‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 12 sur 87 · Arch. imp., S · texte numérisé non relu

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S. Iffémoires de Lancelot. '

elle passait quelquefois plusieurs jours de suite. D'elle, de la marquise de Sablé et de la princesse de Guémené, souvent en longue conférence à Port-Royal, Angélique disait : « Il faut que je «l'en aille séparer nos dames. » Bref, la princesse paraissait touchée. Elle prenait les avis de Singlin en même temps que ceux d'Angélique. Quand elle fut appelée au trône de Pologne, c'est à Port-Royal qu'elle demanda un confesseur, et on lui donna Fleury, docteur de Sorbonne, tout à fait dévoué à la secte. De Pologne elle continua de correspondre avec Angélique. Elle lui écrivait souvent et lui commandait d'écrire elle-même tous les ordinaires. On a plus de deux cents lettres imprimées d'Angélique à la reine dé Pologne. De son côté, Marie, outre des lettres, envoyait à Port-Royal des présents et des aumônes considérables, tant en blés qu'en argent. En 1655, après la condamnation des cinq propositions, elle alla jusqu'à écrire à Alexandre VII en faveur des religieuses et des solitaires. Elle consola Port-Royal dans la persécution : « Mon Dieu, écrivaitr-elle en 1661 , pourquoi ne puis-je pas avoir cette sainte Mère (Angélique) et toutes ces pauvres affligées auprès de moi dans ma chambre pour les embrasser ! » Et elle leur offrit retraite dans ses États *. Plus d'une fois, d'elle-même ou à la suggestion de Fleury, elle voulut entretenir les Missionnaires des nouvelles opinions, peut-être pour les y gagner ; et nous nous rappelons que Vincent leur prescrivit sur ce point le plus absolu silence.

Or, nous pouvons comprendre maintenant l'accueil qui dut leur être fait d'abord par les jésuites, lorsqu'ils arrivèrent en Pologne. Les jésuites étaient là depuis un siècle. Us avaient fermé ce pays au protestantisme. Depuis l'avénement de Casimir au trône, ils étaient venus en plus grand nombre, avec l'espoir de profiter^ dans l'intérêt de la foi, des dispositions favorables de cet ex-prince de l'Église romaine. Tout à l'beure ils se feront les Pierre l'Ermite

1. Hist. de VAbbayede Port-RoycU (par Besoigne). Cologne^ 1752, tom. I, pp. 204-S07^ 422 et ft90.

d'une croisade en faveur de la catholique Pologne, lorsqu'elle sera envahie par le schisme et par l'hérésie. Or, voici que tout à coup ils voient arriver dans leur moisson des prêtres inconnus, évidemment mandés par un prêtre à foi suspecte. Car c'est Fleury, on n'en saurait douter, qui, plus que le souvenir du saint fondateur des Dames de U Charité, avait contribué à leur appel en Pologne. Oui, Fleury voulait les opposer aux jésuites, maîtres de la situation. A cette époque, saint Vincent de Paul n'était pas encore entré publiquement dans le grand rôle qui a été précédemment raconté. Fleury pouvait douter que ses enfants fussent aussi opposés aux idées nouvelles, et nourrir l'espérance qu'ils contre-balanceraient, dans le sens de ses opinions, rinfluence des jésuites. De leur côté, les jésuites ne connaissaient les nouveaux venus que comme les protégés de Fleury, et, les sachant destinés à approcher plus que tous les autres la reine de Pologne, ils tremblaient pour la vraie foi.

Et ici, nous avons plus que de probables conjectures; nous pouvons invoquer des témoignages positifs et officiels. L'archevêque d'Adrianopolis, nonce de Pologne, avait ordre de Sa Sainteté de publier la bulle contre Jansénius et d'empêcher que la nouvelle doctrine entrât dans le royaume. Or, le 5 juillet 1650, il donnait avis au cardinal Pancirole que le jésuite Pierre- Guillaume Rose, prédicateur de la reine, prêchait contre un livre de la Fréquente Communion, envoyé de Paris, le disant plein d'erreurs et pernicieux aux fidèles; que M. Fleury, docteur de Sorbonne et confesseur de la reine, défendait, au contraire, le livre, et lui procurait des défenseurs, entre autres, André Szoldzy Szoldrysky, évêque de Posnanie (Posen), et l'évêque de Samoski, résolu à l'approuver. « J'ai écrit au dernier, poursuivait le nonce, de ne le pas faire, et de suspendre son approbation jusqu'à ce que Sa Sainteté soit informée et qu'on ait réponse de la sainte Congrégation de l'Indice. J'ai cru qu'il serait bon de demander audience au roi et à la reine sur cette affaire, qui

