‹ saint Vincent De PaulChapitre 2 sur 2 · ed · texte numérisé non relu

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Nord et de l'Est, pâtissaient des horreuts de la guerre. A les conter seulement elles semblaient incroyables; or, il y avait des humains pour les endurer, et ils ne mouraient pas tous, malgré les plus affreuses violences, la famine et la peste.

Prendre du repos, lorsque tant d’autres étaient déchirés! Il lui suffisait de se dire : « Qu’aurait fait Jésus-Christ? »

Et son cœur s’élançait vers eux, en dépit de ses propres tourments.

Il ne cessa pas, au cours des années 1635-36, de faire partir des prêtres pour la Lorraine et pour le Nord, où l’on souffrait, où l’on ctiait, où l’on mourait, où les loups disputaient à l’ennemi espagnol ses viétimes humaines.

L’horreur était si grande qu’en dépit

de sa résignation et de cette conviction pieuse que Dieu est trop bon pour ne pas chercher dans les pires des maux quelque invisible profit pour les âmes, il eut souvent, au couts de ces années, le cœur comme outré de douleur. Ce fut une heure grave de sa vie. Lui qui croyait avoir en soi la paix définitive parmi tant de guerres humaines, il s’aperçut un jour avec tremblement que le malheur obscurcissait jusqu'aux plus saintes de ses croyances! Sa fièvre alors devint plus forte. Il eut, avec soi-même, des cris désespérés. Pour maîtriser une âme restée trop jeune et trop mobile, il fut cruel avec son corps déjà si vieux et impotent. Et la foi, qui est toute lumière, rentra bientôt dans son cœut obscurci, comme on voit l’arc-en-ciel,

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après l’orage, soutenir les nuées de sa voûte féerique. Un soir d’hiver où le vent gémissait, il était même allé se jeter aux pieds du cardinal, de l’homme rouge, qui tenait dans ses mains le sort de la France en sang, et dans un sanglot il s'était écrié :

— Éminence, ayez pitié de notre faiblesse, et donnez-nous la paix!

Son grand cœur pitoyable se heurta au grand esprit politique de Richelieu.

Dieu seul sait la réponse du ministre dont la charge était si pesante; mais Vincent, le lendemain de l’entrevue, voyant partir de nouveaux prêtres vers les pays meurtris, leur dit de sa voix confidentielle, accordée à la bonhomie de son visage :

— Vous autez, n’est-ce pas, messieurs,

une dileétion particulière pour le nom que Dieu prend dans l’Écriture de Dieu des armées, et vous voudrez vous souvenir du sentiment qu'avait Notre- Seigneur, quand il disait : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »

La guerre, grande pourvoyeuse de la mort! Assister les mourants pour qu’ils parussent devant Dieu la conscience allégée, c'était le plus pressant des devoirs. Mais voici qu’un jour, dans l'esprit de Vincent, toujours inquiet, toujours sensible, ce devoir même céda le pas au besoin d’assister les pauvres petits enfants, qui naissent et doivent vivre toute une vie selon ce même Dieu.

Oui, la grande pitié des provinces envahies, les ténèbres spirituelles de tant

d’âmes dénuées de tout, en somme, il avait tenté de les soulager ou de les éclairer par ses prêtres en mission et ses Filles de la Charité; mais il re$tait — suttout dans cet enfer qu’est Paris — des nouveau-nés à l’abandon, pour qui, à plus de soixante ans, il n’avait encore rien fait. Rien de rien! Pensée insuppottable sitôt qu’elle fut en lui : et ce grand vieillard se pencha sur l’enfance.

C’était, chaque année, une hécatombe de quatre cents petits êtres que des mères criminelles ou affolées abandonnaient.

Parfois, les commissaires du Chîtelet en faisaient ramasser quelques-uns, qu’on expédiait dans une maison dite de /a Couche, rue Saint-Landri, où la plupart mouraient de langueur, à moins qu’ils ne fussent empoisonnés par des drogues,

que les servantes, lasses de leurs cris, mêlaient au lait afin de les endormir.

