MM. BOURRET ET PARADIS
SOMMAIRE : M. L.-A. Bourret succède à M. Mailloxix,— Son ,tcm|érainent et ton caractère. — Son œuvre comme cuté.— Les demoiselles Guy fondtnt un hospice.—Anivée des Sœurs de la charité. — Le "Journal des Campagnes". —Les detniéres années de M. Bcurret, — M. O. Paradis, curé de Sainte- Anne. — Réformes qu'il propose de - faire,— Son iô!e comme curé.— bes vicaires.— M. Paradis se relire à Saint-A nselme.
M. Louis-Alexis Bourret arriva à Sainte- Anne dans l'automne de 1848, après avoir été curé à la Malbaie les huit années précédentes. C'était un prêtre de trente-cinq ans d'âge et de onze ans de sacerdoce ; il était extrêmement frêle, presque soufïreteux. Doué d'une voix faible et un peu nasillarde, il se faisait difficilement entendre du haut de la chaire. Homme très aftable, du reste, d'une hospitalité irréprochable, M. Bourret commanda bientôt l'amitié et l'estime de sa paroisse. Sa vie se passait au service des malades et de son église. Ses loisirs étaient consacrés à l'étude des questions Ihéologiques et canoniques. Il avait un goût marqué pour la langue grecque qu'il possédait à fond, puisqu'il pouvait lire couramment les Saints Pères do l'Eglise d'Orient.
M. Bourret prit donc charge de la paroisse, mais il n'eut rien à faire au collège. L'évêqne
€6 8AIME-AKNE-BE-LA-PGCATIÈRE
avait décidé que le personnel entier ee recruterait dorénavant, à moins de circonstances extraordinaires, parmi les prêtres de la maison. C'est en vertu de cette décision que, dès Tannée 1847,. e'est-à-dire un an avant le départ de M, Mailloux, le collège avait pour supérieur M. le grandvicaire Çélestin Gauvreau qui, depuis 1841, avait exercé la double fonction de directeur de» ecclésiastiques et de professeur de théologie. M» Bourret toutefois, porta toujours un grand intérêt au collège et il en fut Tami constant. Le» prêtres surent reconnaître cette sympathie profonde en lui prêtant leur concours aussi souvent qu'il pouvait en avoir besoin. Le fait est que sans cette aide, le curé de Sainte- Anne eût été insufQsant à la tâche, à raison de sa débilité peu en rapport avec la besogne ardue qui lui incombait.
Fendant les neuf ou dix premières années de son administration, le personnel du collège, professeurs et élèves, assistait tous les dimanches à la grand'messe et aux vêpres de la paroisse. Les écoliers donnaient la musique, et souvent, pour ne pas dire toujours, T officiant était un prêtre dn collège. M. Bourret prêchait, mais il n'était pas rare, surtout aux jours des grandes fêtes, de voir monter en chaire un autre que lui. Cette assistance donnait plu»
d'éclat aux cérémonies du culte, et M. Bourret n'y voyait aucun inconvénient. De sorte que l'on peut dire, sans exagération, que les dix-sept années de son séjour à Sainte- Anne ne lui furent pas trop lourdes, en dépit des quelques petites misères qu^il eut à endurer de la part de certains paroissiens chatouilleux en matière politique. Ceux-là voyaient d'un mauvais œil qu'il ne marchait pas sous le même drapeau qu'eux
68 ' fUlNTE-ANNE-DE-LA-POCATIÈRE
et du " Journal des Campagnes " en 1861. Deux numéros avaient vu le jour à Kamouraska, lorsque M. F.-H. Proulx, quitta Québec pour venir à Sainte- Anne y continuer la publication de cette revue agricole, disparue après trente ans ' d'existence, mais qui connut des beaux jours. M. Bourret fut nommé à la cure de Lotbinière puis à Sainte-Anne de Beaupré, et enfin à Saint- Isidore, comté de Dorchester, où il est niort le 25 mars 1881, plein de mérites devant Dieu et devant les hommes. Il mourut comme il avait vécu, dans la plus profonde humilité, estimant que la vie cacnée est encora la plus douce et la plus agréable aux yeux du divin Maître. Sa bibliothèque, que nous avons eu Poccasion d'examiner de près, renfermait les meilleurs auteur» de théologie, d'ascétisme, d'histoire de l'Eglise, de liturgie, de droit canonique, d'apologétigue. Il s'était nourri toute sa vie à ces sources vives de la science ecclésiastique, et il voulut qu'après sa mort, un jeune prêtre de ses amis eut l'avantage de jouir de ce trésor inestimable.
