Sainte-Antoine et Montmajour au concile de Bale (1434-1438) [microform]
Tel est le titre, bref et adéquat, qui convient au précieux recueil manuscrit des Archives départementales des Bouchesdu-Rhône, connu sous le nom de Carlulaire de Monlmajoar.
Description et étude du manuscrit. — Volume in-folio de CCCXXIII folios sur vélin tracé, écrits et bien remplis : 54 lignes à la page; SeSXaSS""". Deux blancs seulement^ de lo et i5 lignes, aux folios 5i V. et i53 v. Couverture, pleine basane, ancienne et déteinte ; il reste l'une des deux courroies en cuir, s'adaptant à un piton de cuivre pour fermer le volume. — Des taches d'humidité empêchent la lecture des dernières lignes et des manchettes de plusieurs folios, surtout 3i8-3a'2 ; quelques-uns sont plus encore endommagés. Le f" i recto et verso, plus exposé au frottement, est à peu près illisible ; ses déchirures viennent d'être réparées par l'apposition d'un double papier transparent. Au verso : « Ce Cartulaire a été acheté dans cet état le 1 6 juillet i838; dans l'armoire GC, salle... » ; trois mots et une signature illisibles. — Fol. Sao v, pour plusieurs bulles on renvoie à un énorme registre ou recueil, dont le titre ne paraît plus : stat. fol. IIIP xi»; f VHP lxj° ; IX" xlix" ; IX« liij°.
L'écriture est régulière et très soignée; on peut distinguer la main de trois ou quatre scribes. Seule la lecture des noms propres offre parfois des difficultés ; il y a des variantes assez nombreuses, et aussi des fautes évidentes qui peuvent être rectifiées avec certitude, mais non pas toujours (i). Dans les documents transcrits, quelques mots laissés en blanc ont été ensuite comblés avec une encre plus noire, sinon il y a en niarge : legi non potuit. Fréquemment les alinéas commencent par deux ou trois mots en grosse gothique minuscule, avec initiale romane élégante, alternativement rouge ou bleue. L'initiale I du premier folio est longue quasi d'une demie page.
Les manchettes sont nombreuses, la plupart contemporaines du texte lui-même et bourrées d'abréviations; d'autres, posté-
(i) La bulle Jneffabilis de Martin V, du ij° non. mdrcii an. XI° (f°' i6a v, 178, 176, 178), est dite ij° non. mail [f" 268 v, a63 v, 277).
rîeures, voire même en français du xvi" siècle, signalent principalement le nom des abbés de Montmajour et la mention des reliques de saint Antoine. On trouve aussi une main, dont l'index démesurément allongé vise les passages importants du texte.
Le recueil est du xv° siècle ; ses dates extrêmes du 7 novembre i433 (fol. I et 17) et du 3o avril 1/488 (f° 3o8). Il fut écrit peu de temps après le concile de Bâle, en l'abbaye de Montmajour : ce que personne ne saurait révoquer en doute (i).
L'existence de ce précieux manuscrit a toujours été connue ; il a été feuilleté bien des fois ; mais on pourrait demander si depuis le xv^ siècle il a jamais été lu entièrement. Le sommaire, vraiment superficiel, qu'il porte au dos et sur le plat, permet déjà d'en douter :
1° « Abbaiede Montmajour. Charlier de 1330 [rectifié iao5] à 1^38. Procédures entre Saint- Antoine de Vienne et Montmajour » ; 2° A° 1330 (i2o5),ao( annum 1U38. Récœail manuscrit de bulles, diplômes, Chartres, titres et actes de différentes procédures élevées pendant plus d'un siècle d'entre les monastères de Saint-Pierre de Montmajour, et de Saint- Antoine de Vienne, sur la desunion de ces deux monastères, et l'érection de celle-ci en abbaie indépendante de l'autre, de la pension annuelle pour ce due à Montmajour, et sur la translation des reliques dudit Saint Antoine, etc. N° 36 ».
La date « i2o5 » a été cueillie au vol, à la marge des folios 243 et 320 V. Le recueil contient ces éléments historiques ; mais il est tout autre chose.
La cote bibliographique suivante est encore moins exacte : « Gartulaire de Montmajour, dit de Saint-Antoine ; ms. des xiv^-xv' siècles, contenant les documents relatifs aux rapports avec l'abbaye de Saint-Antoine de Viennois, sur parchemin, in-folio de 260 ff. (sic). (Archives départ, des Bouches-da-Rhône, H non coté) » (2).
