HÔPITAL DU ^0M DE JÉSUS
et au-dessus de Tintérêt matériel de la société, il y a son intérêt moral, qui exige que la religion couvre d'abord le scandale du manteau de sa charité, puis s'empare des etîfants du crime pour leur donner dans son éducation un second baptême qui corrige leur second vice d'origine, pour les soustraire aussi au fatal entraînement de leurs mauvais instincts et de pernicieux exemples. L'éducation par les filles-mères, témoignage public de la dépravation des mœurs, rendrait bientôt cette dépravation contagieuse, en même temps que des fruits du crime elle ferait presque toujours des agents de crime. Si donc il y avait opposition entre l'intérêt moral et l'intérêt matériel de la société, on voit lequel il faudrait sacrifier. Mais ici ils sont d'accord l'un et l'autre pour réclamer le maintien des institutions chrétiennes. Le système des filles-mères remonte à la Convention et à Robespierre ; celui des tours ou de l'exposition secrète et libre, au christianisme et à Vincent de Paul : qu'on choisisse!
Hôpital du Nom de Jésus.
Après l'enfance, Vincent de Paul s'occupa de la vieillesse : il prenait ainsi la vie humaine par ses deux extrémités, toutes deux si faibles, si dénuées, si dignes de compassion et de soins.
Au commencement de l'année 165S, un bourgeois de Paris vint trouver Vincent comme le représentant et l'économe de la Providence, et lui dit qu'il se sentait intérieufëment poussé à faire quelque chose pour le service de Dieu dans la personne des pauvres, et que, pour obéi r à cette inspiration, il mettait à sa disposition une somme de 100,000 livres, du meilleur emploi de laquelle il le laissait juge 6t maître, ratifiant tout à l'avance et s'interdisant le droit de toute réclamation. Pour lui, il ne demandait qu'une chose, c'est que son noni fût connu de Dieu seul.
Au rapport de ChoUîer*, prêtre de la Mission, qui luimême l'avait appris de Ducourneau, secrétaire de Vincent, le bourgeois charitable aurait pourtant émis le vœu que cette somme fût appliquée aux maisons de la congrégation naissante, et le saint fondateur, toujours désintéressé, se serait préféré les pauvres.
Quoi qu'il en soît, Vincent n'hésita pas un moment, et il résolut aussitôt d'employer la^somme à rétablissement d'une œuvre durable de charité/ Laquelle entreprendre? A son ordinaire, il réfléchit et consulta Dieu. Son plan arrêté et mûri, il ne voulut, quoique investi de pleins pouvoirs, rien exécuter avant d'en avoir conféré avec le pieux donateur. Il Talla donc trouver et lui dit : « Nous voyons tous les jours nombre de pauvres artisans qui, ne pouvant plus, par infirmité ou par vieillesse, gagner leur vie, sont réduits à la mendicité. En cet état, uniquement attentifs aux moyens de vivre, ils négligent ordinairement leur salut. En leur ouvrant un lieu de retraite, on pourrait à la fois soigner leur corps et leur âme ; double charité qui serait infiniment agréable à Dieu. »
Ce projet ayant souri au donateur, un contrat fut aussitôt passé, le 29 octobre 1653, à l'effet de régler l'emploi des 100,000 livres dans leur application à l'œuvre des pauvres vieillards. 10,000 livres étaient destinées à acheter une maison, dite du Nom de Jésus, sise au delà du regard de la fontaine du faubourg Saint-Martin, et déjà acquise par la Mission, le 28 septembre 1647, d'un nommé Bonhomme pour le même prix ; « pour être ladite maison employée à retirer, nourrir et vêtir quarante pauvres de l'un et de l'autre sexe, et leur enseigner les choses nécessaires à salut, leur administrer les saint?; sacrements, et tâcher par ce moyen de les faire vivre en la crainte de Dieu et en son amour, conf)me aussi pour les occuper à quelque travail, pour éviter la mendicité et l'oisiveté qui sont la mère de tous les vices. »
i. Summ,^ p. 163,
BÔPttAL Dt Nom de }ésûs« ik9
1,000 livres devaient solder le bâtiment d'une maison, en s d'insuffisance de la première ; sinon, être consacrées à lelques constructions nouvelles et à l'achat de quelques îritages. 60,000 livres étaient prises au denier 20 par la aison de Saint-Lazare, sous l'obligation de tous ses biens, )ur être employées au rachat et amortissement des rentes l'elle devait à plusieurs particuliers ; et les arrérages anlels de ce fonds, à savoir 3,000 livres, devaient servir à la )urriture et entretèneinent des pauvres vieillards à perpélité. Saint-Lazare demeurait libre de racheter cette rente en X fois, à la condition d'en mettre le capital en achats d'hériiges ou en rentes sur particuliers. Le reste des 100,000 livres ayait soit la dépense, des quarante pauvres pendant une Qnée, à commencer du mois de mars précédent, soit le lobilier de la maison et de la chapelle, soit enfin la répaition des lieux et leur appropriation à l'œuvre. Vincent en devait avoir la direction pendant sa vie avec deux ourgeois nommés par lui, et remplacés par lui encore, en is de décès, de l'avis du survivant ; et, après sa mort, le supéeur général delà Mission, avec les mêmes droits; ce conseil 3 direction et d'administration avait le pouvoir d'admettre ; de renvoyer, de punir ceux qui ofienseraient Dieu ou oleraient les règlements faits par Vincent et ses succesîurde l'avis des deux bourgeois; enfin un prêtre de la ission devait prendre la direction spirituelle des pauvres : utes conditions « sans lesquelles, portait l'acte, ledit bourîois fondateur n'aurait pas fait ladite fondation, comme l'aurait déclaré plusieurs fois audit sieur Vincent. » Pour lus de sûreté, et parce que la congrégation tout entière ait intéressée, soit pour le transport de la maison du Nom î Jésus au nouvel hôpital, soit pour l'hypothèque mise sur us ses biens, les prêtres de Saint-Lazare s'engagèrent avec incent et signèrent le contrat avec lui. Ce contrat fut approuvé et homologué par les vicaires înéraux du cardinal de Retz, archevêque de Paris, le ) mars 165/i, et, en novembre de la même année, le roi
S5û saixt vixcExr de pacl.
