M. CM. XXX
Plusieurs écrivains ont écrit, ces dernières années, des livres sur saint Vincent de Paul. I] semble que le dépit d’une paix sans grandeur, après une guerre héroïque, donne aux contemporains le goût de remettre en scène quelques exiflences du passé, brillantes par le sacrifice ou le génie.
Je ne prétends pas au mérite de raconter comme eux l'hiftoire de ce grand saint. Mais m'étant mis moi-même, pour mon profit, à l'étude de cette noble figure, j'en ai voulu tracer l'esquisse, et dans cette ébauche d’un
portrait, je n'espère d'être que l'ami du prochain peintre. J'apporte les couleurs, et je dis modeftement : « Voici, me semble, celles qui conviendraient peut-être... »
PECTACLE adorable qu’un enfant put, S qui aime et qui croit, qui, nulle part ne voit aucun mystère, même dans le ciel, et qui appuie sa petite candeur à la grande simplicité de Dieu! Vincent de Paul n’avait pas dix ans, quand rapportant un soit — un soir que le crépuscule était doré — de la farine à sa mère, une pauvtesse lui dit avec un mauvais œil :
— Veux-tu qu’on t'aide, petit?
Il ouvrit son sac :
— Si vous en preniez pour vous, madame, ce serait moins lourd pour moi...
Première fois qu’il fit la charité, ne sachant pas encore qu’elle était une vettu, mais son cœut s'était ouveft avant son esprit, pour aider au départ d’une grande existence.
L'esprit, pour cela, ne demeura point.
fermé. Vincent gardait le troupeau paternel, et déjà possédait le bon sens de ceux qui vivent en harmonie avec l’instin des bêtes et la sagesse des saisons.
Une vraie grâce en cette fin de seizième siècle, où peuple, cour, clergé étaient la proie du même désordre. Sur le dos du peuple on s’était battu si longtemps, que misérable et roué, il n’aspirait plus qu’à dormir. L’ignorance est un premier sommeil : elle ne lui pesait pas.
Après tant de tueries au nom de la religion, meules incendiées, maison dé-
truite, comment un simple homme de la terre aurait-il su ce qu’est Dieu? Du re$te, il n’y avait guère de pasteurs pour le lui dire. « Dans mon seul diocèse, écrivait un ptélat tremblant de honte, j'ai sept mille prêtres ivrognes ou impudiques. »
Il eût du moins fallu qu’au Louvre se vit un signe d’autorité ; mais les gens de cour n'étaient pas plus soucieux du pays que de leur salut. Il ne s’y agitait que des princes en révolte contre le roi, et qui se ruaient au duel comme pour s’assurer d’une mort aussi vaine que leur vie.
Dans cet égarement de tous, quelle marque du ciel qu’un esprit clair, sans orgueil!
Vincent de Paul était né près de Dax, dans une contrée paisible, en 1576.
Lorsqu’il eut ses douze ans, son pète le
retira de la société des bêtes et le mit en ville dans un collège de religieux. Il s’en privait ainsi pour le faire étudier.
« C’est que, disait-il, je lui trouve de la jugeote! » L’enfant était doux, taciturne, parfois mélancolique. Il apprit avec confiance et docilité.
Vers sa seizième année, son père, homme de bon sens, voulant mêler pour lui l’usage de la vie à la pratique des livres, l’offrit à un avocat comme précepteur de ses enfants. Cet homme de robe fut content de lui : « Il répand une parfaite odeur par sa vertu, dit-il bientôt. J'aimerais, pour moi, qu’il devint homme d’Église. » Et le père de tépondre : « J’y songeais. Tout me dit qu’il peut s’y élever jusqu’à une place brillante. » Restait à prendre l’avis de
Vincent. Celui-ci se mit devant un miroir, et, avec bonne humeur :
— Je suis en effet, dit-il, bien laid.
pour les hommes! Le mieux est de me donner à Dieu. Il est indulgent. Il m’acceptera.
