‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 40 sur 113 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE kÔLE NATIONAL DE SAINT VINCENT DE PAUL

Le titre de ce chapitre, qui me paraissait d'abord pompeux, n'est que juste. A la mort de Louis XIII, nous arrivons à une époque où l'influence de saint Vincent de Paul étant prépondérante à la cour, dans la noblesse, dans le clergé, il l'emploie à calmer les esprits, à ramener l'unité, à soulager la misère en rapprochant les classes, à donner au pays de bons serviteurs, à faire chaque jour plus forte la France chrétienne.

Louis XIII, arrivé à sa dernière heure, voulut être assisté par Vincent de Paul. La reine régente n'avait pas besoin de ce geste du roi momant pour comprendre la valeur et l'importance du saint. Aussi, dès qu'elle fut maîtresse du pouvok, eUe se hâta d'appeler Vincent à la cour : il devenait membre et président du Conseil de conscience institué pour régler les affahes ecclésiastiques.

Dans son humilité, il fut d'abord effrayé par la responsabilité et par l'honneur ; mais, quand il eut accepté, il s'attacha à remplir sa fonction avec le calme et la décision qu'il apportait à toutes choses. Il ne changea rien à son extérieur simple et pauvi-e ; il n'alla à la cour que lorsqu'il y était appelé par la reine ; il s'appliqua à ne jamais rien demander pom^ lui ni pour les siens ; il déconcerta la flatterie et l'intrigue par sa com'toisie et sa fermeté. Lamoignon disait de lui plus tard :

C'est l'estime pubhque qui porta la reine mère à l'appeler dans le Conseil de conscience ; mais cet honneur ne l'empêcha pas de vivi'e comme il avait toujours vécu. Dans les occasions difficiles, il parla avec une fermeté digne des apôtres ; toutes

les considérations humaines ne purent l'engager à dissimuler tant soit peu de la vérité et il ne se servit jamais de la confiance des grands que pour leur inspirer les sentiments qu'ils devaient avoir.

Et Le Tellicr :

En qualité de secrétaire d'État, j'ai été à portée d'avoir un grand commerce avec M. Vincent. Il a fait plus de bonnes œuvi'es en France pour la religion et pour l'Église que personne que j'aie connu ; mais j'ai particulièrement remarqué qu'au Conseil de conscience, oii il était le principal agent, il ne fut jamais question ni de ses intérêts, ni, de ceux de sa CongTégation, ni de ceux des maisons ecclésiastiques qu'il avait établies.

De combien de membres du Conseil de conscience auraiton pu en dire autant?

Cette attitude de loyauté et de dévouement à l'Église faisait de Vincent de Paul un adversaii^e redoutable pour Mazarin, qui avait réussi à s'emparer du pouvoir effectif et paraissait disposé à en exercer toutes les prérogatives. Aussi Mazarin s'effaça d'abord devant Vincent de Paul, qui put dicter au Conseil de conscience des principes et des règles de réforme religieuse. Ces règles, par leur douceur même, nous montrent la profondeur du mal qu'il fallait guérir. Voici, d'après l'abbé Maynard, les principales dispositions :

1° La reine n'accordera aucune pension sur les évêchés ou archevêchés, sinon dans le seul cas permis par le droit, c'est-à-dire au bénéfice du titulaii'e quand il se sera retiré pour cause de vieillesse ou d'infirmité.

2° Elle n'ordonnera aucune expédition de brevet pour les abbayes, sinon pour ceux qui, outre les autres qualités requises, auront dix-huit ans accomplis.

3° Elle n'accordera aucun brevet pour les dévolus (I)...

(1) Cet article vise un des abus les pkis odieux du temps. Le roi accordait un brevet à des ecclésiastic|ues c|ui jetaient leur dévolu sur un bénéfice, c'est-à-dire qu'ils en devenaient légalement titulaires dans le cas de mort ou de démission du titulaire. On devine à quelles tracasseries étaient en butte les possesseurs de bénéfices dévolus ; on comprend aussi à quels procès donnait lieu la succession.