délivra ses lettres patentes coDfinnatiTCS. c La grande quantité de pauvres, y est-il dit, qui se tnMiTent parmi les bourgeois et artisans de notre bonne TiIle de Paris, outre tous ceux qui y affluent de toutes parts, ne pourrait pas subsister, n'était les bienfaits qui s'y font joumelleiDeot, taut en particulier qu'en général, es hôpitaux et ailleurs, et en nouvelles fondations par personnes pieuses et charitables qui n'ont autre but que de faire chose agréable à Dieu, sans vouloir être connues que de lui seul. » En conséquence, le roi déclare le nouvel hospice bien de mainmorte, V comme à Dieu dédié, » l' affranchit, comme l' Hôtel-Dieu, de tous droits sur ses denrées, « à la charge, ajoute le rui. de faire dire par lesdits pauvres, tous les jours de la semaine, YExaudiat. pour notre prospérité et de nos succe^seurs roii?, conâer\ aiion et repos de notre État *. »
La maison du Nom de Jésus fut accommodée et meublée avec une rapidité extraordinaire, et dès 1653 elle reçut ses quarante hôtes des deux sexes. Vincent les logea en deus corps de bâtiments séparés Fun de l'autre, mais si bien disposés, qu'hommes et femmes pouvaient entendre la même messe et la même lecture de table sans se parler ni se voir. li leur donna un de ses prêtres et des sœurs de la Charité pour leur service spiriiuel et corporel. Lui-même se réserva de venir sotivem les instruire, et de les préparera paraître devant Dieu par la reconoaissaoce envers sa miséricorde et le sacritice de leurs derniers jourSr Puis il leur trara des règles, chef-d'œuvre de foi et de sagesse. Tout leur temps devait être partagé entre la piété et le travail. II lit donc acheter des métiers et des outils pour les occuper seiou leur force et leur industrie. Nul, mieux que Viiiceut de Paal, ne connut la moralité du travail : aussi il le prèscri\aii toujours dans tous its règlements qu'il faisait pour
!. .Vrch. :3i{., S. ^>>0I foor les originaax, et 11. M. 534 pour les copies. D'api^s aa i-ecil lu. ftèce Dti«:o ^m«raa , àécrétaiie de Vincent^ le liourgeois incoana doLin enccre, qce^'ie temps après, 30,040 livres pour le wm\ objet.
HoPlTAL-r.ÉNÉRAL. ^^51
les associations de pauvres. A Thospice du Nom de Jésus, tout le monde était astreint au travail, tout le monde travaillait: C'était une image, disent les annales de la maison, de la vie des premiers disciples de Jésus-Christ, un atelier chrétien, une communauté religieuse plutôt qu'un hôpital. C'est pourquoi il n'excita pas parmi les pauvres l'aversion qui s'attache à tous les asiles de ce nom. Les places y étaient briguées longtemps à l'avance, et des personnes dignes, ce semble, d'un meilleur sort, se trouvaient heureuses d'y être admises.
L'hospice du Nom de Jésus eut, comme toutes les œuvres de Vincent de Paul, le privilège de la durée. La Révolution elle-même l'a transformé sans le détruire. Il est devenu l'hospice des Incurables, situé aujourd'hui faubourg Saiqt- Martin, n° 150.
Mais il eut surtout le privilège de la fécondité; car de lui naquit le plus vaste établissement de charité des temps modernes, la merveille en ce genre du règne de Louis XIV, l'Hôpital-Général.
Hôpital -Général.