Seulement il s'agissait de prolonger de difficiles études. Ses parents vendirent une paire de bœufs. Vincent fut tout ému. « Adieu, chères bêtes, balbutia-t-il en leur donnant une longue caresse. Eft-il donc vrai que, grâce à vous, je puis devenir un homme assez savant pour évangéliser les pauvres, qui ne savent rien, ainsi que fit Jésus-Christ qui savait tout? »
Il partit pour Toulouse. Il y commença sa théologie, laquelle a bien du rapport, chaque fois qu’elle parle à la
raison, avec les solides églises de l’art roman. Mais il devait achever l’étude de cette science qui porte l’âme aux cieux, dans Saragosse, terre espagnole, où le my$ticisme est une fleur naturelle.
Et de la sorte, son esprit et son cœur mirent Dieu pout jamais à la place royale qui est sienne.
C’est en l’année 1600, après son retour en France, qu’il dit, à vingt-quatre ans, sa première messe. Quel tremblement il eut de la majesté de cet ae! Il rêvait d’être seul avec Dieu. Il lui fallait du moins supporter un servant. Il l’emmena dans une chapelle perdue au flanc de la montagne.
Dès lors, il se montra d’une piété plus fiévreuse ; il connut des tentations ; et il écrivit une profession de foi, qu’il
plaça sur son cœur. Il la touchait, lorsqu’il était tenté.
Oublia-t-il cette précaution le jour où vint la nouvelle qu’il héritait d’un homme généreux? Il apprit du même coup qu’un débiteur de ce mort était en fuite, et il se sentit devenir un créancier.
Ardeur de la jeunesse! Même chez les plus élevés elle n’est jamais détachée de tout, ne serait-ce que de la justice! Bref, il part pour Marseille où il exige son dü.
Mais il se lie, dans cette ville de la facilité, avec un gentilhomme qui lui propose le retour par mer jusqu’à Narbonne. On est en juillet : la traversée sera belle. Vincent s’abandonne à ce plaisir permis.
Et pendant qu’un vent léger s’insinue dans les voiles, il rêve à l'harmonie de
sa vie. Il marche sur ses trente ans.
L'âge fort. Comme il se sent maître de soi! Dieu le récompense sans doute de son mérite. Le voici qui trouve tout agtéable : lai, l’eau, l’horizon, surtout la silhouette de cette galère qui vient.
« Quelle grâce! » dit-il à son compagnon de route.
À peine a-t-il parlé que le gentilhomme est tué, et lui-même a la jambe traversée par une flèche. Abordage, terreur; des coups, des cris, le meurtre.
La gracieuse galère est un brigantin turc, en train de nettoyer minutieusement le golfe du Lion.
Vincent de Paul, enchaîné dans l'ombre de la cale, vit soudain plus clair en soi que sur le pont, dans le soleil. II souffrait et il s’éctia : « Mon Dieu, vous
me découvrez la vétité de la vie! Je n’ai connu jusqu'ici que l'illusion des livres.
Science et curiosité, pestes de l'esprit!
S’agit-il de savoir? Il faut pâtir et mériter! » Son âme forte y était prête.
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O' le débarqua dans Tunis avec un paquet d’autres misérables qui gémissaient, tandis qu’il louait le Seigneur. C'était par une nuit noire, mais Vincent vit que le ciel était comblé d'étoiles. Il portait des fers, il n’était plus qu’esclave, mais il se rappela la confiance d'Abraham, quand celui-ci reçut l’ordre de sacrifier son fils; et au lieu de commettre le péché d’oublier Dieu en se fiant aux hommes, il ne vit même plus les hommes et il songeait à Dieu.
On l’habilla d’un hoqueton de laine,
on le coiffa d’une bonnette. Il pensa :
« J'ai le dos rond, un grand nez, un air niais ; c’est bien l’accoutrement qui me va! » Il fut mis en vente, telle une bête de somme. Des amateurs vinrent le palper, tâter sa plaie, le faire courir. Il était soutiant de bonne volonté.
Il le fut plus d’un an. Un pêcheur Pacheta, puis le revendit à un médecin, et celui-ci bientôt le céda à un homme riche, qui était un renégat, croyant avoir une heureuse vie entre trois femmes.