4° Elle ne fera expédier aucun brevet d'évêché, sinon pour ceux qui auront au moins un an de prêtrise.

5" Elle n'accordera aucune coadjutorerie des abbayes de nlles, sinon après connaissance certaine que la règle y est observée, et à la condition que les religieuses proposées aient vingt-trois ans d'âge et cinq de profession.

Enfin, Vincent s'appliqua avec une ténacité inlassable à écarter de l'épiscopat les prêtres sans vocation, dont la foi ou les mœurs étaient douteuses, et à faire agréer des hommes apostoliques. C'est ainsi qu'au dix-septième siècle chaque diocèse de France — à très peu près — eut un évêque zélé, qui réforma le clergé et rétablit l'ancienne discipline ; c'est ainsi que la plupart des abbayes eurent leur abbé réformateur. On voit, par ces quelques traits, l'importance de l'œuvre.

Elle ne fut pas accomplie sans difficultés. Les vieilles familles aristocratiques considéraient les abbayes et les évêchés comme un patrimoine dont elles avaient toujours disposé pour leurs cadets. Leur colère fut grande, lorsqu'elles se virent dépossédées. Les historiens de saint Vincent racontent à ce sujet des anecdotes curieuses ; la mauvaise humeur des grands, déçus dans leur ambition, allait parfois jusqu'à la violence, et Vincent de Paul, allant un jour annoncer à une grande dame que son fils ne serait pas évêque, reçut un escabeau à la tête. Le saint arriva à désarmer tous ses ennemis par sa fermeté et par son esprit.

Mais Mazarin supportait avec peine cette autoiité grandissante. 11 essaya de faii'e exclure Vincent de Paul du Conseil de conscience ; la reine l'y maintint. Mazarin, battu sur ce terrain, eut recours à la ruse et, pour réduire à néant le crédit de Vincent de Paul, il cessa de réunir le Conseil de conscience. Puis, vint la Fronde, qui apporta à la cour d'autres préoccupations. Le trafic des évêchés et des abbayes recommença. Mais les anciens abus n'eurent plus la même force ; il y avait quelque chose de changé dans la conscience chrétienne.

La Fronde, qui interrompit les séances du Conseil de conscience, fournit à Vincent de Paul une autre occasion

de se dévouer à l'intérêt public. Je n'ai pas à raconter ici les deux Frondes, la Fronde parlementaii^e et la Fronde des princes : lorsqu'on étudie de près ces deux mouvements, qui furent la cause de tant de ruines, on est frappé de l'importance du rôle de Vincent de Paul, qui emploie à tout instant toutes les ressources de son esprit, qui étaient grandes, et tout son crédit, qui était considérable, à rétablir l'ordre et la paix.

Ses idées, ses goûts, son amitié pour la famille des Gondi, son amour du peuple, la connaissance qu'il avait de l'âme de Mazarin, tout le poussait vers le parti des frondeurs ; son respect de l'autorité royale, son désir ardent de la paix et, pour tout dire d'un mot, son patriotisme l'inclinaient vers la régente et le ministre. Il sut ne renier aucune amitié et rester au-dessus des partie pour servir la France. Quand la régente et Mazarin, réfugiés à Saint -Germain, entreprirent de faire investir Paris par les troupes de Condé et de le réduire par la famine, Vincent de Paul jugea qu'il était l'heure d'intervenir. Il part de Saint-Lazare avec le frère Ducourneau; il traverse les lignes de l'armée frondeuse et de l'armée royale, risquant à tout instant sa vie. Il arrive à Saint-Germain et, reçu aussitôt par la reine, il lui dit avec une profonde émotion :

Est-ii juste, madame, de faire mourir de faim un miUion d'innocents pour punir ^/ingt ou trente coupables? Songez aux malheurs qui vont fondre sur votre peuple, à la ruine, aux sacrilèges, aux profanations que la guerre entraîne après elle? Et tout cela pourquoi? Pour garder auprès de vous un étranger, objet de la haine pubhque. Mais^ si la présence de M. le cardinal est la source des troubles de l'État, n'êtes-vous pas obhgée de le sacrifier, au moins pour un temps?