A peine les quarante vieillards furent-ils installés au Nom de Jésus, que la bonne renommée de cet établissement se répandit dans tout Paris. Des personnes d^e piété et de condition, et surtout les Dames de la Charité, vinrent y faire de nombreuses visites. Elles voulurent tout voir, tout examiner. Par leurs yeux et par les comptes, rendus qu'elles demandèrent, elles pénétrèrent bientôt au fond de cette merveilleuse économie. Quarante vieillards vivant dans l'union la plus parfaite^ ne connaissant ni le murmure ni la médisance, obéissant, avec une régularité et une joie religieuses, à la cloche qui les appelait soit au travail, soit surtout à la prière, bénissant Dieu et leurs bienfaiteurs par leurs paroles et quelquefois par leurs larmes : quel spec-
552 SÀlNt ViNCENt bfi Pknté
tacle, non- seulement pour la foi, mais pour une sage police! Car on comparait aussitôt ces pauvres si bien réglés avec cette multitude désordonnée de mendiants qui vaguaient alors dans les rues de Paris. Jamais, en effet, la mendicité n'y avait été si hideuse ni si effrayante; c'était à la fois une honte et un danger pour la capitale du royaume très-chrétien. Combien on était déchu des premiers âges du christianisme, et même de l'état du peuple juif! 11 n'y avait pas de mendicité en Judée depuis que le Deutéronome (xv, à) avait dit : « Qu'il n'y ait point de mendiants parmi vous; » moins encore parmi les premiers chrétiens, à qui saint Paul avait déclaré (II Thess., m, 10) que celui qui ne veut pas travailler n'a pas droit à la nourriture. Le contraste entre l'état des chrétiens et l'impudente mendicité païenne faisait rougir l'apostat Julien : « Il est honteux, disait-il (lettre à Arsace), que pas un Juif ne mendie. » Pour conserver ce contraste glorieux à notre foi, les premiers empereurs chrétiens portèrent des lois contre la mendicité. Les conciles ont toujours ordonné, depuis celui de Tours, en 570, que chaque commune nourrît ses pauvres. Les papes, surtout depuis le grand organisateur Sixte V, ont travaillé à l'extinction de la mendicité; et nos rois, sous les yeux et avec l'approbation du clergé, multiplièrent les remèdes pour guérir cette plaie à la fois religieuse et sociale. Mais, en France, du xii* au xiv" siècle, les mendiants s'étaient multipliés de manière à éluder les efforts combinés de rÉglise et de l'État. On ne put, par mesure de police, que leur ouvrir des asiles où ils étaient parqués et surveillés. Bientôt même ils échappèrent à toute surveillance. Organisés en corporation, ils formaient un État dans l'État. En Bretagne, ils avaient leurs états- généraux qu'ils tenaient dans un lieu appelé le Prè-des-Gueux. En Poitou, au XIV' siècle, ils s'élirent un roi, reconnu bientôt de toute la France, dont le xvii® siècle put voir encore le quatrevingt-douzième successeur! Ils étaient quarante mille à Paris seulement sous les derniers Valois, et jusque sous
Louis XIV : c'était le cinquième de la population de cette capitale. Immense armée qui menaçait non- seulement la fortune, mais la liberté et la vie des citoyens. Car ils s'emparaient par violence des adultes comme des enfants, les vendaient à des recruteurs pour les former au brigandage, et, en attendant, ils les tenaient en charte privée dans des lieux appelés fours^ vraies oubliettes de cette féodalité mendiante. Pour eux, distingués en coupeurs de bourse, tireurs de laine ou passe-volants, suivant leur origine ou leur profession, c'était Tépée à la main qu'ils demandaient l'aumône, pour ôter à la charité tout mérite et tout moyen de refus.
Le soir ils se retiraient dans les cours des miracles, leurs quartiers généraux, ainsi appelés parce que Ri, il se faisait chaque jour, par uji changement à vue de costume et de rôle, une ignoble parodie du mot de l'Évangile : a Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent. » Là, jusqu'au lendemain, plus de blessures, d'infirmités ni d'ulcères. Combien, écrivait Jean Loret dans sa Muze historique^
Combien voyons-nous d'estropiés Des jambes, des bras et des pieds.
Qui , sans user d'onguent ni baume.
Seraient des plus sains du royaume I
Les pauvres enfants qu'ils avaient ramassés dans les rues ou volés à leurs mères, gardaient seuls leurs membres contournés ou mutilés.
Il y avait à Paris jusqu'à onze cours des miracles : la cour du roi François,^ la cour Sainte -Catherine, la cour Brisset, la cour Gentien, la cour Jussienne, la cour Saint- Honoré, la cour du Bac, la cpur de Reuilly, la cour des Tournelles, la cour Saint- Marcel et la cour de la Butte du roi. La principale avait son entrée rue Neuve-Saint-Sauveur et s'étendait entre .le cul-de-sac de ^'Étoile et les rues de Damiette et des Forges, Elle consistait en une grande place
et un grand cul-de-sac tortueux, boueux et infect, vraie capitale de la mendicité au milieu de la capitale de la civilisation chrétienne; ou plutôt égout et sentine de Paris et de la France ! Pour y arriver, il fallait parcourir d'abord un labyrinthe de ruelles hideuses, fangeuses et suspectes, puis descendre une longue pente tortueuse et raboteuse. Alors apparaissaient dix gîtes de boue, enfoncés dans le sol, en chacun desquels grQuillaient plus de cinquante ménages et s'entassaient pêle-mêle d'innombrables enfants, presque tous naturels et volés. C'étaient donc cinq cents familles et au moins trois mille habitants pour cette seule cour des miracles. Ni huissiers, ni sergents, ni commissaires de police n'y pouvaient pénétrer, car ils n'auraient été accueillis que par des injures et des coups. Aussi c'était le brigandage et la corruption avec pleine impunité ; le réservoir de tous les vices, Técole de tous les crimes. Là, voler s'appelait gagner, l'oisiveté et le vol y étaient les seuls moyens de subsistance. Chaque soir, le produit du jour était mangé sans souci du lendemain : premier article du code économique de la mendicité. Ni foi, ni loi, quoiqu'on admît un Être suprême. Au bout de la cour, en effet, dans une grande niche, se voyait une image de Dieu le Père, volée, sans doute, en quelque église, où chaque jour on venait faire quelques prières. Mais ce culte n'avait aucune influence sur la conduite de la vie. Pour les hommes, le brigandage; pour les moins laides des femmes, la prostitution à vil prix : pas d'autre dogme ni d'autre morale. Nation véritablement sans Dieu, sans roi, sans lois, ni divines et humaines, sans foi, sans mœurs ; ne connaissant ni mariage, ni baptême, ni sacrements, ni culte ; sans rapports avec l'Église, l'État et la société que par une guerre incessante : ainsi en ont parlé, outre les historiens de Paris et de saint Vincent de Paul, les gazetiers du temps et les orateurs qui, comme Patru, Le Bossu, Lalemant, Brisacier et Fléchier, firent les éloges funèbres du président Pomponne de Bellièvre et de jjme d'Aiguillon, les principaux promoteurs de l'œuvre de
