A Monsieur Lamtert, à Riclielieu
22 juillet 1640.
M. d'Horgny revint hier au soir de visiter la Compagnie en Lorraine. Dieu a beaucoup béni son voyage, et il a trouvé les
grandes qualités, né en 1606, diocèse d'Amiens, entré en 1629, mort en Pologne le 31 janvier 1653.
LETTKES A DIVERS, 162o-l(ii;j =-= 77
choses en bon état, Dieu merci, si ce n'est à Touloù M... exerce toujours la patience du bon M/ Du Coudray. Oh ! monsieur, que la Compagnie est obhgée de s'humiher et de louer Dieu de cet emploi, et de lui demander la grâce d'en bien user ! je tâcherai de vous faire copier les lettres que M. d'Horgny m'en a écrites et de les vous envoyer. Notre-Seigneur protège notre frère Mathieu d'une protection particuhère, tandis qu'il permet que la plupart du monde soit volé en ce pays-là, voire même devant ses yeux, quoiqu'il y aille tous les mois avec deux mille cinq cents HvL'es ; et le dernier mois il en avait douze mille, le surplus étant pom^ le secours des rehgieux et des rehgieuses, qui meurent de faim en ce pays-là. Depuis deux ou trois mois, Dieu nous a fait la gTâce d'assembler quelques personnes de condition de cette ville pom' l'assistance de la noblesse qui y est ; la Providence nous fournit six mille hwes par mois, et un peu plus pour cela. Au nom de Dieu, monsieur, prions et nous humihons très bien ; je vous supplie d'aider un pauvi-e Gascon pour cela.
36. — A Monskar Escaii (Ij, prêtre de la Mission à Annecif. m'engage à modérer son zèle, à agir avec condescendance et douceur.
Saint-Lazare-lès-Paris, 25 juillet 1640.
Monsieur,
Je vous demande très humblement pardon de ce que j'ai tant mis à vous faire réponse, et vous promets de m'amender moyennant l'aide de Dieu. Votre lettre m'a apporté une consolation que je ne vous puis exprimer, voyant le zèle que Notre- Seigneur vous donne pour votre avancement en la perfection et pour celui de la Compagnie ; continuez, monsieur, au nom de Notre-Seigneur à demander cette grâce à sa di\ine bonté, et à y travailler à bon escient, iempus enim hreveest, et grandis nolis f estai via. 0 monsieur Escait, que je cliéris plus que moi-même, que je fais volontiers cette même prière à Dieu et pour vous
(Ij Pierre Escart, né en 1612 à Vonargon (Suisse), entré eji 1637
et }30iir moi ! Mais quoi ! ma misère est si grande que je suis toujours dans la poussière de mes imperfections, et au lieu que l'âge de soixante ans que j'ai me devrait être un plus puissant aiguillon pour travailler à l'amendement de ma misérable vie, je ne sais comme cela se fait que j'y avance moins que jamais. Vos prières, monsieur Escart, mon cher ami, m'aideront à cela, et celles de ces tant bonnes âmes que vous voj^ez de delà ; je vous demande une messe au tombeau de notre bienheureux père (1) pour cela. Je ne sais si la vue que j'ai de mes misères me fera vous dire ce que je m'en vas vous écrire ; mais j'entends le vous dire en la vue de Dieu, et dans l'esprit de simphcité, qu'il me semble que je l'ai considéré ce matin devant Dieu.
Je vous dirai donc, monsieur, qu'il me semble que le zèle que vous avez pour l'avancement de la Compagnie est toujours accompagné de quelque âpreté et que cela passe même à l'aigTeur. Ce que vous me dites, et que vous appelez lâcheté et sensualité en quelques-uns, me le fait voir, et notamment l'esprit dans lequel vous le dites; ô mon Dieu! il faut bien prendi'e garde à cela. Il est facile, monsieur, de passer du défaut à l'excès des vertus, de juste de devenir rigoureux, et de zélé inconsidéré. L'on dit que le bon vin devient facilement vinaigre, et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vi'ai que le zèle est l'âme des vertus ; mais certes, monsieur, il faut qu'il soit selon la science, dit saint Paul ; cela s'entend selon la science expérimentale, et pour ce que les jeunes gens n'ont point cette science expérimentale, pour l'ordinaire leur zèle va à l'excès, notamment en ceux qui ont de l'âpreté naturelle. Oh Jésus ! monsieur, il faut bien prendi'e garde à cela, et se défier de la plupart des mouvements et des sailhes de notre esprit, tandis que l'on est jeune et de cette complexion. Marthe murmurait contre l'oisiveté et la sensuahté de sa chère sœur Madeleine, et la regardait comme si elle faisait mal de ne pas s'empresser comme elle pour traiter Notre-Seigneur ; vous et moi, aurions eu peut-être son même sentiment si nous eussions été présents ; et cependant (o altitudo divitiamm sapientiœ et scieniiœ Dei, qucmi incompreliensibilia siinl judicia ejus) voilà que Notre-Seigneur déclare l'oisiveté et la sensualité de la
(1) Saint François de Sales.
