IL - LES DOCUMENTS DU « CARTULAIRE
« L'hialoire est la messagère de la vérité, nous dit Gicéron, et son premier devoir est de ne jamais rapporter de fausseté. L'exactitude d'un récit se confirme surtout par la relation des témoins ; et mieux vaut un témoin oculaire que dix autres par ouï-dire. Toute histoire qui ne serait basée sur l'un de ces témoignages encourrait, à bon droit, le soupçon de fausseté, et la critique des personnes instruites la rangerait certainement parmi les fables sans intérêt. Tel a été le sort des divers écrivains qui ont cherché à faire la lumière sur les origines du monastère de Montmajour [ajoutez : et de celui de Saint-AntoineJ. Au lieu de suivre la trace de quelques rares documents qui nous sont parvenus, ils se sont fiés à leur imagination et se sont éloignés du chemin de la vérité... Mais les origines de cet illustre monastère, enveloppées de profondes ténèbres, resteront-elles donc toujours ensevelies dans la poussière et l'abandon ? De même qu'une main hésitante tâte au milieu des ténèbres de la nuit le seuil perdu, peut-être pourrons-nous faire jaillir une étincelle de vérité des conjectures suggérées par les chartes qui nous sont parvenues et les anciennes traditions... ))
(( ... La dévotion à saint Antoine était très répandue en France, mais devint l'occasion de divers scandales. Dans le but de réserver au pays la possession de ses reliques, on inventa des contes de bonne femme, et les profits qu'on retirait de ce précieux dépôt furent la cause des procès les plus dispendieux et l'origine des plus graves dissensions entre deux ordres religieux ; troubles qui donnèrent lieu à des scènes de violence, de pillage, à des meurtres et à la destruction complète du culte diviri. La charité chrétienne nous ferait un devoir
(i) Falco dit (fol. io3) : « Et hic tôt litium... exitus et finis fuit anno mill. quingenlesimo secundo.. » Cette date de i5oa n'est justifiée par aucun document.
de passer soùs silence tous ces désordres atissi ridicules qu'indignes d'hôrtitïies religieux ; mais au point de vue de l'histoire, dont le but est d'instruire en exposant les faits, nous sommes obligés d'en parler. Ce fut un déchaînement de passions humaines qui souilla à tel point des hommes voués au service de Dieu, qu'il les entraîna à des actes qu'on trouverait blâmables de la part de reîtres et de soldats brutaux... »
Ces deux pages (i et 2o3) de VHistoire de Montmajour par Chantelou, nous les faisons nôtres en les appliquant à Saint- Antoine. Mais il convient de laisser d'abord les Antonins et les Bénédictins raconter leurs origines au concile de Bâle. Il y a nécessairement des ressemblances, mais il y a plus encore des divergences notables que l'on ne rencontre nulle part ailleurs.
I. La version des Antonins (i). Au diocèse de Vienne se trouvait jadis une ville {villa) alors appelée « la Motte » et aujourd'hui « Saint-Antoine » : c'est là qu'est situé le monastère de ce nom. Le seigneur de Châteauneuf de l'Âlbenc en avait autrefois le domaine temporel. — Pendant une longue période, de temps immémorial, et longtemps avant que le corps de saint Antoine fût apporté de Gonstantinople au pays du Viennois, il y avait dans cette ville de la Motte une église paroissiale et un vaste et dévot hôpital déjà nommé « de Saint- Antoine », distant d'un jet de pierre, richement doté, oii l'hospitalité était pratiquée avec un grand dévouement ; le chef s'appelait Dom ou Maître ; de nombreux frères y formaient un couvent ; des commanderies, baillivies et maisons sous le nom de Saint-Antoine, fondées en diverses parties du monde chrétien, étaient soumises au Dom et à l'hôpital, au nom
(i) Cest (fol. 189-191) l'exposé historique le plus clair Cait au concile de B&Ie par les Ântoninst — Le a3 sept. i434 (fol. aa et iia"), leur premier récit manque de cohésion et témoigne de l'embarras pour expliquer certains points indéniables. Ils disaient notamment que les hospitaliers n'ayant pas de chet choisirent l'un d'entre eux, qui reçut le titre de Dom ou Maître. Outre l'antiquité immémoriale du prieuré et de l'hôpital, antérieure même à l'arrivée des Reliques, ils avouaient que le prieuré et l'abbaye de Montmajour exerçaient une certaine supériorité sur le Dom et les hospitaliers, A l'aide des aumônes faites à l'hôpital en reconnaissance des guérisons dues aux reliques de saint Antoine que le seigneur de Châteauneuf lui avait données, le Dom avait fondé en l'honneur de Notre Dame un a collège b de quelques religieux portant le taa comme les hospitaliers et y célébrant les heures canoniques. Mais bientôt s'éleva un différend au sujet des heures canoniales célébrées dans la même église par les hospitaliers et par les moines, et au sujet de la direction des malades de l'hôpital. A l'occasion des aumônes considérables faites au collège de Notre-Dame, le prieur de Saint-Pierre de Montmajour de ce temps-là (sicj en conçut de la jalousie et prétendit se les attribuer. Il en résulta des procès et des scandales, auxquels le pape Boniface VIII, sur l'avis des cardinaux, mit un terme en renvoyant à Montmajour le prieur de Saint-Pierre de la Motte (sic) et ses moines et en unissant le prieuré à l'hôpital « sans faire aucune mention du collège de Notre-Dame ». Et ensuite (postmoàum) il imposa aux frères portant le iau de pratiquer l'hospitalité avec la règle de saint Augustin. — Pour le lecteur peu au courant de cette histoire, disons que ce « collège de Notre-Dame» n'est autre que « l'église Notre-Dame », érigée ensuite de l'accord du ag janvier laog. Cf. nos Origines d* Saint-Antoine, p. 58. (Bail, de Soc. d'Arch. Drôme, 1908, p. 71),
duquel des quêtes se faisaient alors comme maintenant en vertu de privilèges apostoliques. — Il n'est donc pas vrai, comme le prétendent nos adversaires, que l'hôpital ait jamais été soumis en façon quelconque au monastère de Montmajour, lequel y aurait placé des clercs séculiers ; mais il fut toujours indépendant, sous la direction du Maître d'abord, puis de l'Abbé. — Le Dom, comme l'Abbé de nos jours, convoquait chaque année les commandeurs au chapitre général, et les commandeurs lui obéissaient comme à leur chef immédiat et lui rendaient compte. — Par la grâce de Dieu et de saint Antoine, le Dom était assez riche (satis habandans), et il recevait sans les partager les offrandes et les legs des fidèles faits en l'honneur de saint Antoine.
