‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 6 sur 87 · Lettre du 22 décembre · texte numérisé non relu

Lettre du 22 décembre

verner plus tard la congrégation ; l'autre, avec quelquesuns des compagnons de son héroïsme, fut pris et rappelé à Dieu. Écoutons Toraison funèbre que leur fit Vincent dans un entretien sur la confiance : « Oh ! qu'il est bien vrai. Messieurs et mes frères, que nous devons avoir une grande confiance en Dieu, et nous mettre entièrement entre ses mains, croyant que sa Providence dispose pour notre bien et pour notre avantage tout ce qu'elle veut ou permet qu'il nous arrive ! Oui, ce que Dieu nous donne et ce qu'il nous ôte est pour notre bien, puisque c'est pour son bon plaisir, et que son bon plaisir est notre prétention et notre bonheur. C'est dans cette vue que je vous ferai part d'une affliction qui nous est survenue, mais que je puis dire avec vérité, mes frères, une des plus grandes qui nous pouvait arriver : c'est que nous avons perdu le grand appui et le principal support de notre maison de Gênes, M. Blatiron, supérieur de cette maison-là, qui était un grand serviteur de Dieu, est mort; c'en est fait! Mais ce n'est pas tout : le bon M. Dupont, qui s'employait avec tant de joie au service des pestiférés, qui avait tant d'amour pour le prochain, tant de zèle et de ferveur ppur procurer le salut des âmes, a été aussi enlevé par la peste. Un de nos prêtres italiens, M. Dominique Bocconi, fort vertueux et bon Missionnaire, comme j'ai appris, est semblablement mort dans un lazaret, où il s'était mis pour servir les pauvres pestiférés de la campagne. M. Tratebas, qui était aussi un vrai serviteur de Dieu, très-bon Missionnaire, et grand en toutes vertus, est aussi mort. M. François Vincent que vous connaissiez, qui ne cédait en rien aux autres, est lîiort. M. Ennery, homme sage, pieux et exemplaire, est mort. C'en en fait. Messieurs et mes frères, la maladie contagieuse nous a enlevé tous ces braves ouvriers; Dieu les a retirés à lui. De huit qu'ils étaient, il n'en reste plus qu'un, M. Le Juge, qui, ayant été frappé de peste, en est guéri, et sert à présent les autres malades. 0 Sauveur Jésus ! quelle perte et quelle affliction I C'est maintenant que nous avons grand besoin de nous

bien résigner à toutes les volontés de Dieu : car, autiemeiit, que ferions- nous, que nous lamenter et attrister inutilement de la perte de ces grands zélateurs de la gloire de Dieu? Mais, avec cette résignation, après avoir accordé quelques larmes au sentiment de cette séparation, noua nous élèverons à Dieu, nous le louerons et le bénirons de toutes ces pertes, puisqu'elles nous sont arrivées par la disposition de sa très-sainte volonté. Mais, Messieurs et mes frères, pouvons-nous dire que nous perdons ceux que Dieu nous retire? Non, nous ne les perdons pas; et nous devons croire que la cendre de ce3 bons Missionnaires servira comme de semence pour en produire d'autres. Tenez pour certain que Dieu ne retirera point de cette Compagnie les grâces qu'il leur avait confiées, mais qu'il les donnera à ceux qui auront le zèle d'aller prendre leurs places *. »

A côté de la perte de ces excellents Missionnaires, que pouvait être la perte d'un procès, même d'un procès trèsimportant, qu'eut à essuyer bientôt la maison de Gênes? Aussi, à la nouvelle qu'il en reçut, Vincent répondit, le 2à octobre 1659, à Pesnelle, le nouveau supérieur : « Vive la justice! Il faut croire. Monsieur, qu'elle se trouve en la perte de votre procès. Le même Dieu qui vous avait donné du bien vous l'a ôté : son saint nom soit béni ! Le bien est mal quand il est où Dieu ne le veut pas. Plus nous aurons de rapport à Notre -Seigneur dépouillé, plus aussi nous aurons de part à son esprit. Plus nous chercherons, comme lui, le royaume de Dieu son Père, pour l'établir en nous et en autrui, plus les choses nécessaires à la vie nous seront données. Vivez dans cette confiance, et n'allez pas au-devant