Il se trouva que l’une d’elles fut touchée jusqu’à l’âme d’entendre Vincent de Paul chanter les louanges de Dieu; et, toute ardente de foi, elle pressa son maître de regagner la France en emmenant cet esclave. Il se laissa persuader ; la chance leur sourit; et par une journée lumineuse ils se trouvèrent dans Avi-
gnon, la ville aux longs remparts, au palais géant, aux cloches argentines, au fleuve royal, plein de tourbillons.
Vincent était sauvé. Mais rien, maintenant, ne devait recouvrir à ses yeux la misère du monde. Il savait, par expérience, la peine des uns, la méchanceté des autres, et il brülait de défendre ceux-là contre ceux-ci.
Même à Rome, ville des villes, où il se trouva quelques semaines après ce retour, il ne put oublier. Du moins se modéra-t-il, réfléchissant que le feu, s’il n’est proportionné, risque seulement de détruire. Puis c'était la cité du Pape, celle où reposaient saint Pierre ainsi que saint Paul, et tant de martyrs auprès de tant de saints, souvenirs illustres enseignant tous que la misère est la
con$tante histoire du monde. Aussi, la société française de la ville romaine eut beau le tenir en haute estime, chaque fois que le vice-légat ou quelqu’un des ministres de France lui montra le respe&t qu’il avait de ses vertus, il pensait aussitôt avec humilité aux scènes de l’esclavage : la place du marché brülante de soleil, à son cou la pancarte « à vendre », et l’acheteur brutal qui lui ouvrait la bouche, comme on fait aux chevaux, pour voir s’il était sain.
C’est donc à contre-cœut, et seulement pour servir, qu’il accepta, rentrant en France, d’aller lui-même exposer une secrète affaire à Sa Majesté. Il vit Henri IV, diable d’homme qui avait le génie de la séduction, et le félicita d’une voix si humaine, vibrant de tant d’esprit! Mais
en même temps que le roi parlait : « Ma place, pensait Vincent, ne peut pas être à la cour, où il y a trop d’appâts pour la vanité. » Et il retourna chez soi plein de modestie.
Un chez soi bien médiocre : simple chambre partagée avec un pauvre juge, à qui, peu de temps après, furent volés quatre cents écus. Ce juge sans jugement cria que Vincent était le voleur! Que fit celui-ci? Il fut bouleversé ; il connut la colère. Puis, au lieu de se défendre, il tomba sur ses genoux, et il pria Dieu.
Que pouvait-il d'autre? C'était l’avertissement qu’un prêtre ne doit pas plus vivre dans le monde qu’à la cour, puisqu’il ne peut y obtenir la paix qu’il faut aux justes. Et il se retira chez le Père Bérulle, premier supérieur général de
l’Oratoire, pour y faire oraison quelque temps.
Mais la misère le hantait, et il sentit que les simples et les pauvres l’appelaient. Il ne dormait plus; il demanda une cute; il obtint celle du village de Clichy. Des maisons de chaume, et des cotps et des cœurs manquant de tout.
Lorsqu'il courut vers eux, le feu de Dieu Pembrasait : « Enfin, s’écriait-il, je vais travailler dans la vigne du Seigneur! »
Il visita, soigna, parla, pria; il fut un baume! Dans son église indigente il montrait une telle piété en récitant les litanies de Jésus, dont il savourait chaque épithète d'honneur et de louange, que le cœur des assistants s’ouvrait comme font les fleurs et il disait des messes si ferventes et si pures que les
candides croyaient voir un ange à l'autel.
Mais bientôt le Père Bérulle revint prêcher ce grand cœur, et il lui démontra que dans un État puissant il n’y a pas que les petits mais les grands à soutenir, puisque l’exemple vient d’en haut. Le général des galères de France, Philippe- Emmanuel de Gondi, avait trois fils, trois jeunes seigneurs; ils étaient trois espoirs pour le pays. On leur cherchait un précepteur ; le général songeait à Vincent de Paul; pouvait-il refuser son secours ?
