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III. Par admiration : est-il possible que ! etc

IV. Par des complaintes à Notre-Seigneur : hélas ! que nous sommes misérables de vous offenser ! vous qui, etc.. Pourquoi avez-vous permis cela! etc.. Faut-il...! etc.

V. Par des demandes à Notre-Seigneur ou aux saints : donnez-nous, mon Dieu ! etc.

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VI. Par des invectives contre le péché, le diable et le monde : va, va, trompeur, qui traites si mal ceux qui s'engagent à toi ; va, cruel, qui précipites en enfer ceux qui te suivent.

VIL Par des actes de compassion : ô pauvre pécheur! que tu es malheureux de te perdre ! à combien de misères t'engages-tu ! etc.

Des Tmnsiiions. — Il est à propos et en quelque sorte nécessaire de her les points du sermon par quelques transitions, par exemple : pour entrer du premier point qui est des moxifs, au second qui est de la définition, dire : voilà les motifs qui nous font voir combien il importe d'avoir, par exemple, la contrition ; voyons maintenant ce que c'est que cette contrition. Ou bien, vous me direz que vous voyez bien qu'il est nécessaire d'avoir cette contrition, mais que vous ne savez pas en quoi elle consiste et comment on la produit, et c'est ce que je vais vous dire en mon second point. Ou semblables transitions.

Il en faut faire de même pour passer au troisième ; par exemple : il me semble que vous me dites : nous voyons combien il importe d'avoir une telle vertu et ce que c'est ; nous avouons aussi que nous ne l'avons pas et désirons l'embrasser, mais nous y voyons beaucoup de difficulté et voudrions bien savoir les moyens de l'acquérir ; je vais vous les enseigner ; écoutez-les bien, c'est mon troisième point.

Après les moyens, on peut dire : Eh bien ! que reste-t-il? à quoi tient-il que nous ne fassions ceci et cela? Nous en voyons la nécessité, nous savons ce que c'est, nous avons appris les moyens d'y parvenir ; il me semble néanmoins entendre quelqu'un qui me dit, etc., et c'est ici oii il faut former les objections, s'il y en a à faire et y répondre, et puis dire, par exemple : oh sus, il n'y a plus d'empêchement à la pratique d'une telle vertu, etc.

Il est à remarquer qu'on ne doit pas toujours faire ces transitions de la même façon, mpjs les diversifier quant aux termes, et aussi quelquefois quant à la manière.

Pour ce qui est de passer de l'exorde au premier point, il faut observer ce qui a été dit au commencement, à savoir : qu'après V Ave Maria, l'on ne doit point faire de second exorde ou préambule, mais tout d'un coup venir aux motifs, non pas à la vérité en disant : d'abord ma première raison ou mon premier motif est, etc., mais bien : le premier point de mon discours, comme je viens de vous dire, est de vous donner les

motifs que nous avons d'éviter, par exemple, le péché, de tout notre possible, et le premier motif que j'avance est, etc.

De la Prononciation. — I. Tout le discours doit être prononcé d'un ton naturel et familier, avec les inflexions de voix convenables, en évitant la monotonie et ce qui ressent le chant ou la déclamation, les meilleures choses du monde ne faisant point d'ordinaire d'impression, quand elles sont prononcées de cette dernière sorte.

IL On ne doit pas aussi parler plus haut que l'auditoire et le vaisseau le requièrent, le crier trop haut ne nuisant pas seulement à la poitrine du prédicateur, mais encore blessant l'oreille des auditeurs.

III. Il faut parler distinctement et posément, s'arrêtant et respirant à loisir à la fin des périodes, et encore plus A la fin de chaque motif et de chaque moyen.

IV. On doit éviter soigneusement la longueur, qui ne fait qu'ennuyer et charger la tête du pauvi'e peuple qui, étant rebuté de cette longueur sur la fin du discours, profite moins de tout ce qui a été dit auparavant. On ne doit parler que trois quarts d'heure ou enwon, les jours ouvriers ; et quoiqu'on puisse, les fêtes et dimanches, aller jusqu'à l'heure entière, on ne la doit pourtant jamais pciSser.

CONFERENCE DU 20 AOUT 1Ô55 II donne les raisons que nous avons de prêcher selon la petite méthode.

FAmtes in mundum universum, prœdicate evangelium oynni creaturœ. AUez-vous-eu })artout le monde, in mundum universum, et prêchez l'Evangile à toutes créatures, omni creaturœ. Ce sont les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1).

H me semble, messieurs, que ces paroles que Notre-Seigneur dit à ses apôtres, après sa résurrection, s'adressent aussi à toute la Compagnie, et en particuHer à ceux qui sont destinés pour la prédication. J'ai été souvent bien consolé, et cela me

(1) Samt Marc, chap. xvi, v. 15.

