‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 56 sur 87 · LES HÔPITAUX · texte numérisé non relu

LES HÔPITAUX

Les Enfants trouvés.

On sait le mépris que l'antiquité faisait de l'enfance, le droit de vie et de mprt qu'elle s'arrogeait sur elle, et la cruauté avec laquelle ce droit était exercé : tous les écrivains de la Grèce et de Rome en témoignent ; et, d'ailleurs, dans tous les pays idolâtres, partout où n'est pas adoré le Dieu qui s'est fait enfant pour racheter l'enfance, c'est encore aujourd'hui la même barbarie.

Le berceau du christianisme fut aussi le premier berceau de l'enfant. Non-seulement les chrétiens, voyant l'Enfant- Dieu dans leurs enfants, les élevaient tous avec respect et amour, mais il n'était pas rare de voir l'enfant rejeté par la mère païenne , recueilli par la chrétienne et nourri du même lait que le sien.

Désormais l'enfant vit se déchirer la sentence de mort qui depuis si longtemps l'accueillait à son entrée dans la vie. Ou dans l'amour purifié et agrandi de ses parents, ou dans la charité chrétienne, il trouva l'accueil de la bienvenue; dans l'église ou sous le toit paternel, un berceau prêt à le recevoir; le sein d'une mère adoptive gonflé du lait de la charité pour ses lèvres, quand il était repoussé du sein d'une mère dénaturée.

Aussi, dans tous les siècles chrétiens nous voyons des institutions touchantes en faveur de l'enfant orphelin ou abandonné. Donc, ici encore, comme dans presque toutes ses œuvres, Vincent de Paul n'a pas été créateur, mais res-

taurateur seulement. C'est le Dieu Sauveur, c'est l'Église, qui ont créé toutes les institutions charitables, les ont multipliées et diversifiées en proportion des misères humaines. Et pourtant les restaurations de Vincent de Paul pourraient être appelées, en un sens, de véritables créations. Ce qui, avant lui, n'avait été qu'à l'état d'essai incertain et inconstant, il l'a achevé, ordonné, fixé dans toutes les conditions de stabilité, de diffusion et de durée ; il l'a fait passer dans le droit et dans l'usage des États chrétiens; en sorte que, désormais, à lui seul semblent remonter presque toutes les institutions charitables; qu'à lui seul, à ses règlements, il faut revenir pour leur rendre leur première vitalité; qu'on ne s'en écarte pas sans s'écarter en même temps des vrais principes de la charité chrétienne, pour se perdre dans une fausse et froide philanthropie, qui n'a d'action ni sur l'âme, ni même souvent sur la misère matérielle du pauvre. Donc, si à lui n'appartient pas toujours le brevet d'invention^ à lui appartient sans conteste ce brevet de perfectionnement qui, dans les saintes découvertes de la charité, comme dans les découvertes des arts et de l'industrie, demeure seul dans la mémoire et dans la pratique des hommes. Aussi , parlez non-seulement au peuple, mais aux savants eux-mêmes des enfants trouvés; demandez qui leur a donné des mères, leur a ouvert un asile et une famille ; qui leur a servi de père et de providence : nul n'a retenu que le nom de Vincent de Paul.

En effet, au moment où le saint porta de ce côté sa tendre sollicitude, les pauvres enfants trouvés étaient traités trop souvent à la façon païenne. Un soir, au retour d'une de ses missions, il trouva, sous les murs de Paris, un mendiant occupé à déformer les membres d'un de ces enfants, qui devait servir ensuite à exciter la compassion publique. Saisi d'horreur, il accourt : « Ah! barbare, s'écrie-t-il,vous m'avez bien trompé : de loin je vous avais pris pour un homme! » Il lui arrache sa victime, l'emporte dans ses bras, traverse Paris en invoquant la charité de tous, as-

semble la foule autour de lui, raconte ce qu'il vient de voir, et, entouré de ce peuple, il se rend dans la rue Sainf- Landry.

C'est là, chez une veuve, dans une maison dite de la Couche j qu'on entassait ces malheureuses victimes. Les rapports du lieutenant du Ghâtelet constatent qu'il était alors exposé de trois à quatre cents enfants par année dans la ville et les faubourgs de Paris, que la police faisait porter à la maison de la Couche. Toute l'administration de cette maison consistait en une veuve et deux servantes. Celles-ci, incapables de suffire à la tâche et n'ayant pas de quoi entretenir des nourrices, laissaient mourir de faim ces pauvres enfants. Fatiguées, pour endormir leurs cris et goûter ellesmêmes du repos, elles les plongeaient, à l'aide de drogues soporifiques, dans un sommeil dont ils ne sortaient plus. Quand elles ne les donnaient pas à des femmes de mauvaise vie, elles en faisaient un commerce scandaleux. Pour quinze sous, vingt sous au plus, elles les vendaient soit à des nourrices qui leur faisaient sucer un lait corrompu et leur inoculaient ainsi des maladies mortelles; soit à d'infâmes calculateurs, qui les introduisaient frauduleusement dans les familles pour y bouleverser l'ordre des successions; soit à des gueux qui les estropiaient, leur rompaient un bras ou une jambe, comme le mendiant de tout à l'heure, pour en faire un appât lamentable à la charité; soit à des gens dominés de la fureur de vivre, qui les égorgeaient pour se procurer des bains de sang ; soit même aux poursuivants, si nombreux alors, de sortilèges, qui les dépeçaient et faisaient servir leurs entrailles à des opérations magiques. Ainsi presque tous étaient condamnés à mort; ceux qui échappaient allaient grossir le nombre des mendiants ou des prostituées.