De là, Vincent passe chez Mazarin, et, avec une adresse pressante, il lui expose la même thèse ; puis il conclut :

Monseigneur, cédez au tem})s, et jetez-vous à la mer pour calmer Poragc. — Voilà une semonce bien vive, repartit Mazarin, et personne ne m'a encore osé tenir un pareil langage. Néanmoins, mon Père, je m'en irai si M. le Tellier est de votre avis.

C'était une fin de non-recevoir. Sa tentative avait échoué. Vincent de Paul quitta Saint-Germain, la mort dans l'âme. Ce qui dut l'attrister encore plus, c'est qu'il lui était impossible de regagner Paris. Les frondeurs, apprenant son départ pour Saint-Germain, voyaient une, trahison dans son courageux dévouement, et le peuple était ameuté contre lui. Même pour les saints, il est difficile de jouer un rôle de médiateur entre les partis.

Malgré cet échec et malgré les déceptions qui le sui-virent, Vincent de Paul, pendant la Fronde des princes, n'hésita pas à travailler à la paix par les mêmes moyens. Les proràces étaient dévastées par les deux armées qui se rapprochaient tous les jours de Paris. Vincent se tourne vers le pape, et, dans une lettre admh'able que je cite plus loin, il le supplie d'intervenir. Puis, quand l'amnistie a été proclamée, Vincent va tous les jours de Paris à Saint-Denis, pour discuter avec la reine et le cardinal les conditions de cette amnistie qui doit être aussi étendue que possible; enfin, comme Mazarin ne veut pas laisser rentrer le roi à Paris sans y rentrer lui-même, au risque de susciter de nouveaux troubles, Vincent lui écrit une lettre courageuse et éloquente — qu'on lira plus loin — qui le décide à disparaître pour un temps.

Cette action politique de Vincent de Paul n'était connue que d'un petit nombre. Ce que la foule savait de lui, c'est qu'il avait été, pendant les deux Frondes, la Providence visible des petits et des pauvres. Il faut lire le livre de Feillet, la Misère ait temps de la Fronde, pour avoir une idée de la désolation des provinces de l'Est à la suite de la guerre de Trente ans, et de Paris- et de ses environs à la suite de la Fronde. Un mot de saint Vincent résume éloquemment cette détresse : « Le pauvre peuple meurt de faim ! »

Ce n'était pas le peuple seul qui souffrait. La noblesse terrienne, ruinée par la guerre, avait abandonné ses châteaux, laissant le pays li^^é aux bandes de brigands et aux armées régulières ; les seigneurs devenaient eux-mêmes pillards, ou demandaient l'aumône sur les grands chemins ;

quelques-uns s'étaient réfu iés à Paris, où leur misère, pour être ignorée, n'en était que plus triste. Il était impossible de prévoir la fin du désastre : l'industrie avait perdu ses installations; les agriculteurs n'avaient plus de charrues ni de bêtes de labour pour travailler leurs champs, ils n'avaient plus de grains pour semer. Et l'anarchie était telle, que personne, parmi les représentants de l'autorité royale, ne se souciait de connaître cette détresse ni de la soulager.