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console encore aujourd'hui, de voir que Dieu nous ait fait la grâce, comme à ses apôtres, de nous envoyer prêcher sa pai'ole par tout le monde. Oh ! nous avons les mêmes lettres d'envoi que les apôtres ; aussi nous voyons, par la miséricorde de Dieu, qu'un homme s'en va avec joie porter au bout du monde cette parole, vous n'avez qu'à lui dire : monsieur, quand partez-vous ])our ritahe, pour la Pologne et pour les Lides? L'on est toujours prêt, par la grâce de Dieu ; l'on va partout comme les apôtres, et l'on prêche la parole de Dieu eu la manière que les apôtres l'ont prêchée. Les apôtres, comment prêchaient-ils? Tout bonneinent, famihèrement et simplement ; et voilà notre manière de prêcher : avec un discom's commun, tout bonnement, dans la simphcité, famihèreinent. Il faut, messieurs, pour prêcher en apôtre, c'est-à-dire pour bien prêcher et utilement, il faut y aller dans la simphcité, avec un discours famiher, en sorte que chacun puisse entendre et faire son profit. Voilà comment prêchaient les disciples et les apôtres, voilà comment prêchait Jésus-Chiist ; et c'est cette grande faveur que Dieu a faite à cette chétive et misérable Compagnie, que nous ayons le bonheur de l'imiter en cela. Il faut avouer, messieurs, que partout ailleurs on ne garde point cette méthode; la gTande perversité du monde a contraint les premiers prédicateurs, pom' débiter l'utile avec l'agTéable, de se servir de belles paroles et de conceptions subtiles, et d'employer tout ce que peut suggérer l'éloquence, afin de contenter en quelque façon et d'arrêter la méchanceté du monde. Mais, à quoi bon ce faste de rhétorique? Qu'avance-t-on par là? cela se voit ; si ce n'est peut-être que l'on veuiUe se prêcher soi-même. C'est donc à la petite Compagnie, préférablement aux autres, que Dieu, par sa miséricorde, a voulu s'adresser, pour lui donner sa méthode ; cette méthode vient de Dieu, les hommes n'y peuvent rien, et les effets nous font voh' que c'est Dieu qui nous l'a donnée : ce sera donc de cette méthode de prêcher que je parlerai dans cet entretien, et nous continuerons ensuite les uns après les autres jusqu'aux séminaristes, afin que chacun de nous puisse apprendre cette méthode de prêcher. Ma prédication est donc de la méthode de bien prêcher, et afui qu'en traitant de la méthode je puisse la garder moi-même, je divise mon sermon en trois points : au premier point, nous verrons les motifs qui doivent nous faire bien affectionner à cette méthode ; au second, je dirai en quoi consiste cette méthode, afin que nous la connaissions et la puissions à l'avenn mettre en pratique ;

et au troisième, j'avancerai quelques moyens qui pourront servir à l'acquisition de cette méthode. Nous avons pour cela besoin de la grâce de Dieu. 0 Sauveur! nous vous prions humblement de la répandre sur nous, nous vous en conjurons, ô Saint-Esprit ! par l'intercession de la sainte Vierge ; et, parce que nous sommes ici dans un entretien famiher, nous la saluerons seulement de cœur, ce que je vous prie de faire.

Le premier point, messieurs, est des raisons que nous avons d'embrasser la famihère méthode de prêcher qu'il a plu à Dieu donner à cette petite Compagnie.

La première raison est son efficacité ; cette méthode en effet est grandement efficace, pour éclairer les entendements et émouvoir les volontés ; pour fake voir clairement la splendeur et la beauté des vertus, et l'horrible difformité des vices ; et pour donner au monde tout ce qu'il faut, pour se tirer du bourbier du péché, et se mettre dans le beau chemin de la grâce et la pratique des bonnes œuvres. Cette grande efficacité se manifeste aisément par la considération de ce que l'on opère par le mo3^en de la méthode. Voyons, messieurs, ses effets, voyons ce qu'elle produit : je dis que cette méthode contient tout ce qu'il faut alléguer, pour bien persuader le monde, sans rien laisser à désirer de tout ce qui peut convaincre et gagner les esprits. J'ose avancer qu'il n'y a point de manière de prêcher plus efficace, au moins que je sache ; non, je le dis, il n'y a point de manière de prêcher, à présent en usage, si propre à gagner les cœurs et à produire de gTands effets. Et ne m'en croyez pas, je vous prie, voyez-le vous-mêmes, messieurs, considérez bien toutes les méthodes que l'on observe en prêchant, considérez-les bien, et jugez en vérité et selon ce que le cœur vous en dira, et selon la conscience ; mettez la main là, devant Dieu, et dites-moi s'il y a de plus puissantes méthodes, pour toucher au but et parvenir à sa fin, que la nôtre? Suivant cette méthode, en premier hen, l'on fait voir les raisons et motifs qui peuvent toucher et porter l'esprit à détester les péchés et vices, et à rechercher les vertus. Mais ce n'est pas assez de me déclarer les grandes obligations que j'ai d'avoir une vertu, si je ne sais ce que c'est que cette vertu, ni en quoi elle consiste principalement? quelles sont ses œuvres et ses fonctions? Et voilà le second point qui fait tout cela ; car selon notre méthode, après les motifs qui doivent porter nos cœurs à la vertu, l'on fait voir en second lieu en quoi consiste cette vertu, quelle est son essence et sa nature, quelles sont ses propriétés, quelles sont

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pos fonctions, ses actes, et ceux qui lui sont contraires ; les marques et la pratique de cette vertu : vous tirez le rideau, et vous découviTz pleinement l'éclat et la beauté de cette vertu, faisant voir simplement, familièrement et en particulier, ce qu'elle est, quels actes il en faxit pratiquer, et descendant toujours au particulier.

Oh sus, je vois bien maintenant, ce me semble, ce que c'est, en quoi consiste cette vertu, les actions oii elle se trouve, quels sont ses actes ; il me semble que je sais bien cela ; voilà qui est bon et fort nécessaire ; mais, monsieur, qu'il est difficile ! les moyens d'y parvenir? les moyens de mettre en pratique cette vertu si belle et si désirable? Je ne sais ce que je suis obligé de faire pour cela, ni de quelle manière je dois m'y prendre : Eh ! comment voulez-vous que je fasse une chose, bien que je sache que j'en ai grand besoin, et que je le veuille faire, si je n'ai aucun moyen pour cela? Comment voulez-vous que je la fasse? cela ne se peut. Mais donnez à cet homme les moyens pour cela (qui sont le troisième point de la méthode), donnez-lui des moyens pour mettre en œuvre cette vertu, oh! le voilà satisfait. Y a-t-il quelque chose qui reste à lui dire? Non, vous lui avez premièrement fait voir tous les profits de cette vertu, les grands dommages qui arrivent d'en être privé, et tous les maux de son contraire ; vous lui avez fait voir son importance et sa nécessité ; après, vous lui avez montré, fait toucher au doigt ce que c'est, en quoi cette vertu consiste, ses marques et sa pratique ; enfin vous lui avez mis en main les moyens pour l'acquérir. Que reste-t-il après cela à faire, pour mettre et porter un homme dans l'exercice de cette vertu? il ne reste plus rien à dire ; car qu'est-ce qui se fait? qu'est-ce que l'on emploie, quand on veut persuader l'amour et la pratique de quelque chose à un homme? Kien autre chose que ceci : l'on vous représente les grands profits qui en reviennent, les désavantages oii vous jette le parti contraire ; l'on fait voir quelle est cette chose ; l'on vous montre sa beauté ; et enfin, si l'on met en main les moyens pour l'acquérir, il ne reste plus rien ; l'on ne fait pas autre chose pour convaincre et gagner un homme, quel qu'il soit ; et voilà ce que c'est et ce que fait notre méthode ; je vous proteste en vérité, que tout vieux que je suis, je ne sais pas, ni n'ai point ouï dire, qu'il faille apporter autre chose, pour persuader un homme. Nous expérimentons chaque jour que, quand on allègue les puissants motifs que nous avons de faire quelque chose, notre âme s'y attache incontinent, et la volonté