Arrivé à la maison de la Couche, Vincent fut témoin d'une partie de ces horreurs. Sa foi eut à souffrir autant que son humanité, quand il apprit que plusieurs de ces pauvres enfants mouraient sans baptême. Ses entrailles s'émurent.

Mais, jamais précipité, même dans ses élans les plus vifs, il voulut, avant d'agir, mieux connaître l'état des choses. Il chargea donc quelques Dames de son Assemblée d'étudier le service intérieur de la Couche Saint-Landry. Le rapport des Dames fut que le sort de ces enfants était pire que celui des pauvres innocents massacrés par l'ordre d'Hérode. Vincent retourna à la Couche avec les Dames. Il* aurait voulu en tirer tous ces orphelins. Ne le pouvant pas, il en prit douze que le sort désigna, les bénit et les remit aux mains de mademoiselle Le Gras et des Filles de la Charité.

C'était en 1638. Les douze petits élus de la Providence furent transportés dans une maison voisine de l'église Saint- Landry, et bientôt près la porte Saint-Victor. On essaya d'abord de les élever avec du lait de chèvre ou de vache; mais, leur santé souffrant, on leur donna ensuite des nourrices.

Leur nombre s'accrut avec les ressources. Dès que la charité apportait quelque don, Vincent courait à la Couche et prenait de nouveaux orphelins pour grossir sa famille adoptive. Hélas! quelle douleur tempérait sa joie! Il les fallait toujours tirer au sort! Impossible encore de les adopter tous! Le saint emportait ceux que le sort, ou plutôt la Providence, lui avait donnés, et il jetait un regard de regret et d'attendrissement sur ceux qu'il laissait; car quelle différence déjà entre ces abandonnés et ceux de la maison de Saiiit-Victor ! Comme les uns étaient pâles, *souffreteux, en comparaison des autres, si frais et si bien venants! Enfin, les malheureux avaient au moins un asile, si ehétif fût-il, et tant d'autres étaient encore jetés dans les carrefours ou sur le seuil des églises ! N'était-ce pas à ceux-ci qu'il fallait d'abord porter secours? Aussi le saint se montrait déjà tel que la religion et l'art l'ont représenté à nos yeux, dans l'attitude de la Charité pressant des enfants sur son sein fécond. Au milieu des nuits d'hiver, quand la neige couvrait les rues, à l'heure où seuls veillent le crime et la douleur, il parcourait les quartiers de la pauvreté et du

vice, les faubourgs les plus écartés, et recueillait les tendres victimes de l'abandon et de la misère. Couvert d'un ample manteau que l'on conserve encore, il l'ouvrait aux pauvres petits pour leur en faire des langes et une couche; puis il le refermait sur eux, les réchauffait surson cœur, continuait sa course et ne revenait que lorsqu'il pliait sous le fardeau. Nuls témoins, hors Dieu et les anges de ces enfants, de ces recherches nocturnies, de cette moisson humaine, si ce n'est peut-être l'œil furtif d'une malheureuse mère qui, comptant sur son passage, se rassurait de l'abandon de son enfant sur l'adoption de la charité, ou bien des brigands qui, maîtres alors des rues, le rencontraient quelquefois à des heures où sa charité et leur crime cherchaient en même temps leur butin. Ils le connaissaient et n'avaient point à lui disputer le seul objet de ses convoitises. Une nuit plus obscure, ils le rencontrèrent et d'abord ne le reconnurent pas. Mais à peine se fut-il nommé, qu'ils tombèrent à ses genoux et lui demandèrent sa bénédiction.

Cependant les Filles de la Charité l'attendaient chaque nuit, se tenant prêtes à accueillir les pauvres enfants qu'il leur devait apporter. Elles tenaient une sorte de journal, contenant, avec leurs propres impressions, les bulletins de ses expéditions et de ses conquêtes nocturnes. On y lit : c( 22 janvier. M. Vincent est arrivé vers les onze heures du soir; il nous a apporté deux enfants; l'un peut avoir six jours, l'autre est plus âgé; ils pleuraient, les pauvres petits! Ma sœur supérieure les a confiés à des nourrices.— 25 janvier. Les rues sont remplies de neige, nous attendons M. Vincent; il n'est point venu ce soir. — 26 janvier. Le pauvre M. Vincent est transi de froid: il nous arrive avec un enfant; il est sevré celui-là. C'est pitié de le voir; il a des cheveux blonds et une marque au bras. Mon Dieu, mon Dieu, qu'il faut avoir le cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature ! — l'"^ février. L'œuvre va lentement, nous avons bien besoin des charités publiques. — 3 février. Quelques-uns de nos pauvres petits sont revenus

