I. Lettre à JoUy, Rome, du 7 septembre
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mentionnés plus haut furent renouvelés en 1655, et ordre fut donné au lieutenant d'Écosse de rechercher tous les prêtres romains et de les condamner, sans procès^ à la mort. L'ordre fut aussitôt mis à exécution. Tout le pays fut fouillé, et, le mercredi des Gendres, dans le château de Huntly, on découvrit trois prêtres catholiques. C'étaient le Père William Grant, Walker, prêtre séculier, et Francis Whyte. Walker, ayant donné caution pour sa personne, fut relâché et se retira en France. Grant et Whyte furent jetés dans les prisons d'Âberdeen. Us se crurent dans le vestibule de réchaiaud; Vincent, qui apprit la captivité de son Missionnaire, au mois d'avril de cette année, eut la même pensée, et, en même temps qu'il annonçait son prochain martyre aux supérieurs de ses maisons, il s^exprimait ainsi à Saint -Lazare :
il Nous recommanderons à Dieu notre bon M. Le Blanc *, qui travaillait dans les montagnes d'Écosse, lequel a été pris prisonnier par les Anglais hérétiques, avec un Père jésuite. On les a menés en ^ ville d'Aberdeen, d'où est M. Lumsden, qui ne manquera pas de le voir et de l'assister. Il y a beaucoup de catholiques, en ce pays-là, qui visitent et soulagent les prêtres souffrants. Tant y a que voilà ce bon Missionnaire flans la voie du martyre. Je ne sais si nous devons nous en réjouir ou nous en affliger : car, d'un côté. Dieu est honoré de Tétat où il est détenu, puisque c'est pour son amour ; et la Compagnie serait bienheureuse, si Dieu la trouvait digne de lui donner un martyr; et lui-même bienheureux de souffrir pour son nom, et de s'offrjr, comme il fait, à toul; ce qu'il lui plaira ordonner de sa personne et de sa vie. Quels actes de vertu ne pratiquet-il pas à présent, de foi, d'espérance, d'amour de Dieu, de résignation et d'oblation, par lesquels il se dispose de plus en plus à mériter une telle couronne ! Tout cela nous excite en Dieu à beaucoup de joie et de reconnaissance. Mais,
1. Nom fraadsé de Whyte, comme il a été eacore aoté plus haut.
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d'une autre part, c'est notre confrère qui souffre : ne devonsnous pas souffrir avec lui? Pour moi, j'avoue que, selon la nature, j'en suis très-affligé, et la douleur m'en est trèssensible; mais, selon l'esprit, j'estime que nous en devons bénir Dieu, comme d'une grâce toute particulière. Voilà comme Dieu fait ; après que quelqu'un lui a rendu de notables services, il le charge de croix, d'afflictions et d'opprobres. 0 Messieurs et mes frères ! il faut qu'il y ait quelque chose de grand, que l'entendement ne peut comprendre, dans les croix et dans les souffrances, puisque d'ordinaire Dieu fait succéder au service qu'on lui rend les afflictions, les persécutions, les prisons et le martyre, afin d'élever à un haut degré de perfection et de gloire ceux qui se donnent parfaitement à son service. Quiconque veut être disciple de Jésus-Christ doit s'attendre à cela; mais il doit aussi espérer, qu'en cas que les occasions s'en présentent. Dieu lui donnera la force de supporter les afflictions et surmonter les tourments.