Le seigneur temporel de Châteauneuf et de la Motte s'appelait alors Jaucelin ; ce baron, puissant et valeureux à la guerre, partit aux pays d'outre-mer, guerroya contre les infidèles pendant quelque temps, séjourna à Go^jStanlinople, puis songea à revenir en France. L'empereur grec qui possédait le corps de saint Antoine, informé que dans la ville de la Motte au diocèse de Vienne il y avait un magnifique (solenne) hôpital de Saint-Antoine, désirant également faire plaisir au baron et le récompenser, persuadé que ce glorieux corps pouvait être honoré dans. cet hôpital mieux qu'ailleurs, le donna et remit au bâton pour cette destination. Le seigneur de Châteauneuf partit donc de Gonstantinople, aborda à Marseille, et déposa la précieuse relique dans la commanderie de cette ville de Marseille déjà fondée et soumise au Dom de l'hôpital ; ensuite il l'apporta à Châteauneuf de l'Albenc distant de Saint-Antoine de quatre lieues, où lui. et ses successeurs la gardèrent durant de longues années (per multa tempora) dans leur forteresse qui était un lieu profane. — Voyant cela, et considérant aussi que le seigneur temporel 'portait avec lui dans les batailles ces saintes reliques comme une protection assurée, le Maître lui fit des observations sur sa conduite et sur son refus de déposer les reliques dans l'hôpital comme il le devait faire ; un conflit surgit à cette occasion entre le seigneuf qui était redoutable pour sa puissance et le Maître de l'hôpital, qui le dénonça au siège apostolique. — Obligé de céder, mais par dépit contre le Maître qui l'avait réduit à cette extrémité, le seigneur de Châteauneuf demanda à l'abbé de Moiitmajour de lui envoyer des moines pour fonder un prieuré de Tordre de Saint-Benoît dans une église paroissiale dont il avait le patronage et qu'il leur céderait avec les reliques du Saint. Ce prieuré resta entre les mains des moines jusqu'au temps de Boniface VIII.
La présence des reliques attira les foules à l'église du prieuré ; mais la charité les attirait davantage à l'hôpital, parce que les commandeurs et les frères de Saint-Antoine répandus dans le monde entier engageaient le peuple à visiter
l'hôpital : il en résultait que presque toutes les offrandes allaient à l'hôpital et non au prieuré. — Une querelle s'éleva entre les hospitaliers et les moines, les premiers soutenant que les reliques leur appartenaient : de là des discordes et même des meurtres. Les moines se placèrent alors sous la gardé du seigneur temporel, auquel ils payèrent pour ce sujet un cens annuel. — En 1292, le 20 août, le seigneur, avec la licence du dauphin de Viennois, vendit la ville et le château de Saint-Antoine, la garde du prieuré et le territoire avec tous ses droits, au frère Aymon maître de l'hôpital : l'on voit ainsi à quelle époque l'hôpital acquit le grand honneur de garder les reliques de saint Antoine.
L'année qui précéda cette vente, le Maître reçut en arrentement, du seigneur de la ville d'accord avec les moines, le prieuré avec tous ses droits et ses dépendances au prix annuel de cinq cents livres tournois. II succédait par là au seigneur temporel en tous ses droits, et même en la garde du prieuré. — Ainsi à l'époque de l'érection du prieuré en abbaye, Tabbé et le couvent de Montmajour ne recevaient rien du prieuré de Saint-Antoine, qui consommait sur place ses revenus et ses ressources. — A cause des querelles qui s'envenimaient de plus en plus entre les deux maisons et présageaient de plus grands maux, et aussi parce qu'il était plus convenable que les frères hospitaliers de Saint- Antoine, plutôt que les moines, possédassent le corps du Saint dont ils portaient le nom, le pape Boniface VIII libéra le prieuré de toute dépendance à l'égard de Montmajour, l'érigea en abbaye et l'unit en même temps à l'hôpital. Le pape s'était laissé circonvenir en faisant cette union qui était une charge pour les hospitaliers, car toutes les offrandes du prieuré ne montaient pas au tiers de la pension qu'il leur imposa. Le prieur.é valait alors 3oo livres viennoises ou environ ».
Nous ne saurions étouffer ce dernier cri de détresse arraché aux Antonins en 1489 : Les procès occasionnés par la pension furent si onéreux, et la gêne qui en résulta pour les abbés de Saint-Antoine fut si profonde que w il est mort quatre ou cinq abbés de poureté misère et mercurollie incontinent l'ung après l'autre, tellement que en moins de cent ans sont mors bien unze abbés dud. monastère ». Depuis l'érection de l'abbaye jusques au temps oii la pension fut modérée, soit i5o ans ou environ, « ceux de Montmajour ont receu plus de 200 mille ducats d'or, laquelle somme excède quasi in infinitum l'estimation raisonnable du prieuré et de ses revenus » . Ils demandent donc au roi et à son grand Conseil de maintenir la pension modérée à 760 ducats annuels (i).
(i). Arch. des Bouches-du-Bhône, fonds de Saint-Antoine, H. 35i3, Mémoire sur lad. pension.
2, La version des Bénédictins. Les moines de Montraajour renchérissent sur les Antonins et accordent à leur abbaye une origine apostoliqtîe. Nous laissons à d'autres le soin d'apprécier le texte que nous reproduisons en note (i).
Passant en Dauphiné, les Bénédictins s'expriment de'la sorte : Un noble seigneur nommé Joceiin, fils du comtis saint Guillaume du désert, — et que l'on dit avoir été l'un des guerriers (piignatoribus) de l'invincible empereur Gharlemagnë, — rapporta en Dauphiné le corps et les reliques de saint Antoine que lui avait donné l'empereur de Gonstantinpple, Il portait souvent ce précieux trésor comme un palladium dans les batailles. Guignes Didier, héritier et imitateur de Joceiin, reçut du Pape l'ordre de confier les saintes reliques à quelque monastère vivant dans la régularité : il choisit donc à cet effet l'abbaye de Montmajour. « Ge récit se trouve dans divers écrits et surtout dans la translation de saint Antoine publiée par saint Athanase, archevêque d'Alexiandrie, et dans les histoires ecclésiastiques, au chapitre dixième. Et cela est vrai » (2). Guignes Didier» plein de dévotion pour saint Antoine, donna à ces religieux un emplacement solitaire et boisé (3), alors
(i) M Parmi les églises métropolitaines et cathédrales de la Provehce fondées il y a plus de treize cent cinquante ans, brille la métropole d'Arles, qui reçut la prédication, les exemples et les miracles du bietiheureux Trophime, disciple de Notre- Seigneur Jésus-Christ, cousin de l'apôtre saint Paul, d'Etienne le premier martyr, et de Gamaliel le savant docteur de la loi ; envoyé dans ce pays par saint Pierre le prince des apôtres en la vingt huitième année après l'Ascension du Seigneur, il fonda et dota cette église que le prince des apôtres érigea en cathédrale et à laquelle il le préposa pour évêque et premier pasteur. Entr'autres églises du diocèse d'Arles, saint Trophime édifia celle du monastère de Montmajour en l'honneur de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie sa mère, et de saint Pierre. Elle fut puissamment dotée et se développa merveilleusement. C'est ce que rapporte là légende de saint Trophime. —La ville d'Arles fut prise plus tard, et le monastère de Montmajour détruit par les païens fut restauré splendidement par Charlemagne .. C'est ce qu'on lit dans plusieurs récits, en particulier dans la gravure très ancienne fantiquissima seriptura) de la pierre qui est placée sur la porte de la chapelle de la Sainte-Croix. Et cela est vrai » (fol. i/iC).
