DE LA MORTIFICATION
... Vous comprenez, mes chères sœurs, que cet article de vos règles regarde les incommodités, les souffrances, les privations, les calonmies et contrariétés qui peuvent vous arriver en servant les pauvres malades, et par là vous voyez que Notre- Seigneur veut que vous souffriez tout cela de bon cœm' et pour Famoiir de lui.
Mais, direz-vous, qui est-ce qui pomTa faire du mal à des filles qui ne font que du bien, qui travaillent de toutes leurs forces à secourir les pau\Tes dans leurs maladies et aussi à leur propre perfection ; qui pourra leur faire du mal?... C'est précisément, mes filles, parce que vous faites tout cela, qu'il faut vous résoudre à souffrir; car c'est par cela même qu'on fait le bien que Dieu permet qu'on soit afi&igé. Oui, mes filles, parce que nous servons Dieu, il nous arrive des afflictions, et parce qu'il nous aime, il nous traite coiume il a été traité luimême. H permet qu'on soufflée tantôt le froid, tantôt le chaud, qu'on soit mal vêtu, qu'on aille aux champs où l'on am^a bien de la peine, que nous souffrions une médisance, une injm^. Voilà, mes filles, ce que la Providence permet qu'il arrive aux servitem-s de Dieu. Les souffrances, oui, les souffrances sont l'apanage des gens de bien, parce que, par leur vertu et leur fidélité, ils se sont rendus dignes d'en faii'e un bon et saint usage.
L'exemple de Tobie va nous convaincre ; il était si charitable qu'il se levait de table et quittait son repas pour aller enteiTer les corps de ceux qu'on avait fait mourir ; et pom* cela, dit le texte sacré, Dieu le trouva digne de perdre la vue. Mais quoi ! voilà un homme qui s'emploie aux actions de charité, qui enseveht les morts, et Dieu le prive de la lumière qui est si agTéable? Oui, ce sont ses œuvres de charité qui l'ont rendu digne de cette privation. Il faut donc qu'une fille de la Charité soit disposée à souffrir, et qu'elle se donne à Dieu pom' recevoir de bon cœur tout ce qui lui arrivera de contraii'e à ses désirs.
Les fautes qu'on peut faire contre cette règle sont : quand on murmure contre ceux qu'on croit être la cause de nos peines, lorsqu'on a quelque mécontentement dans sa vocation et qu'on
va se plaindre à une compagne et lui dire : Oh ! comme on est misérable dans cette Compagnie ! il faux être toujours à faire telle ou telle chose, je suis dans une paroisse où il y a une peine incroyable, et par surcroît j'ai une compagne fâcheuse; cela n'est-il pas bien affligeant? Agir de cette manière, mes filles, c'est contrevenir à la règle. Miu-murer de ce que votre chambre n'est pas à votre gi*é, de ce qu'on vous refuse lorsque vous demandez d'aller quelque part ; vous plaindi'e de ce que vous êtes mal reçue quand vous venez ici : tout cela est un gTand mal, et si vous étiez filles de Notre-Seigneur comme vous devez l'être (puisque fille de la Charité veut dire fille de Dieu), vous ne murmm'eriez jamais.
Vous le savez, Notre-Seigneur ne trouvait point à redire aux ordi'es de son Père, et vous vous plaindrez de n'être pas bien nourries, bien logées et bien vêtues ! Si vous êtes malades, vous vous imaginez que vous n'êtes pas bien traitées, qu'on n'a pour vous ni égards ni complaisance ; et Dieu veuille que vous ne disiez rien de plus ! Oh ! les filles qui agissent de la sorte sont bien éloignées des pratiques de Noire-Seigneur; elles rompent cette règle qui oblige tous les chrétiens, mais parti euh èrement les filles de la Charité, à ne jamais mmmurer de ce que Dieu nous envoie, mais à tout recevoir comme venant de sa part, parce que rien ne nous aiTive que par son ordre et sa permission.
