A Monsieur G et, supérieur, à Marseille
Il explique en quelles conditions il entend donner vingt mille livres au commandeur Paul. — Il réfiécliira sur l'utilité de la mission de M. Huguier.
Paris, 5 JuiUet 1658.
MONSIEUK,
J'ai reçu votre lettre du 25 juin et une gxande joie du second voyage que vous avez fait à Toulon et des bonnes dispositions du commandeur Paul pour l'entreprise d'Alger; mais je suis affligé de ne point voir de moyen par où on puisse lui fournir ce qu'il demande et ce que vous proposez. Je vous ai bien mandé que nous lui donnerions vingt mille livres de l'argent que vous avez; mais cela s'entend après qu'il aura délivré les esclaves, retiré le frère Barreau et établi un autre consul ; car s'il ne peut faire cela par la voie des armes, cet argent doit servir pom* faire ces effets-là par la voie ordinaire, qui est de dégager ce frère et rendre aux pauvres chrétiens ce qu'ils lui ont fourni, afin qu'ils s'en servent pour leur rachat. J'attends C3 qu'il vous aura dit sur cette proposition, qui est sous condition de succès et sans rien donner par avance.
La question que vous me faites,' s'il est à propos que M. Huguier s'en aille en Alger, attendu la décharge que le consul a obtenue des dettes de Rappiot, m'a mis en doute sur le besoin de ce voyage; j'y penserai pour vous en donner la résolution par le premier ordinaire.
Il est vrai que nous devons près de trois cents hvres à M. la Forcade, ainsi qu'il nous a fait voir par son compte ; il recevi'a en payement les deux cents livres que vous enverrez à Tunis pour Dominique de Lajus, et nous les acquitterons ici sur votre lettre de change.
Je vous ai écrit une lettre, il y a deux ou trois jours, que j'ai mise entre les mains de M. de Laforgue, lequel vous a remis l'argent des Basques esclaves, pour vous prier de délivrer à M. Roman les deux mille deux cent cinq livres que vous avez de reste, destinées pour le rachat de Joannès de Hirigoyen et Adamé de Saint-Jean-de-Luz ; c'est de quoi je vous prie encore, et d'en retirer décharge dudit sieur Roman au dos de ma dernière lettre. Je suis, en Notre-Seigneur, votre,etc.
Aa Révérend Père Silvestre, capucin.
II lui fait ses observations sur un mémoire en faveur des chrétiens soumis à la domination des Turcs.
De Paris, ce 30 octobre 1658.
Mon Révérend Père,
Je vous remercie derechef de l'honneur que vous m'avez fait de me communiquer votre mémoire ; j'en ai ouï la lecture, je le trouve fort bien fait, judicieux et effectif ; et il me semble qu'il est animé de FEsprit de Dieu, et très propre pour donner des sentiments d'affliction et de compassion. J'en ai fait l'expérience en moi, et j'espère qu'il en produira de plus effectifs en d'autres, qui pourront servir plus utilement que moi au sujet pour lequel. Votre Révérence l'a fait.
Et parce que vous me commandez de vous en dire mes pensées, je vous en dirai deux choses, mon Révérend Père, selon ma simphcité ordinaire et seulement pour vous obéir. La première est qu'il serait à souhaiter que cet écrit fût plus court, afin d'être lu plus volontiers par les personnes puissantes qui, pour avoir de gTandes affaires, se rebutent des relations qui les arrêtent longtemps. Je sais bien, mon Révérend Père, qu'il est difficile d'exprimer tant de choses en peu de mots, et qu'il est nécessaire de bien faire connaître le mal pour y remédier ; mais voilà ce qui m'est venu en l'esprit : il paraît bien que Votre Révérence a fait la même réflexion, puisque ce narré est fort
concis, et sans cloute que vous l'auriez abrégé encore davantage, si vous Faviez pu, sans énerver la force du discours.
La seconde chose regarde la matière. Votre Révérence expose le besoin de tous les chi'étiens de divers royaumes et de toute la Grèce, opprimée par les Bâchas des villes ; que peut-on faire pour les soulager, étant en si grand nombre? Il faudrait des sommes immenses que l'on n'a pas, et quand on les am'ait, ce ne serait que jeter quelques gouttes d'huile dans le feu de la persécution ; car ces tyrans étant insatiables, plus on leur donne et plus ils demandent ; de sorte que si ces pauvres gens payent bien une année, ils en sont plus maltraités l'année suivante;, d'autant que les Tirrcs s'imaginent qu'ils ont de quoi, et pensent' faire sacrifice à Dieu de les persécuter.
Si Votre Révérence dit qu'elle ne demande pas assistance pour toutes les nations chrétiennes dont elle a fait mention, mais seulement douze mille écus pour acheter le gouvernement du Mont-Liban, afin de l'ôter à un tyran qui en abuse, pour le donner à un homme considérable du pays qui protégera les chrétiens de ce Heu, ainsi que Votre Révérence le proposa dernièrement, il y aurait heu de craindre que ce nouveau gouverneur ne serait pas maintenu longtemps, ou parce qu'il ne serait pas au gTé des Turcs, ou à cause du changement fréquent du grand vizir, qui fait qu'il n'y a rien de stable dans les charges et les emplois qu'il donne, arrivant bien souvent que ce que l'un a fait, son successeur le détruit ; et selon cela on ferait une dépense considérable sans beaucoup de fruit.
Je n'entreprendrais pas, mon Révérend Père, de vous dire ainsi mes sentiments, sans la confiance que Votre Révérence m'a témoignée en le désirant, et je le fais pour les soumettre entièrement aux vôtres, et non pas pour me dispenser de servir à votre dessein, car je souhaite que Dieu me fasse la grâce de contribuer par quelque petite drachme au gazopliilace (1) de votre charitable proposition, pour votre consolation, le salut de nos frères et la gloire de notre Maître, en qui je suis, mon Révérend Père, votre, etc.
(1) Trésor.
492= SAINT VINCENT DE PAUL — Cil AP. VI =