Le bénédictin Claude Chantelou, sans s'arrêter à cette antiquité incomparable, place la fondation de Montmajour « vers le milieu du dixième siècle ». Hisloria mon, S. Pétri Montismajoris. Dans les pages suivantes, nous citerons souvent cet ouvrage (ms. 554 de la Méjanes, à Àix, copie'de 1767, 3^5 pp.) De longs passages se rapportent à Saint-Antoine : p. laa-i.Si, Divi Antnonii apud Viennenses coenobii origo ; — p.i49-i5o, ...progressas ; — p. a/ig-aBS, prioralus S. Aiilhonii... erigitar in abbatiam et caput ordinis... ~~-
Chantelou ne donne jamais la référence au volume qui fait l'objet de notre élude ; en un passage cependant, il l'indique de façon manifeste, et il lui emprunte plusieurs documents, par ex., p. 310-817, *' Decretum synodi Basiliensis' in favorem mon. Montismajoris contra Antonianos. » C'est dai^ celte Historia de Chantelou qu'il faut chercher le vrai Carlulaire de .Montmajour : les documents y sont reproduits in-extenso à partir de l'année 9^9.
Le baron do Roure, Histoire de Montmajour, dans la Hevue histor. de Provence, Marseille, t. 111, 1890-91, 35a pages, a donné en français l'ouvrage de Chantelou jusqu'à l'année laôg. Nous mettrons à profit cette traduction.
(a) Sur cette première partie les Bénédictins n'ont pas d'opinion personnelle : ils ne font que répéter ce que les Antonins ont colporté partout. La légende ne s'en trouve nullement confirmée, comme on le verra plus loin.
(3) Le lieu s'appelait anciennement « Mota nemorosa » ; mais rien ne prouve qu'à cette époque le voisinage immédiat de l'église fût encore boisé.
appelé la Motte et maintenant Safnt-Antoine au diocèse de Vienne, pour y construire un grand (solemne), monastère, où seraient gardées à perpétuité les reliques de saint Antoine. Il assigna à ces moines de Montmajour, pour leur subsistance, entr'autres possessions, des terres avec sept églises, leurs dîmes et toutes leurs appartenances ; et l'église du prieuré de Saint- Antoine fut dès lors régie par eux dans la discipline religieuse et sous la dépendance de Montmajour.
Le prieuré se développa et Dieu multiplia les miracles par les reliques de saint Antoine surtout en faveur des mal£(des atteints du mal vulgairement appelé le feu Saint-Antoine, dont la multitude avec celle des pèlerins ne cessait de s'accroître. Ge que voyant, Guigue Didier, par dévotion et charité, donna encore aux moines du prieuré un lieu voisin pour y construire une vaste demeure, où les malades et les passants seraient logés gratuitement et entretenus par les aumônes des fidèles. Tous ces gestes de Guigue Didier et d'autres encore se lisent dans des livres anciens et authentiques. Cette splendide maison (solemriissima domus) fut élevée selon les désirs de Guigue : on l'appela et on l'appelle encore aujourd'hui « la maison de l'aumône ou l'hôpital de Saint-Antoine » ; les moines y établirent pour gouverner les pauvres du Christ des personnes laïques que l'on appela « hospitaliers », lesquels ayant un « maître » à leur tête continuèrent leur office de charité sous l'autorité (ad manda/«m) de l'abbé de Montmajour, par l'intermédiaire du prieur et de ses religieux. Mais cette autorité fut sans cesse contestée. — Les miracles du Saint suscitèrent la fondation de nombreux hôpitaux ou commanderies en France et dans les autres pays de la chrétienté; on les considérait comme des dépendances du prieuré, qui ifut plus tard uni à la mense abbatiale de Montmajour. L'Abbé de ce monastère recevait alors chaque année la somme de vingt mille ducats d'or provenant des offrandes de ces hôpitaux. Les hospitaliers imaginèrent alors d'envoyer partout des quêteurs solliciter les aumônes « pour lés pauvres de l'hôpital» : ce qui causait un grave préjudice à l'église du prieuré. Les papes Honorius III (i223) et Grégoire IX. (i24i)" défendirent aux archevêques et évêques de recevoir ces quêteurs. -^ Sans que les abus précédents eussent cessé, il y eut, au temps d'Innocent IV, une nouvelle controverse au sujet des dimes, des quêtes dans les deux églises, de la sonnerie des cloches, du cimetière commun et autres querelles de voisinage. Pour éviter de plus grands maux et des scandales l'affaire fut confiée au cardinal Hugues de Sainte-Sabine, lequel," au nom du Pape, rendit à Lyon, le 2 juin i2/(6, une sentence arbitrale (i). Les Hospitaliers acceptèrent la sentence, mais ils n'en recoururent pas moins à
S (i) Le lexle se trouve dans du Roube, hisl. de Montmajour, p. Saô-ag.
l'archevêque de Vienne qui, « pour les contenter au moins une fois et pour le bien de la paix », fit une déclaration acceptée par les deux parties. — Toutes-les offrandes quotidiennes et les dons testamentaires appartenaient (par droit primitif et supérieur) au prieuré ; le xMaître prétendait au partage. Le pape GlémentIV, par sa bulle du i8 juillet 1268, trancha la querelle en déclarant que tous les legs et les offrandes faits à saint Antoine, sans attribution spéciale, devaient aller au prieuré. — La paix momentanée ne revenait qu'après l'entremise de l'Ordinaire ou une sentence du Souverain Pontife. « Les vexations étaient incessantes, et ils cherchaient en leur suscitant une foule de procès à les obliger de quitter le prieuré et de retourner à Montmajour, comme ils l'obtinrent finalement par leurs importunâtes » (foL i48). — Les Bénédictins ajoutent avec force : « Tous et chacun de ces points est vrai, et tous ceux qui habitent le pays et connaissent l'histoire peuvent en témoi- . gner '/est pablica vox et fama. »
3. Critique des deux versions. Dans les origines de Saint- Antoine, il faut considérer deux périodes : la première, préhistorique et légendaire, comprend les temps antérieurs à l'année io83; elle ne présente aucun document, et il n'y a lieu de s'en occuper que pour les translations des reliques de saint Antoine : elle se résume dans le nom de Jocelin, dont nous parlerons en dernier lieu. La seconde période, historique et documentée, commence à l'année io83 pour aboutira l'érection de l'Abbaye (1297) ; les documents sont relativement nombreux : avant 1209, ils intéressent seuls les Bénédictins ; les suivants parlent soit des Bénédictins ou des Antonins, soit simultanément des uns et des autres. C'est par cette période historique que nous commencerons.