« M. Le Vacher me mandait un jour de Tunis qu'un prêtre de Galabre, où les esprits sont rudes et grossiers, conçut un grand désir de souffrir le martyre pour son nom, comme autrefois le grand saint François de Paule, à qui Dieu donna même mouvement, lequel pourtant il n'exécuta pas, parce que Dieu le destinait à autre chose ; mais ce bon prêtre fut tellement pressé de ce saint désir, qu'il passa les mers pour en venir chercher l'occasion en Barbarie, où enfin il la trouva, et mourut constamment pour la confession du nom de Jésus-Christ. Oh! que s'il plaisait à Dieu de nous inspirer ce même désir de mourir pour Jésus- Christ, en quelque façon que ce soit, que nous attirerions de bénédictions sur nous ! Vous savez qu'il y a plusieurs sortes de martyres ; car, outre celui dont nous venons de parler, c'en est un autre de mortifier incessamment nos passions , et encore un autre de persévérer en notre vocation, dans l'accomplissement de nos obligations et de nos exercices. Saint Jean -Baptiste, pour avoir eu le courage de
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reprendre un roi d'un péché d'inceste et d'adultère qu'il commettait, et avoir été mis à mort pour ce sujet, est honoré comme un martyr, quoiqu'il ne soit pas mort pour la foi, mais bien pour la défense de la vertu, contre laquelle cet incestueux avait péché. C'est donc une espèce de martyre que de se consumer pour la vertu. Un Missionnaire qui est bien mortifié et bien obéissant, qui s'acquitte parfaitement de ses fonctions, et qui vit selon les règles de son état, fait voir, par ce sacrifice de son corps et de son âme, que Dieu mérite d'être uniquement servi, et qu'il doit être incomparablement préféré à tous les avantages et plaisirs de la terre. Faire de la sorte, c'est publier les vérités et les maximes dé l'Évangile de Jésus-Christ, non par paroles, mais par la conformité de vie à celle de Jésus-Christ, et rendre témoignage de sa vérité et de sa sainteté aux fidèles et aux infidèles, et, par conséquent, vivre et mourir de la sorte, c'est être martyr.
« Mais revenons à nôtre bon M. Le Blanc, et considérons comment Dieu le traite, après avoir fait quantité de bonnes choses en sa Mission. En voici une merveilleuse, à laquelle quelques-uns. voulaient donner le nom de miracle. C'est qu'une certaine intempérie de l'air étant survenue il y a quelque temps, qui rendait la pêche fort stérile et réduisait le peuple à une très-grande nécessité, il fut sollicité de faire quelques prières et de jeter de l'eau bénite sur la mer, parce qu'on s'imaginait que cette malignité de l'air était causée par quelques maléfices. Il le fit donc, et Dieu voulut qu'aussitôt la sérénité revînt et que la pêche fût abondante; c'est lui-même qui me l'a ainsi écrit. D'autres m'ont aussi mandé les grands travaux qu'il souffrait dans ces montagnes pour affermir les catholiques et convertir les hérétiques, les dangers continuels où il s'exposait et la disette qu'il y souffrait, ne mangeant que du pain d'avoine. Si donc il n'appartient qu'à un ouvrier qui aime bien Dieu de faire et de souffrir ces choses pour son service, et qu'après cela Dieu permette qu'il lui arrive d'autres croix encore
plus grandes, et qu'on en fasse un prisonnier de Jésus- Christ et même un martyr, ne devons- nous pas adorer eette conduite de Dieu, et, en nous y soumettant amoureusement, nous offrir à lui afin qu'il accomplisse en nous sa très-sainte volonté ? Or sus, nous demanderons donc cette grâce à Dieu ; nous le remercierons de la dernière épreuve qu'il veut tirer de la fidélité de ce sien serviteur, et nous le prierons que, s'il n'a pas agréable de nous le laisser encore, au moins il le fortifie dans les mauvais traitements qu'il souffre ou qu'il pourra souffrir ci-après. »
Singulière protection de Dieu! Pour être condamné à Bftort, d'après les lois existantes, un prêtre devait avoir été ^rpris disant la messe. Or, Grant et Whyte ne purent être eonvaincus de ce prétendu crime. Après cinq ou six mois de prison , ils furent donc élargis , mais avec menace de la pendaison immédiate, s'ils exerçaient quelque fonction du m»inistère catholique.
(( Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, » répondit intérieurement le Missionnaire «avec les apôtres, et il se re* tira dans les montagnes, où il reprit lui-même son apostolat. Vincent apprit en même temps sa délivrance et la reprise de ses travaux. « Nous remercierons Dieu, dit-il alors à sa communauté, d'avoir ainsi délivré l'innocent, et de ce que parmi nous il s'est trouvé une personne qui a souffert tout cela pour l'amour de son Sauveur. Ce bon prêtre n'a pas laissé, pour la crainte de la mort, de s'en retourner aux montagnes d'Ecosse, et d'y travailler comme auparavant. Oh! quel sujet n'avons-nous point de rendre grâce à Notre* Seigneur d'avoir donné à cette Compagnie l'esprit du martyre! cette lumière, dis -je, et cette grâce qui lui fait voir quelque chose de grand, de lumineux, d'éclatant et de divin à mourir pour le prochain, à l'imitation de Notre- Seigneur! Nous en remercierons Dieu, et nous le prierons qu'il donne à chacun de nous cette même grâce de souffrir et de donner sa vie pour le salut des âmes. »
La parole de Dieu ne fut donc point enchaînée en Ecosse.
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D'ailleurs, dès l'année 1653, Vincent, à la première requête de Guy, comprenant bien lui-même que deux ouvriers ne pouvaient suffire à la tâche, leur avait envoyé des compagnons, mais étrangers très-probablement à sa Compagnie. L'un d'eux était Thomas Lumsden, né en Irlande et élevé dans le collège écossais, à Rome. Or, par ses lettres de 1654 et de 1657, on voit que, après comme avant les derniers édits, l'œuvre sainte se continuait dans ces régions du Nord. Lumsden poussa même jusqu'aux îles Orcades. Il parcourut les contrées de Moravie, Rossie, Suther, Candie et Cathanésie, où il n'y avait pas de prêtres depuis plusieurs années, et presque plus de catholiques. Il commençait à ramener quelques âmes à la vraie foi, lorsqu'un ministre, qui avait contre lui une animosité particulière, fit remettre en vigueur les édits de Cromwell. Le Missionnaire dut chercher une retraite et y attendre la fin de la persécution. Après avoir servi douze ans en Ecosse, Lumsden fut élu préfet du collège écossais, à Paris, où il mourut en 1672.
Pour adoucir tant de maux et porter aux siens quelque consolation, Vincent fit partir pour Londres un de ses prêtres, avec ordre de conférer avec l'ambassadeur de France sur les moyens de passer en Ecosse. Mais alors l'Europe était lâchement agenouillée aux pieds de Cromwell, et le royaume très-chrétien lui-même avait sollicité son alliance. Aussi l'ambassadeur engagea le Missionnaire à sortir au plus tôt de Londres, s'il ne voulait y laisser sa vie.
Malgré tout, la divine semence, répandue à travers tant de tribulations, ne s'est jamais perdue. Et si le catholicisme domine encore aujourd'hui, malgré des persécutions et des séductions de tout genre, dans plusieurs des Hébrides, notamment dans Barra, Eigg et Ouist, c'est à Vincent de Paul et à ses fils qu'il faut évidemment, après Dieu, en rapporter l'honneur.
D'ailleurs, après la mort de Vincent, la Mission continua dans les Hébrides. Francis Whyle était retourné en France
en 1660. A cette occasion, William Ballantyne, supérieur d^ prêtres séculiers de la Mission d'Ecosse, écrivit au nonce de Paris, sous la date du 29 juin, la lettre suivante, que nous traduisons de l'italien : « Ily a un brave Missionnaire delà famille de M. Vincent, à Saint-Lazare, à Paris , M. Wbyte, Irlandais de nation, qui est resté huit ans dans les îles d'Ecosse, et qui, comme je le sais avec certitude, s'est comporté en excellent prêtre et a fait de très-grands fruits dans les Missions de ces îles. Il est à présent retourné en France, pour rendre compte à son supérieur du travail de tant d'années. Je crains beaucoup qu'il ne veuille pas retourner en Ecosse, pour n'y avoir pas de moyens de subsistance. C'est pourquoi je supplie votre seigneurie révérendissime, dans le cas où son supérieur ne voudrait donner ni à lui ni à d'autres les ressources nécessaires, d'obtenir de la S. Congrégation notre pension accoutumée pour lui et pour deux autres de la même nation, qui seraient employés dans les Missions des îles et pays de montagnes où l'on n'entend que la langue irlandaise. »
F. Whyte n'était pas encore retourné en Ecosse le 20 septembre 1661, car, à cette date, Dunbar et Lumsden, deux Missionnaires séculiers, annonçant au secrétaire de la propagande la mort de leur supérieur Ballantyne, ajoutent: « Qu'il plaise à la sacrée Congrégation de trouver à Paris des hommes propres pour cette Mission, d'origine irlandaise, et principalement M. Francis Whyte, à Sain.t-Lazare, et ses autres compagnons*, qui ont donné des preuves de leur vertu et de leur zèle dans les îles et les montagnes d'Ecosse, mais ont été contraints de se retirer en France, pour n'avoir pas de quoi se maintenir. »
Francis Whyte retourna en Ecosse en 1662. Une circu-
1. De ce passage on pourrait conclure que quelques autres Lazaristes étaient venus se joindre à Whyte avant son pr^riiier retour en France : aucun document n'appnie pourtant cette conjecture, et il est à peu pr^s ceitâin que Whyte et Guy sont les deux seuls prêtres de la Mission qui aient travaillé en Ecosse jusqu'à ces derniers temps.