L'original de cette lettre se tronve à Tnrin cliez les prêtres de la Mission. 11 est tout entier de la mam du saint.
Madeleine lui être plus agréables que le zèle moins disci-ot de Marthe. Vous me direz peut-être qu'il y a différence entre écouter Notre-Seigneur comme la Madeleine, et écoutei- nos petites teiulretés comme nous faisons. Hélas, monsieur, ([iw savons-nous si ce n'est pas Notre-Seigneur qui a inspiré luimême la pensée du voyage des deux dont vous me parlez, et celle des petits soulagements qu'ils prennent? Je suis bien assuré d'une chose, monsieur, que diligentihus Dewn omnia cooperantur in ionum, et ne doute point que ces mêmes personnes n'aiment bien le bon Dieu. Et comment auraient-ils quitté leurs parents, leurs amis, leurs biens et toutes les satisfactions qu'ils avaient en tout cela, pour aller chercher la pauvi'e brebis égarée parmi ces montagnes, s'ils n'aimaient Dieu? Et si l'amour de Dieu est en eux, comment n'estimons-nous pas que Dieu leur inspire ce qu'ils font, et ce qu'ils laissent à faire, et que tout ce qu'ils font est pour le mieux, et ce qu'ils laissent à faire aussi? Aussi au nom de Dieu, monsieur, entrons dans ces véritables sentiments et dans ces pratiques, et craignons que le mahn esprit ne prétende, par l'excès de notre zèle, nous porter au manquement de respect vers nos supériem's, et de la charité que nous devons à nos égaux ; c'est à cela, monsieur, qu'aboutissent nos zèles moins discrets et l'avantage que le mahn esprit en retire ; c'est pourquoi je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur, monsieur, travaillons à nous faire quittes de nos zèles, notamment de ceux qui choquent le respect, l'estime et la charité. Et parce qu'il me semble que l'esprit malin prétend cela sur vous et sur moi, étudions-nous à humilier notre esprit, à bien interpréter les façons de faire de notre prochain, et à le supporter dans ses petites infii'mités. Oui ; mais si je le supporte, adieu nos- petits règlements ; l'on n'en gardera plus aucun ; et puis vous savez, me direz- vous, que vous m'avez chargé de tenii^ la main à ce qu'ils s'observent. Je réponds à la première difficulté, qui est de Fanéantissement de l'observance des règlements : qu'il nous doit suffire de faire sentir au supérieur, dans le respect et la révérence qu'on lui doit, les manquements qu'on voit et les inconvénients qui s'en suivent, et attendre que Notre-Seigneur y pourvoie, ou par la prochaine visite, en laquelle l'on doit rapporter les manquements de la communauté en général et de chaque personne en particuher, voire même ceux du supérieur, notamment le manquement du soin de faire observer les règlements, ou bien l'on peut en donner avis au supérieur général, et après cela
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ôtre en repos, dans la cou fiance que Notre-Scigiieiir y pourvoira; ou par le ('haiii^-eiiieiit do^ oHieieis, (tu jtaic.e ((u'euxmeiiies ehaîii^cM'oiil p;u- (iuel([ue retraite, j)ar (|iK']([ue oraison où Dieu leur doiiueia: luiiiièie et force poui' remédie)' à ce défaut. Bref, il faut conuiiettre cela à la divine Providence, et être en repos. Quant à la seconde objection qui est que vous avez charge de veiller sur le règlement, je vous dirai, monsieur, que cela est "STai ; mais que cela s'entend que l'on doit veiller en la manière que j'ai dit ci-dessus, qui est d'avertir le supérieur dans l'esprit d'humilité, de douceur, de respect et de charité, et après cela s'il n'y remédie, en donner avis au supérieur général. Et c'est ce que vous avez fait, mais dans l'esprit d'empressement, d'âpreté et d'aigreur même ; et c'est, monsieur, ce qu'il faut toujours soupçonner dans tout ce que nous faisons, non enim in commotione Dominus, sed in sfiritu lenitatis.- Que si après tout cela les choses vont comme auparavant, il faut demeurer en paix ; et c'est monsieur ce que je vous prie de faire. J'espère à la fin de cet automne de vous aller visiter, et alors nous en parlerons plus particuhèrement, comme aussi du voyage que vous me proposez. Je prie Notre-Seigneur cependant qu'il soit la joie et la paix de votre cœur. Oh sus, monsieur, il faut que je finisse en vous disant derechef que je vous chéris plus que moi-même, et que j'ai une parfaite confiance qu'après que vous aurez honoré d'une manière particuHère l'humihté et la douceur de Notre-Seigneur quelque temps durant, par affection, par actes assaisonnés de cet esprit de douceur et d'humihté, vous -deviendrez, moyennant l'aide de Dieu, un homme tout à fait apostoHque ; et c'est ce que je lui demande avec toute l'affection qui m'est possible, qui suis, en l'amour de Notre-Seigneur, etc.