Nous adoptons cette méthode, qui n'est pas chronologique, mais cependant raisonnée : car il faut d'abord établir sur les documents le fondement inébranlable de cette histoire ; c'est sur lui que les diverses légendes se sont appuyées en le déformant et en cherchant à le renverser (i). »
Les origines de Saint-Antoine ont été tracées par Aimar Falco dans son Antoniane (i534), premier livre imprimé qui ait parlé du sujet ; — elles ont été discutées par Claude Chantelou {\ i664) ; mais les critiques du savant bénédictin sont demeurées inédites et à peu près ignorées jusqu'à ce jour,
(i) Dans les pages qui vont suivre, le lecteur pourra reconnaître tels chapitres que déjà nous traitions, mais avec moins d'assurance, dans nos Origines de Saint- Antoine (1908). Nous n'avons rien à rétracter, sauf sur Guigne Didier dont la donation nous â été révélée par le Cartulaire de Montmajour. De son côté, Ghantelou (Histoire de MontmaJoarJ est venu confirmer une foule d'appréciations et de critiques que nous avions formulées sans son aide : par exemple sur la donation de Gontard et le décret de Oalixte II. Cliante'ou dit encore que les Hospitaliers restèrent deux siècles sans professer les vœux de religion. Origines, p. iiS (RuH. cité, 1907, p. 386); etc.
Une idée fixe semble obséder Falco et les Antonins de tous les siècles, dans la façon de présenter leur histoire primitive et la fondation de leur Ordre : leur antériorité sar les Bénédictins (i). Pour faire triompher cette théorie, ils ne reculent devant aucun procédé ; ils repoussent les documents nombreux et précis que les Bénédictins leur opposent; ceux qu'ils possèdent eux-mêmes et voient leur être contraires, ils les expliquent à contre-sens ou les dissimulent pour leur substituer des récits fabuleux qu'ils étendent à plaisir à une période plusieurs fois séculaire. De la sorte, l'histoire, -au lieu de reposer sur un fondement solide, devient un tissu de légendes sans chronologie, avec des personnages méconnaissables. — Cet Ordre religieux, si puissant qu'il couvre le monde de ses fondations, semble rougir de prononcer le nom de son fondateur « Gaston et ses huit compagnons », que Falco sera seul à nous révéler (2) : il préfère refouler sa naissance dans la nuit des temps, jusqu'au siècle de JoceJin et de Charlemagne. Cette prétention extravagante est de celles que Ghantelou assimile à peine aux contes dé vieille femme, fabulas plus quam aniles. Sur le premier siècle de son existence (le xif), cet Ordre ne sait RIEN... Sur le suivant, on souhaiterait d'être moins documenté, car c'est une querelle ininterrompue, une guerre de cent ans, oii les meurtres (strages) ne font pas défaut, et qui prend fin, au dire de Falco, par une escalade nocturne et l'expulsion brutale de leur deriieure des moin.es à demi-vêtus... (3).
Au concile de Baie, pressés de justifier leur prétention contre la pension qu'ils trouvent excessive et même totalement injuste dès l'origine, ils tergiversent et s'excusent : la réclamation des Bénédictins, disent-ils, les étonne et les prend au dépourvu ; ils n'ont pas en mains leurs moyens de défense, les preuves historiques. On insiste. Ils ne peuvent les aller chercher parce que les routes ne sont pas sûres, et il faudrait aller à Saint-Antoine, à Rome, à Poitiers, à Toulouse, etc. Trois années passent ainsi. Menacés d'excommunication, ils se résignent à faire des recherches dans leur Abbaye.: pendant quatre mois, les arTîhives sont fouillées. On trouve des parchemins dont on fait une prudente sélection, et l'on emporte à Baie les documents dont on est sûr : ils sont tous du xm" siècle ; le plus ancien est une bulle de Grégoire IX, du
(i) Cf. Origines de Saint- Antoine, p. 6 (Bull, cité, p. 96).
(a) Ce fondateur est l'un des rarissimes Antonins inscrits au Réperl. biogr. de M. U. Chevalier : « Gaston (v°) l'onde l'ordre de Saint Antoine fin du xi° s. »
(3) Au concile de Bâie, les Bénédictins comme les Antonins se contentent de dire que Boniface VI II renvoya (dimisit) les moines à Montmajour. .L'année n'est indiquée nulle part, et pas un mot ne rappelle la scène tragique dont parle Boniface Vlll lui-même (16 mai 1296) : » ...magister et fratres ad ecclesiam et prioratum predic^ los noclurno tempore accedentes ejectis exinde priore et monachis dicti monasterii..., ecclesiam et prioratum prefatos per violentiam occuparunt et detinent occupatos... »
6 octobre 1282. Ces pièces sont examinées niinutieusement par la -commission conciliaire. On constate une rature, et lion demande aussitôt aux Antonins s'ils prétendent faire usage de ce document, où le mot hospitale a été remplacé par monnster'mm : fraude qui mérite l'excommunication (i). Les autres documents présentés, ou ne prouvent rien ou prouvent contre eux. Voilà pour les textes. Quant aux affirmations gratuites sur leurs origines, le concile semble les lire avec un haussement d'épaules, les déclare impertinentes et refuse d'y répondre. Dès cette heure-là, la condamnation des Antonins est décidée.
Nous pouvons affirmer que les Â.ntonins ont délibérément dissimulé des documents antérieurs, qui les condamnaient en justifiant le droit des Bénédictins. Ces documents — qui seront utilisés ou même publiés par Falco dans son Antoriiane (i534) et placés par Guillaume Autin en tête de son Inventaire des litres de V Abbaye {\Ç)^i) — étaient restés à Saint-Antofne lors du départ précipité des moines vers' l'année i2ç|i ; ils étaient inconnus des Bénédictins qui ne purent s'en servir. Les Antonins les connaissaient ; en les dissimulant, ils cherchaient à tromper le concile. Ce sont, en remontant l'ordre chronologique: 1° l'autorisation (29 janvier 1209) donnée aux Hospitaliers de construire, sous certaines restrictions, la chapelle de Notre-Dame : 2" la confirmation faite au prieur de Saint- Antoine par le pape Luce III (9 avril ii84) des sept .églises du. Viennois ; 3° le décret de consécration de l'église de Saint- Antoine par le pape Galixte II (20 mars 1 1 19) ; 4° et surtout la donation à Montmajour des sept églises parGontard, évêque de Valence et vicaire de la métropole vacante de Vienne (io83) (2).
