‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 7 sur 87 · ARTICLE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE DEUXIÈME

Missions des îles Britanniques. •

Mission d'Irlande.

En 1646, au moment qu'échouait un projet de Mission en Orient et que Vincent envoyait des Missionnaires en Barbarie,

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Innocent X Tinvitâ à en faire passer en Irlande. Le pape cédait lui-même peut-être à une invitation d'Henriette de France, qui n'avait jamais cessé d'entretenir des rapports avec les catholiques irlandais, et qui voulait profiter d'un traité secret passé dernièrement entre eux et Charles I".

Quoi qu'il en soit, attaqués dans leur foi par les anglicans, presque sans pasteurs, les catholiques d'Irlande avaient grand besoin de recevoir parmi eux une colonie de saints prêtres. Vincent obéit aussitôt aux ordres du Souverain Pontife, et choisit dans sa Compagnie huit Missionnaires, parmi lesquels étaient cinq Irlandais. Obéissants comme leur père, ceux-ci se jetèrent aussitôt à ses pieds pour lui demander la bénédiction du départ : « Soyez unis ensemble, leur dit-il, et Dieu vous bénira ; mais que ce soit par la charité de Jésus-Christ; car toute autre union qui n'est point cimentée par le sang de ce divin Sauveur ne peut subsister. C'est donc en Jésus-Christ, par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, que vous devez être unis les uns avec les autres. L'esprit de Jésus-Christ est un esprit d'union et de paix : comment pourriez-vous attirer les âmes à Jésus- Christ, si vous n'étiez unis entre vous et avec lui-même? Cela ne se pourrait pas. N'ayez donc qu'un même sentiment et une même volonté; autrement, ce serait faire comme les chevaux, lesquels, étant attelés à une même charrue, tirersûentles uns d'un côté, les autres d'un autre, et ainsi ils gâteraient et briseraient tout. Dieu vous appelle pour travailler en sa vigne : allez-y comme n'ayant en lui qu'un même cœur et une même intention ; et, par ce moyen, vous en rapporterez du fruit. »

Il leur recommanda ensuite l'obéissance au Souverain Pontife, si nécessaire en un pays où la politique anglaise poussait le clergé à la révolte. Il régla leur conduite dans le voyage et après leur arrivée sur le théâtre de leur Mission, et ils reconnurent depuis toute la sagesse de ses conseils.

Ils partirent de Paris vers le milieu d'octobre 1646. Retenus quelque temps à Nantes, ils s'employèrent au service

des pauvres et des malades dans les hôpitaux , et iostruisirent en quelques conférences les dames de la Charité des paroisses.

De même ils firent à Saint-Nazaire, où ils devaient s'embarquer sur un navire hollandais. Ils donnèrent aux nombreux passagers une sorte de Mission, et comme prémices de leur prochain apostolat, ils convertirent au catholicisme un gentilhomme anglais, qui, blessé à mort trois jours après, expira en bénissant leur charité et la miséricorde de Dieu.

Ils s'embarquèrent enfin, et après avoir échappé aux tempêtes sur mer, à la persécution sur terre, à la mort sous diverses formes, ils arrivèrent au but. Là, ils se partagèrent entre le diocèse de Limerick et celui de Gashel.

Des deux côtés ils firent leurs exercices ordinaires avec un succès à étonner les évêques d'Irlande, à mériter Içs éloges du nonce Rinuccini, qui résidait encore dans ce royaume. Là, comme partout, clergé et peuple étaient également transformés. Mais alors la persécution éclata. Charles P' venait de mourir sur l'échafaud, et les catholiques d'Irlande avaient proclamé le prince de Galles. Nommé lord lieutenant d'Irlande, Cromwell était parti à la nouvelle de la défaite de l'armée royale, et il avait signalé la prise de Drogheda, de Wëxford, de Kilkenny, par d'horribles massacres ; puis il était revenu en Angleterre, laissant à son gendre, le farouche Ireton, le commandement en chef. La sanglante tyrannie s'accrut et pesa principalement sur les catholiques. Il n'était plus possible de faire des Missions dans les campagnes, occupées par. les parlementaires. Il est vrai que partout où la Mission avait été précédemment faite, les Missionnaires étaient dignement remplacés par les curés, dont pas un n'abandonna son poste. L'un d'eux, qui, pendant une retraite faite un an auparavant à Limerick chez les prêtres de la Mission, avait déclaré qu'il serait heureux de mourir pour la foi et la charité, fut massacré par les soldats d'Ireton, en administrant les sacrements à des malades.