1. Voir encore sur la peste de Gènes nne lettre à Lhoillier, à Crécy, du il décembre 1657, où Vinceut nous apprend que tons ces morts étaient prêtres^ à l'exception d'un seul qui n'était qne frère coadjutenr^ et que tous^ à l'exoeption d'an senl encore , pourtant aussi dévoué que les autres , mais qui hit le premier frappé , ont pris la maladie en serrant les malades. Dans le même temps, la Compagnie perdait trois Missionnaires de Madagascar^ et un antre deis lies Hébiides : onze en tout, de ses meilleurs ouvriers.

des années stériles dont vous parlez. Si elles arrivent pour la subsistance, ou pour les emplois, ou pour tous les deux, /. in nomine Domini ! ce ne sera point par votre faute, mais par l'ordre de la Providence, dont la conduite est toujours adorable. Laissons-nous donc conduire par notre Père qui est aux cieux, et tâchons sur la terre de n'avoir qu'un vouloir et un non -vouloir avec lui. »

Du reste, presque en même temps le saint fut récompensé de sa confiance, car le marquis de Brignole assignait à la Mission de Gênes une somme annuelle considérable. Dans son humble reconnaissance pour Dieu et pour le donateur, Vincent écrivit à Pesnelle, le 9 mai 1659 : «... Vous me donnez sujet de revenir à M. Emmanuel Brignole, sur la grande affection que vous dites qu'il a pour notre chétive Congrégation, pour vous répondre qu'un de mes étonnements est qu'un seigneur de sa condition et de sa piété mette son cœur en si bas lieu, pour élever notre indignité à l'honneur de sa bienveillance et aux effets de sa bonté. Nous prions Dieu qu'il en soit sa récompense. »

Qu'aurait-ce été, s'il eût prévu que cette bienveillance pour la Compagnie serait héréditaire chez les Brignole, et que les liens entre la noble famille génoise et l'humble famille religieuse française, brisés par le malheur <?es temps, se renoueraient à deux siècles de distance? En 1855, le marquis Antoine de Brignole-Sale, et la marquise Arthemise de Negrone, dans le dessein de pourvoir à l'instruction de vingt-quatre jeunes gens choisis dans les divers diocèses d'Italie et de France pour être mis ensuite à la disposition de la Propagande, fondèrent le collège de Brignole-Sale- Negrone, à Passolo, résidence des prêtres de la Mission, à qui la direction en fut confiée. L'inauguration s'en fit le 11 février, en présence des fondateurs, de Mgr Charvaz, archevêque de Gênes, de M. Etienne, supérieur général de la Congrégation, d'un grand nombre de personnages illustres, parmi lesquels était Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans. Trois discours furent prononcés : l'un par

le marquis de Brignole, l'autre par M. Etienne, qui ne manqua pas de citer la lettre tout à Theure transcrite de saint Vincent à Pesnelle; le troisième par Mgr Charvaz, qui fit ce portrait si constamment ressemblant des Missionnaires : (( propres à tout, dit-il, en ne se croyant bons à rien, qu'on ne rencontre jamais chez les grands, mais chez eux, quand on a besoin de leurs conseils et services. »

Après la mort de saint Vincent de Paul, la Mission forma trois autres établissements dans l'État génois. Tous, notamment celui de Gênes, à la fois séminaire interne, maison de missions, de retraites et de conférences ecclésiastiques, eurent beaucoup à souffrir pendant la Révolution. Les Missionnaires furent tour à tour, et plus d'une fois, dispersés et réunis. Trois de ces maisons, celles de Gênes, de Savone et de Sarzane, résistèrent à la tourmente, jusqu'à leur complèie suppression en 1810. En 1815, elles furent rétablies par le gouvernement de Ligurie, et rentrèrent en possession du peu de leurs biens-fonds qui n'avaient pas été aliénés. Elles ont repris aujourd'hui toutes leurs fonctions d' autrefois, auxquelles Savone et Sarzane ont même ajouté la direction d'un collège.

Mission de Corse.

La fondation du marquis de Biîgnole, en 1659, avait pour but de procurer des Missions dans ses terres et dans nie de Corse, Vincent recommanda de ne pas aller audevant de ces nouveaux emplois, mais de prier et d'attendre le bon plaisir du sénat de Gènes.