de nourrice ; ils paraissent bien portants ; la plus âgée de nos petites filles a cinq ans ; sœur Victoire lui apprend le catéchisme, elle commence à faire quelques ouvrages d'aiguilles. L'aîné de nos petits garçons, qui s'appelle André, apprend à merveille. — 7 février. L'air est bien vif, M. Vincent est venu nous visiter. Il a couru bien vite à ses petits enfants. C'est merveille d'entendre ses douces paroles : les petites créatures l'écoutent comme un père. J'ai vu ses larmes couler : un de nos enfants est mort.^ a C'est un ange, s'est-il écrié ; mais il est bien dur de ne plus le voir. »> Vincent ne pleurait presque jamais, pas même sur la mort de ses Missionnaires qu'il aimait tant. Sa sensibilité, sa tendresse, n'étaient ni dans son imagination ni dans ses nerfs, mais dans sa foi. Deux occasions surtout lui arrachèrent des larmes : la mort de cet enfant et la mort d'une Fille de la Charité.

({ L'œuvre va lentement, nous avons bien besoin des .charités publiques, w viennent de nous dire les sœurs; et, en effet, jusqu'en 1640, l'œuvre n'avait que 1,400 livres par an de revenu assuré. Et cependant le nombre des enfants adoptés croissait toujours, et le nombre des délaissés grossissait davantage encore. Les Dames de la Charité continuaient à remettre au sort de décider ceux qui devraient être conservés et nourris. Depuis deux ans, Vincent de Paul avait toléré en gémissant cette coutume. À la fin elle lui parut cruelle. Dans les premiers jours de l'année 1640, il convoqua les Dames en assemblée générale. Il leur exposa d'une manière si pathétique les besoins de ces innocentes créatures, la gloire qui en reviendrait à Dieu, les bénédictions qu'elles en recueilleraient elles-mêmes, qu'elles s'engagèrent aussitôt à se charger de tous ces pauvres enfants. Elles promettaient au delà de leurs forces; mais le saint contribua luimême à la dépense dans une large proportion ; puis il intéressa la piété d'Anne d'Autriche, devenue mère depuis peu de temps contre toute espérance, et par la reine il arriva jusqu'au roi. En 1642, Louis XIII, ayant été informé, dit-il, que

n parle peu de soin donné aux enfants exposés, depuis plusieurs années il serait presque impossible d'en trouver un bien petit nombre qui ait été garanti de la mort, et qu'il en a été vendu pour être supposés et servir à d'autres mauvais effets, » ce qui a porté des dames charitables à en prendre soin, de sorte « qu'il s'en est élevé à présent un grand nombre, » donne une somme annuelle de 4,000 livres : 3,000 pour l'entretien des enfants et 1 ,000 livres pour celui des sœurs, à prendre sur la ferme et châtellenie de Gonesse, dépendante de la ferme générale du domaine de Paris *.

Deux ans après, de nouvelles lettres patentes, rendues à la requête de Vincent de Paul et des Dames oflBcières de la Charité de THôtel-Dieu, déclarent qu'aucune vente et aliénation ne pourra être faite du domaine de Gonesse qu'à la charge des â,000 livres accordées par Louis XIII ; elles constatent, de plus, que ce don, joint aux aumônes des particuliers, a permis de recueillir la plus grande partie des^ enfants exposés ; que leur nombre s'élevait alors à quatre mille, et leur dépense à 28,000 livres; enfin elles ajoutent en langage chrétien : « Imitant la piété et charité de notre seigneur et père, qui sont vertus vraiment royales, délaissons .aux pauvres enfants trouvés de notre ville de Paris, par forme d'aumône, la somme de 8,000 livres de rente par an, à commencer du V' janvier 1646, à prendre sur les cinq fermes, pour être employée à la nourriture et à l'éducation des enfants trouvés. Cette somme de 8,000 livres sera versée à la trésorière de la Charité des Enfants-Trouvés, c'est-à-dire aux Dames de la Charité de l'Hôtel-Dieu, »

Voilà donc 12,000 livres de rentes acquises à l'œuvre; mais les aumônes particulières devaient atteindre presque le triple de cette somme, car les dépenses s'élevèrent bientôt, avec le nombre croissant des enfants, au delà de 40,000

1. Lettres patentes de juillet 1642, enregistrées le 25 octobre. Arch. imp., S. 6160.

livres. Or, Vincent avait alors à pourvoir aux nécessités de la Lorraine, ce qui restreignait forcément ses charités à Paris. D'un autre côté, la fortune publique étant menacée par les factions qui déjà grondaient, les fortunes privées étaient aussi en crainte ; la charité se faisait timide, se resserrait dans une prudence étroite et égoïste; si bien que les Dames de la Charité déclarèrent enfin qu'une dépense si excessive dépassait leurs forces, et qu'il y fallait renoncer.