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Ne pouvant pas exposer inutilement les siens, Vincent en rappela cinq en France et en laissa trois à Limerick. Ces cinq Missionnaires lui rapportèrent des lettres testimoniales les plus honorables que leur avaient délivrées au départ les évoques de Limerick et de Cashel. <( Le départ de vos Missionnaires, écrivait T archevêque de Cashel, me donne occasion de vous témoigner ma reconnaissance et de vous rendre de trës-bumbles actions de grâces pour la charité avec laquelle vous avez daigné secourir, par le moyen de vos prêtres, le petit troupeau que Dieu m'a confié. Ce n'est pas seulement à propos, c'est dans notre extrême besoin qu'ils nous ont secourus. Aussi est-il vrai que, par leurs travaux, les peuples ont été portés à une dévotion qui croît tous les jours. Quoique, depuis leur arrivée en ce pays, ils aient souffert beaucoup d'incommodités, ils n'ont pas laissé de travailler en ouvriers infatigables, et, à l'aide de la grâce, ils ont glorieusement étendu le culte et la gloire de Dieu. J'espère que ce même Dieu, qui est tout bon et toutpuissant, sera lui-même votre récompense et la leur. De mon côté, je le prierai qu'il vous conserve longtemps, vous ayant choisi pour le bien et l'utilité de son Église. »

Et l'évêque de Limerick : « Il est juste. Monsieur, que je vous remercie de tout mon cœur du bienfait que j'ai reçu de vous par vos prêtres, et que je vous expose le trèsgrand besoin que l'on a d'eux en ce pays.* Je puis vous assurer confidemment que leurs travaux y ont fait plus de fruit, et qu'ils ont converti plus d'âmes que tout le reste des ecclésiastiques. Par leurs exemples et leur bonne conduite, la plupart de la noblesse de l'un et de l'autre sexe est devenue un modèle de vertu et de dévotion, qui ne paraissait point parmi nous avant l'arrivée de vos Missionnaires en ces quartiers. Il est vrai que les troubles et les armées qui sont dans ce royaume ont été un grand empêchement à leurs fonctions. Malgré cela, ils ont si profondément gravé ce qui regarde Dieu et le salut dans l'esprit des habitants

[iO SAINT VINCENT DE PAUL.

des villes et des gens de la câmpagoe, qu'ils bénissent Dieu dans l'adversité comme dans la prospérité. J'espère de me sauver moi-même par leur assistance. »

Les trois Missionnaires restés à Limerick, sur l'invitation de l'évêque, donnèrent une mission dans cette ville qui, en y comprenant les villageois réfugiés, ne comptait pas moins de vingt mille communiants. Malgré la disproportion entre l'énormité du travail et le petit nombre des ouvriers, les Missionnaires, après quelques commencements difficiles, eurent un succès qu'on n'y avait pas vu, écrivait l'évêque à Vincent, de mémoire d'homme. Il est vrai que le prélat, la noblesse, les magistrats, tous y contribuèrent. Dieu lui-même sembla prendre en main sa cause en frappant de mort subite quelques incorrigibles blasphémateurs.

En écrivant ces détails à Vincent, l'évêque de Limerick l'invitait à adresser quelques paroles de consolation à ses Missionnaires. D'un autre côté, un de ceux-ci lui avait écrit, en renvoyant ses confrères en France, pour lui dire qu'ils s'affermissaient tous de plus en plus, quoi qu'il pût arriver, dans leur dessein de rester à Limerick. Vincent lui répondit, au mois d'avril 1650 :

« Nous avons été grandement édifiés de votre lettre, y voyant deux excellents effets de la grâce de Dieu. Par l'un vous vous êtes donné à Dieu, pour tenir ferme dans le pays où vous êtes au milieu des dangers, aimant mieux vous exposer à la mort que de manquer d'assister le prochain^ et par l'autre vous vous appliquez à la conservation de vos confrères, les renvoyant en France pour les éloigner du péril. L'esprit du martyre vous a poussé au premier, et la prudence vous a fait faire le second, et tous les deux sont tirés sur l'exemple de Notre-Seigneur, lequel, au point qu'il allait souffrir les tourments de sa mort poiir le salut des hommes, voulut en garantir ses disciples et les conserver, disant : a Laissez aller ceux-ci, et ne les touchez pas. » C'est ainsi que vous en avez usé comme un véritable enfant de ce très-adorable Père, à qui je rends des grâces infinies

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d'avoir produiten vous des actes d'une charité souveraine, laquelle est le comble de toutes les vertus.