Et comment, en effet, vous arriverait-il quelque peine, si Dieu ne le voulait pas, puisque pas un seul cheveu de votre tête ne peut tomber sans sa permission? de manière que, quand une sœur donne de la peine à sa sœm- ou qu'une officière, ou la sœur servante n'accordent pas ce qu'on lem* demande, il ne faut point prendi'e cette peine ou ce refus comme venant d'elles, mais comme venant de Dieu pom- la f an-e mériter et la mettre en un état plus parfait, par sa patience à souffrii\
La patience est la vertu des parfaits. Oh ! mes filles, quelle consolation n'a-t-on pas quand on a souffert quelque chose pom^ l'amour de Dieu, et qu'on se plaît aux humihations ! quelle consolation lorsqu'on se trouve dans cet état de perfection oii l'on prend plaisir à souffrir tous les petits mécontentements qui nous anivent, parce qu'on sait qu'ils viennent de Dieu ! il faut donc regarder tout ce qui • arrive de fâcheux comme venant de Dieu, pour nous îmie mériter, puisque c'est à cette fin qu'il permet que nous soyons affligés. 0 mes filles, Dieu n'est point un tyran, il ne prend point plaisir à faire
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souffrir ceux qui le servent : il n'est aise qu'une fille de la Charité soit accablée de peines, de maladies, etc., qu'autant que ces épreuves servent à la rendre plus agréable aux yeux de sa divine Majesté.
Voilà comment Dieu permet que ceux qui le servent soient dans la souffrance. Mais, dites-vous, montrez-nous comment cela se fait? Mes filles, il en est de nous comme d'une pierre dont on veut faire une belle image. Que doit faire le sculpteur pour venir à bout de son dessein? il faut qu'il prenne le marteau, et qu'il ôte de cette pierre le superflu ; pour cela, il frappe dessus à grands coups de marteau, de sorte qu'à le voir vous diriez qu'il va briser entièrement cette pierre. Puis, quand il a ôté le plus gros, il prend un plus petit marteau, et le ciseau ensuite, pour commencer la figure avec toutes ses parties. Quand elle est formée, il prend d'autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu'il a dessein de donner à cette image.
Voyez-vous, mes filles. Dieu en use de la sorte à notre égard. Voilà une pauvre fille de la Charité, ou un pauvi'e missionnaire ; quand Dieu les retire de la masse corrompue du monde, ils sont encore dans la grossièreté et la brutahté, ils sont comme de grossières pierres : Dieu veut cependant en faire de belles images, et pour cela il y met la main et frappe à grands coups de marteau ; et comment le fait-il? en les faisant souffrir tantôt la chaleur, tantôt le froid, puis en allant voir les malades aux champs, où le vent cingle en liiver, et oii il ne faut point laisser d'aller par ce mauvais temps. Eh bien 1 ce sont là de grands coups de marteau, que Dieu décharge sur une pauvre fiille de Charité; et qui ne regarderait qu'à ce qui paraît dirait que cette fille est malheureuse; mais si on jette les yeux sur les desseins de Dieu, on verra que tous ces coups ne sont que pour former cette belle âme. Et lorsque après avoir envoyé de grandes peines, tant de corps que d'esprit, et qu'il voit que ce qu'il y avait de plus grossier est ôté de cette âme par le moyen de la patience qu'elle a pratiquée : oh ! pour lors il prend des ciseaux pour la perfectionner, je veux dire qu'il permet quelquefois qu'elle ait des petites peines, comme une petite antipathie contre sa sœur, ou même contre sa supériem^e.
Quand Dieu a résolu de perfectionner une âme, il commence par ceci : il permet qu'elle soit tentée contre sa vocation, et quelquefois en telle sorte qu'elle paraît prête à tout quitter ; puis, comme le sculptem*, il prend le ciseau et commence
à faire les traits du visage, il la pare et l'embellit, il prend plaisir à Fenrichir de ses grâces, et ne cesse jamais qu'il ne Fait rendue parfaitement agi'éable.