Bien que M. Bourret eût quitté Sainte-Anne depuis plus de quinze ans, les citoyens de Sainte- Anne résolurent de lui faire chanter un service solennel. Le 24 mars 1881, l'église était remplie de fidèles, des directeurs du collège,, de leurs élèves, des religieuses et élèves du couvent qu'il avait fondé, ainsi que des élèves de l'école d'agriculture qu'il se complaisait à visiter. Un nombreux clergé assistait à cette messe funèbre.
M. l'abbé Odilon Paradis quittait la cure de Saint-Edouard de Framjîton lorsqu'il arriva à Sainte-Anne à la Saint-Michel de 1865. Il était
SAINTE- ANNr-DE-IJ^-rOCATIÈIÎE 69
âgé de trente-six ans et il comptait treize ans de prêtrise. Son administration dura dix ans. Pendant cette période relativement courte, M. Paradis fit preuve d'un grand dévouement à sa paroisse. C'était un bon prédicateur et un prêtre très particulier, visant à ce que tout se fit à la perfection, enfin c'était un homme d^ordre en tout, dans son église comme dans son presbytère. Aussi quelle tenue, quelle propreté, nous dirions même, quelle coquetterie dans les décorations de Téglise et dans les salles de sa résidence curiale. Elevé à la ville, par des parents très à l'aise, il ne pouvait concevoir une existence moins confortable que celle qu'il avait toujours connue. Loin de nous de vouloir lui reprocher un genre de vie conforme *à ses goûts, lequel, du reste, n'avait rien de repréhensible. Le curé est le premier citoyen de la paroisse et comme tel, il a bien le droit de se tenir t\ la hauteur de sa position. Noblesse oblige !
Quelque temps après son arrivée à Sainte- Anne, M. Paradis écrivait à son archevêque :
" II y a de la générosité à Sainte- Anne ; j'ai pu m'en convaincre depuis que je suis ici. A ma .demande ils ont payé 60 louifl pour poser de^ poêles dans l'église ; on a acheté un harmonium do 65 louis. Plusieurs petites quêtes ont été faites pour l'ornementation des autels, pour mes pauvres sœurs de la Charité, pour les pauvres, à part les quêtes ordonnées par Votre Grandeur pour le Bon-Pa^àtcur, le Denier do saint Pierre, la Propagation do la foi, la Sainte-Enfance, < te."
Cependant il y avait des réformes à opérer.
La dette de la fabrique était assez considérable, et les intérêts absorbaient la majeure partie du
casuel. M. Paradis proposait comme moyen efficace d'éteindre cette dette, de la consolid'^r et partant de payer des intérêts moins écrasants. Quant au spirituel, le curé, anxieux de propager le groôt de la dévotion, proposait à Tévêque de fonder les Quarante -Heu rps et la confrérie du Scapiilaire. La moralité souffrait un peu dans certains coins de la paroisse, et M. Paradis désirait ardemment enrayer les progrès du mal avant qu'il fût trop tard. Il demande conseil à Tévêque, s'en rapportant à sa sagesse pour agir ensuite d'une manière plus efficace.
La population était alors de trois mille âmes environ. La besogne ne pouvait manquer au pasteur d'un troupeau aussi nombreux. Aussi se multipliait-il dans le but de rendre son ministère fructueux. Tl crut d'abord pouvoir se dispenser d'un vicaire, comptant sans douto sur le collège pour en tirer du secours dans les temps les plus difficiles. Cette aide lui ayant fait défaut, pour des raisons que nous n'avons pas à apprécier, M. Paradis dut, en 1868, demander ce vicaire dont il avait grand besoin. Ce fut M. E. Macdonald, (1) jeune prêtre ordonné, deux ans auparavant, à Saint-Hyacinthe. L'année suivante il en eut un nouveau dans la persenne de M. J.-F.-X. Pelletier, qui ne fît qu'un court séjour à Sainte-Anne, ayant accepté la curfi d'Olmsteadville, dans l'Etat do New- York. (2)
M. Paradis eut encore, par la suite, deux
(i) Dérédé à Key-West, en Floride, le i6 juillet xSôp, victime de son zèle apostolique.