Effrayé d'une telle résolution, tremblant pour ses pauvres orphelins plus que jamais mère pour ses propres enfants, Vincent de Paul recourut d'abord à la charité de mademoiselle Le Gras et de ses Filles, qui consentirent à prendre quelque temps sur elles tout le poids de la dépense. Mademoiselle Le Gras rappela à ses Filles le conseil de l'Apôtre (Éph., IV, 28) : « Travaillez de vos mains à quelque chose d'utile pour avoir à donner à qui souffre du besoin. » Ensuite elle emprunta de l'argent qui fut employé à faire du pain et à préparer d'autres vivres, si rares et si nécessaires en ces temps de calamité et de disette. Le tout était vendu au profit de l'hôpital des Enfants-Trouvés. Allant plus loin dans leur dévouement, les Filles de la Charité voulurent s'imposer les plus dures privations, et elles s'accordèrent à ne prendre qu'une fois le jour une nourriture grossière. Ce ne fut pas assez encore. Un jour que les pauvres enfants étaient dans une nécessité extrême, mademoiselle Le Gras, du consentement de ses Filles, leur donna tout Targent de sa maison, moins deux pistoles. C'était tout ce qu'elle se réservait pour un mois, car elle ne devait rien recevoir avant ce terme. La Providence était priée de faire le reste.

Dn tel état de choses ne pouvait durer. C'est pourquoi, en 1648, Vincent convoqua les Dames en assemblée générale. Il fit dire sous main aux plus zélées, les Marillac, les Traversay, les Miramion, de ne pas manquer de s'y trouver pour donner l'élan aux autres.

Les Dames réunies, le saint proposa l'ordre du jour :

c'était la délibération sur l'œuvre commencée ; fallait-il la poursuivre ou l'abandonner? « Vous êtes libres. Mesdames, leur dit-il. N'ayant contracté aucun engagement, vous pouvez vous retirer dès aujourd'hui. Mais, avant de prendre une résolution, veuillez réfléchir à ce que vous avez fait, à ce que vous allez faire. Par vos charitables soins, vous avez jusqu'ici conservé la vie à un très-grand nombre d'enfants qui, sans ce secours, l'auraient perdue pour le temps et peut-être pour Téternité. Ces innocents, en apprenant à parler, ont appris à connaître et à servir Dieu. Quelquesuns d'entre eux commencent à travailler et à se mettre en état de n'être plus à charge à personne. De si heureux commencements ne présagent-ils pas des suites plus heureuses encore? »

Et alors le saint, ne pouvant plus contenir les élans de son cœur, les laissa éclater en la péroraison célèbre : « Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages : il est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement, sf vous les abandonnez : l'expérience ne vous permet pas d'en douter. »

L'assemblée ne répondit d'abord que par des larmes, et, revenue à elle-même, elle décida tout d'une voix que la bonne œuvre serait continuée.

Il ne s'agissait plus de l'entreprise en elle-même, mais des moyens d'exécution. En conséquence, on demanda au roi et on obtint de lui les bâtiments de Bicêtre, ancien château bâti sous Charles V par les ordres du duc de Berry,

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qui avait été restauré, sous Louis XIII, pour servir d'hôpital aux soldats invalidés. On y transporta tous les enfants qui n'avaient plus besoin de nourrices. Mais l'air trop vif de Bicêtre fût fatal à un grand nombre, et il fallut bientôt les ramener à Paris ^ On les logea dans le faubourg Saint- Lazare, où dix ou douze Filles de la Charité prirent soin de leur éducation. Us y étaient soignés par des nourrices résidentes, en attendant que des nourrices de la campagne vinssent les prendre pour les élever jusqu'à leur sevrage. Us étaient ensuite ramenés à l'hospice et demeuraient sous la direction exclusive des Filles de la Charité. Ces saintes filles leur apprenaient à parler et à prier Dieu. Puis on leur enseignait quelques petits ouvrages, et on les mettait peu à peu en état de subsister par leur travail et leur industrie. Les Filles de la Charité étaient dirigées dans leur œuvre par les visites et les conseils de Vincent. « Oh ! mes sœurs, leur dit-il un jour, vous devez craindre par-dessus toutes choses de rien faire et de rien dire, en présence de ces pauvres petits enfants, qui les puisse scandaliser; et si mademoiselle Le Gras avait des anges, il faudrait qu'elle les donnât pour servir ces innocents. Car telle sera la tantey — c'est ainsi qu'ils vous appellent S — tels seront les enfants. Si la tante est bonne, ils seront bons; si elle est