A la république de Gènes appartenait alors la Corse, maïs toujours en révolte contre elle. Dans l'espérance de la contenir par la religion, le sénat génois pria Vincent, en 1^2, d'étendre sa charité à ce peuple. Vincent accorda tidntôl sept de ses prêtres, auxquels le cardinal Durazzo joignil huit autres ecdéâiastiqQes> quatre séculiers et quatre

religieux, bien que des cinq évêchés de la Corse deux seulement, ceux de Marîana et de Nebbio, fussent suffragants de Gênes.

Jamais Mission ne fut plus nécessaire. On connaît la vendettay aussi célèbre dans les histoires que dans les récits des romanciers et des conteurs : c'est en Corse, dans le cœur de ses habitants, volcanisés comme son sol et ses montagnes, qu'elle semble avoir pris naissance, pour se répandre de là en flots de sang, lave de cette passion barbare. A la férocité des Corses, l'ignorance, l'impiété, le concubinage, l'inceste, le vol, les faux témoignages, les mariages prohibés et le divorce, faisaient un affreux cortège.

Les Missionnaires marchèrent sans s'épouvanter contre ces monstres, et pour mieux vaincre, ils se partagèrent en quatre corps qui se dirigèrent à la fois sur Campo-Lauro, 11 Gotone, Corte et Niolo.

A Gampo-Lauro, résidence ordinaire de l'évêque d'Aleria, siège alors vacant, ils eurent à lutter surtout contre la division qui, des deux vicaires généraux, nommés l'un par la Propagande, l'autre par le Chapitre, était passée dans le clergé et dans le peuple. Ils triomphèrent là, comme à Cotone et à Corte. Ils soumirent d'abord à la règle du devoir les ecclésiastiques, qu'ils rassemblaient chaque jour après le peuple ; ils éteignirent les haines et les vengeances, brisèrent les commerces criminels, et remplacèrent le tout par des confréries de Charité.

Mais le centre de la guerre sainte fut à Niolo, vallée de trois lieues de long sur une demi -lieue de large, entourée de montagnes inaccessibles; lieu de retraite, par conséquent, des banditiy qui, à la faveur des rochers qui les couvraient contre les recherches des officiers de justice, pouvaient exercer impunément leurs meurtres et leurs brigandages.

Dans le reste des habitants, nul caractère religieux que i le baptême ; ignorance profonde des premiers éléments de

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la foi ; absence de toute pratique chrétienne ; tous les vices à la place de toutes les vertus : avant tout la vengeance, première leçon inculquée aux enfants, bégayée et pratiquée par eux avant même d'en avoir conscience, comme chez les petits des bêtes féroces; vengeance qui prenait toutes les formes : larcin, faux témoignage en justice, et surtout assassinat; puis cohabitations avant le mariage et aussitôt après les fiançailles; unions avant l'âge nubile et dès la plus petite enfance, et par suite, concubinages plus ou moins prolongés, quelquefois définitifs et héréditaires, divorces multipliés, incestes frappés de censures.

A ces maux les Missionnaires opposèrent d'abord l'instruction religieuse ; puis ils vinrent à bout de séparer les concubinaires et les excommuniés; ils réconcilièrent les uns avec Dieu, les autres aussi avec l'Église; parmi ces derniers, hélas! quelques prêtres; enfin, ils songèrent à rétablir la paix et la charité parmi ce peuple féroce. C'était tenter humainement l'impossible. Pendant quinze jours ils travaillèrent sans arracher ni une haine des cœurs, ni une arme des mains. On venait à la prédication, mais en équipage de guerre, l'épée au côté, les pistolets et les dagues à la' ceinture, le fusil sur l'épaule, et surtout la vengeance dans l'âme. A peine le Missionnaire prononçait-il le mot de pardon des injures, aussitôt, dans la crainte d'être touchés, tous sortaient de l'église.