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laire d' Aimeras, de 1664, nous apprend qu'il y avait converti quatorze paroisses, et que Brinn avait eu les mêmes succès en Irlande. Whyte quitta l'Ecosse upe seconde fois en 1665, y revînt encore en 1668, et continua jusqu'à sa mort d'y exercer ses pénibles travaux de Missionnaire.
Malheureusement, Whyte était seul; il commençait à vieillir, et il était usé par les fatigues plus que par l'âge. Aussi, quelques années après, William Leslie, recteur de la Mission écossaise à Rome, écrivit à Jolly, troisième supérieur général de Saint-Lazare, une lettre pressante pour lui demander quelques prêtres de sa Compagnie. Joily se vit tristement obligé de lui répondre, le 5 mars 1677 : « Je voudrais de tout mon cœur correspondre à votre zèle pour le bien de votre pays, mais nous ne sommes pas maintenant en état de le faire, n'ayant pas d'ouvriers formés pour une telle Mission. » Whyte resta donc le seul Missionnaire de saint Vincent en Ecosse. En 1678, le supérieur des Missionnaires séculiers écrivit qu'il venait de passer un mois dans la plaine, au château de Gordon, mais si malade, qu'il ne pouvait plus voyager, et qu'il y avait peu d'espoir de le conserver longtemps. En effet, Francis Whyte mourut le 28 janvier (ancien style; 7 février, nouveau style) de l'année suivante. . Dunbar, préfet de la Mission d'Ecosse, fit part en deux lettres, l'une en italien et l'autre en anglais, de la nouvelle de cette mort à Bareley, principal du collège écossais à Paris. Voici la traduction de la lettre anglaise : « Le bon M. Francis Whyte est mort vers la fin de janvier dernier. Après l'événement, je suis allé, par un temps effroyable, visiter les lieux qu'il avait coutume de fréquenter, afin de consoler de mon mieux ces pauvres peuples qu'il avait servis pendant tant d'années. Que la paix de Dieu soit avec luil Si quelqu'un de sa nation pouvait nous être envoyé pour tenir sa place, il nous serait d'un grand service; d'autres, comme vous le savez, ne peuvent nous servir, faute de connaître la langue. » Dunbar demandait ensuite à être autorisé par le supérieur de la Mission à
garder comme reliques les vêtements, livres, etc., que Whyte avait laissés dans les montagnes. De tout cela il ne reste plus que l'exemplaire en 2 vol. in-folio, plus haut mentionné, des Commentaires de Tirinus sur l'Écriture Sainte.
L'avènement du catholique Jacques II sembla un instant devoir ouvrir aux Missionnaires une carrière plus vaste. En 1685, Jacques II les manda à Londres pour desservir sa chapelle royale comme ils faisaient celle de Versailles; mais la révolution de 1688 ruina bientôt leurs espérances, et il leur fallut attendre un siècle et demi pour remettre la main à l'œuvre, soit en Angleterre, soit en Ecosse.