l'embrasse ; il n'en faut pas davantage, elle la veut avoir ; nous ne respirons que les occasions oii elle se rencontre et les moyens de nous mettre dans sa possession. Ne le sentons-nous pas, messieurs? N'est-il pas vrai que cela se fait ainsi et non autrement?

Vous voyez donc bien la grande efficacité de la petite méthode ; vous la voyez bien, messiem's, mais afin que cette efficacité paraisse plus clairement et distinctement, s'il se peut, prenons une chose commune, un exemple famiher : quand on veut persuader à un homme de prendre un emploi, d'avoir une charge, de se marier, que fait-on, sinon lui représenter le plaisir, le profit et l'honneur qui reviennent de tout cela, les grands avantages qui s'y rencontrent? Qu'on veuille porter un homme à se faire président, qu'est-ce que l'on emploie à ce sujet? H ne faut que lui représenter les avantages et le grand honneur qui accompagnent cette charge : un président, monsieur, c'est le premier de la ville ; tout le monde lui cède le devant et le haut du pavé, il n'y a personne qui ne l'honore, son autorité lui donne un grand crédit dans le monde ; oh ! monsieur, un président ! il ne le cède pas à un évêque ; les souverains mêmes leur défèrent et les ont à gTand honneur. Un président ! il peut obhger, faire plaisir à qui bon lui semble, s'acquérir un bon nombre d'amis, se faire considérer partout, etc.. et ainsi on hii dit les autres avantages quïl y a d'être président ; et d'abord vous le voyez brûler du désir d'avoir cette belle dignité. El qu'est-ce que l'on apporte pour lui faire naître cette envie? les avantages, comme vous voyez, qu'd y a dans cette charge, les raisons et les motifs qui le portent à l'avoir. Mais le contente-t-on avec cela? Point du tout, il en faut venir là : qu'est-ce que c'est que l'office de président? en quoi consiste-t-il? que faut-il faire dans cette charge? Vous êtes le premier officier de la justice, de ce grand et honorable corps ; vous en êtes le chef, vous distribuez les affaires, c'est vous qui recueillez les voix des autres et qui prononcez le jugement. Voilà ce qu'on lui apprend à peu près, et les autres fonctions de cette charge. Et voilà un homme qui a envie d'avoir la charge de président et qui sait déjà en quoi elle consiste ; mais, avec tout cela il ne tient rien, si on ne lui suggère les moyens d'avoir cet office ; il aurait raison de se fâcher, de se plaindre de ce conseiller impertinent qui serait venu lui donner l'envie de cette charge, sans lui suggérer aucun moyen de l'obtenir ; mais si celui qui donne le conseil fournit encore les moyens. Monsieur, vous avez tant de revenu de ce

±18^ SAINT VINCENT DE PAUL. — CIIAP. Vit —

côté-là, tant d'argent de l'autre ; vous prendrez de là cette somme, et d'ici cette autre ; au reste, je connais monsieur tel, qui a cette charge à vendre ; encore monsieur tel est mon intime et aussi son ami, je ferai qu'il traitera avec lui, nous en aurons bon compte ; nous ferons ceci et cela, nous obtiendrons ceci et cela. Voilà qui est bien servir un homme et le mettre dans le chemin assuré pour parvenir à la dignité de président. Mais si on l'avait laissé sans lui donner les m.oyens d'avoir cette charge, après lui en avoir montré les grands avantages et la lui avoir fait connaître, on n'aurait fait que troubler le repos de cet homme et le mettre en peine. Dans toutes les choses du monde qu'on veut persuader aux autres, l'on se sert des mêmes moyens ; et c'est la, manière la plus efficace et à laquelle il est impossible de ne se point rendre, si l'on a l'esprit bien sain.

Messieurs, il en est de même dans les choses spirituelles ; et, pour y porter l'esprit de l'homme, je ne sache pas qu'il y ait d'autre invention que de lui faire bien voir les avantages qui en proviennent, en quoi consistent ces choses spirituelles et ce qu'il faut faire pour les avoir ; aussi ne trouve-t-on pas d'esprit bien fait qui ne se rende à la puissante efficacité de cette méthode qui contient en soi tout ce qui peut porter les hommes à travailler à l'acquisition de quelque chose : les avantages et désavantages qui en arrivent, en quoi elle consiste et les moyens pour l'obtenir. Pour moi, je ne vois point de meilleure méthode : Eh ! il faudj^ait se crever les yeux pour ne le point voir. Voilà, messieurs, le premier motif que nous avons do nous bien mettre dans la méthode : sa grande efficacité.

La seconde raison est que c'est la méthode dont Notre- Seigneur Jésus-Christ a voulu se servir pour nous persuader lui-même sa doctrine ; c'est aussi en cette méthode que les apôtres ont pubhé la parole de Dieu par tout le monde. Oui, messieurs, c'est la méthode dont le Fils de Dieu s'est servi pour annoncer aux hommes son Evangile. Le Fils de Dieu, qui était la lumière et la sagesse éternelle, a voulu traiter la hauteur de ses mystères avec des façons de parler basses en apparence, communes et familières, et nous, nous en aurons honte ! craindrons-nous de perdre notre honneur, si nous agissons comme le Fils de Dieu? mais où est-ce que nous voyons que le Fils de Dieu s'est ser^à de cette méthode? Dans l'Évangile : voyez les trois points de la méthode observés dans ses sermons. Quand Jésus-Clirist prêche... quoi? la pauvi'eté, par exemple, dans

MÉTÏIOOT. DE PRÈCËER === U9

saint Mathieu ; il la met la première des béatitudes, et il commience par là tous ses sermons : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsoYum esi regnum cœlonim. Bienheureux sont les pauvres de cœm' et d'affection, parce que le royaume des cieux est leur partage. Voilà la première raison que le Sauveur du monde avance pour porter les hommes à l'amour de la pauvreté : Beati pauperes, les pauvres sont bienheureux! Grande raison d'aimer la pauvreté, puisque c'est elle qui donne la féhcité.