1. D'après une lettre de mademoiselle Le Gras, du mois de juillet 1647, des dilûcultés vinrent aussi du tôté des Dames de la Charité^ au point que la pieuse mère des orphelins craignit d'être contrainte à abandonner letir service. Voici cette lettre r « Enfin , l'expérience nous fera voir que ce n'était pas sans raison que j'appréhendais le logement de Bicètre. Les Dames ont dessein de tirer de nos sœurs l'impossible. Elles choisissent pour logeisent des petites chambres où l'air sera incontinent corrompu, et laissent les mandes. Mais nos pauvres sœurs n'osent rien dire. Elles ne veulent point qu'un dise la messe ^ mais que nos sœurs l'aillent entendre à Geniiliy. Et que feront leurs entants en attendant?* Et qui fera l'ouvrage? Voilà ma sœur Geneviève. Je vous supplie de prendre la peine de lui parier^ elle vous fera entendre toute la peine qu'elles ont et les piétentions des Dames. Je crains ^ieu qu'il nous faille quitter le service de ces pauvres petits enfants. La volonté de Dieu soit faite! »

2. C'est aussi le nom que la jeune duchesse de Bourgogne donnait à madame de Maintenon.

?3JJ SAISÎT VINCENT DE l»AqL.

mauvaise, ils seront mauvais, parce qu'ils feront facilement ce qu'ils verront faire à leurs tantes; si vous vous f^ctiez, ils deviendroat fâcheux; si vous faites des légèretés en leur présence, ils seront sujets à la légèreté; si vous murmurez, ils murmureront comme vous; et s'ils se damnent, ils s'en prendront à vous, n'en doutez pas, puisque vous en serez la cause. Dans l'enfer, le père maudira son enfant qui aura été cause de sa damnation, et Tenfant maudira aussi son père à cause des mauvais exemples qu'il liû aura donnés. Ab I méchant enfant, dira le père, c'est à ton sujet que j'ai offensé Dieu, parce que je t'ai voulu acquérir du bien, et que je t'ai laissé f ivre à ta liberté. — Ah! malheureux père, dira l'enfant, pourquoi m'as-tu donné l'exemple de faire mal, au lieu de m'enseigner à servir Dieu? Tu es cause que je suis dans ce lieu de supplices. — Voilà les reproches que se font les damnés, et que vous et moi entendrons , si nous scandalisons les enfants. Pour moi, j'ai bien sujet de l'appréhender. Ah I mon Sauveur, que pourrai-je répondre, quand je me verrai convaincu^de tant de scandales! »

Vincent était continuellement préoccupé de sa famille adoptive. 11 la recommandait sans cesse aux prières de sa Compagnie et à la générosité des âmes charitables. Il veillait sur ces pauvres enfants non-seulement à Paris, mais à la campagne. Il les faisait visiter chez leurs nourrices par les Filles de la Charité, et, en 1649, il chargea de ce soin un frère de sa congrégation qui employa six semaines à parcourir les villages. Il les mit sous le patronage des confréries et des Dames de la Charité. Il existe encore un Mémoire, rédigé probablement par lui, à l'usage des Dames qui auraient la charité de visiter ces pauvres enfants. C'est ordinairement la nuit qu'on les apporte, dit le Mémoire; il faut donc toujours quelqu'un sur pied pour les recevoir. Ils sont de trois sortes : sains, atteints de maladies ordinaires ou de maladies contagieuses. C'est aux Dames de voir comment on traite chaque catégorie, si les nourrices sont eu

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nombre suffisant, si le service du joi^r et de la nuit se fait ayec exactitude. Elles doivent se réuqir tous les trois mois en assemblée générale pour délibérer sur les besoins de Tœuvre et prendre les mesures nécessaires.

C'est dans l'assemblée déjà mentionnée du 11 juillet l(î57, et dans le discours-rapport prononcé ce jour-là par Vincent, qu'il faut voir l'état et les progrès de l'œuvre à cette époque. D'après Ip compte de madanie de Bragelonne, qui en était la trésorière, la recette de l'anoée 1656 s'était élevée à 16,248, et la dépense à 17,221 livres. Le nombre des enfants trouvés, tant de ceux qui étaient en nourrice aux champs ou à la ville , que des enfants sevrés, de ceux qui étaient en métier et en service ou qui restaient à l'hôpital, montait à 395. « On a remarqué, ajouta le saint, que le nombre de ceux qu'on expose chaque année est quasi toujours égal, et qu'il s'en trouve environ autant que de jours en l'an. Voyez, s'il vous plaît, quel ordre dans ce désordre, et quel grand bien vous faites. Mesdames, de prendre soin de ces petites créatures abandonnées de leurs propres mères, et de les faire élever, instruire et mettre en état de gagner leur vie et de se sauver! Avant que de vous en charger, vous en avez été pressées deux ans durant par messieurs les chanoines de Notre-Dame. Comme l'entreprise était grande , vous y vouliez penser, et enfin vous y avez donné les mains, croyant que Dieu l'aurait très-agréable, ainsi qu'il l'a fait voir depuis. Jusque-là, nul n'avait ouï dire depuis cinquante ans qu'un seul enfant trouvé eût vécu; tous périssaient d'une façon ou d'autre. C'était à vous. Mesdames, que Dieu avait réservé la grâce d'en faire vivre quantité, et de les faire bien vivre. En apprenant à parler, ils apprennent à prier Dieu , et peu à peu on les qccupe selon l'usage et la capacité d'un chacun. On veille sur eux, pour les bien régler en leurs petites façons, et corriger de bonne heure en leurs mauvaises inclinations. Ils sont heureux d'être tombés en vos mains, et seraient misérables en cell^ de leurs parents qui, ppur l'ordinaire, sont

gens pauvres OU vicieux. Il n'y a qu'à voir leur emploi de la journée, pour bien connaître les fruits de cette bonne œuvre, qui est de telle importance, que vous avez tous les sujets du monde, Mesdames, de remercier Dieu de vous l'avoir confiée. » Grandes et sages paroles qui, nous Talions voir, tranchent la question si débattue aujourd'hui des enfants trouvés !