Fflôpîtal-Général. a Troupes errantes de mendiants ^ sans religion et sans discipline, a dit Fléchier *, demandant avec plus d'obstination que d'humilité, volant souvent ce qu'ils ne pouvaient obtenir, attirant les yeux du public par dei infiimités contrefaites, et venant jusqu'au pied des autels troubler la dévotion des fidèles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs souffrances. » * Et Bossuet, avec plus d'énergie encore, a parlé « d'un peuple d'infidèles parmi les fidèles ; baptisés sans savoir leur baptême; toujours aux églises, sans sacrements ; hommes morts devant la mort même, chassés, bannis, errants, vagabonds, réduits à l'état des bêtes *. »
Contre des maux si extrêmes, bien des remèdes avaient été essayés, tous inutiles. En 1602, on avait rasé la tête des mendiants pour les reconnaître et veiller sur eux, mais en les tolérant comme un mal, légitime à leur point de vue, nécessaire aiix yeux de tous. Cependant, en 1606, un arrêt du Parlement décréta contre eux quelques mesures. Les pauvres admis à l'aumône devaient porter à l'épaule la marque ordinaire du bureau ; à tout le reste^ défense était faite de mendier : les uns étaient renvoyés au lieu de leur naissance ;iles autres, mendiants de Paris, étaient nourris par la charité publique. Mais un mandement royal du 20 août 1612, rendu pendant la régence de Marie de Médicîs, dut constater la pei'pétuité du mal. 11 admit cependant, Bfi principe, l'extinction de la mendicité; et, en attendant lies hôpitaux généraux, il assigna certains lieux où les mendiants seraient enfermés. D'autres arrêts furent rendus en 1.626, 1629,. 1638, 1635, soit par le Parlement, soit par la 2our, sans aboutir davantage. Richelieu lui-même, vaingpieur de ses ennemis, des huguenots et de l'Europe, fut qouhus puissant contre la mendicité que contre l'aristocratie, sontre le roi des gueux que contre les Marillac et les Mont-
i. Oraison fun. de la duchesse d'Aiguillon , 2« partie. 2. Œuvres, tom. XIII, p. 248 ; Abrégé d'un sermon prêché à THôpital-Gé- Ikéral.
morency. L'institution des mendiants finit par être presque reconnue ; c'était comme un des grands corps de l'État : au point qu'en 1653, l'année même où nous sommes parvenus, les mendiants de la cour des miracles figurèrent dans le ballet royal de la nuit, et que Benserade fit des vers élégants pour accompagner leur entrée.
Et cependant, répétons-le, l'extinction de la mendicité était admise en principe. Dès 1650, une ordonnance portait que les individus mendiants seraient conduits dans les hôpitaux généraux^ dont le nom existait avant la chose. Mais, avant 1653 et surtout 1656, de tout ce qui avait été essayé, il ne restait, pour recueillir les mendiants, que la maison de la Pitié, sous la direction de « bons et notables bourgeois; » et encore, depuis longtemps, cette administration ne fonctionnait que d'une manière imparfaite.
Tel était l'état des choses, lorsque des personnes de piété et de condition, et surtout les Dames de l'Assemblée, songèrent à Vincent de Paul pour exécuter ce que n'avaient pu les plus puissants ministres, les parlements et les rois. Ce qu'il avait fait pour les pauvres du Nom de Jésus, il s'agissait de l'étendre à tous les pauvres de la capitale, et ensuite du royaume. Dieu, se disait-on, agit aussi aiséme§t en grand qu'en petit; or. Dieu est visiblement avec cet homme; Dieu donne grâce et bénédiction à toutes ses entreprises ; concevoir, pour lui, c'est achever; entreprendre, c'est réussir; en dehors du concours divin, que d'instruments providentiels il a à sa disposition, les prêtres de Saint-Lazare, les Filles de la Charité ! Qu'il mette la main à l'œuvre, et tout ira par enchantement; le plus grand embarras sera peutêtre de trouver un lieu assez vaste pour loger et pour occuper une si grande multitude de pauvres de tout âge et de tout sexe; mais il le trouvera, et, au besoin, il le créera.
Ainsi disaient les Dames. Elles se communiquèrent le projet : toutes le trouvèrent réalisable avec Vincent de Paul. Pour s'y affermir, elles retournèrent plusieurs fois au Nom de Jésus; et, après en avoir étudié davantage l'ordre et
Téconomie, elles en sortirent de plus en plus convaincues qu'il était nécessaire, possible, facile même d'étendre ce bien à tous les pauvres. Cependant, avant d'en parler à Vincent, elles voulurent sonder celle qui partageait toutes ses pensées et coopérait à toutes ses œuvres, M"' Le Gras. Elles lui demandèrent donc si elle croyait que des femmes pussent s'engager seules dans une pareille entreprise. Au mois d'août 1653, M"' Le Gras leur fit cette réponse : « Si cette œuvre est regardée comme politique, il semble que les hommes la doivent entreprendre ; mais si elle est considérée comme une œuvre de charité, les femmes la peuvent entreprendre en la manière qu'elles ont entrepris les autres grands et pénibles exercices de charité que Dieu a approuvés par la bénédiction qu'il y a donnée. Que ce soient elles seules, il semble que cela ne se peut ni ne se doit. Mais il serait à désirer que quelques hommes de piété, soit de quelque corps de compagnie, ou des particuliers, leur fussent adjoints, tant pour le conseil, que pour agir dans les procédures et actions de justice qu'il conviendra peut-être de faire pour maintenir toutes ces sortes de gens dans leur devoir, à cause de la diversité des esprits, des mœurs et des humeurs. )) M"' Le Gras, du premier coup d'œil, voyait l'œuvre sous son double aspect de police et.de charité. Avec raison elle réclamait, au premier point de vue, un concours viril, car de ce côté, comme il va être dit, devaient venir les vraies difficultés de l'entreprise. Néanmoins, les Dames furent déterminées par cette lettre à suivre leur généreuse inspiration. En conséquence, il fut arrêté que, dès la première assemblée, on en ferait la proposition à Vincent de Paul. Obtenir son consentement, tout désormais était là pour elles : le reste devait aller de soi-même. Aussi, pour le déterminer, on voulut lui offrir plus que des plans et des paroles, et une des Dames promit 50,000 livres, et un autre 3,000 livres de rente.