Il est un personnage, Guigae Didier, dont les Antonins ne peuvent supporter le nom, d'autant moins que les Bénédictins lui attribuent un rôle prépondérant dans la double fondation du - prieuré et de l'hôpital. Cette répulsion ridicule ne marque-t-elle pas que là est le point faible de tout leur échafaudage? A chaque insistance et précision des Bénédictins sur les circonstances de l'établissement de l'hôpital, ils répondent, sans esquisser la moindre preuve, par une fin de ne pas entendre. Tout ce qui précède le xm" siècle, ils l'affirment gratuitement, avec force détails, mais en se gardant bien d'indiquer une source historique qu'on les eût sommés de produire.
(i) Dans les Origines de Saint- Antoine, p. 5o-5i (Bull, cité, p. Sgi), nous avons déjà signalé de semblables altérations de teste, intentionnelles ou non, qui empêchent de dater les documents sans crainte d'erreur.
(a) Cet acte primordial non daté, emprunté à l'Inventaire des titres, art. i", a été publié pour la première fois par Dom Dijon, Eglise abbatiale de Saint-Antoine, 190a, append., p. viii. Dans nos Origines de Saint-Antoine, 1908, p. /) (liull. cité, p. 9/i), nous l'avons fixé à l'année io83, et cette date a été acceptée par Ul. Ch., dans son jRegette Dauphinois, n° a366.
Tout autre est la méthode des Bénédictins. Ils ont engagé leur j)rocès au concile en produisant deux bulles, celle de Calixle II, du 9 avril ii23, qui prouve leur possession de l'église de Saint-Antoine et confirme les bulles antérieures d'Urbain, Pascal etGélase II, — et celle deBoniface VIII (1297) qui établit leur droit à [a pension annuelle. Ils réfuient tous les dires fantaisistes des Antonins par des documents datés ou tout au moins de provenance authentique. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à relire leur exposé u qui a tout au moins l'avantage, comme Chantelou le fait observer, d'être assez sobre de détails et de n'introduire aucun personnage fictif ».
Leur principal document est la donation des quatre églises au monastère de Montmajour faite par Didier Malien et son fils Guigne (1). Elle est sans date ; mais il est facile de lui en assigner une très approximative : cette donation est, en effet, identique à celle de Gontard, puisqu'il s'agit des mêmes églises données à la même abbaye de Montmajour ; mais l'une est faite par le seigneur temporel pour ce qui le concerne, et l'autre par l'autorité ecclésiastique ; celle-ci confirme la première et doit l'avoir suivie à un court intervalle : elles sont donc toutes deux de l'année io83.
Sans posséder le texte de (Gontard, les Bénédictins ont dans là donation de Guigue Didier une solide base historique. A cette donation, ils en ajoutent une seconde, celle d'un terrain voisin du prieuré, pour la construction de l'hôpital. L'affluence des malades en impose la prompte organisation ; on accepte les dévouements qui se présentent, ou bien l'on choisit pour sa direction « des personnes séculières que l'on baptise du nom d'hospitaliers >,■ : ainsi s'expriment les Bénédictins. Ils n'ont pas conservé le nom du,fondateur, et au concile de Baie les Antonins avaient oublié ou ils reniaient le nom de leur père ! On peut du moins en conclure qu'il avait joué sur la terre un rôle sans éclat (2). Mais si du premier de la lignée des Grands Maîtres on ,6onnaît à peine le nom, que sait-on de plus de ses successeurs ? car il ne faut pas prendre pour des certitudes les timides assertions de Falco. Ces « Grands Maîtres » s'agitaient beaucoup ; ils voyaient le nombre
(i) Rappelons que les Bénédictiris découvrirent ce document, pendant le concile de Bâle, en la possession d'un curé de Toulouse...
La première église nommée est toujours celle de Saint-Antoine ; mais le nombre varie : la donation de G. Didier en mentionne quatre seulement, Gontard en ajoute une cinquième (Saint-Hilaire) ; la bulle de Luce 111 (9 avril iiSlt) en nomme sept. Cependant il n'est pas rare de voir attribuer à l'un ou à, l'autre la donation de sept églises. Cette expression inexacte n'atteint pas la substance de l'acte. Cf. Les Origines, p. 4-5, a8-3i (Bull, cité, p. 9/1-5, 3a i-zi). — L'expression «donation de Guigue Didier » pour l'acte de io83 est beaucoup moins exacte, et nous y insisterons plus loin : le principal donateur est Didier Malien avec son fils Guigue.
(a) Après l'éloge et les visions de Gaston, dont le bâton planté en terre devient un grand arbre, Chantelou a cette grave réflexion : a Sed haec in somnis visa paris sunt atque translati S. Anthonii narratio, certitudinis »,
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des « frères » se multiplier merveilleusement, et ne tardèrent pas à fonder d'autres hôpitaux en Dauphiné et dans toute la France. Mais à Saint-Antoine même, si Galixte II vient consacrer l'église du prieuré (1119), il ne fait aucune allusion à l'hôpital (i). La plupart des papes du xn'' siècle confirment à Montmajour la possession de l'église de Saint-Antoine ; /ous semblent ignorer l'hôpital. C'est la preuve manifeste qu'il n'était qu'une maison secondaire, sous la dépendance étroite du prieuré. — Et sur ce point, les Bénédictins et les Antonins se maintiennent en une opposition irréductible, les seconds se contentant, à' leur ordinaire, de dénégations gratuites.
4. Jocelin. Au xix^ siècle, on a représenté Jocelin dans un vitrail de l'église de Saiiit-Antdine : il est debout et nimbé ; sa main droite appuie l'écu dressé à ses pieds; sur son bras gauche repose une église. Son nom, universellement révéré, remplit la première page de l'histoii'e de Saint-Antoine de Viennois, Quel est-il ?
Jocelin, personnage historique, fut l'un des preux, ex pugna- ^o/'t6a5, de Gharlemagne ; il appartient au commencement du IX' siècle. Faico et d'autres historiens ont étudié sa généalogie (2). Ghantelou expose sans grande peine les multiples, impossibilités d'acc^order entre eux tous les liens de parenté des personnages mis en scène et de les maintenir aux temps qui leur sont assignés. Le problème est insoluble si l'on veut en justifier tous les éléments (3). Mais il n'y a pas lieu de nous y
(1) Ghantelou, qui donne d'après Falco le texte de Galixte II, le fait suivre de ces simples mots : Mais ces lettres ne sont guère conformes au style de la chancellerie pontificale, « sed hae liltorae Romani pontificis non sapiunt ».
