LES PROTESTANTS
1. — A Monsieur François Grimai, supérieur, à Sedan (1). Ne se point mêler des affaires séculières.
13 février 1644.
Monsieur,
Vos deux dernières lettres me parlent de la difficulté où vous êtes ; et pour toute réponse, je vous dirai qu'il est rare d'être en quelque condition que ce soit, notamment en celle où vous êtes, sans tomber sous la langue des médisants ou les plaintes des mécontents, et qu'il faut se donner à Jésus-Christ Notre-Seigneur pour en faire bon usage, en union de celui qu'il a fait de toutes les contradictions et les calomnies qu'il a souffertes, pour nous apprendre à faire comme lui en pareilles rencontres. Et parce que je ne vous ai pu dire mes sentiments de vive voix, touchant la manière de nous comporter en telles occasions, je m'en vais vous les écrire tout simplement.
Il n'est pas expédient, monsieur, que nous nous niêhons des affaires séculières, quelque rapport qu'elles aient aux choses spirituelles, premièrement, parce que saint Paul conseille aux ecclésiastiques de ne se jamais immiscer dans les choses temporelles et sécuhères ; deuxièmement, parce que personne ne peut servir à deux maîtres, à Dieu et au monde, au spirituel et au temporel, selon ce que dit Notre-Seigneur ; troisièmement, parce que ce dont nous nous mêlerons regardera les catholiques seulement, ou ceux de la rehgion (2) seulement, ou le fait d'un cathohque contre un huguenot. Or, de se mêler du fait d'un cathoHque contre un autre cathohque, comme de soUiciter
(1) La Mission de Sedan fut fondée en 1643 par le roi Louis XllI.
(2) Les protestants.
M. le gouverneur (1) ou les officiers de la justice, il semble qu'un cœur paternel ne peut pas en user de la sorte à l'égard de ses enfants. Si c'est à l'égard de deux personnes de la religion prétendue : Quid tihi et filiis Belial? Et si c'est pour un catholique contre un religionnaire, que savez-vous si le catholique est bien fondé à demander en justice ce qu'il demande? Il y a bien différence entre être cathohque et être juste. Quatrièmement, quand bien vous seriez assuré qu'il serait bien fondé en justice, pourquoi n'estimerez- vous pas que M. le gouverneur et les magistrats jugeront la chose en leur conscience, notamment quand elle ne regarde pas purement la rehgion? Et puis, de quoi s'agit-il? C'est pour l'ordinaire du bien ou de l'honneur ; or, c'est à vous, monsieur, à exhorter en particuher, comme en général, les âmes que Dieu vous a commises, à mépriser l'honneur et à supporter la perte du bien, comme faisait saint Paul, et non pas à vous rendi'e soUiciteur pour leur faire avoir ou conserver l'honneur et le bien. 0 monsieur Grimai, mon cher frère, que vous et moi serions de gTands missionnaires, si nous savions animer les âmes de l'esprit de l'Evangile qui les doit rendre conformes à Jésus- Chri st ! Je vous promets que c'est là le plus efficace moyen de sanctifier les cathohques et de convertir les hérétiques que nous puissions pratiquer, et que rien ne peut tant les obstiner dans l'erreur et dans le vice que de faire le contraire. Ressouvenez-vous, monsieur, de ce que Notre- Seigneur dit à celui qui se plaignait k lui de son frère : Quis me 2onstUuit judicem inter te et fratrem tumn? et dites à ceux qui voudront vous employer pour solhciter leurs affaires : Quis me constituit advocatum vel negociatorem vestrum? Ce sont ces considérations et d'autres semblables, qui font que je ne me mêle, dans l'emploi qu'il a plu à la reine me donner dans son conseil des choses ecclésiastiques, que de celles qui sont de cette nature et qui regardent aussi l'état rehgieux et celui des pauvres, quelque apparence de piété et de charité qu'aient les autres affaires qu'on me propose. Mais à quoi donc, me direz-vous, m.'employerai-je?
Voici, monsieur, ce qui regarde votre vocation, et à quoi vous devez seulement vous apphquer : 1^ à votre propre perfection ; 2° à celle de votre famille ; 3° à annoncer la parole de Dieu au peuple cathohque de Sedan et, étant en mission, aux
(1) Abraham Fabert, né à Metz le 15 octobre 1599, mort à Sedan le 17 mai 1662.
pauvres gens de la campagne ; 4° à administrer les saints sacrements ; 50 aux offices de l'église ; 6° à procurer le bien des pauvres, à visiter les malades et les prisonniers civils, et les criminels aussi, après que les témoins leur auront été confrontés, ou pour le moins après que le procès aura été fait, et non plus tôt, de peur qu'ils ne se plaignent de vous si on les convainc de quelque chose qu'ils vous auront confié ou confessé, ou bien les juges s'ils ne confessent la vérité. Un criminel que j'ai entendu en confession autrefois et qui me confia son crime, se mit en devoir de se pendre lui-même par plusieurs fois, d'appréhension que le diable lui suggéra que je le découvrirais aux juges. A tous ces soins, vous pouvez ajouter celui d'enseigner les choses nécessaires à salut, aux pauvres qui vous demanderont l'aumône par la ville ou à la maison ; à réconciher les personnes qui ont quelque différend et les familles même. C'est encore votre office de donner conseil spirituel aux personnes qui vous en demanderont, et d'avertir ceux qui seront dans le désordre.
Mais quoi ! me direz-vous, pourrai-je voir un cathohque oppressé par un de la religion, sans m' employer pour lui? Je réponds que cette oppression ne sera pas sans quelque sujet, et qu'elle se fera, ou pour quelque chose que le cathohque devra au huguenot, ou pour quelque injure ou quelque dommage qu'il lui aura fait ; or l'un de ces cas posé, n'est-il pas juste que le huguenot en demande raison en justice? Le cathohque est-il moins justiciable pour être cathohque? ou avez-vous plus de raison de vous mêler de ces affaires que Notre-Seigneur en avait pour toucher à celles de cet homme qui se plaignait à lui de son frère?
Oui, mais les juges sont de la rehgion ; il est vrai, mais ils sont aussi jurisconsultes, et jugent selon les lois, les coutumes et les ordonnances ; et, outre leur conscience, ils font profession d'honneur. De plus, si vous vous mêlez du fait du cathohque, les ministres feront le même pour celui de leur parti ; et vous devez estimer qu'ils seront mieux écoutés que vous, et qu'ainsi vous nuirez au cathohque, parce qu'en sollicitant pour lui, vous provoquez un plus puissant contre lui.
Ce ne seront pas, direz-vous, les juges que je solhciterai, je m'adresserai à M. le gouverneur, à ce qu'il interpose son autorité envers le juge. Je réponds à cela deux choses : la première' que M. le gouverneur étant bon comme il est, écoutera le pauvL'e homme qui s'adressera directement à lui, et le soutiendra s'il voit qu'il ait raison. Deuxièmement, que, faisant
de ceci inli'igiie do roliginii envers M. le |20iivcrneiir, vous aurez les ministres en tête, et ainsi vous vous commettrez ; et au lieu de profiter au catholique, vous le mettrez en danger d'être plus maltraité.
Vous me direz peut-être aussi que vous ne prétendez pas soutenir personne qui aura des procès, mais seulement quelque catholique, pour quelque mauvais traitement que lui fera M. le gouverneur pour avoir été mal informé ; et c'est ici que je dois vous dire, monsieur, que M. le gouverneur est plus clairvoyant en sa charge que vous ni moi, et que je ne suis point d'avis, pour tout cela, que vous entriez là dedans»