C'est par la catholique Irlande qu'ils devaient naturellement rentrer dans le Royaume-Uni. Le trait d'union, en quelque sorte, entre la Mission de saint Vincent et la Mission contemporaine en Irlande, est Edouard Ferris, né dans le comté de Kerry en 1738. Émigré en France, Ferris avait tourné ses premières vues vers l'état militaire. Mais, ayant connu quelques prêtres de la Mission , il entra dans leur Compagnie, dont il devint assistant. Â Paris, grâce à sa réputation de science et de vertu, la cour et la ville le tenaient en égale estime. Après avoir vainement lutté contre le flot révolutionnaire, dont il faillit être victime, il se retira à Rome, où Pie VI l'accueillit avec honneur. La Révolution le força encore de chercher successivement asile en Suisse et en Autriche. Il était de retour à Rome en 1798, lorsque Monseigneur Troy, archevêque de Dublin et vrai fondateur du collège de Maynooth, l'invita à venir y prendre un poste. Nommé, cette même année, doyen du collège, il retourna, après quarante ans d'absence, dans sa patrie, dont il avait presque entièrement oublié la langue. Il la rapprit et put bientôt prêcher en anglais. Professeur de théologie en 1801, il remplit jusqu'à sa mort la chaire de morale, avec une science dont sa vertu seule égalait la distmction. Quand il mourut, en 1809, ses élèves lui élevèrent un tombeau au séminaire de Lara Brien, et y gravèrent dans une épitaphe
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sa louange et leur douleur. Aujourd'hui eucore, au collège de Haynootb, sa mémoire est en bénédiction.
Aussi est - ce du collège de Maynooth que sont sortis les premiers Missionnaires de l'Irlande contemporaine. Vers la fin de 1832, un jeune étudiant, simple diacre, M. Jacques Lynch, fit part de ses projets de vocation religieuse à son doyen, M. Dowley, qui lui-même songeait depuis longtemps à implanter en Irlande une branche de l'arbre de la Mission. Encouragé, M. Lynch a bientôt trouvé des compagnons et de l'argent. Le projet est alors soumis à Mgr Murray, archevêque de Dublin, qui, de son côté, avait voulu demander à Paris des Filles de saint Vincent, comme avantgarde des Missionnaires. Au milieu de bien des traverses, la nouvelle Société s'organise sur le modèle de la Mission. Le 16 août 1833, le collège Saint - Vincent est ouvert à Dublin, et bientôt est regardé comme une des meilleures maisons d'éducation de cette capitale. Dans l'été de l'année suivante, la Société acquérait Castleknock, aux portes de Dublin, et joignait ainsi un séminaire ecclésiastique à la campagne au collège et à la Mission permanente qu'elle possédait à la ville.
Malgré sa verdeur et sa vie apparente, c'était là néanmoins une branche sans tige et qui ne pouvait manquer de se dessécher bientôt, si elle ne se greffait sur le tronc de la Mission. C'est ce qui eut lieu en 1839. M. Dowley, aujourd'hui visiteur de la congrégation en Irlande, se rendit à Paris, entra au séminaire interne, et transporta ensuite dans son pays les règles et l'esprit de saint Vincent qu'il était venu puiser à leur source.
A l'heure présente, outre le séminaire des Irlandais à Paris (1858) et trois établissements en Irlande, à savoir, le petit séminaire de Castleknock (1839), le collège de Cork (1847), la Mission de Saint -Peters-Phibsfeorough, à Dublin (1889), la congrégation possède une autre Mission à Sheffield (1853), en Angleterre, une Mission encore à Lanark (1859), en Ecosse, et ces maisons sont presque . toutes
dirigées par les premiers associés du collège de Maynootb.
ARTICLE TROISIÈME Missions de Pologne, âiAîlemagne, etc.
Commencements de la Mission de Pologne.