(a) Gaucelin, comte de Roussillon, était fils de saint Guillaume, duc d'Aquitaine, . Inort ermite do Gellone en 8i3. D'après Dom Bouquet, Recueil des historiens des àaules, t. VI, p. 56a. — Histoire du Languedoc, Ed. Privât, t. II, p. 276.
(3) Dom Dijon, dans une longue /Voie sur Ze baron Jocelin {Eglise abbatiale.,., 190a, append. A, 5 pages) abordait de nouveau la question, pour aboutir à la même impasse que Ghantelou.
Grâce à un esprit critique naturel pénétrant et à ses longues recherches, Dom Dijon avait acquis, dans les questions antoniennes une compétence bien marquée. Le lecteur nous permettra donc de mettre sous ses yeux son appréciation de noi Origines de Saint-Antoine, contenue dans une lettre du i" avril 1908 :
(( Mon cher confrère et ami... Inutile de vous répéter mes compliments sur votre travail : c'est creusé, et le creusement est d'autant plus méritoire qu'il est opéré avec succès dans un sol des plus ingrats. Félicitations toutes spéciales cependant pouf la solution de « la question Jocelin ». Jadis, mon article « Desroseaux » (dans la Semaine relig. de Grenoble) et ma Note sur Jocelin avait consciencieusement embrouillé la chose, ou du moins constaté son embrouillement. Gomme jadis à Saint-Glaude, pour les écheveaux embrouillés, votre patience en sera venue à bout. A mon petit avis, cette découverte doit vous mériter des -éloges, sans compter l'intime satisfaction du chercheur qui arrive enfin à trouver. Bon courage 1... N'empêche que mon chapitre I" serait à remanier, tant pour la « question Saint- Didier» que pour celle de l'église Notre-Dame, où cependant je ne fais que citer Falco. — Pauvre Saint-Antoine 1 vrai nid à erreurs historiques, et auquel on ne peut toucher sans y remuer les bévues à la pelle, et cela jusque dans son historien par excellence, celuivqui avait en mains, ou du moins à sa disposition, tous les documents de l'abbaye, Palco, Falco lui-même, surnommé par quelqu'un qui s'y
attarder : car si Jocelin est bien cet illustre personnage du ix"^ siècle, l'on n'a pas jusqu'ici étudié suffisamment et discuté les autres points de sa biographie. L'on a admis, sans l'ombre d'une preuve, sur la foi de la légende, que cet officier du grand Empereur était dauphinois ; qu'il était seigneur de Châteauneufdc-l'Albenc et de la Motte-au-Bois. Mais vraiment, que sait-on de l'histoire et des seigneurs de ces quarliers du Viennois au temps de CharlemagneP Rien, absolument rien. — C'est ici qu'il faut user prudemment de l'argumentation rétrospective. Ce que l'on constatait au xiii" siècle, à savoir que le seigneur de Saint-Antoine était en même temps seigneur deChâteauneuf, on l'a premièrement dit sans preuve de Guigue Didier (i) ; puis, sans transition aucune, on a transporté cette double qualification à trois siècles en arrière, jusqu'à Jocelin, — On affirme de même, — toujours sans preuve, mais non peut-être sans l'intention de nuire à sa répiutation, — que l'occupation principale de Guigue était de guerroyer contre ses voisins en portant avec lui dans ses expéditions les reliques-de saint Antoine, jusqu'à mériter l'animadversion pontificale. Et cette coutume avait été d'abord celle de Jocelin, puis, sans interruption, celle des huit ou dix générations de seigneurs qui relient Jocelin à Guigue Didier. Tous firent de même, disait-on ; et cependant il faut attendre jusqu'à Urbain II pour qu'un Pape interdise cette pratique u irrévérencieuse ». Tout cela se lit avec d'amples détails dans toutes les notices et chroniques de Saint- Antoine. Or l'histoire véridique, celle des documents, loin d'appuyer par un seul mot cette légende, fournit la preuve du contraire : car ce n'est pas Guigue Didier, mais son père, Didier Malien, qui avait appelé les moines de Monlmajour dès l'année io83, cinq ans avant l'élection d'Urbain II.
Il suffît donc d'un document authentique pour renverser la légende belliqueuse de Guigue Didier, sur laquelle élait basée celle de tous ses ancêtres, ou plutôt celle de ses prédécesseurs.
connaît [U. Ch.J « la loi et les prophètes » I... La rectification relative à la chapelle de la Sainte Vierge, qu'aurait précédé l'église de Jocelin, serait encore beaucoup plus lourde à la mémoire de Falco. Le « ad honorem b. M. V. » de Galixte 11 pour prouver que l'église était dédiée à la Sainte Vierge, est quelque chose d'aussi formidablement colossal que le « anno dominicae incarnationis » traduit par Dassy : « le dimanche de l'Incarnation 25 marsyi. — Très joli encore le document de Gontard, où l'église de Montagne se trouverait miraculeusement transportée par l'archange Falco à la Motte. Oh 1 ici, c'est le nec plus ultra...
Plus loin : « Vous êtes sévère, mais juste... C'est fort tout de même, et pourtant c'est cela ».
« En somme, c'est la démolition qui continue pour l'histoire antonienne, et celte fois, non plus seulement sur tel ou tel point de détail..., mais sur le fondement même de cette histoire, puisqu'il s'agit de ses origines. J'ajoute que cette oeuvre de démolition est salutaire, parce qu'elle est surtout une œuvre de déblaiement ; c'est avec cela qu'on sera ensuite obligé de faire l'histoire de Saint-Antoine, si tant est que sur ce terrain on puisse empêcher les historiens routiniers de se traîner toujours dans la même ornière et de perpétuer les erreurs de nos Dassy, Petit et même Lagier.., Bien cordialement vôtre. D. H. Duon ».
(i) C'est seulement à la fin du xii' s. que le seigneur de Châteauneuf devint seigneur de Saint-Antoine.
Après cette élimination générale, quelle est la situation historique de Jocelin ? Qu'oserons-nous affirmer encore de lui ? Il reste le contemporain de Gharlemagne ; mais que nous importe, puisqu'il n'eut rien de commun avec le Dauphiné ? En garderons-nous du moins le nom pour l'appliquer à un homonyme? C'est de ce côté que nous croyons entrevoir la solution du problème. Si l'on a entassé autour de lui tant de détails historiques ou légendaires, peut-être serait-il à propos de commencer par discuter son nom.