L'assemblée se réunit et la proposition fut faite. Une si gigantesque entreprise effraya d'abord Vincent. Cependant
il loua la générosité des donatrices et les pensées charitables de toutes. « Mais, dit-il, une affaire de cette importance mérite d'être mûrement examinée devant les homines et surtout devant Dieu. » Et il renvoya les Dames à huitaine. Dans cet intervalle , tous réfléchirent et prièrent. A l'assemblée suivante, les Dames revinrent plus déterminées que jamais. « L'argent ne manque pas, dirent-elles au saint; depuis huit jours, nous avons vu quantité de personnes de condition , toutes prêtes à entrer pour beaucoup dans une si bonne œuvre. » Puis elles multiplièrent leurs instances, au point que l'affaire fut mise à l'heure même en délibération. Quelques instants après, elle était décidée, sans qu'aucune voix se fût élevée pour la négative; bien plus, il fut convenu qu'on commencerait sans délai. Jamais le saint ne s'était vu entraîné par un tel torrent; il s'en effrayait ; puis, tournant ses regards vers Dieu, il y voyait la main de la Providence.
11 ne s'agissait plus que de trouver l'immense terrain nécessaire pour une si prodigieuse multitude de pauvres. 11 y avait alors, auprès et en dehors de Paris, un lieu où se fabriquait le salpêtre : d'où son nom de Salpêtrière. C'est sur ce terrain que Viocent jeta les yeux, et il en demanda au roi, par T intermédiaire d'Anne d'Autriche, la maison et tous les enclos : grande et vaste maison que sa proximité de la rivière ivndaîi d'autant plus propre au dessein projeté. La reine obùni aussitôt et fil expédier, en 1653, un brevet de donaùon. Nuile opposition ne s'éleva, si ce n'est de la pari d'un particulier qui se prétendit lésé, et qu'une Dame de l'Assemblée s'offrit à dédonunager au prix de SOO livres de renie.
i Nous voiià un loeemeni. dirent alors les Dames : nous aA>iis déjà quelques t.iiis, da linge, des ustensiles, et le n?sie \ieai;u c^riaiaeinrn: ea son temps : pourquoi donc diiT-rivr djt\ i.:::jL^-- ? l:i\ liras I-es pai\res à venir de bon gré; ei, s* us reiuscat, aiiieaoas-le> de focce. N'est-ce pas leur inea que nous \ xd^ios! e: Li maiûere^ qu'importe ? »
C'était bien là l'empressement et la volonté si absolue des femmes ; mais ni une telle hâte; ni de tels moyens ne convenaient à Vincent de Paul. Sa lenteur ordinaire ne pouvait emboîter leur pas, et sa mansuétude répugnait à la contrainte. Cependant, comme il fallait ménager des personnes plus recommandables encore par leur charité que par leur naissance, lûaîtresses de cette œuvre et de presque toutes les œuvres charitables de Paris, coupables seulement, d'ailleurs, d'excès d'amour du bien, il vit les plus influentes chacune en particulier et les disposa à modérer les ardeurs de leur zèle; puis, à l'assemblée suivante, il leur tijat ce discours auquel elles étaient désormais préparées : a Les ouvrages de Dieu se font peu à peu ; ils ont leurs commencements et leurs progrès. Quand Dieu voulut sauver Noé du déluge avec sa famille, il lui commanda de faire une arche qui pouvait être achevée en peu de temps; et néanmoins il la lui Qt commencer cent ans auparavant, afm qu'il la fit petit à petit. Dieu voulant semblablement conduire et introduire les enfants d'Israël en la terre de prômission , il pouvait leur faire faire ce voyage en peu de jours; et cependant plus de quarante ans s'écoulèrent avant qu'il leur fit la grâce d'y entrer. De même. Dieu ayant dessein d'envoyer son Fils au monde pour remédier au péché du premier homme qui avait infecté tous les autres, pourquoi tarda-t-il trois ou quatre mille ans? C'est qu'il ne se bâte point dans ses œuvres, et qu'il fait toutes choses dans leur temps. Et Notre-Seigneur, venant sur la terre, pouvait venir dans un âge parfait opérer notre rédemption , sans y employer trente ans de vie cachée , qui pourrait sembler superflue. Néanmoins il a voulu naître petit enfant et croître en âge à la façon des autres hommes, pour parvenir peu à peu à la consommation de cet incomparable bienfait. Ne disait-il pas aussi quelquefois, parlant des choses qu'il avait à faire, que son heure n'était pas encore venue? pour nous apprendre de ne nous pas trop avancer dans les choses qui dépendent plus de Dieu que de nous. Il pouvait même
de son temps établir TÉglise par toute la terre; mais il se contenta d'en jeter les fondements, et laissa le reste à faire à ses apôtres et à leurs successeurs. Selon cela, il n'est pas expédient de vouloir tout faire à la fois et tout à coup, ni de penser cfue tout sera perdu si un chacun ne s'empresse, avec nous pour coopérer à un peu de bonne volonté que nous avons. Que faut-il donc faire? Aller doucement, beaucoup prier Dieu, et agir de concert.