« Je le prie qu'il vous en remplisse, afin que, l'exerçant eti tout et toujours, vous la versiez dans le sein de ceux qui en manquent. Puisque ces autres messieurs qui sont avec vous sont dans la même disposition de demeurer, quelque danger qu'il y ait de guerre et de contagion, nous estimons qu'il les faut laisser. Que savons-nous ce que Dieu en veut faire? Certainement il ne leur donne pas en vain une résolution si sainte. Mon Dieu, que vos jugements sont inscrutables I Voilà qu'au bout d'une Mission des plus fructueuses et peutêtre des plus nécessaires que nous ayons encore vue, vous arrêtez, comme il semble, le cours de vos miséricordes sur cette ville pénitente, pour appesantir davantage votre main sur elle, ajoutant au malheur de la guerre le fléau de la maladie. Mais c'est pour moissonner les âmes bien disposées, et assembler le bon grain en vos greniers éternels. Nous adorons vos conduites. Seigneur, etc. »

En effet, à la guerre venait de se joindre une contagion si violente, qu'elle emporta huit mille personnes à Limerick. De ce nombre fut le frère de l'évêque, qui s'était consacré avec les Missionnaires au service des pestiférés. Du reste , tous mouraient contents, car, disaient-ils, a Dieu nous a envoyé des anges pour nous réconcilier avec lui. » Et l'évêque, dans sa reconnaissance, ne cessait de répéter : <( Hélas ! quand M. Vincent n'aurait jamais fait pour la gloire de Dieu que le bien qu'il a fait à ces pauvres gens, il se doit estimer bien heureux. »

Mais la guerre elle-même acheva cette malheureuse ville. Ireton s'en rendit maître après quatre ou cinq mois de siège. Vingt-deux individus durent être abandonnés à la merci du vainqueur, parmi lesquels l'évêque d'Emly, réfugié dans ses murs, et son maire sir Thomas Stretch. .Sir Thomas avait été élu maire au sortir d'une retraite chez les prêtres de la Mission, et il avait accepté par dévouement. Aussitôt il avait assemblé à l'église le corps des magistrats,

et là, aux pieds d'une statue de la Vierge, il l'avait supplée de prendre la ville sous sa protection et lui en avait remis les clefs entre les mains. Puis, dans un discours pathétique, il avait juré et fait jurer de mourir pour Dieu et pour le roi.

Il mourut, en effet, et avec lui plusieurs de ceux gui avaient répété son serment. Tous, en habits de fête, marchèrent au supplice comme au triomphe. De Técbafaud ils haranguèrent le peuple, de manière à attendrir jusqu'à leurs bourreaux; et pour qu'on ne se méprit pas sur la cause de leur supplice, ils déclarèrent qu'ils mouraient pour la défense de l'Église romaine.

Cependant les trois Missionnaires avaient échappé aux fureurs d*Ireton. L'un d'eux resta à Limerick et y termina sa sainte carrière. Les deux autres, Brinn et Barry, en sortirent avec cent ou cent vingt prêtres et religieux , à la faveur d'un déguisement et mêlés aux soldats de la place qui, par la capitulation, avaient obtenu la vie sauve et le droit de retraite. Gomme il n'y avait point de quartier pour les prêtres catholiques, ils avaient passé la nuit précédente à se préparer à la mort : ils ne furent heureusement pas reconnus. En sortant de Limerick, ils se séparèrent, non sans grande douleur, mais pour assurer davantage la vie d'au moins l'un des deux. Brinn prit la route de son pays avec le grand vicaire de Gashel. Barry se dirigea vers los montagnes, où une dame charitable le reçut et le cach^ pendant deux mois. Une barque frétée pour la France s'étast ensuite présentée sur la côte, il en profita et arriva heureusement à Nantes ^ Ce fut une grande joie pour Vincent qui avait cru ses dej^x prêtres enveloppés dans le massacre de Limerick. Du reste, sa compagnie paya tribut à la sanglante persécution. Un frère, nommé Lye, découvert par les hérétiques, fut horriblement massacré sous les yeux de sa mère : après lui avoir coupé les pieds et les mains, pp lui écrasa la tête.

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