Dassy mentionne expressément a le grand cartulaire oii Montmajour a inscrit les innombrables documents d'un procès qui dura plus de quatre ans devant les Pères du Concile de Bâle » ; « l'énorme manuscrit qui n'est autre que l'histoire du fameux procès, entre les deux abbayes, devant le Concile de Bâle, de i/j34 à i/jSS : là, sont consignés tous les débats entre les deux monastères, et dés copies probantes de centaines d'actes dont se prévalurent les Montmajoriens, en présence de leurs juges » (3j.
(i) Cf. « Concilium Basiliense inter monachos Montis majoris et Saacti Antoriii Viennensis discordias motas definivit, anno i/i38, ut hic videtur ad longum ». Biblioth. d'Aix, mss. 902 (56o-R.)o5), p. 2/17.
(2) Stein (H.), BibUogr. générale des cartul. français. Paris, Picard,, 1907, p. SBa, . n. 355g.
(3) Le trésor de l'église abbat. de Saint- Anloine..., [855, p. 34 et 209.
Dassy a fait œuvrcj salutaire et méritoire en tirant de ce recueil plusieurs actes prouvant de façon catégorique et irréfutable la présence des reliques de saint Antoine en Dauphihé après l'expulsion des Bénédictins et l'érection de l'abbaye (1297). Assez nombreux sont les actes antérieurs à i3oo, oij est rapportée la translation des reliques et constatée leur présence en Dauphiné ; mais on y chercherait vainement la moindre allusion au grand problème qiii, cinquante ans plus lard (i/jgo), soulèvera la Provence et le Dauphiné : ces reliques sont-elles encore à Saint-Antoine, ou bien sont-elles à Montmajour et depuis quand ? Devant le concile de Baie, la question est inexistante : cependant l'occasion était solennelle et incomparable pour la vider en face de l'Eglise universelle. — Aussi bien Dassy, tout en rapportant avec exactitude certaines pièces insérées dans le recueil, commet-il une erreur énorme en laissant entendre que la question des reliques occupa le concile durant quatre ans. Nous verrons bientôt que le cartulaire tout eiïTier évolué autour de la pension annuelle imposée aux Hospitaliers par Boniface VIII.
D'autres historiens ont traité la question de Montmajour- Saint-Antoine : aucun d'eux ne mentionne le cartulaire. — Les sources préférées de l'abbé Fillet(i) sont d'une part Falco et Dassy, et d'autre p£u?t le fonds de Montmajour à Marseille, les manuscrits de Cliantelou et l'ouvrage suivant. — F. de Marin DE Garranrais, archiviste auxiliaire des Bouches-du-Rhône, dans V Abbaye de Montmajour, « étude historique d'après les manuscrits de D. Chantelou et autres documents inédits » (2), cite des documents qui se trouvent dans le recueil, sans jamais donner cette référence ; il renvoie toujours à des pièces détachées, à des copies, même aux originaux plus anciens que le cartulaire ; et ces textes ont parfois des variantes qui méritaient d'être signalées. Il aurait pu, sans avoir à la' démander (p. 69) aux écrivains dauphinois, y trouver (f° 255 v., etc.) la preuve de la présence des saintes reliques même après le départ des moines.-
•Marin s'appuie avec raison sur l'histoire manuscrite de Montmajour par Ghanielou. Pages 21 à 28, il cite et donne la traduction française de « l'antique inscription Noverint unlversl "iqu'on lit encore aujourd'hui dans la chapelle de Sainte-Croix au pied de la montagne » de Montmajour : elle rapporte à Charlemagne la grande restauration de l'abbaye après les invasions des barbares. A son sujet, dit-il, Chantelou s'exprime de la sorte : « Cette inscription, il faut l'avouer, fut forgée par nos moines en haine des religieux de Saint-Antoine
(i) Colonies dauphinoises de l'Abbaye de Montmajour, Valence, 1891, ^19 p., notes passim ; Bull. Soc. Archéol. Drôme^ 1891, p. aoi-3i3; 189a, p. 55-i36, (a) In-8°, Marseille, 1877, iGa p.