Une seconde raison qui con&me la première : quoniam ipsonmi est regnum cœlorum, parce que le royaume des cieux est à eux; et, après ces raisons, il nous apprend ce que c'est que la pauvreté : lorsque ce jeune homme vint trouver Notre- SeigTieur pom* apprendre de lui ce qu'il devait faire pour s'assurer de son salut, Jésus lui dit : Vende omma; vends tout, ne te réserve rien ; et voilà qui est dire et exphquer parfaitement en quoi consiste la pauvreté : dans un renoncement de toutes les choses de la terre, renoncement entier : vende omnia; il donne aussi les moyens pour le faire ; il les donne à ses disciples, lorsqu'il leur dit un peu après : il est plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille que de faire entrer un riche dans ]e paradis ; la porte est fort étroite, et ces gens enflés et chargés de biens n'y sauraient passer. Puissant moyen pour faire embrasser la pauvreté ; il emporte la nécessité de son salut ; pas de moyen de se sauver, si l'on a le cœur attaché aux richesses.

Et voilà, messieurs, toute la méthode, dans les sermons de Notre-Seigneur ; il apporte, comme nous venons de voir, les raisons, les actes et ce que c'est, et fournit de puissants moyens.

Venons aux apôtres : comment ont-ils persuadé les vérités de l'Évangile? En les prêchant dans un style simple, famiher et populaire, nous le remarquons dans tous leurs écrits. Saint Paul : non in persuasiMlibus humanœ sapientiœ verUs : nous n'employons point les subtilités de l'éloquence pour vous attirer à notre parti, nous ne vous flattons point par de belles et agréables paroles, nous ne nous servons pas des sophismes de la prudence humaine ; non in persuasiUWbus humanœ sapientiœ verUs; nous n'avons apporté que ce qui était nécessaire pour vous donner une simple connaissance de la vertu, qui se trouve dans la foi que nous vous prêchons ; traitant avec vous dans la simphcité, sans chercher à vous surprendre, tout bonnement, afin que vous vissiez, non pas par les adresses et l'industrie de nos raisonnements, mais par la vertu de Dieu, qui reluit

dans la bassesse et la simplicité, la vérité des mystères que nous sommes venus vous prêcher : yion in persuasihiïilius Jimnanœ sapientiœ verhis, sed in osteMalione virtutis..., etc.

Après les apôtres, tous les hommes apostohques, qui ont suivi et pratiqué leur méthode, prêchent famihèrement, sans ce faste d'éloquence qui est rempU de vanité. Messieurs, qui dit missionnaire, dit apôtre ; il faut donc que nous agissions comme les apôtres, puisque nous sommes envoyés comme eux, pour instruire les peuples ; il faut que nous y aUions tout bonnement dans la simphcité, si nous voulons être missionnaires et imiter les apôtres de Jésus-Christ.

La troisième raison en faveur de la petite méthode, c'est la considération des grands fruits qui ont sui\â les prédications faites dans cette méthode. Je n'a,iu'ais jamais fait, s'il fallait que je vous racontasse la moindi'e partie de ce qu'il a plu à Dieu d'opérer avec la méthode, nous en avons tant d'exemples, que je n'achèverais de ce soir; prenons-en seulement un ou deux, afin de pouvoir mieux découvrir les grands profits de cette méthode. En voici un d'une chose qui ne s'est point vue jusqu'à nous ; je n'ai jamais ouï dire, moi qui suis tout blanc, que prédicateur quelconque en soit venu là : les bandits, plusieurs de vous, messieurs, savent que les bandits sont des voleurs d'Itahe, qui tiennent la campagne, volent et pillent partout ; comme il arrive beaucoup de membres en ce pays-là, à cause des vengeances qui y sont extrêmes, se mangeant les uns les autres, sans se pardonner jamais, telle sorte de gens, après s'être défaits de leurs ennemis, pour fuir la justice, et même beaucoup d'autres méchants, se tiennent sur les avenues, habitent les bois pour voler et dépouiller les pauvres passants : on les appelle bandits ; et ils sont en si grand nombre, que ritaUe en est remphe ; il y a peu et presque point de villages oîi il n'y ait des bandits. Or, la mission ayant été faite dans quelques-uns de ces villages, les bandits qui y étaient ont quitté ce maudit f] ain de vie et se sont convertis par la grâce de Dieu, qui a voalu en cela se servir de la petite méthode. Chose jusqu'à nous inouïe, inouïe ; jamais on n'avait vu les bandits quitter, pour quoi que ce fût, leurs voleries. Et voilà, messieurs, ce qu'il a plu à Dieu d'opérer par cette pauvi^e et chétive Compagnie, prêchant selon la petite méthode. N'est- il })as vrai, Monsieur Martin (1), que les bandits, en ItaHe, se

(1) M. Jean Martin, né à Paris, paroisse de Saint-Benoît, le 10 mai

sont convertis en nos missions? vous j avez été, n'est-il pas vrai? nous sommes ici dans un familier entretien, dites-nous, s'il vous plaît, comment cela s'est fait. — M. Martin : Oui, monsieur, cela est ainsi ; dans les villages oii on a fait mission, les bandits comme les autres sont venus à confesse ; cela arrive ainsi pour l'ordinaire dans ces nussions-là. — M. Vincent : Oh! chose prodigieuse! les bandits convertis par les prédications faites dans la petite méthode !

