‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 110 sur 113 · DU SERVICE DES PAUVEES · texte numérisé non relu

DU SERVICE DES PAUVEES

... 0 mes soeurs, donnons-nous à Dieu pour en user de la sorte, et prions nos sœurs qui sont là-haut bienheureuses, de le prier qu'il nous en donne la gi'âce, demandons-lui qu'il nous l'accorde pour l'amour d'elles. Mon Dieu ! vous avez donné cette grâce à nos sœurs de toucher les cœurs lorsqu'elles parlaient à leurs compagnes et aux malades, oh ! donnez-nous la aussi : vous les avez tant aimées que vous faisiez la grâce à ceux qu'elles assistaient d'estimer ce qu'elles leur disaient et d'en profiter : ô Seigneur! donnez-nous cette même grâce de toucher les cœurs et de les porter à vous aimer; sm^tout de leur enseigner les choses nécessaires au salut, car les docteurs comme saint Thomas, saint Augustin, etc., tienent qu'on ne peut être sauvé si on ne sait les principaux mystères de la foi. Voilà pourquoi vous devez sur toutes choses tâcher d'enseigner à voj pauvres qu'il y a un Dieu en trois personnes, que la seconde s'est incarnée, et le reste des choses principales que cette seconde personne a faites pour nous, etc..

0 mes filles, quel bonheur, que Dieu vous ait donné un si saint emploi ! car qu'y a-t-il de plus beau et de plus aimable que de voir une personne qui quitte tout et se donne entièrement à Dieu pour le service des pauvres ! Oh, que cela est beau ! Si nous pouvions voir l'âme d'une fiUe de la Charité qui sert bien les malades, qui a bien soin de lem' salut, qui travaille de tout son pouvoir à la perfection pour se rendi*e agxéable à Dieu ; mes filles, je le répète, si nous pouvions voir l'état d'une fille en qui tout cela est, oh! nous verrions qu'il n'y a rien de beau comme cette âme ; nous ne le voyons pas maintenant, mais nous le verrons au ciel.

Quoi ! quitter tout ce qu'on a au monde, père, mère, frères, sœurs, parents, amis, les biens, si on en a, ainsi que son pays, et pourquoi? pour servir les pauvres, pom' les instruire et les aider à aller en paradis ! Y a-t-il rien de plus beau et de plus estimable? Si nous voyions une fille ainsi faite, nous verrions son âme reluire comme un soleil, ainsi que parle Notre-Seigneur en la sainte Écriture : Le juste est comme un soleil ; or, le juste est celui qui rend ce qu'il doit à Dieu, au prochain et à soi-

même ; et si Dieu fait justice à l'homme pom' s'être acquitté de ces trois sortes de devoirs, que ne fera-t-il pas à une fille de la Charité qui ne se contente pas de faire des actes de justice seulement, mais qui donne toute sa vie au service de Dieu, en vivant selon ses règles? Je vous dis, mes sœurs, qu'une fille qui vit de la sorte ne peut manquer d'arriver à une haute perfection ; car vos règles sont toutes saintes et tendent à vous sanctifier.

Ah ! mes filles, si vous saviez quelle grâce c'est de servir les pauvres, d'être appelé de Dieu pour un si saint exercice ! Hélas ! nous n'avons pas les yeux assez clairvoyants pour voir l'excellence de cette grâce, au moins tous ; car Dieu donne quelquefois à de bonnes âmes des lumières pour connaître la beauté d'une âme prédestinée. Comme une bonne fiUe de la Charité donne toute sa vie au service de Dieu, qu'elle a tout quitté, qu'il n'y a rien au monde pour elle, ni père, ni mère, ni biens, ni possessions, ni connaissances qu'en Dieu et pour Dieu, il y a grand sujet de croire que cette fille sera un jour bienheureuse : mais peu de personnes ont ces connaissances. Ah ! qu'il fait beau voir une âme revêtue de la grâce de Dieu, entourée de la vertu de Dieu, qui porte Dieu dans son cœur, qui ne le perd point de vue ! Si on pouvait voir tout cela, on serait ravi d'admiration, on re pourrait pas envisager la beauté de cette âme sans en être ébloui ! Oui, les saints Pères ont dit que, si on pouvait voir la beauté de la vertu, on tomberait en syncope, et qu'il serait impossible de s'empêcher de l'aimer, quand même on ne le voudrait pas. Voyez donc, mes filles, ce que c'est d'une âme qui travaille à la pratique de la vertu comme font toutes les vraies filles de la Charité ; car qu'est-ce que vous faites par l'observance de vos règles, sinon une continuelle pratique de la vertu? Donnez-vous donc à Dieu pour y être fidèles et surtout à celle-ci, si nécessaire pour le salut des pauvres que vous servez.