(2) Ce prêtre est mort à Oswé?o, le la octobre i83i. Il était natif de Kamouraska, et avnit été viciire à Saint-Roch de Québec pendant cinq ans.
autres vicaires ; en 1870, M. P. Dassylva, maintenant retiré du ministère, et en 1871, M. E. Audette. Ce dernier passa trois ans au presbytère de Sainte-Anne. Le curé l'estimait tout particulièrement, car il avait cru reconnaître en ce jeune prêtre toutes les qualités qui font le vicaire accompli : zèle, discrétion, urbanité et jovialité. Or, M. Audette les possédait toutes à un haut degré, avec, en plus, la confiance entière de ses supérieurs. (1)
Après le départ de M. Audette, le curé de Sainte Anne n'eut plus de vicaires, et il remplit seul la besogne jusqu'à son départ en 1875. Le fait est que la population à cette époque était tombée à 3000 âmes de 3200 qu'elle était en 1872. L'émigration jouait son rôle néfaste à Sainte-Anne comme ailleurs. Il est toujours pénible de constater jusqu'à quel point une paroisse peut être décimée par ce fléau dévastateur de nos campagues françaises.
M. l'abbé Paradis n'apporti guère de changements dans les constructions à la charge de la fabrique. Le fait est qu'il n'y avait plus qu'à conserver ; l'église avait été complètement terminée du temps de son prédécesseur, le presbytère était en bon ordre ; les murs du cimetière pouvaient durer longtemps encore.
M. Paradis quitta Sainte- Anne en 1875, pour aller à Saint- Anselme, dans le comté de Dorci ester. Ce fut sa dernière cure, et il y finit sa carrière le 2 mars 1889. Queloues jours plus tard, l'on chanta dans l'église de Sainte- Anne un service solennel à sa mémoire. Tout le per.
(i) M. Audette est mort le 14 mai 1876, de phtisie pulmonaire.
sonnel du collège y assistait. On n'avait pas oublié ce digne prêtre qui en succédant à M.
Poiré à Saint- Anselme, devait continuer l'œuvre de bien que celui-ci y avait opéré durant djx-huit ans.
M. Paradis a écrit une courte histoire de Sainte- Anne, qui se termine à l'arrivée de M. Painchaud. Ces (quelques notes, écrites sans la moindre prétention, nous ont servi à parfaire cet humble travail.
SAIKTE-AKKE-DE-LA-POCATIÈBE 73
CHAPITEE IV
IKGR C.-E. POIRE
SOMMAIKE : Arrivée de M. C.-E. Poiré— Sa charité Eans bornes — Bienfaiteur insigne du collège. — Ses noces d'or. —Nommé Caœérier Secret de Sa Sainteté.— Ses noces de diamant— Mgr Poiré protonotaire apostolique. — Sa mort.— Appréciation d'une personne qui l'a bien connu.
M. Pabbé C.-E. Poiré arriva à Sain te- Anne à ,rautonine de 1875. C'était déjà un prêtre courbé sous le poids de l'âge, mais plein d'ardeur et de bon vouloir. Il avait soixante-cinq ans et quarante-deux de sacerdoce. Ses premières années avaient été consacrées aux missions de la Rivière-Rouge. Puis il avait successivement administré les paroisses de Saint-Joseph de Lé vis (1839-43) ; de Saint-Jcseph de Beauce (1843-46) ; de Dcscnambault (1846-57) ; et enfin de Saint- Anselme, où il avait passé dix-huit ans (1857- 76). Après une carrière aussi longue et aussi bien remplie, M. Poiré aurait pu, surtout ses moyens aidant, dire adieu au ministère des âmes, et se retirer dans quelque douce retraite en attendant l'appel de Dieu. Mais la Providence ne permit pas que ce travailleur se croisât si tôt les bras. Il y avait à Sainte- Anne un collège dont les finances étaient loin d'être prospères, et ce collège avait une noble mission à remplir. Après quarante cinq ans d'existence, il avait
RA1NTE-ANKE-DE-LA-P0CATIÈRS
donné au clergé età lasociét^ en général tout un esBaini debona ptétrea et de citoyens modelée. C'eût été une erreur grave que do ne paa prévenir un déiSBtre de plus en plus menaçant. M. Poiré comprit, dèa son arrivée à Sain te- Amie, qu'il devait s'iniércsser à une institution dont ses paroiBBÎcnB bénéficiaient pour une large part. Il ouvrit auËBÎlôt sa bourec et il la vida tout entière : ce fut le salut du collège, Lee dettes furent éteintes, grâce aussi à lagénérc-use souscription du clergé, qui répondit à l'appel de son archevêque sans la moindre hésitation. M. Poiré ne se contenta pas de ce premier acte de générosité ; celui-ci fut suivi de bien d'autres, durant Uh vingt-quatre années de cou séjour à Sainte-Anne, PlusieurB améliorations notables et utiles au collège ne purent être entreprises que par l'heureuse intervention de M. ■ Poiré qui payait la note.