Cependant la Mission va finir. Le Missionnaire est en chaire et parle encore de pardon. Déjà les talons se tournent. A bout de voie, il tire son crucifix : u Quetous ceux qui veulent faire miséricorde à leurs ennemis, s'écrie-t-il, viennent baiser les pieds du Dieu de miséricorde ! » A cet appel, tous se regardent, mais restent immobiles. Le Missionnaire va descendre; il cache son crucifix et menace de la vengeance de Dieu tous ceux qui songent à se venger des hommes. Même insensibilité! Alors un capucin se lève : « 0 Niolo ! s'écrie-t-il, infortuné Niolo, tu veux donc périr sous la malédiction de Dieu ! m Soudain les rangs s'ouvrent

et livrent passage à un curé dont le neveu venait d'être assassiné. « (l'est moi, dit -il , qui commencerai ! » Il se prosterne, baise le crucifix, et appelant le meurtrier, présent dans l'assemblée : « Venez, dit-il, que je vous embrasse après mon Dieu. » Un autre prêtre suit, puis une telle multitude, que, pendant l'espace d'une heure et demie, ce ne fut dans lé'glise que réconciliations et embrassements. Et pour les sceller sur la terre comme au ciel, on voulut qu'un notaire en dressât un acte authentique.

Le lendemain fut vraiment un jour de communion générale, communion avec Dieu, communion entre les hommes, communion de peuple à pasteur, et de pasteur à peuple.

a Tout le monde a-t-il fait la paix avec ses ennemis ? » demande alors le Missionnaire. Un curé se lève et prononce plusieurs noms. Ceux-ci s'approchent à leur tour, adorent le Saint-Sacrement exposé, pardonnent et s'embrassent. « 0 Seigneur! s'écrie en terminant le pieux Missionnaire dont nous abrégeons le récit; quelle édification à la terre, et quelle joie au ciel! » Après avoir mis la dernière main à leur œuvre, les Missionnaires se rendirent au rivage où les attendait une galère envoyée par le sénat de Gênes. Ils étaient accompagnés d'une multitude encore armée; mais, cette fois, les armes ne furent déchargées qu'en signe de joie et de reconnaissance, et pour saluer leur départ.

Malgré cet éclatant succès, la Mission de Corse ne fut fondée à Bastia qu'en 1678. Elle fut supprimée en 1798 par la révolution française, et n'a pas été rétablie. Toute son histoire est dans ce qui précède, dont il faudrait, pour chaque année, reproduire les détails.

Bfission de Piémont et de Naples. — Missions dltalie

jusqu*à nos jours.

La Mission de Turin fut fondée par le marquis de Pianezze, premier ministre d'État du duc de Savoie, homme

aussi zélé pour les intérêts de Dieu que pour ceux de sott prince. Quand la peste fit tant de vides dans les rangs des Missionnaires de Rome et de Gênes, le marquis de Pianezze fournit aux moyens de former, dans la maison de Turin, des Français capables de travailler dans toute l'Italie, en même temps que Jolly fondait à Rome, dans le même dessein, un séminaire interne.

En Piémont, comme ailleurs en Italie, les Missions étendirentleurs bienfaits dans tous les rangs despopulatîons. Clergé séculier et clergé régulier, pasteurs et troupeaux, noblesse et peuple, tous y prirent une part égale. Là aussi, même en hiver, on apportait à l'église un peu de nourriture, et on y restait jusqu'à huit jours et huit nuits entières pour attendre son tour au confessionnal. Dans quelques lieux, comme tout à l'heure à Niolo, on allait d'abord aux saints exercices avec l'épée, la dague et le pistolet, mais les armes tombèrent également devant les ministres du Dieu de paix. A Luzerne, où la multitude, trop grande pour l'Église, ne pouvait être évangélisée que sur la place, il arriva qu'un homme de faction et armé de pied en cap fut blessé par l'imprudence d'un autre. « Juste Dieu! si ceci m'avait été fait en un autre temps!... Mais mes péchés méritent cela et bien davantage ! » Ce fut toute sa vengeance. Il se contenta de se retirer un instant pour étancher le sang de sa blessure, puis revint prendre tranquillement sa place aux pieds du prédicateur. Là il fallut six semaines; ailleurs, il ne fallut que deux jours pour opérer ces prodiges de pacification. On resta six semaines encore à Raconi, quoiqu'on fût à la fin d'une campagne évangélique très-fatigante, et Dieu bénit tellement ce courage, que tous les prêtres et religieux de la ville durent être mis en réquisition pour aider à entendre les confessions innombrables. A Savigliano, l'affaire du salut devint à la lettre l'affaire unique. Ateliers, magasins, tout fut fermé aux heures de prédication, et tout commerce cessa sur le marché public. Le dévouement d'un Missionnaire, mort à la peine, porta le dernier coup, et Je

