant cette mission.

« Les prêtres de la Mission qui sont à Tarmée se représenteront que Notre-Seigneur les a appelés à ce saint emploi : 1° pour offrir leurs prières et sacrifices à Dieu pour l'heureux succès des bons desseins du roi et pour la conservation de son armée ; 2° pour aider les gens de guerre qui sont dans le péché à s'en retirer, et ceux qui sont en état de grâce à s'y conserver. Et enfin pour faire leur possible que ceux qui mourront, sortent de ce monde en état de salut.

» Ils auront pour cet effet une particulière dévotion au nom que Dieu prend dans l'Écriture, de Dieu des armées, et au sentiment qu'avait Notre-Seigneur, quand il disait : Non veni pacem mitiere, sed gladtum (') ; et cela pour nous donner la paix, qui est la fin de la guerre.

» Ils se représenteront que, si bien ils ne peuvent ôter tous les I. /e ne suis f as venu apporter lapaix^ mais U glaive. (Note dés éditeurs.)

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péchés de l'armée, peut-être Dieu leur fera la grâce d'en diminuer le nombre ; qui est autant que si l'on disait que si Notre-Seigneur devait être encore crucifié cent fois, il ne le sera peut-être que quatre-vingt-dix ; et que si mille âmes, par leurs mauvaises dispositions, devaient être damnées, ils feront en sorte, avec le secours de la miséricorde et de la grâce de Dieu, qu'il y en aura quelques-unes de ce nombre qui ne le seront pas.

» Les vertus de charité, de ferveur, de mortification, d'obéissance, de patience et de modestie leur sont grandement nécessaires pour cela : c'est pourquoi ils en feront une continuelle pratique intérieure et extérieure, et notamment de l'accomplissement de la volonté de Dieu.

» lis célébreront la sainte Messe tous les jours et communieront à cet effet.

» Ils honoreront le silence de Notre-Seigneur aux heures accoutumées, et toujours à l'égard des affaires d'État ; et ne témoigneront leurs peines qu'à leur supérieur, ou à celui qu'il leur ordonnera.

» Si on les applique à entendre les confessions des pestiférés, ils je feront de loin et avec les précautions nécessaires ; et laisseront l'assistance corporelle, tant de ceux-ci que des autres malades à ceux que la Providence emploie en ces fonctions. '

^ » Ils feront souvent des conférences, après avoir pensé devant Dieu aux sujets qui seront proposés, par exemple :

» I. De l'importance qu'il y a que les ecclésiastiques assistent les armées.

» 2. En quoi consiste cette assistance.

» 3. Les moyens de la bien faire.

» Ils pourront traiter par la même méthode d'autres sujets qui leur seront convenables en cet emploi : comme de l'assistance des malades; de quelle manière on se comportera pendant les combats et les batailles ; de l'humilité, de la patience, de la modestie et des autres pratiques requises dans les armées.

» L'on observera, le plus exactement que Ton pourra, les petits règlements de la Mission, notamment à l'égard des heures du lever et du coucher, de l'oraison, de l'office divin, de la lecture spirituelle et des examens.

» Le supérieur distribuera les oflîces à chacun : donnera à l'un celui de la sacristie; à l'autre, celui d'entendre les confessions de la compagnie, et de la lecture de table ; à l'autre, des malades ; à l'autre, de l'économie et apprêt du manger ; à l'autre de la tente 'et des meubles, pour les faire charger et décharger, et mettre en place; et les uns et les autres seront employés aux prédications et confessions, selon que le supérieur le jugera expédient.

» Ils logeront et vivront ensemble, si faire se peut, quoiqu'ils soient distribués dans les régiments : que si on les emploie en divers lieux, comme en l'avant-garde, ou en l'arrière-garde, ou au

corps de Tarmée, le supérieur qui les distribuera, fera en sorte qu'ils logent sous des tentes, si faire se peut. »

Voilà quel fut le règlement que M. Vincent donna à ces bons missionnaires, et leur fidélité à le pratiquer attira sur eux et sur leurs saints travaux une très grande bénédiction, ainsi qu'on apprend par une lettre de congratulation que M. Vincent écrivit à l'un d'entre eux.

« Béni soit Dieu, lui dit-il, de la bénédiction qu'il donne à votre travail ! Monsieur, qu'elle me paraît grande ! Quoi ! d'avoir déjà procuré, pour votre part, le bon état de trois cents soldats qui ont si dévotement communié, et de soldats qui s'en vont à la mort; il n'y a que celui qui connaît la rigueur de Dieu dans les enfers, ou qui sait le prix du sang de Jésus-Christ répandu pour une âme, qui puisse comprendre la grandeur de ce bien. Et quoique je connaisse mal l'un et l'autre, il plaît néanmoins à sa bonté de m'en donner quelque petite lueur, et une estime infinie du bien que vous avez fait en ces trois cents pénitents. Mardi passé il y avait déjà neuf cents confessions faites en toutes les autres missions de l'armée, sans compter les vôtres, ni ce qui s'est fait depuis. O Dieu ! Monsieur, que cela est au-dessus de mon espérance! Il faut s'humilier, louer Dieu, continuer avec courage, et suivre, si vous n'avez d'autre ordre. »

Et dans une lettre, du 20 septembre, qu'il écrivit à M. Portail, pour s'excuser de ce qu'il ne pouvait envoyer les missionnaires qu'il avait fait espérer à M. l'abbé Olier :

« Il nous est impossible de vous envoyer sitôt ces missionnaires que vous attendez, parce que ceux que nous avions préparés ont été commandés de suivre les régiments qui étaient à Luzarches, à Pons, à Saint-Leu et à la Chapelle-Orly, et de camper avec eux dans l'armée, où déjà 4,000 soldats ont fait leur devoir au tribunal de la pénitence, avec grande effusion de larmes. J'espère que Dieu fera miséricorde à plusieurs par ce petit secours, et que peut-être cela ne nuira pas au bon succès des armées du roi. »

Après ces quatre mille confessions, les missionnaires furent obligés de suivre l'armée et de camper avec elle; et en chaque campement, outre les assistances spirituelles qu'ils donnaient aux soldats,quantité de personnes des diocèses par lesquels ils passaient furent aussi confessées et communiées, selon la permission expresse de MM. les évêques. L'un des missionnaires qui en conduisait une bande, manda à M. Vincent qu'ils travaillaient toujours au service et à l'assistance spirituelle des malades, tant soldats que Picards réfugiés ; et qu'il en mourait un grand nombre, auxquels ils administraient les

sacrements. Enfin une partie de ces missionnaires, après six semaines de travail, s'en retournèrent à Paris, et les autres continuèrent de camper avec l'armée jusqu'au mois de novembre, qu'elle retourna victorieuse des ennemis.

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