‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 63 sur 113 · A Monsieur Lambert, supérieur, à Varsovie · texte numérisé non relu

A Monsieur Lambert, supérieur, à Varsovie

Il lui parle de la visite qu'il vient de recevoir d'un de ses neveux, puis il lui donne des détails sur les périls qu'ont courus les missionnaires à la prise de Limerick.

De Paris, ce 22 mars 1651.

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre du 19 féviier. J'ai été un peu mortifié à l'ouverture d'icelle, ne voyant que la moitié d'une page d'écriture ; mais le peu n'a pas laissé de me bien consoler, m'apprenant la continuation de votre santé et de celle de votre petite Compagnie. J'ai été, d'un autre côté, afïligé de la maladie de Mgr de Vilna, pour lequel je me propose de dire demain la sainte messe, Dieu aidant, à ce qu'il plaise à sa divine bonté

(1) L'origmal fait partie des archives de la maison provmciale de la Congrégation de la Mission à Cracovie. La signature seule est de la main du saint.

conserver ce saint prélat à son Eglise. Nous continuerons toujours nos prières pour le roi, la reine et le petit prince.

Je viens de me séparer d'avec votre neveu, qui est venu céans pour nous y voir, et où il n'a été que deux fois vingt-quatre heures, s'en étant voulu retourner parle coche qui pai'tit aujourd'hui, afin qu'on ne fût pas en peine de lui, s'il tardait davantage ; car il est marié et Dieu lui a donné des enfants. H a deux chevaux et vingt-quatre arpents de terre, desquels il a semé une partie. Ce serait assez pour vivre, s'il n'y avait des gens de guerre en France. Quand il leur en vient, M. Jouailly les reçoit volontiers chez lui, avec ce qu'ils y mènent. Je n'ai jamais vu personne qui n'ait mieux représenté la bonté et la simphcité de Notre- Seigneur que lui : je ne dis pas une simphcité maise, car il ne manque pas d'esprit. Il m'a accolé plus de six fois et baisé à la face avec une telle cordiahté, qu'il m'a paru tout cœm\ Nous avons parlé picard, mais avec cette différence qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour bien parler français, et moi pour bien parler picard. H m'a dit que vous seriez bien ahuri quand vous sauriez qu'il était venu ici. Il a été un peu mortifié de ne vous pas trouver, mais il s'en va aussi gai et aussi content qu'il est possible. H m'a laissé tout réjoui de sa bonne humeur, parce qu'elle est accompagnée de piété et de crainte de Dieu. Il a encore une petite sœur, qui est pareillement bonne fille.

J'ajoute à ces nouvelles celles que nous avons eues de nos chers confrères d'Hibernie, lesquels nous pensions avoir été du nombre de ceux que les Anglais ont fait mourir à la prise de Limerick ; mais grâce à Dieu, il les a tirés de leurs mains. Cela est assuré de M. Barry, qui est arrivé à Nantes et que nous attendons ici ; et nous avons sujet de l'espérer de M. Brin, bien que nous n'en soyons pas assurés. Ils sortirent ensemble de Limerick, avec cinq ou six vingts prêtres et rehgieux, tous déguisés et mêlés avec les soldats de la ville, qui en sortirent le jour que les ennemis y devaient entrer. Nos gens avaient passé la nuit à se disposer à la mort, parce qu'il n'y avait point de quartier pour les ecclésiastiques ; mais Dieu ne permit point qu'ils fussent reconnus pour tels. En sortant, ils se séparèrent, tirant l'un d'un côté, l'autre d'un autre, non sans gTande douleur ; mais ils estimèrent qu'il en fallait user de la sorte, afin que si l'un périssait, l'autre fût au moins en état de se sauver. M. Brin prit la route de son pays avec le grand vicaire de Cassel, leur bon ami, et M. Barry tira vers certaines montagnes qu'il nomme, où ayant fait rencontre d'une charitable dame, elle le

reçut chez elle et l'y a retenu deux mois, au bout desquels il s'est fortuitement présenté une barque qui venait en France, et il s'est mis dedans, sans avoir rien appris de M. Brin depuis leur séparation. Il croit pourtant qu'il ne lui sera pas aisé de repasser en France, tant pour ce que les Anglais occupent la mer qu'à cause qu'ils sont en son pays, de sorte qu'il a besoin de prières.

Nous avons céans environ soixante-dix ordinands ; MM. Grimai et Galles leur font les entretiens, et M. de Monchy en a la direction générale. Nous nous portons assez bien, grâces à Dieu ; il est vrai qu'il y a huit jours que je ne suis pas sorti, à cause de ma fiévrotte ; mais à présent, il me semble que j'en suis quitte, en sorte que j'espère assister aujourd'hui à l'assemblée des Dames. Le collège des Bons-Enfants, le séminaire de Saint- Charles et nos autres maisons vont leur petit train ; et moi, je continue à vous offrir à Dieu souvent et tendrement, étant en son amour, etc.

P.-S. — Le pauvre frère Lye (1), étant en son pays, est tombé en mains des ennemis, qui lui ont écrasé la tête et coupé les pieds et les mains en la présence de sa mère.

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