bon prêtre acheva de vaincre dans son tombeau. C'est à Savigliano que des soldats et officiers français, qui attendaient là le moment d'entrer en campagne contre les alliés de l'Espagne, ajoutèrent à Tédification des indigènes par un merveilleux retour à Dieu. A Savigliano encore, il fallut résister aux instances des habitants et à l'intervention si puissante du marquis de Pianezze, pour ne pas y laisser cinq ou six Missionaires qu'appelaient ailleurs les besoins des peuples.

A la demande de Christine de France, duchesse de Savoie et gouvernante au nom de sou fils Charles-Emmanuel, la Mission s'ouvrit dans le gros bourg de Bra, où les rues étaient barricadées comme en guerre civile, tous les habitants armés, toutes les fenêtres changées en meurtrières. Les Missionnaires y avaient été précédés des ministres d'État, dont les efforts pacifiques avaient échoué devant l'humeur féroce des gens de Bra. Fille de Henri IV, Christine fit succéder la fermeté à la douceur : après avoir parlé en mère, elle parla en souveraine, et, à la faveur d'une suspension d'armes, les Missionnaires purent ouvrir leurs exercices. Ils eurent un succès qui arracha des larmes de joie à la duchesse et au marquis de Pianezze. Pour imiter en quelque sorte le pardon de Dieu, Christine fit aux habitants de Bra remise entière de toutes les peines dues à leurs crimes. — Mêmes lettres de grâce et d'abolition furent envoyées à un bourg voisin, que le sénat de Piémont avait également essayé en vain de pacifier, et qui ne résista pas au zèle des Missionnaires. A Cavâl-Maggiore, les enfants de Vincent de Paul firent encore l'office de magistrats, tant au criminel qu'au civil, et leurs décisions furent regardées comme des arrêts sans appel.

Les rapports que nous suivons sont pleins de semblables détails sur les Missions de Scalenghe, de Fossano, de Mondovi, de Cherasco. Ces succès donnèrent lieu, dans le cours des années, à divers établissements dans les États de Savoie et de Piémont. La Mission y possédait six maisons à la fin

du dernier siècle, entre autres : Casale (1706), San-Remo (17lâ), Mondovi (1786) et Voghera (1787). Ces établissements furent successivement anéantis par les malheurs de la guerre, et à mesure que le gouvek"nement français se mit en possession des États de la maison de Savoie. Ruinés d'abord par des contributions énormes et soumis à toute sorte de vexations , ils furent supprimés une première fois, comme presque tous les autres d'Italie, par la révolution française, vers 1798. Rétablis l'année suivante par l'Autriche, redevenue maîtresse de l'Italie, ils furent de nouveau dispersés après la bataille de Marengo, lorsque les troupes françaises envahirent le Piémont; et en 1810, ils furent enveloppés dans le décret qui supprimait dans l'empire toutes les communautés religieuses. Mais, en attendant, ils avaient produit des biens infinis. A Turin, notamment, dès que les Missionnaires, longtemps logés à loyer, furent mis en possession d'une maison et d'une église, ils donnèrent jusqu'à 14 retraites par année, tant aux séculiers qu'aux ecclésiastiques. Outre leur séminaire interne, ils avaient un séminaire pour les clercs du dehors, qui devint une pépinière de bons prêtres, si bien qu'à la vue d'un ecclésiastique grave et modeste, on disait communément dans les rues de Turin : « C'est un prêtre du séminaire de la Mission. » De plus, au nombre de vingt-cinq ou trente prêtres, partagés en quatre bandes, ils se répandaient dans le diocèse pour évangéliser les peuples. Substitués en 1776 à la Compagnie de Jésus, supprimée depuis trois ans, ils en prirent la maison et les fonctions, sans rien retrancher de leurs travaux ordinaires.