Vincent de Paul fut le sauveur des provinces ruinées. En dix ans, il fit passer en Lorraine et en Picardie plus de soixante millions. Le frère Mathieu, avec une énergie et une adresse admirables, faisait le voyage de Paris à Nancy, chargé de sacs d'écus ; il traversait les armées et les bandes de brigands, et il trouvait toujom^s le moyen de cacher son argent au moment décisif. Le frère Parre parcourait la Picardie, notait les besoins des villages, demandait à Vincent de Paid des charrues pour labourer et du grain pour semer ; il envoyait à Paris les tamis que les paysans fabriquaient pour occuper leur oisiveté forcée, et Vincent de Paul s'occupait de les faire vendre. Plus tard, quand Paris connut les horreurs du siège et de la faim, de tous côtés furent fondées des soupes populaires pour donner à manger aux plus nécessiteux, et, ici encore, des millions furent employés pour permettre à Paris de traverser la crise.

OvL Vincent de Paul trouvait-il ces ressources? Il donnait tout ce qu'il avait ; il importunait la reine de ses demandes, et comme, un jour, la régente lui déclarait qu'elle n'avait plus rien, il -lui dit en souriant : « Et vos bijoux, madame, une reine n'en a pas besoin. » Il réunissait les dames de la Charité et son éloquence était si persuasive qu'il leur arrachait de larges aumônes ; devinant le rôle de la presse moderne, il faisait distribuer, à la porte des éghses, des feuilles qui contenaient des relations de la misère des provinces, et les plus pauvres servantes voulaient donner leur obole pour la soulager. En somme, il opérait le miracle de k charité, qui consiste à toucher les âmes, à créer la fra.ter-

nite chrétienne dans les cœurs, ce qui est le moyen infaillible d'obtenii' les secours matériels.

Ces secours arrivaient en province, accompagnés de missionnaires, qui consolaient les mallieiu:eux en leur donnant du pain, et des filles de la Charité qui s'installaient à demem^e pour soigner les malades. L'effet produit sur les esprits par cette charité organisée fut si grand que de tous côtés les hommes influents, dévoués au bien public, se tomiiaient vers Vincent de Paul comme vers un sauveur et lui demandaient des avis comme à un maître. Dans l'universel désordi'e, alors que toute l'activité de l'aristocratie et de la cour s'épuisait en vaines querelles, il maintenait l'équilibre du pays, à force de sainteté intelligente. Je veux citer la lettre que lui écrivait le gouverneur de Saint-Quentin ; elle dit nettement ce que mille autres disaient en d'autres termes : ^

La niisère est si grande, écrit ce magistrat, qu'il ne reste plus d'habitants dans les villages, qui aient seulement de la paille pour se coucher, et les plus quahfiés du pays n'ont pas de quoi subsister... C'est ce qui m'obhge dans le rang que je tiens, et la reconnaissance que j'en ai, de vous suppher d'être encore le Père de la patrie pour conserver la vie à tant de pauvres moribonds et languissants, que vos prêtres assistent, et ils s'en acquittent très dignement.

Père de la Patrie, il est impossible de montrer ici combien Vincent de Paul méritait ce titre.

Les historiens modernes n'en disconviennent pas, mais quelques-uns, comme Michelet, ajoutent, pour diminuer son rôle, que sa charité n'arriva pas à soulager toutes les misères. Assurément. Mais les milHons qu'il envoya en province dispensèrent la Picardie et la Lorraine de mourir de faim et leur permirent d'attendi^e la conclusion de la paix. Au reste, cette charité de saint Vincent de Paul procurait au pays un autre bien, très nécessaire dans l'état de division et de haine où la guerre civile l'avait jeté. En demandant aux riches une part de leur fortune pom' nourrir les pauvres, en mendiant chez les princes pour acheter

des charrues aux laboureurs, en demandant l'obole des servantes pour sauver les nobles de la déchéance, Vincent de Paul rapprochait les classes jusque-là séparées par les préjugés de la haine, et il faisait circuler à travers la France un courant de fraternité saine et digne. Il travaillait ainsi plus efficacement que les diplomates du Parlement à apaiser les querelles, à fake tomber les armes des mains des soldats, et à préparer les esprits à une paix honorable et durable.