Il se montra d’abord rebelle à ce raisonnement, et même il raisonna pour le contredire : lui, fils de paysan, qui avait gardé des troupeaux, faire partie de la maison d’un noble!
— Notre-Seigneur est né dans une
étable, et il enseigna les rois! répondit sévèrement le Père Bérulle.
À ces mots, Vincent de Paul sentit la crainte soudaine de préférer son agrément à son devoir, et vif comme il était, il accepta sur-le-champ, le cœur balancé entre l’amertume de laisser ses misérables ouailles et la joie plus haute de se sacrifier.
Cette joie ne fut pas longtemps sans mélange. À force de se sentir heureux pat contrainte, il redouta jusqu’à ce triste bonheur. Et l’inquiétude le prit de ce qu’on le traitait trop bien. Comme son sactifice était mince! M"*° de Gondi, femme vertueuse, inquiète de ses devoits, avait donné sa confiance à Vincent. Pour aimer mieux ses maîtres, il songeait, de son côté, qu’ils étaient faits
à l’image de Dieu. Or, cette pensée lui donna du plaisir; il risquait de s’attacher; brusquement il s’enfuit, tel Moïse de chez le Pharaon.
Il fut absent six mois : on apprit qu’il était en Bresse. Il prêchait, édifiait, convertissait. On désespéra de le revoir.
Tout à coup, il rentra. Est-ce donc qu’il renonçait à secourir là-bas les âmes délaissées? Non. Il songeait soudain à une plus grande misère, et y songer c'était s’y vouer. M. de Gondi était général des galériens. Or, chaque nuit, dans son repos qui était une fièvre, Vincent rêvait de soulager ces malheureux que la société oublie, après que, solennellement, elle les à condamnés.
— Le châtiment est utile, mais la charité qui l’allège est indispensable!
Il parla dans ces termes à son maître, qui sentait bien le tourment de cette vie ardente. Le général fut ému, et lui donna le moyen de visiter les forçats à la Conciergerie, où ils attendaient le départ pour les galères.
Il les trouva dans la vermine, abandonnés au désespoir ; il fit un pathétique récit.
— L'homme, même tombé, n’est pas une bête... Nous commettons un crime contre les criminels.
— Vous êtes, d’aujourd’hui, aumônier des galères! s’écria M. de Gondi, dansune accolade, lui donnant ainsi pleins pouvois en une tâche que Dieu désignait.
Dès lors, Vincent fut à Paris la clarté des cachots, où gémissaient les condamnés.
Il ne les délaissa que pour coutir à Marseille voir leurs frères, encore plus torturés. Dans la nuit des fonds de cale, sous le poids meurtrier des chaînes, que de blasphèmes et d’agonies! Il descendit dans ces ténèbres avec le cœur d’un ange, à qui la répugnance est impossible, même quand les crachats répondent aux bons offices. À quarante ans, son dos déjà courbé le penchait naturellement sut ces misères gisantes. Sa voix était médiocte, mais d’une si douce monotonie. Il fut simple; il fut humble; il patla du malheur comme s’il l’endurait; il persuada parce qu’il était persuadé.
Enfin, dans cet enfer, il prouva le paradis ; et ce n’est que la preuve faite qu’il se retira.
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N le revit à Paris. Il y fit une mer- O veilleuse rencontre : celle du bienheureux François de Sales, qui l’interrogea sur sa visite au bagne. Depuis son retour il semblait dolent; il marchait avec peine; ses chevilles étaient enflées.
— N’avez-vous pas, lui dit l’évêque de Genève, pris un jour, dans les fers, la place d’un forçat?… C’est ce qu’on raconte, monsieut.
— Monseigneur, on raconte tant de choses! dit en souriant Vincent.
Et François de Sales n’en put rien tirer de plus, sinon qu’il avait obtenu
des chefs un régime plus humain, puisqu’il était rentré pour porter secours aux malades de Paris.
— Grande ville, monseigneur! Grandes misères!