Le rapport de 1657 nous apprend encore que la recette, dans le cours de l'année, s'était élevée à 16,248 livres; mais la dépense atteignait toujours le chiffre de 30 à 40,000. La différence énorme devait être faite par la charité. Vincent prenait le premier sur les revenus de Saint- Lazare, ou détournait au profit des enfants trouvés les aumônes qui venaient à sa congrégation. Un de ses prêtres le trouva mauvais et se plaignit publiquement de la gêne qui était ainsi imposée à la maison de Saint- Lazare et de la ruine dont elle était menacée. Vincent, qui l'apprit, fit cette belle réponse : « Dieu lui pardonne cette faiblesse, qui le fait ainsi s'éloigner des sentiments de l'Évangile! Oh! quelle bassesse de foi de croire que, pour faire et procurer du bien à des enfants pauvres et abandonnés comme ceux-ci, Notre- Seigneur ait moins de bonté pour nous, lui qui promet de récompenser au centuple ce qu'on donnera pour lui ! Puisque ce débonnaire Sauveur a dit à ses disciples : « Laissez venir ces enfants à moi, » pouvons-nous les rejeter ou abandonner lorsqu'ils viennent à nous, sans lui être contraires? Quelle tendresse n'a-t-il point témoignée pour les petits enfants, jusqu'à les prendre entre ses bras et les bénir de ses mains! N'est-ce pas à leur occasion qu'il nous a donné une règle de salut, nous ordonnant de nous rendre semblables à des petits enfants, si nous voulons avoir entrée au royaume des cieux? Or, avoir charité pour les enfants et prendre soin d'eux, c'est en quelque façon se faire enfant; et pourvoir au besoin des enfants trouvés, c'est prendre la place de leurs pères et de leurs mères, ou plutôt celle de Dieu, qui a dit que si la mère venait à oublier son enfant,

lui-même en prendrait soin, et qu'il ne le mettrait pas en oubli. Si Notre-Seigneur vivait encore parmi les hommes sur la terre, et qu'il vît des enfants abandonnés, penserions-nous qu'il voulût les abandonner aussi? Ce serait sans doute faire injure à sa bonté infinie d'avoir une telle pensée. Et nous serions infidèles à sa grâce, si, ayant été choisis par sa Providence pour procurer la conservation corporelle et le bien spirituel de ces pauvres enfants trouvés, nous venions à nous en lasser et à les abandonner à cause de la peine que nous y avons. »

Vincent continua donc son œuvxe. Du reste, la charité privée et les pouvoirs publics continuèrent, de leur côté, à lui venir en aide. A plusieurs reprises, les seigneurs hauts justiciers de la ville de Paris furent condamnés, en Parlement, à payer au profit des enfants trouvés diverses sommes qui furent portées, en 1667, jusqu'à 15,000 livres par an.

"Vincent n'était plus, mais son œuvre, comme toutes les autres, vivait toujours. Ce fut alors que Louis XIV la voulut prendre à sa charge. L'hôpital des Enfants -Trouvés est bâti en 1669. En 1670, le roi très-chrétien fait cette belle déclaration : « Comme il n'y a point de devoir plus naturel ni plus conforme à la piété chrétienne que d'avoir soin des pauvres enfants exposés, que leur faiblesse et leur infortune rendent également dignes de compassion, les rois nos prédécesseurs OBt pourvu à l'établissement et à la fondation de certaines maisons et hôpitaux, où ils pussent être reçus pour y être élevés avec piété : en quoi leurs bonnesT intentions ont été suivies par notre cour de Parlement de Paris, qui, conformément aux anciennes coutumes de notre royaume, aurait ordonné, par son arrêt du 13 août 1652, que les seigneurs hauts justiciers, dans l'étendue de notre bonne ville et faubourgs de Paris contribueraient chacun de quelque somme aux frais nécessaires pour l'entretien, subsistance et éducation des enfants exposés dans l'étendue de leur haute justice ; et depuis, le feu roi notre très-honoié seigneur et père, voyant combien il était important de