Mais comme il n'y a au monde homme qui puisse faire une belle image d'une pierre, si ce n'est à coups de marteau ; ainsi pour faire d'une fille de Charité une belle image avec un beau visage qui donne du plaisir à Dieu, il faut que ce soit à coups de marteau. Quand je parle d'un beau visage, je n'entends pas cela du visage extérieur, car il n'en faut faire aucun état, et Dieu n'en a que faire, mais je parle du visage de Fâme, qui plaît extrêmement à Dieu et aux bienheureux. Eh ! qui pourrait se représenter le plaisir qu'il prend dans une fille de la Charité, après qu'il Fa mise dans cet état?
n faut se donner à Dieu pour souffrir tout ce qui nous amvera de contraire et de fâcheux. Eh ! qui pensez-vous qui ne souffre pas sur la terre? Les princes? ce sont ceux qui bien souvent ont les plus gTandes afflictions. Les riches? non, non, ils ne sont pas exempts de peines. Le pape? il n'est point sans souffrance, il en a même de plus gTandes que les nôtres ; et cela doit nous bien encourager à recevoir de la main de Dieu tout ce qui n'arrive pas à souhait, à l'imitation de Notre-Seigneur qui nous a donné l'exemple, ayant souffert toute sa vie en son corps et en son âme, en son logement, n'en possédant point en propre ; en sa nourriture, vivant de son travail ; bref, en son honneur et en toutes choses qu'on peut imaginer.
Or, mes filles, si le Fils de Dieu a été dans la souffrance, qui voudra en être exempt? lorsque, allant visiter les pauvres, il passait devant les cabarets, on se moquait de lui, et il était surtout affligé en entendant les vilaines chansons et les paroles insolentes qui se disaient en ces lieux. Ne vous étonnez donc pas, mes filles, si l'on vous dit des choses semblables, et si, allant par les rues et même dans les maisons, vous trouvez des insolents qui vous tiennent des propos fâcheux, puisqu'ils n'ont pas été épargnés au Fils de Dieu. Quand donc on a dit quelque chose de malhonnête, que nous avons peine à supporter, il ne faut point' répondre, mais il faut élever son cœur à Dieu, pour lui demander la grâce de souffrir cela pour l'amour de lui, et aller devant le saint sacrement dire votre peine à Notrp-Seigneur, et non pas se plaindre aux sœurs, parce qu'en leur témoignant vos mécontentements, vous n'en recevez pas de soulagement et que vous les incommodez.
Non, mes filles, il ne faut jamais dire vos peines à vos sœurs,
car si vous avez reçu un coup de poignard dans le sein, vous ne devez pas être si cruelles que de vouloir le planter dans celui des autres ; cependant, lorsque vous dites ainsi votre peine, vous poussez dans le cœur de votre sœur le même coup que vous avez reçu dans le vôtre ; que si vous la dites à plusieurs, vous causerez mille tentations et dégoûts qui feront peut-être perdi-e des vocations. Oh ! il importe donc de ne pas se plaindre, si ce n'est aux supérieurs : ainsi, quand vous avez quelque difficulté, dites-la à votre supérieiu*e, si vous êtes ici, et si vous n'y êtes pas, écrivez à Me Le Gras, ou à M. Portail, ou à moi, mais sm'tout recom^ez à Dieu, car c'est de lui que vous devez attendre tout votre secours.
Elles pèchent encore, celles qui disent leurs peines non seulement à leurs sœurs, mais encore aux personnes du dehors : elles ne feront pas difficulté de dire imprudemment à ime dame ou autre personne leur mécontentement ; si elles trouvent un religieux, elles en feront de même ; en vérité, c'est chose étrange qu'il y ait des personnes tellement faibles qu'elles ne sauraient souffrir la moindi-e chose sans se plaindre et nummuTr, une bagatelle lem* fera de la peine. Ah ! mes filles, il faut se donner garde de pareilles fautes, et, au heu de se laisser aller à la passion, lorsqu'on vous a fait quelque chose, il faut recomir à Notre- Seignem-, et lui dire : Seigneur, ayez pitié de moi. Ll faut faire ainsi, mes filles, et puis écouter ce qu'il vous dira ; il vous parlera son langage, il vous enseignera ce qu'il faut que vous faussiez, et je m'assure que, si vous écoutez bien ce qu'il vous inspirera, vous vous sentirez des forces suffisantes pom' supporter vos petites peines.