tous deux furent d'avis qu'on imposât silence 'à l'un et à l'autre parti, en attendant le jugement du Saint-Siège, à qui il appartient de décréter souverainement de ces matières. J'appelai, il y a deux jours, le confesseur et le prédicateur de la reine, pour les exhorter à se taire et parler de ces choses plus modérément, et je tâchai de les réconcilier. Ils me promirent de le faire. » D'un autre côté, le nonce agit sur l'esprit de la reine, et, suivant qu'il l'écrivait le 17 septembre 1650, il réussit à la détacher un peu du parti et de ses maximes. Il gagna surtout le roi, qui, fatigué des disputes sur ces questions dont sa cour retentissait, s'adressa à Rome, le 12 septembre 1650, pour avoir une décision au sujet du livre d'Arnauld. Innocent X lui répondit, le 9 novembre suivant, qu'il avait déjà prononcé, après Urbain VIII, sur la doctrine de Jansénius, qu'il voulait encore prendre du temps pour examiner celle d'Arnauld, et que, cependant, il avait ordonné à son nonce en Pologne d'interposer son autorité pour ordonner le silence aux parties *.

Tel était l'état des choses en Pologne, lorsque les Missionnaires y furent appelés. Encore un coup, ils y avaient pour introducteur Fleury autant que la reine, et, sans aucun doute, avec Fleury, cet évêque de Posen, un des prélats soutenant des doctrines et des pratiques jansénistes. De semblables patrons les devaient rendre suspects au zèle perspicace et vigilant des jésuites.

Ceux-ci mirent donc opposition à leur établissement et leur firent demander par le nonce qui ils étaient et d'où ils venaient. Circonvenus par Fleury, indisposés par lui contre les jésuites qu'il leur peignait sous les couleurs les plus odieuses, les Missionnaires se prirent d'effroi et se plaignirent en termes vifs à leur Père. Vincent s'étonna, tant il

1. Elirait desdix-hait tomes in-folio Mss. du P. Bapin. Bibliotbèque de l'Arsenal , théol. franç.^ 53^ pp. 102-104. — Notons en passant que ces Mss. furent copiés à Home par 'le P. Rapin sur les pièces officieUes qui lui furent communiquées par ordre du Pape.

vivait en accord parfait avec les jésuites de France /Cependant il se hâta d'envoyer à ses prêtres tous les titres, toutes les pièces testimoniales qui pouvaient éclairer sur leur vrai caractère. En même temps, il écrivit à leur supérieur Lambert, le 21 juin 1652, cette lettre où sa vertu éclate comme sa sagesse : « Pour le second point de votre lettre, qui parle des difficultés qu'on apporte à permettre votre établissement, j'adore en cela la conduite de Dieu, sans Tordre duquel rien ne se fait, et nous ferons mieux de regarder en son bon plaisir toutes les traverses qui nous arriveront, que de les imputer à personne. Et quand il serait vrai que ceux dont on vous a parlé nous porteraient envie, et feraient du pis qu'ils pourraient contre nous, je ne me lasserai jamais de les estimer, de les aimer, de les servir autant que je le pourrai faire, soit ici ou soit ailleurs. Cependant voici une copie authentique de notre bulle, légalisée par M. Tofficial de Paris et par Monseigneur le nonce duquel j'attends une lettre pour Mgr le nonce de Pologne, . portant recommandation et témoignage en faveur de la Compagnie, afin que le même^ nonce de Pologne ait agréable de les employer vers Mgr l'évêque de Posnanie, au défaut de la lettre testimoniale qu'il vous a fait demander de la part de Mgr de Paris, à qui je n'ai pas osé la demander. J'espère de la bonté de Dieu et de la force de la vérité que cela suffira et que vous serez bientôt établis. »

Ils furent établis, en effet; mais les défiances, les craintes secrètes séparèrent longtemps encore les Missionnaires et les jésuites, que Fleury avait tout intérêt à diviser. Aussi, deux ans après, le 22 mai 1654, Vincent écrivait à Ozenne, qui avait remplacé Lambert, cette nouvelle lettre, où il lui trace pour unique plan de conduite la pratique de l'humilité et de la charité, sa seule politique à lui, la vraie politique chrétienne :