Ce fut donc un prêtre éminemment charitable que !U. Poiré. Il donnait lacement, sans compter, aui pauvres de sa paroisse; il pourvoyait à l'éducation des enfants dont les talents promettaient pour l'avenir. Il soulagea aussi de nombreuBCE misères, sans qu'il en parût rien à l'estérieur. Enumérer toutes ks oeuvres de cet homme de bien, serait un peu long, si on prend en considération le cadre étroit que nous avons (ranxjL cette esquisse. Tout de même nous ne ions passer sous silence son noble dévoue- . à l'éducation de la jeunesse, dont il a donis preuves si tangibUs et par le soutien de ollègo paroissial, et par la fondation de en argent pour l'encouragement au travail jeunesse collégiale, et par ses discoure de re de l'année scolatie, ou brillaient il côté
SAINTE- ANNI-DE-LA-PÔCATlèRE 75
d*une fine originalité, des remarques pleines d'à propos et frappantes de vérité.
On ne doit donc pas être surpris, après avoir été témoin de la charité de M. Piûré pour son collège, que les directeurs et les élèves de cette belle institution aient donné des preuves de gratitude envers ce bienfaiteur insigne. La léte du supérieur, au collège, a donné lieu, de temps immémorial, à des démonstrations grandioses ; mais sous le régime de M. Poiré comme supérieur, cette fête prit de pluB amples proportions.
Il y eut dans la vie de M. Poiré deux événements remarquables, qui en furent le digne couronnement : ce furent ses noces d'or, ch 1883, et ses noces de diamant dix ans plus tard. Ces deux dates mémorables donnèrent lieu à des fête» splendides,dont la paroisse de Sainte-Anne gardera un long et heureux souvenir.
Les noces d'argent furent célébrées les 21 et 22 février 1883. Mgr Tarchevêque Taschereau et Mgr Langevin, évoque de Rimouski, et plus de cent prêtres assistaient à cette fête de la religion. Ce fut à cette occasion que M. Poiré reçut du Souverain Pontife sa nomination de Camérier secret. Il y eut présentation d'adresses de la part des élèves du collège, des élèves du couvent, du clergé présent, des paroissiens de Saint-Joseph de Lévis, des élèves externes du collège et des citoyens de Sainte- A.n no. Mgr Poiré répondit à chacune de ces adresses avec un tact exquis. Sa réponse aux citoyens do Sainte- Anne est surtout remarquable : ** chère paroisse de Sainte- Anne, s'écriat-il, comme je t'aime avec tes souvenirs des Painchaud, des Mailloux, de tant d'autres dont je suis indigne de m'appeler le successeur !
,** Comme je t'aime avec ta grande église, si souvent trop étroite pour contenir la foule qui s'y presse, avec ta table sainte tous les jours si fréquentée I
" Comme je t'aime avec ton collège dont l'éducation et les études fortes ont fait, de tes enfants, des hommes remarquables, soit dan»
l'Eglise, soit dans l'Etat !