En 1645, une ambassade polonaise, composée de plus de huit cents gentilshommes, faisait son entrée à Paris. Elle venait, au nom de Wladislas Wasa, veuf d'une archiduchesse d'Autriche et déçu de son espoir d'opérer, par un mariage avec sa cousine Christine de Suède, la fusion des deux branches de sa maison, demander la main d'une Française, Louise -Marie de Gonzague et de Nevers, appelée communément la princesse Marie, à laquelle il avait déjà pensé autrefois. Louise-Marie était issue de cette brillante maison de Gonzague, depuis longtemps souveraine dans Mantoue, et dont un rameau, par une alliance avec Isabelle de Glèves, avait hérité des duchés de Nevers et de Rethel. Charles II de Gonzague, déjà investi de tous ces titres, venait de rentrer, par l'extinction de la branche aînée de sa maison et l'appui de la France, dans la possession de Mantoue et du Montferrat. De son mariage avec Catherine de Lorraine, il avait eu deux filles : l'une qui fut cette célèbre Palatine dont Bossuet fera l'oraison funèbre; l'autre, l'aînée, notre princesse Marie, appelée maintenant au trône de Pologne, après avoir manqué l'alliance de Gaston d'Orléans, et avoir été arrachée à Cinq -Mars par la main terrible de Richelieu. Elle avait alors 34 ans, et Wladislas 50, Anne d'Autriche la dota de 600,000 livres. Le mariage fut . célébré d'abord â Paris, en présence de Louis XIV enfant, dans la chapelle du Palais-Royal, et l'année suivante à Krakowie, où eurent lieu les cérémonies du couronnement. Les deux époux ne s'aimèrent jamais. La nouvelle reine, laissant
le nom qu'avait prononcé Cinq-Mars pour ne plus s'appeler que Louise, se consola de la France en se faisant une cour toute française. Un essaim de jeunes Françaises, parmi lesquelles se faisait remarquer la belle Marie-Gasimired' Arquien, la future épouse de Jean Sobieski, alors page en France, formait le cortège de ses filles d'honneur. Des jésuites français accoururent à sa suite; et là, comme partout, ils répandirent l'étude des mathématiques, de la physique, de l'astronomie, faisant de ces sciences comme l'introduction, la préface humaine de l'Évangile. Des ingénieurs, des officiers, et même de brillants aventuriers français, se pressèrent dans cette cour, où toutes les avenues de la fortune et de la gloire leur semblaient ouvertes; enfin les arts français , les modes françaises, s'y introduisirent aussi et en changèrent l'aspect^ sinon les mœurs.
Le traité de Westphalie venait de pacifier le reste de l'Europe, lorsque commencèrent les orages qui devaient briser la malheureuse Pologne. Le premier coup partit des farouches Kosakes de l'Ukraine, qui, tyrannisés par les seigneurs, se soulevèrent à la voix de leur hetman Bogdan Ghmielniçki. Ce fut pour Wladislas, qui pressentait de plus grands désastres, le coup de la mort. Aussitôt Russiens, Kosakes, Tatars, profitant de l'interrègne et de l'anarchie, mettent la Pologne à feu et à sang.
Cependant le cardinal Jean-Casimir s'était empressé, à la mort de son frère, de déposer la pourpre romaine, et il se portait pour successeur à sa couronne et à la main de sa \euve. De son côté, Louise, si romanesque, se plaisait à ce qu'il y avait de romanesque aussi dans l' ex -cardinal; et d'ailleurs, le voyant faible et moins habile qu'elle-même, elle espérait régner sous son nom.
Jean-Casimir fut élu roi le 20 novembre 1648. Six mois après il épousait, avec dispense de Rome, sa belle- sœur. Pour coml)le de prospérité, Louise, quoique âgée de près de quarante ans, devint mère pour la première fois : elle croyait voir la perpétuité de son règne.
Déjà Vincent était en commerce et en négociations avec elle, et le 19 août 1650, il écrivait à son confesseur l'abbé Fleury, pour la féliciter de son accouchement. « Nous espérons, disait- il, et demandons à Dieu incessamment qii'3 bénisse et sanctifie le roi et la reine, et qu'il leur donne des enfants qui fassent une tige royale qui donne des rois à la Pologne autant que le monde durerai » Hélas I en Jean-
Casimir devait s'éteindre la maison des Jagellons et des Wasa; à lui devait commencer ce démembrement de la Pologne, si vite consommé après la mort du vaillant Sobieski.