« Quant aux assauts que vous craignez de la part de quelque communauté, j'espère de la bonté de Dieu qu'ils n'arriveront pas, et je vous prie de faire toutes les avances

pour les empêcher, prévenant ces bons pères de vos respects, services et déférences, comme nous tâchons de faire ici, à quoi nous n'avons pas beaucoup de peine, et je suis bien résolu, quand ils me jetteraient de la boue sur le visage, de n'en témoigner jamais aucun ressentiment, pour ne rompre avec eux, ni m'éloigner de l'estime et de l'honneur que je leur dois, et cela en vue de Dieu; que s'ils s'échappent à dire ou à faire quelque chose de fâcheux contre votre petite barquette, quand ce serait même à dessein de la faire submerger, souflïez-le pour l'amour de Dieu, qui saura vous garantir du naufrage et faire succéder le calme à la tempête. Ne vous en plaignez'pas, n'en dites pas seulement un mot, et ne cessez pour cela de les caresser aux rencontres, comme si rien n'était. Il ne se faut jamais étonner de ces accidents, niais se disposer à les bien recevoir. Car, comme il est arrivé des Chocs entie les apôtres, et même entre les anges, sans pourtant qu'ils aient ofTensé Dieu, chacun agissant selon ses lumières, ainsi Dieu permet quelquefois que ses serviteurs se contredisent, et qu'une compagnie en persécute une autre. Et il y a bien plus de mal qu'on ne pense à cela, quoiqu'ils aient tous Une bonne intention, mais il y a toujours un gr^md bien pour ceux qui s'humilient et ne résistent pas. »

Ozenne, profondément prévenu par Fleary, répondit en même langage qu'auparavant; et Vincent, de plus en plus étonné, ne put que répéter, avec plus d'insistance, ses précédents conseils, dans une lettre du 27 novembre 165A :

« Est-il possible. Monsieur, que ces bons Pères nous traitent de la sorte que vous dites? J'ai peine à le croire. Hais quand cela serait, je vous prie, et la Compagnie avec vous, de deux choses : la première., de n'en point parler, ni s'en plaindre à qui que ce soit ; ce serait encore pis, et il faut vincere in bono malurriy qui est à dire que vous ne laisserez pomt de les visiter comme auparavant, et parler respectueusement et avantageusement d'eux en toutes rencontres, comme aussi de les servir, s'il plait à Dieu vous en

donner l'occasion ; ces pratiques sont selon Dieu et la véritable sagesse, et le contraire de cela fait mille mauvais effets. Je pense que vous ferez bien de faire sur cela une conférence. »

Entre des prêtres si également remplis de foi orthodoxe et de zèle apostolique, la mésintelligence ne pouvait durer plus longtemps. Sur l'invitation de Vincent, les jésuites de Paris écrivirent à leurs confrères de Pologne, et, le 22 janvier 1655, le saint prêtre pouvait enfin s'écrier : « Béni soit Dieu de ce que la Compagnie vit avec respect avec ces trèsrévérends Pères, et prie Notre-Seigneur qu'il nous fasse la grâce d'en user de même avec tous les autres! » Et désormais ses lettres renfermèrent toujours un mot de respect et d'offres de sei^vice aux jésuites de Pologne; désormais Missionnaires et jésuites travaillèrent de concert à l'œuvre commune.

D'ailleurs, vers cette époque, Fleury n'était plus confesseur de la reine, dont la direction passait aux jésuites. 11 était remplacé par le P. François le Hérichon, dont le général Oliva écrivait, le 9 septembre 1664, au P. Adrien Jordan, qu'il lui donnait pour successeur: « Votre Révérence, puenant les fonctions du P. F. le Hérichon, ne succède pas tant à sa charge qu'aux éminentes vertus par lesquelles il s'était concilié non-seulement la faveur de la sérénissime reine, mais encore Taffection de tous les nôtres, ainsi que la bienveillance et l'estime singulière de toute la cour de Pologne. Sa modestie, sa piété, sa conscience et sa vie très -exemplaire, ont laissé partout de vifs regrets. Je n'attends pas moins de Votre Révérence, dont la vertu et les autres mérites me sont bien connus ^ »

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