L’évêque confia, peu de jours après, dans une assemblée de prélats, qu’il n’avait encore rencontré personne de plus dévot ni de plus dévoué. Et dans le même temps, Vincent contait à un jeune prêtre que Dieu lui avait fait voir l’image de Jésus-Christ lui-même, sous les traits du grand François, si doux et débonnaire.
Ce jeune prêtre, qui avait un beau front et était un cœur ardent, but passionnément de telles paroles. Il devait à son tour dire plus tard quel bénéfice il avait tiré de cet entretien avec M. Vincent.
Il s'appelait Jacques-Bénigne Bossuet.
Vincent était donc rentré, avide de soulager des malades. Avec M Le Gras, une âme généreuse, touchée par la douleur, il venait d’établir une confrérie de la charité, afin de venir en aide au cotps et à l’esprit des pauvres, qui ne sont plus soutenus par la santé. Des dames s’offraient pour leur porter des soins. C'était le commencement d’une grande œuvre. Si grande, qu’elle paraissait devoir dépasser les forces de Vincent. « Mais le Fils de Dieu, disait-il, enseigna qu’on peut pourvoir à tout par la bonne volonté. »
Aussi, dans l’heure même où il organisait cette charité autour du lit des pauvres, il sentit grandir en lui le désir de rallumer le zèle du clergé, de lui
fournir de bons pasteurs, et, loin de refréner une telle pensée, il se disait sans cesse : « C’est une si grande chose qu’un bon prêtre! Il faut, il faut préparer des prêtres ! Si peu que ce soit d’abord, il faut! Jésus-Christ, durant sa vie mortelle, a pris à tâche de faire seulement douze bons prêtres, ses apôtres! »
Et tout de suite, il voulut avoir une maison, où les jeunes ordinants pourraient faire retraite, où on les catéchisetrait, où leur serait montré l’essentiel de leur mission sur terre.
Puisqu’il était toujours confiant, jamais l’impottance d’une œuvre ne l’inquiétait. En revanche, il répugnait à toute marque extérieure qui pût le grandir aux yeux du monde. Aussi, comme il s'était installé modestement pour ensei-
gner les prêtres missionnaires, au collège des Bons-Enfants, et qu’on voulait Pétablir en la seigneurie ecclésiastique de Saint-Lazare, il fit la sourde oreille.
On le pressa; il tint bon; il attendait, dit-il, un signe de Dieu. Cet aveu ne tomba pas dans des oreilles de sourds.
On s’en servit pour lui faire entendre à la longue qu’il résistait au Saint-Esprit; et il entra dans cette dernière raison.
Il vint donc à Saint-Lazare. Dès qu’il y fut, une congrégation discuta ses droits ; il parla vite de repartir. Mais on le força de faire un procès : il le fit avec indifférence et le gagna sans émotion.
Après quoi, il se trouva définitivement chez soi.
Il avait passé la cinquantaine, et semblait apaisé. Il allait maintenant droit
son rude chemin, chaque jour levé dès quatre heures, restant jusqu’à sept à église, c’est-à-dire avec Dieu, et ne s’occupant qu’ensuite des affaires des hommes. Mais alors il avait l’impression que son divin Maître ne le quittait plus. Cette collaboration sacrée lui donnait son dévouement, sa chaleur, sa douceur. Il ne se lamentait même pas de la fuite du temps, ne se sentant jamais débordé. Qu’importait la fatigue, qui n’est que faiblesse de cotps. Son esprit soutiait. Il disait :
« Ah! carcasse! » Et il ne se couchait enfin, que lorsqu'il était au bout de son travail, à une heure avancée de la nuit.
Dans le silence, l'esprit rythmé par le balancier de son horloge, dont il matquait chaque sonnerie par un pieux
signe de croix, à la lueur d’une chandelle qui tremblait comme son cœur, il écrivait d’une main toujours émue les lettres les plus saintes, les plus utiles, les plus secoutables. Il avait sommeil en les commençant, mais, le courrier fini, il se croyait reposé, parce que son âme s’était donnée, et que c’est dans l’apaisement que l’amour se satisfait.