avec lesquels ils étaient en querelle ; ils la placèrent au sanctuaire de Sainte-Croix environ en l'année i4oo, dans le mur où se "trouve la porte; ils voulaient par là se faire un titre pour revendiquer l'origine royale que le vulgaire attribuait à leur maison, et qu'ils ne pouvaient établir d'une manière authentique. La fausseté de cette inscription ressort encore d'un acte de l'an 1016 rapporté par Saxi... Il y a plus : en l'année i2o5, les moines de Montmajour, questionnés par un légat du Saint- Siège sur le nom du fondateur de leur monastère, désignèrent saint Trophime, premier évêque d'Arles ; et le légat, ayant compulsé attentivement les privilèges et les chartes, ne découvxit aucun autre fondateur... »
Ârrêtons-là notre citation. Si Chantelou avait lu que ses confrères osaient déjà se prévaloir au concile de Baie de cette inscription (f° iio), peut-otre eût-il. hésité à lui attribuer une origine aussi récente, moins de quarante ans de date. Les deux textes ont huit variantes (mots omis ou en plus, ici et là). Tout cela méritait peut-être au moins une allusion ou une référence de la part du savant bénédictin. — Il attribue, il est vrai, à Didier Malien, père de Guignes, la cession à Montmajour des quatre églises de Saint-Antoine, Montagne, Saint-Didier et Saint-Marcellin : cession qui se trouve au fol. 226 v. de notre cartulaire et pas ailleurs ; cependant divers autres textes lus attentivement eussent pu le rendre parfois moins, sévère à regard- des Antonins et modifier avantageusement l'opinion bénédictine à l'égard des reliques de saint Antoine.
En 1296, Boniface VIII chargea l'évêque Durand, de Marseille, de procéder à diverses enquêtes sur l'hôpital de Saint-Antoine : cette procédure aboutit à l'érection de l'abbaye, le 10 juin 1297. La plupart de ces actes, "^sinon tous, ont été publiés par M. le chanoine Albanès, de Marseille (i), et analysés à leurs dates respectives dans le jRegre^^e Dauphinois; mais ni M. Albanès, ni M. U. Chevalier, parmi leurs copieuses références, ne citent notre cartulaire, qui contient ces textes intégralement (f« 5, 7, etc.).
Mansi, dans les tomes 29 et 3o de son AmpUssirna, a réuni sept cent trente-huit documents se référant au concile de Baie : on n'y trouve pas la moindre allusion à l'affaire de Saint- Antoine-Montmajour.
Un ouvrage récent (2) donne, avec de nouveaux documents, les travaux quotidiens du concile pendant les années i43i à i/j/i3 ; toutes les sessions ou séances avec leurs dates, etc. ; les nominations et les mutations successives des membres des quatre Députations; l'incorporation obligatoire au concile par
(i) Gallia noviss., Marseille, col. 206-210.
(2) Hallbr (et continuateurs), ConcUiam Basiliense, en sept vol. gr. in-8°, Bâle, " 1910.
le serment, avec les noms de plusieurs milliers de personnages représentant tous les degrés de la hiérarchie et de la science ecclésiastiques. Mais les affaires y sont annoncées à l'ordre du jour, ordinairement «ous le simple nom de « requête », sans que le sujet en soit toujours nettement marqué; elles sont confiées à un ou deux commissaires, dont le rapport sera aussi sobrement mentionné à la réunion suivante. Chacun en peut faire l'expérience ; mais à nous il semble impossible," à l'aide de ces notions sommaires, de suivre une affaire quelconque. Nous l'avons tenté pour le procès de Saint- Antoine : mention de la plainte portée par le cardinal d'Arles au nom de Montmajour au sujet d'une pension qui leur était due par Saint-Antoine, et sentence prononcée par le concile en faveur du premier : rien autre. L'abbé de Saint-Antoine, mentionné en plusieurs volumes, n'y est jamais appelé par son nom ni même par son prénom ; on peut y relever les noms de cinq Antonins, presque toujours désignés par le seul nom de leur commanderie.
Si l'on vient maintenant à penser que tout le contenu, du cartulaire'que nous éludions a été présenté et discuté au concile de Baie, on se demande comment il a pu être distrait totalement de ses Actes. De même, toutes les pièces constituant le dossier des autres affaires, sans nombre, soumises au concile, n'ont-elles jamais été recueillies par l'une des parties intéressées ? Personne jusqu'ici n'a signalé le cas de Montmajour, ni un autre cas semblable, et les savants allemands croyaient sans doute, par leur abondante publication, avoir épuisé le sujet.
M. Gabriel Pérouse (i) a très exactement résumé les péripéties subies par la fameuse pension jusqu'au concile de Baie ; mais les détails inédits du cartulaire ne sauraient être, dans une histoire de Saint-Antoine, comprimés en une seule page de texte. Cet auteur, si bien documenté, même aux archives départementales des Bouches-du-Rhône, ne pouvait, comme tous ses devanciers, soupçonner là l'existence d'un pareil chapitre du concile de Baie.
Le volume ne mérite aucunement le titre de car lulaire de Montmajour : on peut, il est vrai,, y glaner pour cette abbaye; mais les documents qui la concernent y sont en nombre infime (2).
(i) Le Cardinal Louis Aleinan, président du concile de Bâle..., Paris, Picard, 190^, gr. in -S" de xli-5i3 p. Huit pages de bibliographie.