Cependant des négociations s'étaient ouvertes entre Jean- Casimir et Bogdan : elles furent rompues par des massacres; reprises encore et entravées de nouveau parl'or-^ gueil des seigneurs, elles ne laissèrent plus place qu'à une guerre d'extermination. Cette fois le Kosake levait l'étendard du schisme en même temps que l'étendard de la liberté, et ce qui n'avait été qu'une sorte de Jacquerie allait devenir de plus une guerre de religion.
Pour tenir tête à une armée de plus de trois cent mille barbares, Casimir fit appel aux vieilles bandes allemandes que la paix de Westphalie avait laissées sans emploi. Dne ambassade magnifique vint lui remettre, au nom du pape Innocent X, un casque et une épée, car, encore un coup, il s'agissait d'une guerre sainte autant que d'une guerre nationale. L'armée royale s'y prépara par les exercices du jubilé; puis elle marcha contre l'ennemi. Sa victoire fut complète, et la lutte, qui sembla un moment finie, fut au moins suspendue.
Ce fut dans ces circonstances (1651) que se mirent en ^ route pour la Pologne quatre Missionnaires envoyés par Vincent de Paul : Lambert-aux-Couteaux ^ et Desdames, prè-
i. Lambert était alors assistant du saint supérieur , c'est-à-iire le premier de la Compagnie après lui. Vincent néanmoins s'en priva poar cette lâissioo lointaine et difficile^ connaissant son mérite et sa vef tu, quMI avait plus d'ane fois mis à l'épreuve. Un soir , par exemple , qu'il l'avait retenu à travailler
très; Guillot, sous-diacre, et Casimir Zelazowski, clerc, un Polonais qui allait porter dans son pays la grâce qu'il était venu chercher à Saint-Lazare. Les quatre Missionnaires étaient accompagnés d'un Frère qui les devait servir. Us étaient porteurs de cette lettre de Vincent pour la reine , datée du 6 septembre 1651 :
M Madame, voici enfin nos Missionnaires qui se vont prosterner aux pieds de Votre Majesté sacrée, et vous offrir leurs très-humbles services. Us ne sont que trois ou quatre. Madame, bien que le dessein fût de vous en envoyer huit ou neuf. Nous avons pensé que ceux-ci suffiront pour un commencement, attendant que Votre Majesté nous fasse l'honneur de nous commander de lui en envoyer d'autres. Us ne savent pas la langue du pays, mais, comme ils parlent laUn^ ils peuvent dès à présent s'occuper à élever de jeunes ecclésiastiques, tant à la piété et à l'usage des vertus qu'à toutes les autres choses qu'ils sont obligés de savoir et de faire. Votre Majesté, Madame, leur en pourra faire avoir une douzaine pour commencer, et, au bout d'un an, ce seront des ouvriers faits que les nôtres pourront mener en Mission pour instruire les peuples de la campagne, dont la plupart ignorent les choses nécessaires à salut, et qui pour cela sont en danger de perdition au dire de quelques saints. Si Votre Majesté approuve ce dessein. Madame, et que le seigneur évêque, qui en agréera l'exécution en son diocèse, fasse comme font ceux de France, qui obligent les clercs, avant que d'entrg: aux ordres sacrés, de demeurer quelque temps auparavant en leurs séminaires, il ne se peut. Madame, que le vôtre ne réussisse aussi bien que ceux-là, sans autres frais que le logement, l'ameuble-
bieQ avant dans la nnit, il Ini dit^en le quittant, de reposer le lendemain. Le lendemain matin , Lambert était le premier rendu à l'oraison. Vincent raparcoit, et devant tonte la communauté, y compris les frères et les jeunes siminaristes^ il lui ordonae de se mettre à genoux : « Monsieur, lui dit-il, robéissance vaut mieux que le sacrifice. Une fau'^ moins granie que la vôtre a failU coûter la vie à Jonathas et mettre le trouble dans l'ar née des enfants d'Israël. »
Qk SAINT VINCENT DE PAUL.