Il logeait dans la plus pauvre chambre, sans meubles ni feu, et n’y songeait même pas : ses pensées étaient ailleurs, là où d’autres souffraient. À ces autres il avait hâte d’envoyer des missionnaires pout leur enseigner le but de la vie, qui n’est pas le bonheur mais le mérite. Et avant que ses prêtres portassent l’Évangile aux pauvres, il les évangélisait en ces termes : Ù
— Messieurs, vous représentez Notre- Seigneur : c’est lui qui vous envoie.
Jetez-vous d’abord dans ses bras! Et que toujours il soit présent à vos esprits.
Allez vers les pauvres avec sa simplicité de cœur, avec son humilité, avec l’intention qu’il eut toujours de plaire à Dieu. À Dieu, vous m’entendez. Ne vous désolez point de vous sentir peu de talents humains : l’exemple seul importe, non l’éloquence. Et pour que vos actes soient saints, faites oraison, messieurs, cat ainsi vous aurez des pensées de Dieu, non de vous, et il y a entre celles-là et celles-ci la même distance qu'entre le soleil et le feu. Le feu, la nuit, rend bien service : il nous fait discerner des formes sur la terre. Mais le soleil revient, qui l’éclairant la pénètre,
et la réchauffant la féconde. Ne vous fiez point qu’à vous. Implorez l’aide du vrai Père des pauvres, lequel trône dans les Cieux.
Enfin, lorsqu'un des missionnaires partait, il se jetait à genoux pour l’embrasser, tant il était ému par cette séparation, tant il plaçait d’espoir en ce voyage, tant il le suppliait de s’employer jusqu’à la limite de ses forces au soulagement et relèvement des misérables.
U n’envoya-t-il point de missions?
Il en fit partir pour les hôpitaux, dans les faubourgs, au fond des provinces, vers les armées. C’est que nombreux, en peu de temps, furent les jeunes prêtres qui, d’eux-mêmes, voulurent faire retraite à Saint-Lazare. Ils arrivaient encore craintifs ; mais ilssortaient de la froideur et des ténèbres, sitôt que Vincent leur dispensait chaleur et clarté.
Alors ils s’'émouvaient; les langues se déliaient ; ils se confessaient; ils pleuraient. La grâce descendait dans leur cœur.
Et parmi toutes ces confessions, ces
mutmutres de gratitude, ce grand battement d’ailes des Âmes qui s’envolaient, lui demeurait modeste et souffrant d’ailleurs, promenant ce qu’il appelait sa fiévrote, qui le tenait des semaines, et qu’il soignait à rebouts de ce qu’il eût fallu, se faisant suer la nuit jusqu’à n’en plus pouvoir le jour, puis luttant contre le sommeil aux heures qu’il lui fallait tous ses esprits pout mener tant d’hommes et d’affaires.
Cette somnolence pesante l’aidait à ne pas sentir une tâche supérieure à ses forces, mais un jour elle jui fit oublier qu’il avait promis à deux pauvres, à sa porte, de leur envoyer du pain. Il passa le seuil, rencontra des missionnaires, dut s’occuper d’un départ, et dans la soirée, brusquement, la pensée lui revint
de ces deux misérables. Aussitôt, il courut lui-même implorer leur pardon. Et, dès lors, il prit l'habitude de ramener chaque soir deux pauvres avec lui, et de les installer près de sa table au réfectoire. Il se souciait de leur appétit; même il les servait. Les pauvres se jetaient sur les écuelles, car ils étaient exténués de faim, et lui les regardait souvent sans mange, parce qu’au milieu de tant de peines, il trouvait son pain bien amer.
Vincent avait écrit sur la muraille du réfeétoire : Dieu vous regarde. Or, Dieu n’y regardait pas que deux pauvres et des prêtres. Bien des laïques, angoissés de leurs péchés et de leur salut, avaient aussi demandé à venir faire une retraite.
Comment fermer la porte à ce pieux
désir? Vincent avait donc décidé, avec les prêtres de la mission, d’accueillir dans un esprit de charité cordiale, tous ceux qui se présenteraient, riches ou pauvres, doéteurs ou ignorants, maîtres ou serviteurs.