Mais voici l'autre petit exemple qui n'est guère moins admirable : l'on m'écrivait de Lauzun, il y a quelque temps, que l'on avait fait la mission à... c'est un village sur les côtes de la mer ; et c'étaient encore des séminaristes, oui, des sémjnaristes qui ont fait cette mission ; il est possible qu'il y en eût quelque autre, mais certainement il y avait deux séminaristes : M. X..., qui de Richelieu y a été envoyé, etc.. M. N..., deux séminaristes, sans doute avec quelque autre. Un navire avait fait naufrage sur cette côte ; les marchandises et autres choses, dont ce nawe était chargé, furent portées sur le bord ; tout ce \illage, dont je vous parle, et les environs y accoururent comme au pillage et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent emporter ; qui un ballot, qui des étoffes, qui d'autres hardes ; bref, chacun emporta ce qu'il put attraper, sans aucune conscience ; c'était voler ces pauvres et malheureux marchands qui avaient fait naufrage. La mission ayant donc été faite dans ces villages, selon la petite méthode, on a fait rendre ce qui avait été pris à ces pauvres marchands : après qu'on les eut exhortés et prêches, selon la méthode, ils se déterminèrent à restituer tout ; les uns rapportaient des ballots ; les autres des étoffes, de l'argent ; d'autres s'obhgeaient, n'ayant pas de quoi satisfaire d'al3ord ; ces bonnes gens donnaient des obhgations ; et voilà, messieurs, les effets de la petite méthode. Allez m'en trouver de semblables dans cette façon recherchée, dans ce grand apparat et parmi cette vaine pompe d'éloquence ; trouvez-m'en de semblables. A peine en voit-on un seul se convertir en plusieurs avents et carêmes par de telles prédications ; nous le voyons dans Paris : quelles restitutions voit-on par toutes ces prédica-

1620, mort à Rome le 20 février 1694. M.-Martm, supérieur de la maison de Sedan pendant quelques mois, se trouvait à Paris en ce moment, 1\ repartit en octobre pour l'Itahe, où il était depuis 1642, et organisa en novembre 1655 la mission fondée à Turm par le duc de Pianezzai

lions éloquentes? Le nombre de ceux qui se convertissent est-il grand? Hélas ! en saurait-on trouver que difficilement un seul ! Cependant, par la grâce qu'il a plu à Dieu de donner à cette chétive Compagnie dans la petite méthode, une mission fait de grands fruits et des conversions si admirables, qu'on n'en avait jamais vu ni ouï raconter de semblables.

Enfin, messieurs, je vous allègue l'expérience, votre propre expérience, messieurs, quels progrès n'avez-vous pas faits, partout où vous avez prêché selon cette méthode? Quelles conversions n'a-t-on point vues? L'homme et la femme qui vivaient mal sont venus à vous : Ah ! monsiem^ ! nous renonçons à nos malheureuses pratiques ! Ah ! monsieur ! dès ce moment, nous nous séparons pour jamais ! Ah ! monsieur ! je vous promets que je ne la verrai plus !... Oh ! qu'est-ce que cela? qu'est-ce que cela?... Et les rancunes, les inimitiés invétérées et auxquelles il semblait n'y avoir plus de remède ; les plus gxandes divisions n'ont-elles pas été accordées par la force que Dieu a donnée à vos prédications faites selon la méthode? Bref, il n'y a point de sorte de pécheurs que la grâce n'ait touchés par le moyen de la petite méthode, et qui ne soient venus se jeter à vos pieds, criant miséricorde, vous le savez mieux que moi, je ne vous dis rien que vous n'ayez vu et fait davantage. 0 Dieu ! quel fruit a produit cette méthode partout oii l'on a été! Quels progrès ! Et combien seraient-ils plus grands, si, moi misérable, ne les avais empêchés par mes péchés ! Ah ! j'en demande pardon à Dieu ! 0 Sauveur ! pardonnez à ce misérable pécheur qui gâte tous vos desseins ! Pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous les empêchements que j'ai apportés aux fruits de la méthode que vous avez inspirée et à la gloire qui vous en serait revenue ! 0 Sauveur miséricordieux ! pardonnezmoi le scandale que je donne en cela comme en tout ce qui concerne votre service ! Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours ! je vous en demande pardon!

La dernière raison que j'allègue en deux mots est tirée de noire salut, pour lequel nous sommes ici. Hélas ! messieurs, que j'appréhende !... il y a gTand danger pour ces pauvres prédicateurs qui s'arrêtent à de belles compositions, à l'agencement de leurs pensées et à l'usage des paroles triées et à la mode, ne tenant pas tant compte du plus profitable. Ah ! que je crains pour ces gens-là ! et ce qui me donne plus de frayeur en cela, c'est la sainte Écriture ; vous en savez les paroles, je ne les

= MÉTHODE DE PRÊCHE II === â53

sais pas, mais je sais le sens, et le voilà : un prophète crie malheur à celui qui étant dans un heu élevé, d'où il voit le loup ravissant entrei dans le bercail, ne crie pas de toutes ses forces : Sauvezvous ! voilà l'ennemi ! Malhem' ! malheur ! à celui-là, s'il ne crie pas tant qu'il peut : Sauvez-vous ! Et voilà justement ce que font ces prédicateurs qui ne regardent pas avant toutes choses le profit de leur auditoire ; bien qu'ils voient l'ennemi, ils ne disent mot ; ils vous chantent des airs de plaisance, au heu de crier avec la trompette : Nous aUons nous perdre ! Voilà, voilà l'ennemi, sauvons-nous ! sauvons-nous !