« Selon mon sentiment, il ne faut faire d'abord qu'un essai, et prendre cent ou deux cents pauvres, et encore seulement ceux qui viendront de leur bon gré, sans en contraindre aucun. Ceux-là étant bien traités et bien contents donneront de l'attrait aux autres; et ainsi on augmentera le nombre à proportion que la Providence enverra des fonds. On est assuré de ne rien gâlçr en agissant de la sorte; et, au contraire, la précipitation et la contrainte dont on userait, pourraient être un empêchement au dessein de Dieu. Si l'œuvre est de lui, elle réussira et subsistera; mais si elle est seulement de l'industrie humaine, elle n'ira pas trop bien, ni beaucoup loin. »
Idées sages et chrétiennes, bien opposées à celles qui prévalurent, nous Talions voir, dans le dessein de l'Hôpital- Général.
Du reste, des obstacles vinrent du dehors pour enrayer la marche trop rapide des Dames. Comme on ne pouvait agir, en affaire de cette importance, sans l'autorité des magistrats, on présenta au Parlement, pour y être enregistrées, les lettres patentes de 1653 qui faisaient à l'œuvre donation de la Salpêtrière. Mais plusieurs juges, des plus considérables, effrayés du grand nombre de vagabonds qui erraient dans, la ville et les faubourgs, craignant l'émotion que pouvait jeter, parmi ces hommes à tout faire, le simple projet de les enfermer, et, à plus forte raison, de les contenir sous un même toit dans Tordre, le travail et Tobéissance, regardèrent le dessein comme chimérique, et refusèrent de Tautoriser. Ni Vincent, résolu désormais, ni la
duchesse d'Aiguillon, mademoiselle Le Gras et les autres Dames de la Charité ne se donnèrent pour vaincus. A force de zèle et de sagesse, ils gagnèrent à leur cause le premier président Pomponne de Bellièvre, d'abord opposé, maintenant tout entier à l'œuvre. Malheureusement Pomponne de Bellièvre, qui avait succédé à Mathieu Mole en janvier 1656, mourut dès le 13 mars suivant, non sans avoir donné à l'œuvre un contrat de vingt mille écus, et lui avoir légué davantage encore par son testament; mais son successeur Lamoîgnon le remplaça aussi dans ses desseins charitables, et, après des conférences nombreuses il est vrai, l'affaire fut emportée au fond. Restait à en régler la forme, ce qui — tant les difficultés étaient grandes! — consuma deux années entières, qui virent naître et mourir mille projets avant celui auquel on s'arrêta. Enfin, au mois d'avril 1656, Louis XIV rendit le célèbre arrêt par lequel il tentait de reprendre l'œ^uvre oubliée et restée stérile du défunt roi, son très-honoré seigneur et père d'heureuse mémoire, et de remédier à un mal qui s'était encore accru par la licence publique et par le dérèglement des mœurs.
11 attribuait le non-succès des lettres patentes de 1612 au défaut <i' emploi des pauvres dans les œuvres publics et manufactures, au défaut d'appui du gouvernement et d'autorité suffisante de la part des directeurs de l'institution; enfin, aux malheurs de la guerre et aux désordres qu'elle traîne après elle. Le nombre des pauvres s'était d'ailleurs si fort accru au delà de la créance commune et ordinaire, que le remède s'était trouvé en peu de temps disproportionné au mal. Puis venait le tableau, connu de nous, du libertinage des mendiants et de leurs effrayants excès. Dans un sentiment de reconnaissance pour la visible protection du ciel , le succès de ses armes et le bonheur de ses victoires, Louis XIV, non par ordre de police , mais par le seul motif de charité, se porte en aide aux pauvres mendiants comme membres vivants de Jésus-Christ.
Tel est le préambule de Tédit. L'édit lui-même a pour
objet rétablissement d'un hôpital général pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et faubourgs de Paris. Il s'applique aux mendiants invalides comme aux valides : tous devront travailler selon la mesure de leurs forces : « Voulons et ordonnons, porte Tédit, que les pauvres mendiants valides et invalides de l'un et de l'autre sexe, soient enfermés dans un hôpital pour être employés aux ouvrages, manufacture et autres travaux, selon leur pouvoir. » Les lieux d'enfermement désignés sont , outre la Salpêtrière , la Grande et la Petite Pitié , Bicêtre et autres dépendances. L'administration , distincte de celle du grand bureau de charité de la ville de Paris, est confiée à la magistrature, au barreau et à la municipalité; à la tête sont placés le premier président et le procureur général.