Et l’on vit côte à côte, se servant au même plat, et étanchant ensemble une même soif spirituelle, des seigneurs, des gens de palais, des laquais, des ermites.
On en vit tant que certains prêtres se plaignirent :
— Il n’y a plus de place! Nous étouffons!
Vincent répondait en souriant :
— Songez donc à ce que fut larche de Noé!
Puis, voyant avec quelle pieuse liberté chacun, dans cette atmosphère de péni-
Va
tence, découvrait son cœur, il disait encote :
— Ne vous semble-t-il pas que nous sommes déjà dans la vallée de Josaphat?
Cette image évoque une multitude.
On peut se dire que tant d’hôtes de passage, joints aux missionnaires, acCaparaient tous ses soins. Du tout. Sa ligne de conduite fut la même toute sa vie : ne se refuser à aucune bienfaisance ; faire plus qu’on ne croit pouvoir ; espérer le secret appui de Dieu. Dans le même temps, comme il eut à craindre que les Confréries de la Charité ne fussent abandonnées par les dames pourtant généreuses qui les avaient fondées, comme leur cœur faiblissait devant le nombre des misères, il réunit en assem-
blée ces personnes chancelantes, et leur
Lie”
tint un discours si vivifié de l’esprit de Dieu, que leur courage revint.
L'œuvre fut maintenue.
Mais cette alerte prouvait qu’il était nécessaire de fonder un ordre qui remplaçât les confréries. Les dames du monde ne pouvaient s’occuper des pauvtes comme il faut, du fait de leurs maris, de leurs amies, de leur maison, de leur faiblesse. Il voulut donc de vraies servantes, prêtes à donner leur vie pour les malades, et il in$titua les Filles de la Charité, dont le nom est si pur que les plus païens sentirent une inspiration de Dieu.
— Vous vous aimerez d’abord entre vous, dit-il à celles qui vinrent se vouer à l’œuvre, car si vous ne vous chérissiez les unes les autres, vous n’auriez point
la force de porter de l’amour à ceux qui, dans leur peine, en ont tant besoin. Vous n’êtes ni cloîtrées, ni grillées, mais pour cellules vous aurez les pauvres chambres des malades, pour cloître les rues des villes, pour clôture l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu, et pour voile la sainte modestie. Vous ne receviez aucun présent, tant petit soit-il, cat les pauvres ne seront jamais vos obligés, au lieu que vous serez les obligées des pauvres, vous étant fait, par eux, des amis dans le ciel. Vous aurez toujours cet air de propreté et de contentement qui marquera que vous êtes sans souillure, et pauvres, bien entendu, et indifférentes à tous les lieux, et patientes pour les injustices. Enfin, vous agirez partout pour plaire à Jésus-
Christ, dans l'esprit de la Sainte Vierge.
Langage humain n’ayant de rapport qu'avec une musique céleste.
Mie Le Gras demeura à la tête des Filles de la Charité, comme elle avait été à la tête des dames des Confréries. Il la dirigea con$tamment mais, avec sa sagesse, il s’ab$tenait de la voir. Il fallait toujours qu’elle le mandit. Il se méfait en effet de toutes relations avec les femmes et filles, pensant qu’on est vite entraîné à leur parler aimablement, trop mollement, et qu’une affection se développe aux dépens de l’œuvre entreprise.
C’est là qu’il était ménager de son temps.
L approchait de la soixantaine. Son | cotps, comme il disait, était en grand désordre, alors que son esprit gagnait sans cesse en équilibre et en sagesse. Ses jambes le portaient mal; sa fièvre devenait fréquente.
— Vous vous fatiguez trop, monsieur Vincent, lui dirent maintes fois ceux qui le chérissaient.
— Trop! répliquait-il avec sa douce humeur : a-t-on le droit de dire trop, puisque Dieu ne nous envoie jamais d'épreuves supérieures à nos forces?
Il donnait en exemples les malheureux qui, sur les terres françaises du