Ah ! messiem-s, nous sommes heureux que notre méthode nous détourne bien loin de tous ces périls ; mais gare, gare, si nous la méprisons ! Prenons garde que, pour contenter en cela la vanité, nous ne nous exposions à la malédiction du prophète : vœ, vœ, malheur, malheur, à celui-là ! et pom'quoi monter en chaire? pourquoi prêcher, si ce n'est pour porter le monde à se sauver? pour crier : Voilà l'ennemi ! donnez-vous garde ! sauvezvous ! Que si l'on pervertit l'usage de la parole de Dieu, si l'on s'en sert pour paraître, pour se faire estimer, afin que l'on dise : Voilà un homme éloquent qui a gi^ande capacité ; il a du fond et du talent. Hélas ! n' encourons-nous point la malédiction des faux prophètes? Dieu n'aura-t-il pas sujet de nous abandonner à la fin, puisque nous ne nous sommes point souciés d'abuser des choses les plus saintes, pour contenter un peu notre vanité; puisque nous osons employer le plus efficace moyen de convertir les âmes, pour satisfaire notre ambition? Hélas ! messieurs, il y a gxand sujet de craindre ! et, si j'ose le dire, de désespérer, en quelque façon, du salut de ces personnes qui convertissent les remèdes en poison; qui n'ont d'autre méthode de traiter la parole de Dieu, que celle que leur fournit la prudence de la chair, leur humeur, la mode, le caprice. 0 Sauveur ! ne permettez pas qu'aucun de cette petite Compagnie, qui est toute à votre service, tombe en un si grand péril, que d'abuser ainsi de votre sainte parole! Non, Seigneur, nous l'espérons par votre bonté, vous ne le permettrez pas par votre miséricorde !

Nous venons donc de voir quatre raisons pour lesquelles nous devons bien nous affectionner à la petite méthode de prêcher, qu'il a plu à Dieu de donner à la Compagnie : le premier motif est sa grande efficacité, puisqu'elle ne laisse rien en arrière de tout ce qu'il faut pour persuader, ce que ne font point les autres méthodes, au moins si efficacement. Le second, c'est la

254 = SAINT AINGENT DE PAUL.— CIIAP. Vil =

manière de prêcher de Notre-Seigneur, que les apôtres ont suivie ; le troisième est, que ses effets sont merveilleux, eUe produit de grands fruits selon l'expérience que vous en avez tous ; et enfin le quatrième, c'est le grand danger de se damner, si on en use autrement et que l'on vienne à moins profiter à ses auditeurs. Ne nous arrêtons pas davantage, vous savez cela, messieurs, mieux que moi et vous le direz bien mieux que moi et avec plus de force et d'efficacité ; la parole de Dieu dans la bouche d'un profane comme moi, misérable, n'a point d'effet. H n'y a donc rien après ces grands motifs que nous venons de voir, il n'y a rien, sinon mes grands défauts, qui puisse nous empêcher d^être bien affectionnés envers la petite méthode. Y en a-t-il quelque autre plus propre, plus commode et meilleur? Si vous en savez, messieurs, faites-moi la grâce de me le dire. Quant à moi, je n'en connais pas, et vous en êtes tous aussi, je m'assure, bien persuadés ; plus, par ce que vous en savez de vous-mêmes, que parce que je \àens d'en dire : il n'y a que moi misérable, qui ne saurais me mettre dans cette sainte pratique ; mais, avec l'aide de Dieu, je tâcherai d'apprendre et d'imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui Dieu a fait particuhèrement ce don, qui gardent merveilleusement cette méthode.

Troisième point. Voilà les trois quarts. Messieurs, supportezmoi encore, je vous prie ; supportez-moi misérable. Disons quelque chose du troisième point ; voyons quelques moyens pour nous mettre dans cette méthode de prêcher si utile. Oh ! il est bien facile de s'y mettre, à un homme qui n'a en vue que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Lorsqu'on veut rapporter tout à ces fins-là, il est facile de suivre la méthode qui est expressément pour cela; mais s'il est question de s'en faire accroire, d'acquérir de l'estime, on se dha : il faut dire quelque chose de bien, il faut prêcher autrement, etc.. Or, qu'est-ce que c'est que toute cette fanfare? Quelqu'un veut-il parler, veut-il montrer qu'il est brave rhétoricien, bon théologien? Chose étrange !... il en prend mal le chemin ; peut-être qu'il sera estimé de quelques personnes qui n'y entendent guère ; mais pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un homme fort éloquent, il faut savoir persuader ce qu'on veut que l'auditeur embrasse, et le détourner de ce qu'il faut qu'il évite. Or, cef a ne consiste pas à trier ses paroles, à bien agencer ks périodes, à exprimer d'une manière peu commune la subtihté de ses conceptions et à prononcer son discours d'un ton élevé, d'un ton de déclamateur qui passe bien haut par-dessus. Ces sortes

de prédicateurs obtiennent-ils leur fin? Persuadent-ils fortement l'amour de la piété? Le peuple est-il touché et court-il après cela à la pénitence? Rien moins, rien moins. Et voilà cependant les prétentions de ces grands orateurs ! Voilà leurs prétentions : acquérir de la réputation, faire dire au monde : \Tainient, cet homme débite bien, il est éloquent, il a de belles pensées, il les exprime agréablement. Voilà à quoi se réduit tout le fruit de leur sermon. Vous montez donc en chaire, non pas pour prêcher Dieu, mais vous-mêmes, et vous vous servez (oh ! quel crime !) d'une chose aussi sainte que la parole de Dieu, pour nourrir et fomenter votre vanité ! Oh ! divin Sauveur !... Il faut donc, messieurs, il faut donc en premier heu, la droiture de l'intention, ne vouloir que ce que Dieu demande de nous, ne viser qu'à la conversion de nos auditeurs et à l'accroissement de la gloire de Dieu ; et ayant ainsi pmifié notre intention, il nous sera bien aisé d'entrer dans la méthode la plus utile que nous ayons pour cela, comme nous le voyons et -expérimentons tous les jours.

Mais, monsieur, si vous permettiez d'objecter ce que j'ai contre cela, et si vous vouhez maintenant écouter nos raisons... oui-da, voyons un peu comme le temps le permettra, résolvons les difficultés que l'esprit humain peut former contre ce que nous venons de dire.