Aucun historien ancien ou moderne, en dehors du sujet qui nous occupe, n'a jamais rencontré ce nom dans une chronique dauphinoise : Jocelin est un nom étranger à la province. Il ne faut pas s'hypnotiser sur ce nom et vouloir le garder quand mêriie, mais se rappeler que rien n'est plus fréquent que les variantes des noms propres et combien une erreur est tenace^' de sa nature (i). Mais si l'erreur est certaine, son redressement tardif est toujours difficile, à moins d'une preuve tout à fait convaincante.
Au i lieu de Jocelin, nous proposons Geilin ou Gillin, IP du nom, delà famille des premiers comtes de Valentinois, vivant au milieu du xi' siècle. Le mercredi i8 mars io58, notre comte, avec ses fils : Tévêque Odon, Arbert, Rostaing, Hugues, Gonon, et son épouse Ava, donnait à Guigue 111, abbé de Saint-Ghaffre, le lieu de Saint-Barthélemy-(de-Vals)et l'église de Marnas dans le Viennois pour y construire un monastère. En loSg et 1077, Geilin fit d'autres donations à la même abbaye (2). On peut donner cette genèse de l'erreur qui a persisté pendant huit siècles : -
1° Geilin II était fils de Guillaume, fils de Geilon I ;
2° Guillaume, fils de Geilon, est Guillaume de Gellone ;
3° En retour, Guillaume de Gellone avait un fils nommé Jocelin.
Gomme Geilon a fait Gellone, Geilin a fait Jocelin.
Gontard, évêque de Valence, était fils de Hugues et pelit-fils de Geilin II (3), et c'est lui qui confia aux Bénédictins l'église où reposaient les reliques de saint Antoine. N'aura-t-il pas profité avec empressement, dès io83, de l'occasion que lui offrait la vacance du siège de Vienne, pour agir hors de son
(i) Dans le CarUilaire, on trouve Jacellinus, Jaucelinùs, — ellinus, Jeucelinus, Jeulinus et Lancelinus ; — ailleurs : Gaucelinus, Gotcelinus, Gotcelmus ; Gaucelin, Jacellti ou Gozzelin.
(a) Cartal. de Sl-Chaffre. — Geilin I", mari de Golhelcno et ensuite de Uaimoto, « marchio » puis <■ cornes », comte de Valence, est connu par diverses cliartes de ce Gartulaire es années 987, 988, g/io, 966 et 9G1 ; il mourut un 7 décembre après 962, bienfaiteur de Saint-Maurice de Vienne. Ul. Chevalier, Conslit. de l'église de Vienne, II, p. iBg. ^- (1 Les Geilin ou Geilon, comtes de Valentinois, furent remplacés par les Poitiers au xn* siècle. » A. Lacroix, dans Bull. 189^, p. 892.
(3)C. Perrossieb, Recherches sur les évêqaes, même Bull. 1886, p. /46/1.
diocèse et poursuivre l'œuvre sainte qui était l'honneur de sa famille? — De son côté, Guigue Didier ne paraît pas être étranger à celte noble et pieuse famille, dont trois membres, Arbert, Adon et Aténulphe, s'étaient faits moines de Montmajour en léguant à cette abbaye toutes leurs possessions de Montmirail. « Cette circonstance et cette parenté expliqueraient pourquoi Guigue Didier fut porté à donner la préférence à des religieux de Montmajour pour la direction du prieuré qu'il voulait fonder à la Motte » (i).
Ainsi s'évanouissent les deux siècles et demi de légende, qui, disait-on, séparaient Jocelin de Guigue Didier. Au lieu d'un étranger vivant à une époque reculée et incertaine, on se trouve en présence d'un dauphinois authentique, dont un pèlerinage en Orient cadrerait mieux;, à coup sûr, avec les prochains fondateurs du prieuré de Saint-Antoine. — Après Falco, les Antonins ont senti la nécessité de moderniser Jocelin, et depuis le XVII" siècle, ils l'ont placé aux environs de 1070 (2). Mais la vérité est plus ancienne. Les Didier père et fils donnent, en ib83, les églises de Saint-Antoine, Saint-Didier, Notre-Dame de ^ Montagne et Saint-Marcellin : ces noms désignent des localités ; or il est atlmis universellement, même par Chantelou, que le nom de Saint-Antoine est dû à la présence des reliques. Les reliques reposaient donc déjà dans cette église, et la dernière translation était assez ancienne pour avoir amené le changement du nom de « Môla nemorosa » en celui de « Saint- Antoine ». Celle double constatation faite à l'année io83 est capitale.
Les documents font défaut pour préciser cette translation, que l'on peut placer aux environs de l'année io/|0 (3).
5. Les translations. Si les Antonins ne savent rien de certain de leur histoire primitive, on reste stupéfait des détails qu'ils prodiguent aux diverses translations de saint Antoine. Ici nous étendons le champ de nos critiques, et nous englobons à la fois toutes les copies que l'on peut en rencontrer
(i) D. Dijon, Note citée, à la fin, avec ses références.
(a) « Josselin, seigneur et baron de Chasteauneûf de l'Albeen Dauphiné, l'an 1070, apporta de Conslantinople les vénérables Reliques du Père S. Anthoine, et leur fit commencer un temple qui fut parachevé par ses successeurs et consacré par le Pape Calixte second l'an 1119 en ung bourg duquel il estait seigneur appelle la Motlie S. Didier aujourdhuy S. Anthoine de Viennois, en ladite province de Dauphiné ». Ballaire de j6ao, p. i. Etc.
Dans les Origines, p. Bi-ôg, nous avons amplement démontré, contre tous les Antonins et les historiens modernes, que Saint-Antoine n'a jamais porté le nom de Motte Saint-Didier », mais celui de « Mota memorosa », et que l'église Saint-Didier était distincte de la première.
(3) Comme jalons à des recherches ullérieuïes, cf. dans Patr, lat., t. GXLII, 638, Raoul Glaber, moine de Cluny, Chronic, lib. III, cap. vi, où sont nommés plusieurs seigneurs et évêques français, qui firent le pèlerinage de Jérusalem vers io35, d'où ils rapportèrent diverses reliques;
dans les Bibliothèques publiques. L'une d'elles a été publiée par les Bollandistes (i); les autres n'eji diffèrent que par des variantes (2). Les Bréviaires an toniens, manuscrits ou imprimés, donnent une portion plus ou moins étendue de cette légende unique, avec préférence pour la troisième translation (3). Tous ces textes ont la même origine, le Viennois, ou mieux l'hôpital de Saint-A.ntoine de Viennois, et la rédaction primitive paraît être du xii* siècle.