Telle était la Mission du Piémont qui, à partir de 1704, forma une province séparée, sous le nom de province de Lombardie, ayant sous sa dépendance tous les établissements du nord et du centre de l'Italie. Les établissements des États pontificaux et du royaume des Deux-Siciles formaient la province de Rome. Rétablie en 1821, la Mission de Turin ne put rentrer ni dans son ancienne maison, ni

dans celle où elle avait remplacé les Jésuites. Logée encore à loyer, comme à son commencement, ce ne fut qu'en 1830 qu elle occupa la maison et l'église de la Visitation, où elle a repris toutes les fonctions déjà décrites et des conférences hebdomadaires pour former les jeunes clercs aux devoirs du sacerdoce et à la prédication. Si la Mission n'a* pu s^ rétablir à San-Remo et à Yoghera, au moins elle est rentrée à Mondovi, et, en compensation des postes perdus, elle a fondé les nouvelles maisons d'Oristano (1836), île de Sardaigne; de Scarnafigi (1847), où elle possède un petit séminaire; de Finale-Marina (1851), où elle dirige un collège ; six établissements en tout pour le royaume de Sardaigne, qui, joints aux quatre de l'ancienne république de <]ênes, la constituent dans le même état où elle était avant la Révolution.

Nous retrouverons les Missionnaires toujours les mêmes, si nous les accompagnons à Naples, où ils furent établis après la mort de Vincent, en 1668, par le cardinal-archevêque Caracciolo. Il avait été question de cet établissement flès 1658, et le détachement du saint prêtre empêcha seul peut-être alors qu'il ne fût réalisé. Comme on lui avait écrit que le cardinal Brancaccio voulait réunir à sa congrégation une communauté de bons prêtres napolitain3, il répondit, le 8 novembre : « Si c'est le bon plaisir de Dieu que la semence jetée par ce seigneur pousse et fructifie, il faudra pour lors y regarder de plus près; mais il ne faut, ni maintenant, ni jamais, que nous fassions aucune avance pour cela, ni de parole, ni d'action. Nous sommes à Dieu ; laissons-le faire. » Simple auditeur de chambre, Henri Caracciolo avait eu occasion d'admirer à Rome les vertus et les travaux des Missionnaires. Créé, en 1667, cardinalarchevêque de Naples, dès l'année suivante, il en obtint trois du supérieur général Aimeras, parmi lesquels était Cosme Galilée, neveu du fameux savant de Florence. Ces trois prêtres se livrèrent aussitôt et simultanément aux œuvres des Missions et des retraites, sans se laisser abattre par leur

$h SAIKT VINCENT DB PAUL.

extrême pauvreté. Plus généreux en paroles qu'en dons réels, le cardinal les abandonna à un tel dénûment des choses les plus nécessaires à la vie, que leur supérieur Aimeras les exhorta plus d'une fois à quitter le poste et à se retirer à Rome. Mais ils tinrent ferme et attendirent con- 'fiants le jour de la Providence. L'année suivante, on leur donna un couvent supprimé dans le faubourg de Santa- Maria-delle-Vergini, mais tellement étroit et délabré^ qu'ils le durent abattre et reconstruire. Plusieurs années après, ils purent bâtir une église, et ils se virent ainsi en posses^ sion d'une des maisons les plus grandes et les mieux ordonnées de la Compagnie. Parmi leurs plus généreux bienfaiteurs, citons la duchesse de Saint-Élie, née comtesse de Brandis- S taremberg, et, par conséquent, princesse du Saint-Empire ; encore une de ces femmes en qui la nais^ sance et la fortune ne servaient que d'éclat et d'instrument à la vertu. Pleine de dévotion pour saint Vincent et pour ses œuvres, elle fit de sa maison un hôpital, où elle soi*gnait et pansait les pauvres de ses mains. Elle s'associa même à la compagnie des Filles de la Charité, dont elltf obtint l'habit. C'est sous cet habit qu'elle voulut mourir, le 5 novembre 1761, être ensevelie et inhumée dans l'église de la Mission, à laquelle elle légua 15,000 livres et sa chapelle domestique. De son vivant, elle avait donné environ 30,000 livres à la Mission de Naples. Grâce à ces secours, les Missionnaires purent continuer et étendre leurs œuvres tant dans la capitale que dans les provinces, où ils fondé* rent quatre autres établissements, à Oria (1729), à Lecce (1732), à Ban (1746) et à Girgente (1753). Tous ces établissements dépendaient de la province de Rome, et c'était à Rome que les Missionnaires napolitains allaient faire leur séminaire. Les choses durèrent ainsi jusqu'en 1769. A cette époque, Ferdinand IV, poussé par Tanucci et les philosophes, dont tous les princes de la malheureuse maison de Bourbon prenaient alors le mot et se faisaient les séides, porta un premier coup aux communautés religieuses de son