" Comme je t'aime avec tes fabriciens si honorables, si chrétiens, si exemplaires ; avec tes soeurs de charité donnant aux jeunes filles le pain de l'instruction et aux personnes infirmes un asile et le soulagement dans leur vieillesse et leurs souôrances ! "
Mgr Poiré était parvenu à ses soixante-treize ans, mais il était encore plein de vigueur et d'activité. Il continua à exercer le ministère avec le même zèle que par le passé. Dix années s'écoulèrent ainsi, et nous retrouvons un vieillard de quatre vingt-trois ans, rempli de vigueur, se disposant à célébrer ses noces de diamant. Elles furent grandioses ces noces et bien dignes du Prélat, héros de ce jour mémorable. Mgr Biais, évéque de Rimouski, rehaussait de sa présence l'éclat de la cérémonie. Plus de cent cinquante prêtres étaient venus féliciter Mgr Poiré de son élévation à la dignité de Protonotaire apostolique de Sv Sainteté et lui souhaiter une plus longue vie. Le collège prit une largo part à cette démonstration, par une soirée musicale et dramatique. Une adresse habilement rédigée, laisse apercevoir les plus beaux sentiments de reconnaissance envers Mgr Poiré :
" Vous avez sauvé l'œuvre saine et patriotique de l'immortel Charles-François Painchaud.
Vous occupez un rang à part dans cette longue
8AISTE-ANNE"DE-LA-rOCATIERE 77
liste de bienfaiteurs suscités par la généreuse initiative épiscopale. Sans votre incomparable générosité que seraient devenus la plupart des jeunes gens qui se pressent en ce moment autour de vous ? Quelle main a semé sur notre route ces fleurs que nous aimons tant à cueillir dans le champ des lettres comme dans celui des sciences ? Comment tous nos jours se sont-ils embellis ? Qui a donné à notre collège cet air d'aisance et de prospérité que notre vénéré fondateur se plaisait à rêver, lorsque les amertumes venaient abreuver son âme sensible? Non, jamais les enfants de iSainte-Anno ne peuvent oublier ce qu'ils vous doivent ; tout leur raconte votre amour, votre paternel dévouement pour"leur utilité et leur bonheur. Toujours, comme ce soir, ils vous remercieront de leur avoir conservé cet asile, où la science, coulant de sa source divine, féconde les esprits, où se trouve une sollicitude, fille du ciel, pour protéger leur innocence.
" Il nous semble qu'en ce jour radieux gui se lève sur votre vie, il se mêle à nos joies un rayonnement du diadème immortel de Léon XIII. Déjà le Vicaire de Jésus-Christ avait rendu un hommage public à une utile et longue carrière ; il avait fait le vieux combattant chevalier de l'Eglise militante. Aujourd'hui ses regards se portent de nouveau vers ce coin isolé de ses vastes domaines spirituels, et sa main dépose sur une tête qui nous est chère, la. couronne d'honneur qui brille au front des vaillants serviteurs de l'Kglise. Le titre de Protonotaire apostolique que vous recevez aux applaudissements de tous, donne à vos mérites une consécration solennelle : c'est la récompense
d'une vie fructueusement dépensée au service de la religion."
Mgr Poiré vécut encore trois ans et demi après la célébration de ses noces de diamant. On le voyait visiblement décliner vers la tombe. Ses jambes fléchissaient sous le poids des ans, mais son esprit restait lucide comme autrefois ► Il dut abandonner la prédication, et s'en remettre pour une bonne part des travaux de son ministère, à un assistant plus jeune et plus actif. M. Tabbé Fraser, son neveu, arriva à Sainte- Anne en 1895, comme desservant. Au bout d'une année, Mgr Poiré, s' apercevant qu'il lui était impossible de vaquer à quelque besogne, demanda à l'évêque un successeur. Celui-ci se trouvait tout désigné dans la personne de M.
l'abbé Fraser qui se trouvait déjà au courant des affaires de la paroisse. Du reste, le nouveau curé méritait de recueillir une aussi belle succession, par ses talents, ses états do service, sa prudence et ses vertus.
Mgr Poiré mourut le 15 décembre 1896. Le 17, Mgr Biais célébrait un service solennel à 1»
chapelle du coUèg»^. Le 18, Mgr Bégin présidait aux funérailles dans l'égiise paroissiale. M. l'abbé D. Pelletier, supérieur du collège, prononça l'éloge du défunt. C'est une belle pièce d'éloquence que nous voudrions pouvoir citer intégralement. Nous en détacherons seulement quelques phrases qui se rapportent à la noble conduite de Mgr Poiré eiivers le collège.