0 mes filles, combien y en a-t-il qui ont perdu leur vocation pour n'avoir pas pris de la main de Dieu les sujets de mortification qui lem' arrivaient, et s'en repentent après quand il n'est plus temps. On les a vues venir ici depuis qu'elles sont sorties. Elles se plaignaient et murmiu^aient, disant les choses avec exagération et quelquefois avec mensonge, la passion les aveuglant si fort qu'eUes disaient même ce qui n'était pas. Ll ne faut donc jamais se décharger à ses sœurs, mais si vous avez quelque chose à dire, adressez-vous à Mademoiselle ou à M. Portail, et ne vous étonnez point d'avoir des peines, car il n'y a personne qui ne soit tenté.
Nous sommes comme ces girouettes qu'on met sur les églises, et que vous voyez tantôt d'un côté à l'occident, tantôt d'un autre à l'orient, etc.. Voilà justement conmie est la vie de
riiomme sur la teiTe ; aujourd'hui il désire une chose, demain il en est dégoûté, et ainsi il a toujours quelque peine, mais, s'il sait en faire un bon usage, il donne grand sujet de joie aux anges et s'acquiert beaucoup de grâces. Oh! quand une Me en est venue là, elle se garde bien de se plaindre ; au contraire elle reçoit ses peines avec joie et comme un témoignage de l'amour que Dieu a pour elle, elle dit comme l'épouse des Cantiques : « Mon secret est pour moi », c'est-à-dire mes peines, mes petites affictions ; c'est pom-quoi je ne les découvrirai point, si ce n'est à ceux qui sont commis de Dieu pour cela.
Une Me mal mortifiée ne se contentera pas de murmurer quand une chose ne sera pas à son gré, et de le dire à un sécuher, mais elle tâchera encore de se satisfahe. Si elle a des souhers qui ne soient pas à son gré, elle en aura d'autres ; si une robe n'est pas faite comme elle veut, U faut en avoir une autre et de meiUem'e étoffe ; voilà comme celle qui ne veut rien endurer essaye de se satisfahe en cherchant ce qu'elle n'a pas.
Une autre ne trouvera pas un coUet comme elle le désire, elle le rendra. Oh ! que c'est un grand mal, si cela amye parmi vous ! Quoi 1 pour avoir la satisfaction d'être ajustée comme elle veut, une Me ne fera pas difficulté de passer par-dessus toutes ces choses ! oh ! malhem^ à une telle Me !
Une autre accommodera sa tête, tirera ses cheveux pour faire voir qu'elle en a. 0 mes Mes, on ne voit pas cela dans la maison, Dieu merci, mais si cela était dans quelqu'une de celles qui sont éloignées dïci, ah ! le grand mal que ce serait !
Quelque autre aura une chemisette dont les manches seront un peu usées, elle n'en dira rien, mais elle en fera faire une autre, et peut-être d'une étoffe plus fine que celle de la communauté : oh! que cela est mal! Vous ne pouvez jamais rien acheter pour vos habits ; la maison vous fomiiit le nécessaire, et partant vous ne devez point chercher de telles satisfactions ; j'ajoute que toutes vous devez vous conformer à la communauté pour tout, pour l'étoffe des robes, pour le hnge, pom' la viande, pour le pain, etc.
Pour cela il vous faudra un peu souffrir ; mais bienheureux ceux qui souffrent, puisque Notre-S.4gneur a dit que ceux qui endurent des aMctions sont bienheureux ; il faut donc être bien aise quand nous trouvons l'occasion d'en éprouver quelqu'une...
312= SAINT VINCENT DE[PAUL. — CIIAP. VIII = CONFÉRENCE DU 11 NOVEMBRE 1657