Il y en avait aussi qu’on vendait en échange de quelques sous, et dont la destinée demeurait inconnue. Vincent, n’y tenant plus, dit alors à ses bienfaitrices, aux plus tendres de celles qui lui faisaient de précieux dons : « Mesdames, souvenez-vous de Jésus, qui n’aima rien tant que les tout petits! Avoir charité pour des enfants. c’est en quelque sorte se faire enfant soi-même, donc tenir Poccasion de mieux plaire à son Seigneur ! »

Et dès qu’il eut obtenu la somme de quatorze cents livres, il commença par recueillir une douzaine de ces innocents, tirés au sott. Il établit un hôpital dit des Enfants-Trouvés, et bientôt il obtint du

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toi le château de Bicêtre. Par malheur, Pair y était trop subtil pour de si chétives créatures : on dut les ramener à Paris.

— Plus près de notre cœur, dit Vincent, ne nous plaignons pas!

Il aimait mieux et jugeait plus fructueux de serrer un petit enfant dans ses bras, et de lui apprendre à balbutier sa première prière à la gloire de Dieu, que de faire partie du Conseil de la reine régente, comme celle-ci l’en avait prié.

Le feu roi Louis XIII le tenait en haute estime ; il l’avait appelé à son lit de mort: pour aider cette Majesté au grand passage, Vincent lui avait conté, une fois de plus, la sublime Passion du Fils de Dieu. Et Anne d’Autriche, devenue veuve, tenant à lui marquer sa gratitude,

l’introduisit dans son Conseil. Il s’y sentit mal à l’aise. Mazarin, dont l’ime n'avait pas un fumet de candeur, le ptit un jour par sa ceinture toute rapiéciée, et dit à des seigneurs pleins de suffisance qui rôdaient là :

— Voyez, messieurs, dans quelle tenue M. Vincent s’en vient au Louvre.

Serait-ce qu’il nous méprise ?

— Oh! Éminence, reprit le saint homme, mon mépris n’est que pour moi!

Mazarin comprit-il cette humilité? Les seigneurs, en tout cas, n’y entendaient rien. Leur vie de légèreté ne les disposait qu’à traiter d’hypocrisie cette négligence de tout ce qui n’est pas l’essentiel.

« Puisqu’il est si dévot pour Dieu, murmufaient-ils, que vient-il faire en un

Conseil où l’on ne se soucie que des hommes! » Il servait justement à y rappeler que Dieu existe, mène le monde, et que c’est en se conformant à ses vues qu’on e$t juste et profond. Dans cet esprit, comme la reine, un jour de détresse, s’écriait : « Que faire? » il lui répondit : « Majesté, donnez vos bijoux aux pauvtes! » Elle n’hésita pas, mais supplia que personne n’en sût rien.

— E$t-ce que vous-même, objettat-elle, publiez vos charités?

— Je ne suis pas reine, Madame. Le pays n’a pas les yeux sur moi, et les a moins encore, hélas, sur tous les malheureux que j’assiste.

Ce disant, il quitta le Louvre et ses pompes, et revint à Saint-Lazare en sa pauvreté. Il trouva sur sa table la

lettre d’un charretier qui, ayant perdu ses chevaux, poussait un cri de détresse : « Le pauvre homme! » soupira-t-il. Sur les réserves de la communauté il lui envoya cent louis.

Il y avait aussi le billet d’un tailleur, qui écrivait du Jura pour demander un cent d’aiguilles, prétextant qu’il ne s’en rapportait qu’à M. Vincent. Loin de se croire importuné, il les chercha luimême dans Paris et les expédia.

Hélas! pour cette course et pour d’autres, il endurait la honte, grave à ses yeux, d’avoir à présent un carrosse. La duchesse d’Aiguillon lui prêtait le sien.