ment et l'entretien des Missionnaires, parce que les séminaristes paieront leur pension. — Il n'y a pas longtemps, Madame, que nous avons des séminaires en ce royaume, et néanmoins les progrès en sont fort considérables. L'un des seigneurs évêques me fit l'honneur de m' écrire dernièrement qu'il ne se pouvait assez consoler de voir son clergé réformé par le moyen de son séminaire, établi seulement depuis huit ou dix ans et conduit par quatre prêtres de notre Compagnie. On nous dit ici des merveilles de la sainteté de vie de Monseigneur l'archevêque de Wilna. Peutêtre sera-t-il bien aise, Madame, d'avoir ce saint œuirre en son diocèse, sinon que Votre Majesté ait agréable de lai faire donner naissance à Varsovie, pour le voir cultiver et pour en mieux reconnaître l'importance et les fruits. — S'il plaît à Dieu de bénir les saintes intentions de Votre Majesté pour l'entier bonheur de son grand royaume, lequel se peut vanter d'avoir une des meilleures reines du monde, elle ajoutera aux bénédictions que sa présence y a apportées une infinité d'autres biens, par l'avancement à la vertu de l'état ecclésiastique, par l'instruction de ses pauvres sujets, et de plus, Madame , par l'établissement d'une nouvelle et sainte religion, comme est celle des religieuses de Sainte- Marie, qui donnera moyen à d'autres filles de s'y consacrer au bon Dieu, et qui servira de remède au désordre des filles perdues, et enfin par l'assistance des pauvres malades au moyen des Filles de la Charité que Votre Majesté demande et qui se tiennent prêtes .d'aller. Quels biens peut-on entreprendre. Madame, que ceux-là n'embrassent? Et quelle sorte d'état y aura-t-il dans le royaume qui ne se ressente de votre incomparable piété? »
Le départ des religieuses de Sainte-Marie, ou de la Visitation, fut retardé par l'opposition des parents, qui firent défendre juridiquement à la supérieure, par l'autorité de l'ofBcial et de l'archevêque de Paris, d'envoyer leurs filles à cette extrémité de l'Europe, ais cette opposition avait été inspirée par l'archevêque lui-même, mécontent que la
reine ne se fût pas adressée directement à lui en cette circonstance, mécontent aussi des religieuses pour diverses, raisons, et surtout parce qu'elles avaient traité sans lui en parler. Or, la pensée ne leur en était même pas venue, puisque jusqu'alors il ne s'était mêlé d'aucun de leurs établissements et qu'il n'avait jamais élevé la moindre réclamation.
Nous savons cela par un post-scriptum de la lettre tout à l'heure citée à la reine de Pologne, et par une autre lettre de Vincent à Lambert, en date du 21 juin 1652. Vincent conseillait à la reine Louise de faire lever l'opposition par l'intervention de la reine de France, et surtout en écrivant elle-même à l'archevêque; ce qu'il répète dans sa lettre à Lambert : « Je doiite fort qu'il se rétracte, si la reine ne lui en écrit en français une lettre cordiale qui le satisfasse ; et quand elle le fera, je douterai encore qu'il se rende. Il ne faut pourtant pas laisser d'employer ce moyen, s'il plaît à Sa Majesté lui faire cet honneur. Après tout cela, j'appréhende encore l'opposition des parents des filles, quand ce viendrait au faire et au prendre. »
La reine de Pologne écrivit, en effet, à l'archevêque de Paris, qui leva son veto. Les religieuses se mirent donc en route; puis, arrivées à Abbeville, il y eut encore des difficultés, soulevées peut-être par les familles. Elles pai'vinrent cependant en Pologne vers la fin de juin 1654 ^
Quant aux Filles de la Charité, elles n'arrivèrent en Pologne qu'au mois de septembre 1652. La rein^en fut enchantée; et, de leur côté, elles ne négligèrent même pas les plus petits moyens de lui être agréables. Comme cette princesse aimait beaucoup les chiens, elles lui en élevaient un dans leur maison de Paris. C'est ce que nous lisons dans le postscriptum d'une lettre du 9 avril 1655.
a Mademoiselle Le Gras a amené à notre parloir ce petit chien que l'on envoie à la reine. Il aime tellement une des
1. Lettres du 5 juillet 1652; des 13 février et 31 juillet 1654.