joyaume, en ordonnant que toute fonction spirituelle y fût interdite aux membres étrangers. Les Missionnaires n'avaient qu'un petit nombre de Napolitains pour faire face à la multiplicité de leurs emplois. Frappés , enchaînés dans le présent, ils voulurent au moins préparer l'avenir, et tout en continuant à dépendre de Rome, ils fondèrent à Naples un séminaire interne. Mais, en 1788, Ferdinand, poussant plus loin la guerre anticongréganiste, proscrivit toute dépendance d'un supérieur étranger, à peine de suppression datis le royaume. Retraite ou schisme^ telle semblait être pour les Missionnaires l'unique alternative. Plusieurs se retirèrent, en effet, dans leurs familles ; les autres demeulëient, soumis en apparence à toutes les prescriptions de rÉtat. Ils se réunirent en Assemblée nationale ^ firent des règlements , élurent pour trois ans un supérieur majeur ^ quatre assistants et autant de supérieurs particuliers qu'il y avait de maisons dans le royaume, et vécurent ainsi, sous tous les régimes, jusqu'en 1814. Y eut-il schisme réel? Il paraît que tout se fit de l'assentiment secret d'abord du supérieur général Cayla, mort à Rome en 1800, ensuite du vicaire général de Rome, Sicardi, nommé par le pape Pie VIL Le 18 décembre 1815, Sicardi constitua les maisons du royaume de Naples en une province distincte, laquelle s'empressa, lorsque Léon XII, en 1827, réunit toute la congrégation sous le gouvernement d'un seul chef, de se ranger, comme toutes les autres, sous l'obéissance du supérieur général.

Depuis, plusieurs nouveaux établissements de la Mission se sont formés dans les Deux-Siciles : Monopoli (1829); Saint-Nicolas-Tolentino, à Naples (1836); Tursi, dans la Basilicate (1851); Syracuse et Nicosie, en Sicile (1852 et 1858) ; la maison et séminaire d*Âquino à Roccasecca (1859) ; enfin, tout récemment, Modica, en Sicile, dont les Missionnaires ne pourront prendre possession qu'après la mort du fondateur. Outre un séminaire interne à Naples, un collège à Lecce, ces maisons s'occupent de Missions et de retraites.

auxquelles Saint-Nicolas et Bari joignent des conférences ecclésiastiques.

Voilà, dans leur naissance, dans leur développement, dans leurs progrès, dans leurs vicissitudes, dans leur vie jusqu'à nous, les établissements fondés ou projetés en Italie par saint Vincent de Paul. Il en est quelques-uns, en d'autres provinces de la Péninsule, auxquels il n'avait pas songé, mais qui, fils, ramifications des premiers, se rattachent à son œuvre propre et personnelle. Tels sont, dans le Modenais, le Milanais , la Lombardie, la Toscane : Reggio, Modène et Pavie (1680-1682); Crémone (1702); Florence (1706), où les Missionnaires furent substitués à des chanoines réguliers par le pape et le grand-duc de Toscane; Parme (1780) ; Plaisance surtout (1 752), où le cardinal Alberoni leur donna la direction du beau collège de son nom : sorte d'université, ou l'on enseignait à la fois les lettres et les sciences, le droit et la théologie. Toutes ces maisons, fermées par la Révolution ou le régime impérial, n'ont pas été rendues à la Mission, à l'exception de Plaisance, où elle dirige le grand séminaire, et de Florence , où elle exerce toutes ses fonctions accoutumées. En revanche, elle s'est établie récemment à Sienne (1856). Ces trois établissements font aujourd'hui partie de la province de Rome. Si l'on fait la somme des établissements repris ou nouveaux, on trouve que la Mission possède aujourd'hui en Italie une trentaine d'établissements, le même nombre à peu près qu'elle possédait avant la Révolution.

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