Mon Dieu, un carrosse! Lui, fils de paysan, prêtre de Jésus-Christ! Mais ses vieilles jambes enflées, couvertes d’ulcères, ne lui permettaient plus de

marcher ni de monter à cheval, et la reine, malgré ses protestations, lui avait fait faire commandement exprès, par l’archevêque lui-même, d’aller en carrosse. Quelle torture! Il n’eut de cesse que ses chevaux ne fussent, du moins, employés au labour des terres de Saint- Lazare, afin qu’ils prissent un air travailleur et plus humble.

Ainsi, c'était du carrosse qu’il souffrait, non de ses maladies. Elles, il les trouvait justes, puisque nous sommes à Dieu, qui fait de nous ce qui lui plaît.

Qu’elles empirassent? Eh bien! le désordre n’empirait-il pas? Les nobles, le parlement, la cour, c'était à qui s’agiterait et ferait le plus de mal, parmi le plus de ridicules, pendant que l’ennemi pillait et ruinait. Les secours n'étaient

plus rien en regard des peines. On avait vu, près de Guise, des hommes, dans le délire de la faim, se jeter sur des restes de chevaux qu’abandonnaient les loups, et les malheureux, noirs d’effroi, se mangeant les poings, mouraient dans ce désespoir.

Cependant Vincent connut le bonheur, avant de quitter ce monde, de voit en son pays s'établir une paix ptovisoire. Il l’appela le plus grand des bienfaits. Celui qu’on devait à son passage sut terre n’était pas moins considérable : il avait organisé la charité. Chatité envers les corps ainsi qu’envers les âmes. Les âmes de ceux dont la médecine ne peut soulager le corps, et les corps des pauvres, que princes et ministres ont tendance à délaisser, parce qu’ils

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cherchent du secours et non des charges pour l’État. Il avait aimé et il avait agi. Il ne s'était pas contenté d’avoir de grandes ardeurs vers Dieu, mais en comptant sur sa miséricorde, il avait, d’abord, distribué des soupes, des habits, et cette poésie sainte qu’est la vérité de la religion. En élevant et en in$truisant les petits, il avait aidé la vie. En relevant sur des grabats l’énergie des agonisants, il avait éclairé la mort. Il avait dit aux malades : « Vous vous sauvez par la douleur. » Aux forçats : « Les hommes vous condamnent. Dieu peut vous pardonner! » Et il s’était oublié toujours, müû par un cœur dont chaque battement était de l’élan et du don sur du don. Sa mott fut une suprême a de se donner.

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Il sentait depuis quelques jours que son cotps vacillait, demandant le grand repos de la terre. Il ne pouvait plus dire sa messe, qu’il disait depuis soixante ans. La messe, c’est l’homme qui appelle Dieu, et maintenant Dieu lappelait.

Un grand sommeil, frère de la mort, commença par s'emparer de lui. Mais il s’en éveilla, et il dit à bout de souffle : « Oh! sa sœur n’est pas loin! » Il se soumit alors à la volonté du Seigneur, et il se rendormit pieusement dans la paix.

Le 27 septembre 1660, vers quatre heutes du matin, le jour n’étant pas encore né, mais le coq ayant chanté, à l’heure où toute sa vie il avait invoqué le Saint- Esprit, il pencha simplement la tête sur son épaule, et il expira assis et vêtu, sans effort, sans un cri, modestement.

Son cofps, privé de sa compagne admirable, ne se raidit cependant pas :

il resta souple; et le visage garda ses traits d’exquise vertu.

On l’enterra dans l’église de Saint- Lazare; mais on lui prit son cœur de grande miséricorde, pour l’honorer à patt. Il fut enfermé dans un petit vase d'argent, que donna la duchesse d’Aiguillon, la même qui avait fait cadeau du carrosse, lorsque Vincent s’affaiblissait.

Messire Henri de Maupas du Tour, évêque d’Évreux, prononça l’oraison funèbre. Quel honneur! Quel fardeau!

Il parla deux heures; après quoi, il descendit de la chaire en proie au plus grand trouble, et il balbutia : « Mon Dieu! Mon Dieu, qu’ai-je dit? D’ail-

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