(2) 1. Fondation de Montmajour par saint ïrophime et restauration par Gharlemagne, affirmées, f" iio, 1/16. — 2. Sans date : donation à Montmajour par Didier Malien de l'église de Saint-Antoine et de trois annexes, f° 236 v. — 3. 1128, 9 avril : bulle de Calixte II confirmant à Montmajour Saint-Antoine et d'autres églises du Viennois, fol. t\ v. — 4. i2o5 juillet : visite du légat Raoul, fol. 2.'|3 v., 820 v. — 5. la.. : union du prieuré de Saint-Antoine à la mense abbatiale de Montmajour, fol. 226, mention. — 6. 1297, lo juin : érection de l'abbaye de Saint-Antoine, donnant k Montmajour dj-oit à une pension, fol, 9, ^.'i y, 60, -r- 7. i3i5, i4 oct. ;
La presque totalité de son contenu est relatif à l'histoire de Saint-Antoine de Viennois : prieuré, hôpital et abbaye, inséparablement unis durant deux siècles et irréconciliablement divisés. De là son importance majeure qui déborde la présente étude. — Ce n'est pas cependant un cartulaire de Saint- Antoine, ni même simplement un cartulaire : car si les pièces antoniennes y sont plus nombreuses (non pas certes « des centaines d'actes », comme dit Dassy), elles sont jetées là au hasard de la discussion, pêle-mêle, à peu près safis ordre chronologique ou autre, et plusieurs d'entre elles y sont répétées intégralement jusqu'à trois fois malgré leur longueur (i). Bien plus : un grand nombre de ces pièces sont des hors-d'œuvre et ne font rien à la question traitée au concile : « nil facii ad propositum », comme le diront avec insistance les Bénédictins. Cependant dans cette étude, à défaut de meilleur terme et pour user d'un seul mot, nous dirons encore cartulaire ou recueil.
Ce recueil est le journal authentique et officiel duconcile de Baie sur la querelle entre Montmajour et Saint-Antoine, relative à la pension des i.3oo livres petits tournois que l'abbaye dauphinoise devait payer annuellement au monastère provençal en vertu de la bulle de Boniface VIII érigeant le prieuré en abbaye (lo juin 1297). Nous disons /e /ottr/ia/ ; car toutes les réunions de la commissioii spéciale y sont rapportées avec leurs dates quotidiennes et les noms des membres présents, tous les détails de convocation, tenues et renvois, des séances, citations des parties, nominations des juges ou commissaires, des procureurs ou avocats des parties présentes ou absentes et leur remplacement, etc. Les procurations des deux monastères à leurs délégués, et autres actes semblables, y sont de même rapportés. Tel est le cadre du volume, oiY prennent place les discussions des séances, et même les documents qui doivent les justifier et les apaiser.
Cette tenue des actes conciliaires est parfaitement conforme à celle que nous observons dans les tomes it et suivants de Haller mentionnés plus haut. Mais, une fois encore, quel fut donc le scribe, nous dirions presque le sténographe, chargé de^ tenir ainsi à jour pendant quatre ans, avec une telle minutie et précision, le procès-verbal de l'affaire de Montmajour? qui put prendre copie de toutes les pièces produites de part et
accord entre l'abbé Bertrand do Montmajour et son couvent, fol, 344 v. — 8. i4ii janvier : sauvegarde du roi de France Charles VI; — liia, i3 mai (et i430, 3 juin), approbation de cette sauvegarde par Jean de Château morand, fol. !•! et V". — 9. i35a-i434 : quittances de la pension, fol. 80-94. — 10. i333, i328, i33o, i4i3, i433, ik'ili '• procurations diverses délivrées à des religieux de Montmajour par l'abbé ou le couvent, fol. 16, 17, 35 v, 3ç) v, 43, 78, 100-102. — Ces pièces, d'importance très secondaire (n"' 9 et 10), ne doivent pas être comptées vraiment pour titres d'une abbaye. 11 reste donc à peine hait documents pour Montmajour !
(i) La bulle Ineffabilis de Martin V, jusqu'à sepi fois. Voire la note de la page i.
d'autre, les conserver et les emporter en son monastère de Provence, sans laisser de traces ?
Dans son ensemble, le volume n'intéresse pas au premier chef l'Eglise universelle ; cependant tout ce qu'il contient, a été dit, rapporté et vécu dans un concile général ; il nomme des prélats et autres dignitaires ecclésiastiques, que les historiens locaux seraient surpris et heureux de trouver là.
Avec le concile, nous étudierons d'abord la fameuse pension, mais en évitant les nombreuses redites et en replaçant dans l'ordre chronologique les faits trop souvent intervertis. Une seconde partie, la plus importante, sera consacrée aux documents antérieurs à l'éreQtion de l'abbaye de Saint-Antoine.