La mendicité est interdite : « Faisons très -expressément inhibitions et défenses à toute personne de tout sexe et lieu et âge, de quelque qualité, naissance, et en quelque état qu'ils puissent être, valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou incurables, de mendier dans la ville et faubourgs de Paris, ni dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons, ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement ni en secret, de jour ou de nuit, à peine du fouet contre le contrevenant, pour la première fois, et, pour la seconde fois, des galères contre les hommes et garçons, et du bannissement contre les femmes et filles. » Les ordres mendiants sont exceptés de la mesure, comme aussi le droit de quête à la porte des églises ou près de leurs troncs est laissé à quelques hôpitaux. Les propriétaires, locataires et leurs domestiques sont tenus de livrer les délinquants à la justice, comme des malfaiteurs. Et pour l'exécution de ces mesures sévères, les 'directeurs ont nonseulement droit de juridiction, de police et de châtiment dans l'intérieur de l'hôpital; mais ils possèdent une force armée pour arrêter les mendiants par les rues. Défense est faite de donner aux mendiants, de les loger, à peine
d* amende au profit de l'hôpital. 11 est enjoint aux officiers de police de ne laisser habiter aucune personne dans leur quartier, qu'il n'ait été constaté qu'elle a des moyens de subsistance ; sont exceptés les pauvres honteux assistés de^ paroisses ou d'ailleurs, ou ceux que l'Hôpital-Général luimême subventionne à domicile.
La direction spirituelle de l'hôpital est confiée aux prêtres de la Mission, sous l'autorité et juridiction de l'archevêque de Paris, et suivant les règlements délibérés par l'administration ; mais le supérieur général des Missionnaires ou son délégué prend place au bureau des directeurs, lorsqu'il s'agit de modifier ou d'appliquer ces règlements.
Après l'instruction religieuse des mendiants, l'édit pourvoit à leur éducation professionnelle. Dans toute l'étendue de l'hôpital et de ses dépendances, seront fondées des manufactures dont on fera vendre et débiter les produits au profit des pauvres. Pour leur procurer des maîtres, l'édit Qffre des immunités à tous ceux qui, pendant quelques années, contribueront soit à l'enseignement primaire, soit à l'apprentissage des mendiants.
• La dotation de l'hôpital était considérable. L'édit le rend copropriétaire de tous les biens des hôpitaux qu'il embrasse dans sa circonscription ; il lui donne part dans tous les legs et donations faits aux hôpitaux en général, et lui adjuge tous les dons faits aux pauvres sans mention particulière; il soumet à son profit les communautés séculières et régulières à une taxe proportionnelle; il donne à ses directeurs droit de quêtes et de troncs en tous lieux ; enfin il lui accorde toutes sortes d'immunités et de privilèges.
Le roi se déclarait conservateur et protecteur de l'Hôpital- Général et de ses dépendances, comme étant de sa fondation royale. Il ordonnait que les panonceaux des armes de France fussent arborés aux portes de ses maisons pour leur servir de sauvegarde. « On aime à voir, a dit un écrivain, la fierté de c^tte devise : « l'État c'est papi , » appliquée
à la charité, et le roi de Versailles appeler les mendiants les pauvres du roi*. »
Un règlement fut publié en même temps que l'édit. Il porte que les mendiants qui n'appartiennent ni à la ville de Paris ni à ses faubourgs, seront renvoyés aux lieux de leur domicile, mais à la condition qu il y existera des maisons d'enfermement ou des fonds de secours; autrement, THôpital-Général leur sert d'asile. Quant aux vagabonds et gens sans aveu valides, ils sont refoulés hors de Paris et de sa banlieue ; ils deviennent ce qu'il plaît à Dieu et à leurs inclinations vicieuses. Toujours en vertu du règlement, les mendiants, dans l'intérieur de l'hôpital, sont séparés par quartiers, selon la diversité des sexes, des sains et des infirmes, du travail et des manufactures. Ceux qui ont atteint l'âge de seize ans, quel que soit leur sexe, reçoivent personnellement le tiers du prix de leur travail; les deux autres tiers sont dévolus à l'hôpital. Du reste, aux directeurs est laissée la faculté d'une justice distribu tivje pour récompenser et punir.
On a vu que la volonté absolue de Louis XIV, dans le désir d'arriver à l'extinction, non-seulement de la mendicité, mais de l'indigence même, allait jusqu'à une sorte de taxe des pauvres. Le parlement, dans son arrêt de vérification, ramena l'édit aux vrais principes de la charité chrétienne, et déclara la contribution non plus forcée, mais facultative.
Cependant Vincent de Paul avait remis aux nouveaux directeurs la maison de la Salpêtrière, dont l'investissaient les lettres patentes de 1653, et le château de Bicêtre qui lui avait été donné pour les enfants trouvés; les constructions nouvelles marchèrent avec une rapidité étonnante, et
1. Dictionnaire d'économie charitable , \>:ir}A, Martin-Doisy, 4 vol. m-4, Paris, 1857; toin. IV, col. 936; dans la série des Encyclopédies théologiqm publiées par M. Tabbé Migne. Nous avons fait plus d'un emprunt à cet ouvrage pour toutes les questions d'économie charitable. Qu'il nous suffise d'en avoir fait une fois pour toutes la déclaration reconnaissante.
r Hôpital-Général put être ouvert dès le 7 du mois de mars 1657. Par un arrêt du parlement du 18 avril, publié dans Paris à son de trompe, et par une proclamation faite au prône de toutes les églises, ordre fut donné aux pauvres de bonne volonté, désireux d'être admis dans le nouvel asile, de se trouver, du 7 au 13 mai, dans la cour de la Pitié, d'où ils devaient être répartis entre les divisions dont se composait l'Hôpital -Général; les autres y devaient être conduits de force, et à tous défense était faite de mendier désormais dans Paris. Mesure décisive qui allait opérer le discernement des bons et des mauvais pauvres, comme on disait alors; de ceux qui préféraient au travail l'oisiveté et l'aumône, et de ceux qui, indigents par impuissance ou contre leur volonté, ne demandaient pas mieux que de trouver des ressources dans une vie disciplinée et laborieuse. Cinq mille à peine, un huitième de la masse mendiante, furent fidèles au rendez-vous ; les trente-cinq mille autres, au premier son de trompe, ou se cachèrent dans Paris, ou s'enfuirent loin du ressort de la cour auquel s'étendait la mesure, et se répandirent dans les provinces pour y reprendre leurs habitudes indépendantes, désordonnées et licencieuses. De malades et de languissants, ils étaient devenus valides et agiles tout à coup; et Jean Loret put écrire :
On n'a jamais vu dans Paris Tant de gens si soudain guéris.