La guerre civile et la misère n'étaient pas les seuls maux dont souffrait la France de ce temps. Elle était travaillée par des crises plus profondes, par des luttes d'idées et de sentiments dans le domaine rehgieux, par la question protestante et par la question janséniste. Ici encore, Vincent de Paul joua un rôle patriotique, dont l'importance et le véritable caractère ont été parfois méconnus. Il rendit justice aux protestants plus que n'importe quel homme de son temps, malgi'é une certaine répugnance instinctive que lui inspirait la Kéforme, et il poursuivit avec vigueur le jansénisme, malgré la sympathie évidente qu'il avait pour certains jansénistes et pour quelques-unes de leiu^s idées. Mais il considérait le protestantisme et le jansénisme en apôtre : dès lors, il se sentait pris de pitié pour les protestants, qui n'étaient plus un danger national ; il les respectait, il les aimait, comme des égarés qu'il fallait ramener dans le di'oit chemin ; au contraire, les jansénistes, hommes de vertu et de savoir, l'irritaient, parce qu'ils divisaient l'Église par d'inutiles querelles de mots, et. détournaient vers la dialectique disputeuse et la spéculation sans issue d'admirables forces chrétiennes qui auraient pu servir à l'apostolat.

Comment! aurait dit volontiers Vincent de Paul, le pauvre peuple des champs meurt de faim et se damne, et vous perdez votre temps à défier les ministres réformés. Vous perdez votre temps à disputer de la grâce efficace et des cinq propositions d'un gros livre inutile ! Vous n'aimez donc pas la France, vous n'aimez pas l'Église, vous n'aimez pas le peuple. Nous n'avons pas le temps d'approfondir

ces querelles subtiles : rapportons-nous-en pour la doctrine à l'Égiise, soyons unis et travaillons à instruire les pauvres et à leur donner du pain.

Tel est le secret de son attitude dans la question protestante et dans la question janséniste.

Ce qu'il pense de la question protestante est original et touchant. Ce sont les abus de l'Égiise catholique qui ont servi de prétexte à la diffusion du protestantisme ; réformer l'Église, la rétablir dans sa sainteté, c'est enlever aux protestants leur raison d'être ; quand il n'y aura plus d'abus, théoriquement, il n'y aura plus de protestants (1). En attendant, il faut leur donner l'exemple de la vraie charité. Ce n'est pas en disputant contre quelqu'un qu'on arrive à le converth', c'est en l'aimant et en lui faisant du bien. E faut donner aussi l'exemple de la justice : les protestants la méritent comme les autres hommes, quand ils sont honnêtes gens et qu'ils font profession d'honneur. . Aussi, Vincent de Paul s'oppose énergiquement aux missions accompagnées de soldats et aux vexations judiciahes, dont les meilleurs esprits de ce temps ne voyaient pas le caractère odieux. M. Raoul Allier, qui veut rattacher toute l'histoire religieuse du dix-septième siècle à la Compagnie du Saint-Sacrement (2), représente Vincent de Paul comme l'exécuteur aveugle des volontés et des décisions de la Compagnie. L'historien qui regarde les textes voit très vite que Vincent de Paul se servit de la Compagnie, mais ne la servit pas ; notamment dans la question protestante, il là contredit ouvertement. Les lettres citées plus loin, en particuher radmkable lettre à M. Grimai (3), feront sur ce point une lumière définitive. Seul, ou à peu près, au dix-septième siècle, Vincent de Paul, en face des protestants, a parlé de justice, de loyauté, de respect des droits de la conscience ; c'est-à-dire qu'il a dit les paroles

(1) On reconnaît ici, sans que j'insiste, la pensée que développera plus tard Leibniz. Cf. Leilniz et V organisation religieuse de la terre, par Jean Baruzi. Paris, Alcan.

(2) Cf. la Caliale des dévots, par Kaoul Allier. Paris, Colia.