" L'histoire de ses bienfaits, s'écrie l'orateur sacré, est écrite à chaque phase du progrès matériel comme du développement intellectuel et moral de cette paroisse et du collège. Il a doublé l'ardeur de ces jeunes gens pour l'étude eu
fondant des prix magnifiques ; les salles, les classes, toute la maison embellie et transformée redisent bien haut sa générosité. " Cher collège, disait-il, mon cœur se dilate par l'afiection que je te porte ; dilate-toi aussi et embrasse tout le clergé dans ton affection."
Pour terminer cette courte esquisse biographique, je ne crois pouvoir mieux faire que de rapporter ce que m'en écrit quelqu'un qui a bien connu Mgr Poiré et a pu le juger à l'œuvre-
" C'était un prêtre humble et cherchant à faire beaucoup de bien sans bruit. A mon avis tout son ministère à Sainte- Anne a consisté à entretenir parmi ses paroissiens les œuvres implantées pîir ses prédécesseurs, surtout par feu M. Od. Paradis. 11 détestait les innovations et préférait les sentiers battus. Il m'a dit bien des fois ** nihil innovetur nisi quod traditum est," quand il me voyait moderniser un tantinet le matériel du culte dans son église.
" Cependant, je puis vous dire que Mgr Poiré s'est toujours beaucoup attaché aux populations qu'il a desservies. Il en parlait toujours pour dire les consolations qu'il avait éprouvées auprès d'elles, les services qu'il leur avait rendus et les profits qu'elles en avaient retirés.
" Mais c'est surtout aux citoyens de Sainte- Anne de la Pocatière que Mgr Poiré s'est attaché avec le plus d'acharnement, et pour moi qui en ai été le témoin les trois dernières années de sa vie, cette expression n'est pas trop forte, c'est à peine si elle rend ma pensée. Il voyait qu'il en était à la dernière station do sa longue course apostolique, et que les fidèles de Sainte- Anne de la Pocatière étaient la dernière famille
paroissiale que Dieu l'appelait à diriger dans le chemin de Thonneur, de la vertu, de la piété, de l'obéissance et de la justice. C'était son chemin et il n'en connaissait pas d'autre. Le collège de Sainte- Anne possède aujourd'hui tout ce que Mgr Poiré a écrit en fait de plan d'instructions pour la direction de ses paroissiens. Et, il y en a donc !
'* Pour être orateur, il savait parler. Ses expressions étaient toujours justes, son langage concis, précis et vierge de toutes ces locutions incidentes et modernes qui allongent le discours sans le rendre plus clair. Mgr Poiré, me disait un paroissien de Sain),e-Anne, et il y en a beaucoup d'autres comme lui, savait donner des conseils marqués au coin de la sagesse et de l'expérience, et que ses auditeurs ♦écoutaient avec une attention soutenue par l'originalité des comparaisons employées par le bon Père pour mieux faire comprendre ce qu'il voulait inculquer. Sa phrase avait parfois un arôme de curé d'Ars.
" Doué d'un rare talent d'administration, Mgr Poiré s'était acquis une jolie fortune qu'il a toute distribuée en charités, soit dans les communautés religieuses, soit chez ses paroissiens. Plusieurs de ces derniers lui doivent l'avantage d'avoir pu rester sur leurs propriétés, ou d'y être revenus. Un grand nombre ae familles de Sainte- Anne sont redevables à Mgr Poiré d'avoir pu faire instruire leurs enfants au collège, grâce à une pension créée par lui en faveur des jeunes gens pauvres.
" La fabrique de Sainte- Anne a aussi bénéficié des talents d'administration de Mgr Poiré, en voyant diminuer, sous son règne, une lourde
8AINTE-ANNE-DE-LA-P0CATIÈBB 81
dette contractée pour travaux d'urgente nécessité. Elle a aussi bénéficié de la libéralité du généreux Prélat en recevant, à l'occasion de ses noces d'or sacerdotales, un oigue puissant, de facture canadienne, digne d'une cathédrale (1). Dans son testament, Mgr Poiré lui a encore légué un lopin de terre considérable adjacent au terrain du piesbytère, dans le but spécial de tenir les bâtisses de la fabrique le plus isolées possible de toute habitation circonvoisine."
(i) Cet orgue fut inauguré le 17 mai 18S3.
82 6AINTE-ANKE-DB-LA-P0CATIERE