Comment se servir de cette méthode et observer les trois points en toutes sortes de manières? Outre que cela serait extrêmement dégoûtant, cela est fort malaisé et même impossible, sans s'exposer à ennuyer. Oui, il est vrai, une même façon ennuierait à la longue ; Pesprit de l'homme est si changeant, que bientôt il se dégoûte des meilleures choses ; mais, outre que nos missions sont courtes, vous pouvez déguiser notre méthode, de sorte qu'on ne verra point votre artifice : tantôt changeant l'ordre des points, mettant l'un devant l'autre, tantôt n'en faisant que deux. Il y a beaucoup d'autres façons qui ne me viennent pas à présent ; pour les sujets divers, la méthode est différente : il y a méthode de traiter la fête d'un saint, méthode de traiter un mystère, méthode de traiter une parabole, méthode de traiter une sentence, méthode de traiter l'Evangile courant et les autres manières de prédication. M. Poriail, qui sait bien toutes les manières de prêcher, nous dira, s'il lui plaît, toutes ces différentes méthodes, car pour moi, je ne les sais pas et, Dieu aidant, je veux les apprendre de lui et des autres à qui Dieu a fait ce don.

Mais, monsieur, les autres méthodes ne sont-elles pas aussi bonnes que celle-là? Nous voyons tant de doctes et excellents prédicateurs qui ne savent ce que c'est que notre méthode ; ils ne laissent pourtant de faire grand fruit et de prêcher fort bien. Messieurs, toutes les méthodes peuvent être fort bonnes, et je ne prétends pas ici en blâmer aucune, Dieu m'en garde ! Dieu se sert de ce qui lui plaît pour procurer sa gloire. Potens est de lapiditus istis snscitare fiUos Abraliœ; il peut faire de ces pierres des enfants d'Abraham. Dieu est tout-puissant et il peut, si bon lui semble, se servir de la dureté de cette pierre pour amollir les cœurs les plus endurcis et les porter à conversion et pénitence : Dieu le peut. Mais avec tout cela, monsiem\ combien en voyonsnous qui se convertissent par toutes ces méthodes? Nous avons l'expéri nce de la nôtre ; messieurs, vous l'avez ; mais de celles du temps, de la mode, vous avez l'expérience du contraire, elles passent toujours par-dessus, ne font qu'effleurer, ne touchent que la superficie, un peu de bruit. Il se fait tous les joL\rs tant de prédications dans cette grande ville, tant d'avents, tant de carêmes ; et trouvez-moi un homme, de ceux-là même qui entendent depuis trente, quarante ans ces prédications, qui se soit converti ou qui en soit devenu meilleur. Ah ! vous aurez bien de la peine à en rencontrer quelqu'un; et qu'est-ce que cela en comparaison des fruits que nous voyons produire à la petite méthode? ce qui me persuade que, puisqu'il n'y en a point qui fasse de si grands fruits, il n'y en a point qui soit aussi bonne, et qu'elle doit l'emporter sur toutes les autres, au moins auprès de nous, qui ne cherchons que le salut des âmes. Nous savons que c'est la méthode du Fils de Dieu et des apôtres, et de laquelle se sont servis et se servent encore de très grands personnages, non pas seulement nous, pauvres misérables ; c'est la méthode des prédicateurs qui font des merveilles ; de nos seigneurs les évêques : Mgr l'évêque de... me disait que quand il prêcherait cent mille fois, il n'aurait jamais d'autre méthode. MgT de Sales, ce grand homme de Dieu, m'en disait autant, et tant d'autres. Et ne vous persuadez pas, messieurs, que cette méthode ne soit que pour la Compagnie, pour le menu peuple, les paysans ; elle est à la vérité très excellente pour le peuple, mais elle est aussi bien efficace pour les auditeurs plus capables, pour les villes, dans Paris même. Dans la mission qui fut faite à Saint-Germain, le monde y accourait de toutes parts, de tous les quartiers de cette grande ville ; on en voyait de toutes les paroisses et des personnes de condition, des docteurs même. On

ne prêcha à tout ce grand monde que suivant la petite méthode. Mgr Févêque de Boulogne, qui portait la parole, n'en eut jamais d'autre ; et quel fruit ne fit-on pas? 0 Dieu ! quel fruit ! On fit des confessions générales aussi bien que dans les villages, et ce fut avec grande bénédiction. Oh sus, Dieu soit béni ! Vit-on jamais tant de monde converti par toutes ces prédications raffinées? cela passe par-dessus les maisons ; toute la conversion qui s'y fait, c'est que les auditem's disent : Oui, cet homme en sait long, il dit de belles choses.

Mais disons davantage : la petite méthode est bonne pour la cour; déjà deux fois la petite méthode a paru à la cour; et, si je l'ose dire, elle y a été bien reçue. Il est vrai que la première fois, il y eut de grandes oppositions ; nonobstant, on y fit grand fruit : MgT l'évêque d'Alet y portait la parole ; l'on vint à bout, par la gTâce de Dieu, de toutes les oppositions, avec la petite méthode ; et la seconde fois, un des nôtres portait la parole, M. Luytre : Dieu merci, il n'y eut aucune opposition ; la petite méthode, ô misérable, je l'ose dire ! la petite méthode y triompha, on y vit des fruits merveilleux ! Et puis ce n'est, dites-vous, que pour des gens gTOSsiers et pour les villages ! On voit que dans Paris, à la cour et partout, il n'y a point de meilleure méthode, ni de plus efficace ; car, messieurs, la meilleure méthode est celle qui rapporte tout ce qu'il faut pour gagner les auditeurs, et la nôtre ne laisse rien en arrière de ce qui est propre pour cette fin. Concluez ; entrons donc tous dans cette petite, mais puissante méthode. M. Portail nous en entretiendra bien mieux demain, s'il lui plaît.