(3) Voii- page 99.

qu'il fallait dire pour la pacification et pour le bien du pays, et qu'il a trouvé dans son cœur de saint le secret d'une attitude chrétienne et patriotique. '

La conduite qu'il tint envers les jansénistes a donné lieu à plus de discussions et soulevé plus de colères. Comme il était le maître et l'ami de Saint-Cyran et des évêques favorables aux nouvelles opinions, sa sympathie était escomptée d'avance par les novateurs. On pourrait même croire qu'il hésita un instant au début. Ce fut Saint-Cyran qui l'éclaira. L'ardent théologien, hd parlant un jour de ses projets de réforme, ajouta que l'Église sans la sainteté n'était plus l'Église, qu'il n'y avait plus d'Église, que l'Éghse était diffuse à travers les âmes saintes et que le moment était venu pour ces âmes de se séparer d'un corps gangrené. Vincent de Paul en avait assez entendu : cet individualisme hautain était la négation et la suppression de l'Église telle qu'il la comprenait ; c'était en somme'un protestantisme épuré et orgueilleux. Quand il vit plus tard qu'après en avok appelé à l'autorité du pape, les jansénistes avaient recoars à une distinction bizarre pour éluder sa décision, Vincent de Paul fut confirmé dans le jugement qu'il avait formé de ces consciences hautaines et tortueuses. Il sentait enfin que, si le goût des discussions et des raffinements théologiques entrait dans l'esprit de ses missionnakes, l'apostolat des campagnes serait abandonné, et que l'œuvre nécessaire entre toutes n'aurait plus d'ouvriers. Voilà pourquoi cet homme si humble se décida à prendre le premier rôle. Il écrit aux évêques, il écrit au pape, il se sert de ses amis et de son crédit ; il prie, il supphe; il joint aux lettres pressantes les mémohes théologiques les plus solides ; il b-annit de sa congrégation les suspects ; il interdit à tous ses prêtres de s'occuper des opinions nouvelles, même pour les combattre ; certainement, son bon sens bien connu et sa sainteté indiscutée sont pour beaucoup dans le triomphe définitif de la cause anti-janséniste. Les jansénistes le senthent et essayèrent de ruiner son autorité en le représentant comme un ignorant et comme un naïf. Les lettres qu'on lira plus

loin (1) suffiront à faire justice de cette calomnie. Il n'entre pas dans la pensée de l'historien de nier la grandeur d'âme ni les vertus de Port- Royal. Mais j^eutêtre nous sommes-nous trop longtemps laissé séduire par l'élégance aristocratique et par l'indépendance des jansénistes, qui ont ainsi bénéficié d'une sorte de préjugé littéraire et français. Vincent de Paul, en les combattant, fit une œuvi'e méritoire et vraiment nationale. H sauva sa congrégation et par elle les prêtres de France de la maladie des arguties stériles, il les conserva pour l'apostolat des campagnes, il garda des ouvriers pour l'œuvre populaire. Son action ici est commandée par les mêmes principes que son intervention au Conseil de conscience et dans la Fronde ; et l'unité de sa vie nous apparaît : ami de l'autorité nécessaire, de la justice, de la charité et de la paix, il a travaillé efficacement, parce qu'il était saint, à la grandeur de l'ancienne France chrétienne.

(1 ) Voir pages 121 et suivantes.

LETTRES

[J'ai choisi parmi les nombreuses lettres de cette époque celles qui ont trait aux événements politiques de la Fronde, aux affaires du Conseil de conscience, à la question janséniste et à la question protestante. D'autres lettres — qui auraient dû prendj-e place dans le chapitre suivant — ont été insérées ici à cause de leiu* date : elles se rapportent à trois des principales fondations de saint Vincent, celle d'Alger, celle de Pologne et celle de Madagascar. Quelques billets épars nous permettent d'admher à nouveau la bonté inépuisable de Vincent do Paul, qui trouve toujours le temps d'envoyer un mot encouragea,nt aux moindres missionnaires, aux plus humbles frères.]

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