‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 50 sur 113 · A Notre Saint-Père le pape Innocent X · texte numérisé non relu

A Notre Saint-Père le pape Innocent X

Il expose à Sa Sainteté les maux de la France, et la prie d'intervenir pour les faire cesser.

16 août 1652.

Très Saint-Père

Prosterné très humblement aux pieds de Votre Sainteté,* moi, le plus misérable de tous les hommes, de nouveau j'offre, dévoue et consacre ma personne et notre petite Congrégation des Prêtres de la ]\iission, dont j'ai été, quoique très indigne, étabh le supérieur générai par le Saint-Siège apostohque. J'ose encore, me confiant en cette paternelle bonté avec laquelle elle accueille et écoute tous ses fils, même les moindres, lui exposer Fétat très misérable et très digne de compassion de notre France.

La maison royale est divisée par les dissensions ; les peuples sont partagés en diverses factions; les villes et les provinces affligées par les guerres civiles ; les villages, les bourgades, les cités renversées, ruinées, brûlées ; les laboureurs ne moissonnent pas ce qu'ils ont semé, et n'ensemencent pas pour les années suivantes ; tout est en proie aux soldats ; les peuples sont exposés, de leur part, non seulement aux rapines et aux brigandages, mais encore aux meurtres et à toute sorte de tortures ; la plupart des habitants des campagnes, s'ils échappent au glaive, succombent à la faim. Les prêtres eux-mêmes n'échappent pas à leurs mains et sont par eux inhumainement et cruellement traités, torturés, mis à mort. Les vierges sont déshonorées ; bien plus, les rehgieuses elles-mêmes sont exposées à leur hbertinage et à leur fureur ; les temples sont profanés, pillés, renversés ; et ceux qui sont restés debout sont presque tous abandonnés par leurs pasteurs, et ainsi les peuples sont privés et presque entièrement dépourvus de sacrements, de messes et de tout secours spirituel. Et, chose horrible à penser, bien plus à dire, le très auguste sacrement du corps du Seigneur est traité avec la dernière indignité, même par les cathohques ; car, poui' s'emparer des vases sacrés, ils répandent à terre et

foulent aux pieds la très sainte Eucharistie. Et maintenant, que foiit les hérétiques qui n'ont pas la foi en ce mystère? je n'ose ni ne puis l'exprimer. C'est peu d'entendre et de lire ces choses ; il faut les voir et les constater de ses yeux.

Je n'ignore pas que Votre Sainteté peut m' accuser à bon di^oit d'une gTande témérité, moi, simple particulier et sans nom, qui ose exposer ces choses au Chef et au Père de tous les clirétiens, si bien et si amplement instruit des affaires de toutes les nations, surtout des nations cln^étiennes. Mais, je vous en conjure, ne vous irritez pas, Seigneur, si je parle : « Je parlerai à mon Seigneur, quoique je ne sois que cendre et poussière. » H ne reste plus, en effet. Très Saint-Père, de remède à tous nos maux, sinon le secours que nous peut conférer Votre Sainteté par sa sollicitude paternelle, son affection et son autorité. Je n'ignore pas non plus qu'elle est gTandement affligée de nos épreuves, et que bien souvent déjà elle a tenté d'étouffer les guerres civiles, même à leur naissance, qu'elle a envoyé à ce dessein des lettres pontificales, qu'elle a enjoint à l'illustrissime et révérendissime nonce apostohque de s'entremettre efficacement en son nom : ce qu'il a fait apostohquement, je le sais ; et, autant qu'il était en lui, il a admirablement trayaillé, quoique inutilement jusqu'à ce jour, au service de Dieu et de Votre Sainteté. Mais, Très Saint-Père, il y a douze heures de jour, et ce qui n'a pas réussi une fois peut, par un second effort, obtenir un meilleur succès. Enfin le bras du Seigneur n'est pas raccourci, et je crois fermement que Dieu a réservé aux soins et à la sollicitude du Pasteur de son Éghse universelle la gloire de nous obtenir enfin le repos après nos fatigues, le bonheur après tant de maux, la paix après la guerre ; de rétablir l'union dans la famille royale si profondément divisée ; de soulager les peuples écrasés par de longues guerres ; de rendre la vie aux pauvres abattus et presque morts de faim ; de venir en aide aux campagnes entièrement dévastées, aux provinces ruinées ; de relever les temples renversés ; de rendre la sécurité aux vierges, de faire rentrer dans leurs égiises les prêtres et les pasteurs des âmes ; enfin de nous rappeler tous à la vie.

Daigne Votre Sainteté en agir ainsi ! Multiphant nos supplications, je l'en prie et l'en conjure humblement par les entrailles de la miséricorde de Notre-Seignem* Jésus-Christ, dont elle tient la place sur la terre et qu'elle représente ; qu'elle daigne encore m'accorder sa bénédiction.

Jd8 = SAINT VINCENT DE PAUL. — CHAP. V =

De Votre Sainteté le très humble, très oliéissaiit et dévot serviteur et fils en Jésus-Christ.

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