Il est dit dans le prophète Daniel qu'un roi prit des enfants pour les faire élever fort soigneusement, et qu'il comnianda qu'on les nourrît des viandes de sa table. Parmi ces enfants se trouvèrent trois jeunes Hébreux, qui d'après leur loi n'avaiert pas accoutumé d'être et ne devaient pas être traités de la sorte ; ils dirent à celui qui avait charge d'eux : « Nous sommes bien obhgés au roi de la faveur qu'il nous fait, mais ces viandes qu'il nous fait servir ne nous feront pas mieux porter ; donnez-nous de la nourriture que nous avons coutume de prendre, et vous

verrez qu'au contraire nous nous porterons mieux. — Oh ! leur dit-il, je n'oserais, car il y va de ma tête, et le roi entend que vous soyez nourris des mets de sa table. — Monsiem-, essayez la chose ; nous avions accoutumé de manger des racines, des légumes et autres choses grossières, donnez-nous en huit à dix jours seulement; si nous nous portons bien, le roi sera satisfait ; si au contraire nous maigiissons, vous ferez ce qu'il vous plaira. » Il leur accorda ce qu'ils demandaient et ils se portèrent parfaitement bien ; ils avaient le visage frais et une mine tout autre que ceux qui étaient si bien traités.

Mes filles, nous venons de pauvres gens, vous et moi ; je suis fils d'un laboureur, j'ai été nourri rustiquement, et pour être à cette heure supérieur de la Mission, je voudrais m'en faire accroire et être traité comme un monsieur? 0 mes filles, souvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu dans nos traitements de pauvreté.

Après cela, que voulez- vous que je vous dise? De quoi pensezvous qu'on nourrit les rois quand ils sont malades? d'œufs et de bouillons, voilà ce qu'on leur donne. Dieu me fit la grâce d'assister à la mort du roi dernier ; le médecin le pria de prendre de la nourriture, ce qu'il refusa parce qu'il y avait grande répugnance, et qu'il voyait la mort s'approcher à grands pas. Après cela, il me fit l'honneur de me faire appeler et me dit : « Monsieur Vincent, le médecin me presse de prendre de la nourri tiu-e, je l'ai refusée, car aussi bien il faut que je meure ; que me conseiUezvous de faire? » Je lui dis : « Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre de la nourriture, parce qu'ils ont entre eux cette maxime d'en faire toujours prendre aux malades tant qu'il leur reste quelque espoir de vie, espérant toujours quelque moment auquel ils peuvent recouvrer la santé ; voilà pourquoi, s'il plaît à Votre Majesté, vous ferez bien de prendre ce que le médecin a ordonné. » Ce bon roi, de sa grâce, appela le médecin et se fit apporter un bouillon. De sorte, mes chères filles, que si vous avez des œufs et des bouillons, vous êtes traitées de la même façon que les plus grands de la terre.

La mortification en cela est de se contenter de ce qu'on nous présente, et si nous désirons davantage, nous ne suivons pas l'exemple du Fils de Dieu. Hélas ! comment était-il nourri? de pain. Quand il arrivait en quelque maison, que demandait-il? du pain ; et toute sa vie sur la terre a été une continuelle mortification et pratique de la pauvreté.

Vivons donc, mes chères sœm's, d'une manière conforme à

nos conditions et à nos règles, et ne souffrez jamais qu'on vous traite autrement que comme de pauvres filles. Je recommande cependant à vos sœurs servantes d'avoir un grand soin d'assister leurs sœurs malades, de leur administrer les choses qui sont permises et comme on le fait dans cette maison ; et ainsi faisant, vous serez vraies filles de la Charité et vous pratiquerez votre règle, qui n'a d'autre but que de vous tenir toujours dans le souvenir des exemples de Notre-Seigneur et de votre naissance, pour n'en pas sortir, ce qui est un grand point pour entretenir l'humihté...

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