conserver la vie de ces malheureux, destitués dêô secours des personnes même desquelles ils l'ont reçue, leur aurait donné la somme de 3,000 livres, et 1,000 livres aux Soeurs de la Charité qui les servent, à prendre chaque année, par forme de fief et aumône, sur le domaine de Oonessè. Et considérant combien leur conservation était avantageuse, puisque les uns pouvaient devenir soldats et servir dans nos troupes, les autres ouvriers ou habitants des colouies que nous établissons pour le bien du commerce de notre royaume, nous leur aurions donné, par nos lettres patentes du mois de juin 1644, ^,000 livres à prendre par chacun an sur nos cinq grosses fermes. Mais comme notre bonne tille de Paris s'est beaucoup accrue depuis ce temps, et que le nombre des enfants exposés s'est fort augmenté, la dépense que l'on a été obligé de faire depuis quelques années pour leur nourriture s'est trouvée montée à plus de 40,006 livres par chacun an, sans qu'il y ait presque aucun autre fonds pour y subvenir, que les aundônes de plusieurs dames pieuses, lés charités desquelles, excitées par le feu sieur Vincent, premier supérieur général de la Mission et instituteur des Filles de la Charité, ont contribué de notables sommes de leurs biens et de leurs soins et peines à la nourriture et éducation de ces enfants. Notre cour de Parlement de Paris aurait estimé nécessaire de convertir l'entreténement et subsistance que les hauts justiciers sont obligés de donner aux enfants exposés dans l'étendue de leur haute justice, en une somme de 15,000 livres annuellement, pour être mise es mains de personnes pieuses, qui cbaritableiient en prennent soin, suivant son arrêt du 3 mai 1667; ce que nous aurions confirmé par arrêt rendu en notre Conseil le 20 novembre 1668. Mais comme l'établissement de cette maison n'a point été spécialement autorisé par nos lettres patentes, quoique nous l'ayons approuvé par les dons que nous y avons faits, étant bien aise de maintenir et confirmer un si bon œuvre, et de l'établir le plus solidement qu'il iioos sera possible : à ces causes,

déclarons l'hôpital des Enfants-Trouvés l'un des hôpitaux de notre bonne ville de Paris, voulant qu'en cette qualité il puisse agir, contracter, vendre, aliéner, acheter, acquérir, comparoir en jugement et y procéder, recevoir toutes donations et legs universels et particuliers, etc. ; confirmons et renouvelons, en tant que besoin est ou serait, les doilations faites auxdits enfants par lé feu roi et par nous, ensemble toutes autres donations faites déjà. »

L'édit règle ensuite la perception et l'emploi des précédents dons royaux, et des 15,000 livres des hauts justiciers, qu'il décharge du payement des sommes portées par l'arrêt du 13 août 1652; il règle aussi la direction de l'hôpital dès Enfants-Trouvés. Cette direction est confiée aux directeurs de l'Hôpital-Général, auquel il est uni dès cette époque. Toutefois, un comité d'administration spécial lui est donné parmi les directeurs de T Hôpital-Général. Il se compose d'abord du premier président et du |)rocureur général du Parlement, et ensuite de quatre directeurs de THôpital-Général et des commissaires nommés auprès des autres maisons, pour les visiter. Les fonctions du comité se renouvellent tous les trois ans. Elles s'étendent à tous les besoins de l'hôpital, sauf aux acquisitions et aliénations, qui restent dans le domaine du bureau général. L'hôpital des Enfants-Trouvés a encore son receveur spécial, rendant compte chaqtrè année au bureau de l'Hôpital-Général, auquel compte les hauts justiciers ont le privilège d'assister. L'édit se termine par une exhortatiort aux'Dàmes de continuer aux Enfants-Trouvés leurs charitables soins et dô prendre part à l'administration de l'hôpital.

En 1074 et 1675, le roi, ayant réuni au Châtelet toutes tes justices des seigneurs, ordonna qu'on prît sur àbû domaine 20,000 livres par an au profit des enfants trouvés. Les seigneurs étaient ainsi entièrement exonérés, et l'œuvre se trouvait définitivement fondée*. Désormais, ces pauvres

i. Abrégé historique de Vélàl de VKÔpital des Enfànfs-Trouvés, in-4, 16p., 1753, Paris. Arch. imp., S. 6160.

&lik SAINT VINCENT DE PAUL.

enfants, si longtemps condamnés à la mort ou à la misère et la corniption , pouvaient dire avec le Prophète : « Mon père et ma mère m'ont abandonné; mais, grâce à Vincent de Paul, le Seigneur m'a pris sous sa protection, et m'a donné beaucoup plus qne je n'avais perdu *. »

Les choses durèrent ainsi jusqu'à la Révolution. L'admirable institution de Paris s'étendît à toutes nos provinces, et partout les enfants exposés trouvèrent un berceau, des mères, une famille, préparés par la religion et par une administration chrétienne. Avec les institutions religieuses, la Convention renversa les institutions charitables, et aux hospices d'enfants trouvés elle substitua l'immorale prime offerte aux filles-mères. Mais, après la tourmente, la religion reprit ses droits. Le génie de la charité et le génie de la législation se donnèrent la main à travers deux siècles, et, par son décret de 1811, Napoléon ratifia l'œuvre de Vincent de Paul en rendant obligatoires pour chaque département les tours que la France avait empruntés à l'Italie. « Ingénieuse invention de la charité chrétienne, a dît M. de Lamartine, qui a des mains pour recevoir et qui n'a point d'yeux pour voir, point de bouche pour révéler !» A un tintement de cloche, une sœur, aussitôt éveillée, prend l'enfant de la Providence qui trouve tout prêt un sein de nourrice. Puis une femme des champs l'emporte, sans que la charité cesse de veiller sur lui. 11 grandit dans la famille qui l'a reçu; il en partage le travsûl, le pain, l'instruction; il s'y établit quelquefois, ou au moins dans le village, et décharge ainsi les villes d'une population dangereuse, pour grossir la population plus saine et plus morale des campagnes.