C'était la preuve péremptoire du mal et de la nécessité du remède; la preuve aussi qu'il n'était pas détruit et qu'il allait réagir contre les efforts de la puissance publique et de la charité. En effet, les mendiants reparurent bientôt dans Paris; ils s'attroupèrent en grand nombre, et la seule année 1659 les vit jusqu'à huit fois se lever en armes contre le bailli et les archers de T Hôpital-Général ou contre les officiers de la police. Les arrêts du parlement, les ordonnances
royales, les condamnations se succédèrent contre eux pendant tout le règne de Louis XIV, et jusqu'au milieu du XVIII* siècle, où Ton voit naître l'institution des dépôts de mendicité, que Napoléon généralisa et étendit à toute la France. Néanmoins, l'œuvre de Louis XIV, grâce à des aumônes considérables * , eut l'effet qu'il s'en était promis, comme il le reconnut dans son édit de 1662. Cet édit nous montre « la capitale soulagée de l'importunité des mendiants; les enfants des pauvres nourris à la piété chrétienne, instruits aux métiers et ouvrages, en attendant que dans l'hôpital il y ait des lieux et des ouvroirs pour de plus grandes manufactures. » En cinq années, suivant une déclaration du parlement de janvier 1663, « plus de soixante mille pauvres ont trouvé, dans l' Hôpital-Général, de la nourriture, des vêtements, des médicaments; de plus, à tous les ménages nécessiteux des portions ont été distribuées, en attendant que la maison leur puisse être ouverte. » C'est une moyenne de vingt mille pauvres par année, et telle fut, en effet, désormais, la population ordinaire de l'Hôpital-' Général.
L'établissement de cette maison fut donc un service immense rendu à Paris ; ce fut encore un service pour tout le royaume, car bientôt les principales villes, excitées par Louis XIV, en adoptèrent le système. Aussi partout on vit ce que saint Jean Ghrysostome en son temps avait si ardemment désiré de voir, ce qu'il s'était vainement efforcé de procurer à sa ville patriarcale; ce qui aurait pénétré, disait-il, son cœur de consolation et de joie : les pauvres logés, nourris, soulagés en commun dans leur corps et dans leur àme. Ne nous étonnons donc pas que tous les contemporains, historiens, poètes, magistrats, prêtres, religieux, laïques, aient célébré à Tenvi ce vaste et superbe édifice; cet hôpital, « un des plus grands ouvrages du siècle ; » « ce grand chef-d'œuvre, le plus grand, le plus merveilleux ouvrage
1. Le cardinal Mazarin y contribua de 100,000 livres en iinjoiir, et de 60,000 à sa mort.
qu'ait jamais entrepris la cliarité la plus héroïque ; n <( le plus bel établissement que Ton ait vu dans tous les siècles passés. » Ainsi parlent Fléchier, Patru, le P. Lalemant, et le parlement lui-même qui d'abord en avait trouvé le dessein chimérique; ainsi parle surtout Bossuet, la grande voix du siècle, qui devait son tribut à cette merveille de son temps, tribut, en effet, qu'il lui paya plus d'une fois en puissantes paroles qui durent faire jaillir des trésors. On trouve dans ses OEuvres deux abrégés ou précis de sermons prêches àl'Hôpital-Général. « Sortez un peu hors de la ville, s'y écrie-t-il, et voyez cette nouvelle ville qu'on a bâtie pour les pauvres, l'asile de tous les misérables, la banque du ciel, le moyen commun assuré à tous d'assurer ses biens et de les multiplier par une céleste usure. Rien n'est égal à cette ville; non, ni cette superbe Babylone, ni ces villes si renommées que les conquérants ont bâties... Là on tâche d'ôter de la pauvreté toute la malédiction qu'apporte la fainéantise, de faire des pauvres selon l'Évangile. Les enfants sont élevés, les. ménages recueillis, les ignorants instruits reçoivent les sacrements*. » Nourri de la lecture des Pères, Bossuet, sans doute, se souvenait, dans cette belle apostrophe, de celle prononcée par saint Grégoire de Nazianze en célébrant l'hôpital fondé par saint, Basile dans Césarée, sa ville épiscopale : « Si vous sortez de Césarée, vous y verrez comme une nouvelle ville : la* demeure de la charité, le trésor commun de tous les riches ; où la misère paraît heureuse et est soufferte avec joie, et où une voie courte est ouverte à tous vers le salut. »
Mais c'est le 29 juin 1657, que Bossuet dut enrichir surtout r Hôpital-Général , lorsqu'il y prononça son panégyrique de saint Paul, cette merveille de l'éloquence chrétienne.
L'hôpital n'était ouvert que depuis quelques mois; mais les seules dépenses de premier établissement avaient épuisé toutes les ressources. Les pieuses dames qui avaient conçu