CHAPITRE VI
l'extension mondiale de l'œuvre de vincent de paul
Pour ne pas rompre l'ordre chronologique, j'ai dû montrer, par les lettres du précédent chapitre, Vincent de Paul occupé à des entreprises qui débordent le cadre de son œuvre française. Peu à peu en effet, à mesure que ses deux congrégations se développaient, il sentait s'élargh et s'agrandir ses pensées d'apostolat et ses désirs de conquêtes spirituelles. Il ne s'arrêtait plus aux limites de la France ; il envoyait des ouvriers dans le monde entier. Il est intéressant de voir par quels principes est dirigée cette extension mondiale. Le réformateur français veut apporter aux autres pays catholiques le bénéfice de la réforme chrétienne inspirée par le Concile de Trente : c'est pour cela qu'il envoie des missionnaires à travers l'Em-ope. En outre, découragé par l'indifférence, par l'athéisme étalé au grand. jour, par le jansénisme, par le « trafic » des évêchés, par les désordres de toute nature qui accompagnent la Fronde, il se demande avec inquiétude si la France n'est pas perdue pour l'Église et il déclare qu'il faut se hâter de conquérir à Jésus-Christ d'autres terres et d'autres peuples. C'est pour cela qu'il envoie des missionnaires en Hibernie, en Barbarie et à Madagascar.
Ces principes n'ont pas le caractère de précision que je leur donne ; ils sont plutôt instinctifs chez Vincent de Paul et il n'aurait jamais convenu qu'il était mené par eux. En réalité, il s'était fait une loi de ne rien entreprendre de luimême et d'attendre pour toutes choses l'appel de la Provi-
d72 SAINT VINCENT DE PAUL. — CllAP. VI
dence : aux évoques seuls, il reconnaissait le droit d'établir des missions dans les pays catholiques, et au souverain pontife seul le droit d'envoyer des ouvriers chez les infidèles. Aussi, c'est avec la sage lenteur, particulière aux œuvres qui doivent durer, que se fit l'extension de la Mission.
L'histoke des Missions de Vincent de Paul est glorieuse, pleine de faits héroïques et de touchants exemples. Il est impossible de la raconter ici : les lettres que je citerai plus loin en feront entrevoir la richesse.
L'Italie fut la première à bénéficier de l'activité française. Quelques missionnaires, envoyés à Kome pour obtenir du Saint-Siège l'approbation de la Compagnie naissante, y établirent une maison. Des fondations analogues étaient faites bientôt après à Gênes, à Turin et dans d'autres villes. Ici comme en France, l'occupation principale était la mission dans les campagnes, et si les évoques italiens ou les missionnaires français avaient parfois la tentation de l'oublier, Vincent de Paul le leur rappelait avec vigueur. La réforme du clergé et les oeuvres diverses qu'elle implique venaient ensuite. Il est assez piquant de remarquer que, à Rome mêm.e, la réforme intégrale prescrite par le Concile de Trente n'avait pas encore été faite et que le pape fit appel, pour la réaliser, à des prêtres français.
Ces prêtres, les d'Horgny, les Joly, les Blatiron, les Martin, étaient dignes du rôle glorieux qui leur était imposé. Leur dévouement éclata en particulier lorsque Rome et Gênes furent ravagées par la peste ; la plupart des missionnaires périrent en soignant les pestiférés, et cette mort fut la plus éloquente de leurs prédications. Aujourd'hui encore, quand on étudie l'histoire des diocèses italiens, on y trouve vivantes les traces de l'apostolat français qui apportait en Italie 'la réforme catholique, entreprise mais laissée inachevée par saint Charles Borromée (1).
(1) En plein vingtième siècle, le successeur d'Innocent XI, voulant