Mais, après 1830, les tours furent supprimés en plusieurs départements, et aussitôt surgit une grande question, débattue par toutes nos assemblées politiques, et sous tous les régimes que nous avons depuis traversés; question encore

1. PatêT meiis et mater mea dereltquerunt me; Dominus autem assumptit me, (Ps.26^ T. 10.)

pendante et en litige, du moins hors des rangs des chrétiens. Pour diminuer le nombre des enfants exposés et décharger d'autant les caisses départementales, des économistes, plus sensibles à l'épargne qu'à la compassion et à la moralité, proposèrent de substituer l'exposition de jour et publique à l'exposition nocturne et discrète; ou plutôt de forcer toute mère coupable à élever publiquement son enfant, en lui offrant un secours. Ils n'avouaient pas ce motif sordide d'économie, ou du moins ils tâchaient de le farder d'une couleur morale, en disant que l'exposition libre et secrète était une prime offerte à l'immoralité; comme si la pudejur étouffée, le crime affiché, n'étaient pas le plus puissant encouragement au vice! Ils disaient encore que la population des hospices se grossissait considérablement, par la facilité des tours, d'enfants légitimes dont les parents se déchargeaient sur l'administration publique. Cas infiniment rare cependant, grâce à la nature, et presque inipossible dans nos mœurs et notre législation ! C'est pour obvier à cet inconvénient prétendu, que fut adopté le déplacement des enfants, qu'on arrachait, après quelques années, à la famille qui les avait reçus, pour les transporter à une autre extrémité de la France. Double supplice : supplice pour les parents adoptifs, supplice pour les enfants devenus une seconde fois orphelins! Famille adoptive brisée par la loi, après que la famille naturelle l'avait été par le crime! Quelques départements chantèrent pourtant victoire, en voyant diminuer par là le nombre des enfants à leur charge. Mais si, par suite de cette mesure, le nombre des enfants était diminué, ce n'est pas qu'ils eussent été retirés par leurs parents légitimes : c'est qu'ils avaient été retenus gratuitement par leurs parents nourriciers qui ne pouvaient plus s'en séparer, quelquefois par des personnes charitables ou même par leurs mères naturelles. On reconnut bientôt Tinefficacité et la barbarie de ce système, aujourd'hui généralement abandonné.

Hais reste la question des tours. Un grand argument en

leur faveur, c'est que tous les chrétiens le^ réclament. Or, eux seuls sont de tous points compétents, lorsqu'il s'agit d'une œuvre née sous l'influence chrétienne, d'une œuvre où la question économique est dominée par une question de moralité et de charité. *

Le christianisme a toujours ouvert ses bras aux enfants abandonnés, ses asiles aux mères repentantes; nulle part, dans son histoire, nous ne trouvons d'institutions fondées par lui en vue de la fille-mère unie à son enfant : entre eux on a toujours craint la contagion du contact.

Ici, la question est multiple : il y a la question de reofànl» la question de la mère, la question de la société.

Supprimez les tours, et la mère, placée dans l'alternative ou de garder son enfant au prix de son honneur, ou de s'en débarrasser au prix d'un crime, trop souvent choisira le crime; et d'ailleurs, si elle le garde, plus souvent encore elle relèvera dans les principes auxquels il doit sa naissance. Ainsi, des deux côtés sa vie est menacée : ici, sa vie physique; là, sa vie morale. Une des illusions des adversaires des tours est dans ces mots de maternité^ de sentiments maternels^ si rarement applicables à la mère coupable qu'ils confondent trop avec la mère légitime.

Et la mère elle-même, que deviendra- t-elle? La voilà forcée de rejeter la honte et la pudeur, seule épave de sa vertu naufragée. Son enfant, c'est son déshonneur affiché, avec quoi elle ne peut entrer ni dans une famille, ni dans une maison de repentir.

Et qu'y gagne la société? L'expérience et la statistique s'accordent à démontrer que les enfants trouvés coûtent beaucoup plus cher aux États protestants qu*aux États catholiques, aux États à filles-mères secourues qu'aux États à tours et à mères adoptives. De plus, dans le compte de la dépense, il faut faire entrer les frais de prisons et de bagnes, de police et de gendarmes ; car trop souvent, ces enfants, sans famille et sans éducation chrétienne, ne deviennent que dés agents de crinies et (îe révolutions, C'est ^'à côté

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