Je ne pense pas qu'il y ait maintenant rien qui nous empêche de prendre cette méthode de prêcher. Sera-ce le plaisir? mais elle nous fait prêcher avec plus de satisfaction que toutes les autres méthodes. Quel plus gTand plaisir en effet peut avoir un prédicateur, que de voir ses auditeurs venir à lui fondre en larmes, comme il est arrivé souvent- à vous-mêmes? N'est-il pas vi'ai que souvent vous voyez votre auditoire pleurer? et que, quand vous voulez partir, il faut vous dérober. On court après vous ; n'est-il pas vrai, messieurs? dites-nous, je vous prie, comment cela se fait et s'il en est ainsi? — Oui, monsieur, l'on ne sait comment partir pour se défaire du monde, etc.. 0 Sauveur ! voir le monde sensiblement touché de ce que vous leur prêchez ! Quelle autre satisfaction doit avoir un orateur, que d'obtenir ce qu'il demande? Quel plus grand plaisir ! que pouvez-vous prétendre encore?... la conversion du peuple? et voilà qu'après

vos prédications dans cette métliode, ils viennent tons à vous, si persuadés, qu'ils sont prêts à faire tout ce que vous leur ordonnerez ; quel plus grand plaisir? Oh ! êtes-vous jaloux d'acquérir de l'honneur? Mais, messieurs, pour l'honneur, y en a-t-il de plus grand à acquérir, pour des hommes comme nous, que d'être traités comme les apôtres, comme le Fils de Dieu? Hélas ! on nous donne les mêmes louanges que l'on a données à Jésus-Clirist. Bienheureux, dit-on aux missionnaires, les ventres qui vous ont portés ! quand ils partent, on crie après : Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités ! Oh ! que vos mères sont heureuses ! Oh ! qu'a-t-on dit davantage du Fils de Dieu? et on dit toutes ces louanges et beaucoup d'autres, qui vous importunent, aux missionnaires, mais aux missionnaires, quand ils ne se servent que de la petite méthode. H y a donc là dedans bien de l'honneur et du plaisir à acquérir? Ce ne sera pourtant pas pour cela que nous l'embrasserons (ce S3rait une intention diabohque), mais pour l'amour de Dieu, de qui nous la tenons.

Mais cette méthode est si basse! Que dira-t-on de moi, de prêcher toujours ainsi? Pour qui me prendra-t-on? A la fin, un chacun me méprisera, je perdrai mon honneur. Vous perdrez par là votre honneur !... Oh ! en prêchant comme Jésus-Christ a prêché, vous perdrez votre honneur ! Quoi ! c'est perdre son honneur, que de parler de Dieu comme le Fils de Dieu en parle ! Oh !... Jésus-Christ, le Verbe du Père ! n'avait donc pas d'honneur? C'est n'avoir point d'honneur, que de faire comme il faut des sermons dans la simphcité, dans le discours famiHer et ordinaire, comme a fait Notre-Seigneur? Et faire autrement, c'est être homme d'honneur de couvrir d'affectation et de masquer la parole sacrée de Dieu? 0 divin Sauvem' ! Oh ! messieurs, qu'est-ce c^ue c'est? Dire que c'est perdre son honneur, que de prêcher l'Évangile comme a fait Jésus-Clirist? J'aimerais autant dire que Jésus-Christ, lui qui était la Sagesse éternelle, n'a pas bien su comment traiter sa parole, qu'il ne s'y entendait pas bien. Oh ! quel blasphème ! Et voilà ce que l'on dit, sinon distinctement, du moins tacitement et dans le cœur ; sinon au dehors devant les hommes, du moins devant Dieu, qui voit les cœurs. Hélas ! messieurs, vous voyez bien que c'est un blasphème de penser et de dire que l'on perd son honneur en prêchant comme le Fils de Dieu a prêché, comme le Saint-Esprit a instruit les apôtres. Un soir, je demandais à M. N... : Mais, monsiem-, dites-moi, s'il vous plaît, comment faisait saint Vincent Ferrier,

MÉTHODE DE PRECHER — — â50

qui convertissait tant de personnes et qui attirait le monde de toutes parts, en sorte qu'il fallait faire suivi'e des convois de vivres? H me répondit : H est ainsi : ce grand homme prêchait dans la simplicité, famihèrement, se faisant bien entendre de tout le monde. 0 simplicité ! tu es donc bien persuasive !... la simphcité convertit tout le monde. H est certain que, pour bien convaincre et gagner l'esprit de l'homme, il faut agir dans la simphcité ; l'on n'en vient pas à bout, d'ordinaire, par ces beaux discom's d'ostentation qui font gTand bruit. Tous ces beaux discours étudiés ne font ordinairement qu'émouvoir la partie infériem'e, l'imagination, la satisfaction des oreiUes et point la partie supérieure, la raison ; l'esprit n'est nuUement persuadé ; et tous ces mouvements de la partie inférieure ne font rien, si l'entendement n'est convaincu ; si la raison ne le touche au doigt, tout le reste passe bientôt et le discours demeure inutile. Vive donc la simphcité, qui fait des miracles ! Vive la sainte simphcité, la petite méthode, qui est la plus exceUente et celle par laquelle on peut acquérir plus d'honneur, persuadant bien l'esprit, sans toutes ces clameurs qui ne font qu'importuner les auditeurs. Oh! messieurs! cela est tellement vi'ai que, si un homme veut passer pour un bon prédicatem' dans les éghses de Paris et à la cour, il faut qu'il prêche de la sorte, sans nulle affectation ; et l'on dit de celui qui prêche ainsi : cet homme fait des merveiUes, il prêche à la missionnaire, il prêche en apôtre. Pour bien prêcher, on dit donc qu'il faut prêcher comme nous, à la missionnaire ; et M. Tel me disait qu'à la fin il faudrait en venir là. Et, en vérité, prêcher autrement, c'est vouloir se prêcher soi-même, non pas Jésus-Christ ; il prêche à la missionnaire. 0 mon Dieu ! vous avez donc fait cette grâce à la petite et chétive Compagnie, de lui inspirer une méthode que tout le monde veut suivre, nous vous en remercions de toutes nos forces ! Ah ! messieurs ! ne nous rendons pas indignes de cette gi'âce que tout le monde estime si fort ! Hélas ! que serait-ce, si nous seuls la méprisions ! Dieu n'aurait-il pas sujet de se plaindre de ce que nous faisons si peu de cas de ce gTand don qu'il nous a fait, pour communiquer ses lumières à tout le monde par notre moyen.

Oh sus. Dieu soit béni! Je vous prie, messieurs, d'offrir la messe pour cela ; et vous, mes frères, de communier la première fois dans cette intention.

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