« Le corps de saint Antoine resta caché pendant environ 120 ans dans sa tombe primitive. — Sous le règne de Juslinien, il fut découvert par une révélation divine ; — transporté à Alexandrie et enseveli dans l'église de Saint-Jean-Baptisle. C'est ce que rapportent la plupart des anciens martyrologes, le Romain, celui de Bède, Usuard, etc. (4), les auteurs ecclésiastiques, saint Isidore, Bède, Fréculphe, etc. Les écrits de quelques historiens plus récents, Galesinius, Ferrari, Maurolicus, nous apprennent, d'après des chroniques de Vienne (5), que ce dépôt sacré fut transféré d'Alexandrie à Gonsiantinople; l'époque ne paraît pas bien connue et on en est réduit aux conjectures, ;les uns plaçant cet événement sous le règne d'Héraclius, d'autres sous^ celui de Constantin IH Pogonat. — Il fut enfin, raconte la légende, porté de Gonstantinople en France par des Français et ceux qui les accompagnaient. A quelle époque, comment, à quel endroit et par qui fut opérée celte translation, sont autant de questions mal résolues et qui ont donné lieu à de longues discussions entre les moines de Lézat près de Toulouse et les Antonins de Vienne (6) ».
(i) Analecta Bollandiana, i8Si, Tp. 34i-54.
(3) Ibid,, 1890, p. I188 i — i8(j3, p. 470-71. — Boll. au 17 janv., t. II, p. i5i-a. — L'Invent. des titres deA^ Abbaye, art. 87, mentionne les deux premières translations et racoDttt la troisième, parle de G. Didier, fondateur de TAumône, du choix du premier Dom par les Hospitaliers, etc. Compilation peu assurée des événements les plus /anciens.
(3) La place nous manque pour la bibliographie de ces Bréviaires.
(4) En réalité, si l'on s'en rapporte à Dom Quehtin, Les martyrologues historiques du Moyen âge, p. 3a3, c'est le martyrologue de Florus de Lyon, copié par les suivants, qui le^orte pour la première fois, en copiant la Chronique de Bède à l'année 517.-
(5) « Commentarla Viennensium... » '
(6) « Le corps du saint [Antoine] fut enfermé, par ordre dé Constantin, dans une châsse et déposé avec tous les honneurs dans un monastère, où il fut, pendant longtemps, conservé avec vénération.
« Narration. Deux jeunes religieux de Lézat, voulant se soustraire pendant quelque .temps à la rigidité de la règle, quittèrent leur retraite, et parcoururent divers pays, ne voulant se fixer nulle part pendant longtemps, ils arrivèrent enfin à CP., et furent reçus gomme hôtes dans le monastère où se trouvait le corps de saint Antoine... Finalement, ils décidèrent de retournera leur couvent. Pour tout trésor, ils ne voulurent garder avec eux que des reliques de quelques-uns des saints dont les corps étaient conservés dans le monastère. Dans le nombre, ils choisirent les ossements du saint confesseur Antoine et les déposèrent secrètement dans une corbeille, pour pouvoir les transporter plus facilement et avec plus de respect. Ceci eut lieu, crOit-on, à l'inspiration de Dieu, qui voulait faire connaître par toute la terre le nom d'Antôjne... — Les deux moines se mirent donc en route... (partageant entre eux la veille des nuits qu'ils passaient en prières... pour honorer dignement le corps de saint Antoine). Ils arrivèrent à Vienne sous la garde de Dieu... lis frap-
Le récit des moines de Lézat est parallèle à celui des Antonins ; nous n'en dirons- rien déplus.
Voici maintenant comment on nous raconte la première translation : après la révélation de l'archange Gabriel à l'empereur grec, après la marche à l'étoile pendant quarante jours dans le désert, à la recherche de la sépulture de saint Antoine, qui fut ouverte par les deux mêmes lions qui avaient creusé jadis celle de saint Paul ermite, etc., le pieux convoi que dirigeait l'évêque Théophile, non sans terreur, rencontra sur sa route tous les animaux féroces de la solitude, passa sans s'y arrêter à Alexandrie et à Jérusalem, et arriva par la mer à Gonstantinople. Dans une île maudite où ils failh'rent aborder à cause de la tempête, ils entendirent des coups de marteau sur les enclumes, et virent cinquante géants hauts de dix pieds qui menaçaient de les brûler avec les tenailles et les fourches de fer et les boules de feu qu'ils tenaient en mains (i).
En lisant cette narration dantesque, on songe à une bulle extrêmement sévère d'Innocent 111 (i3 mai 1211), contre les quêteurs de Saint-Antoine; le Pape leur reproche en particu-
pèrent, sans doute guidés par l'esprit de Dieu, au palais du frère dû roi de Vienne, lequel était né sans pieds ni mains. Ayant demandé i'iiospitalité pour l'amour de Dieu, ils furent introduits et pourvus d'un logis convenable. L'un des moines pi'it du repos, comme à l'ordinaire, tandis que l'autre veillait en priant. Au chant du coq il réveilla son compagnon, et, tout d'un coup, ils entendirent un grand tumulte dans le palais, car le prince qui était né sans pieds ni mains se trouvait pourvu de pieds et de mains aussi parfaits que s'ils eussent été formés dans le sein de sa mère ; et ce prodige était dû à la présence du corps do saint Antoine. Voyant qu'un miracle divin lui avait rendu ses membres, plein de joie, il appela sa famille et lui raconta qu'il avait été guéri par l'intercession du saint, dont les reliques avaient été apportées par les moines qu'il avait reçus la A'eille au soir dans son palais. II fit venir le roi son frère et interrogea les moines au sujet des reliques. Ceux-ci craignant qu'on ne voulût les en dépouiller par la violence, hésitaient à révéler à quel saint appartenaient ces reliques. Rassurés enfin par le roi, ils racontèrent qu'ils portaient le corps de. saint Antoine... Le roi, rempli de joie delà guérison de son frère et de la présence des reliques du saint, pria les moines de lui donner une jjarcelle du corps, ainsi qu'ils jugeraient à propos, ayant, disait-il, l'intention de bâtir une église en l'honneur du saint. Les nioines, voulant faire droit à la pieuse requête du roi et répandre le culte de saint Antoine, lui donnèrent une petite portion des reliques [un bras, dit Chantelou], et le roi fit bâtir une église qui • s'appela Saint-Antoine de Vienne, et où il s'opéra un grand nombre de miracles, surtout en faveur de ceux qui souffraient de la maladie appelée le feu infernal. — « Après toutes ces cérémonies, les moines reprirent enfin leur route et, avec l'aide de Dieu, ils arrivèrent à Lézat, ...où ils comprirent que le saint se plaisait en ce lieu, car, pendant trois nuits et-même davantage, trois religieux curent une vision singulière/chacun d'eux ignorant que l'autre eût une apparition... Et Dieu fit, par le moyen des reliques, un grand nombre de miracles. »
« Ce récit, remarque Chantelou, est tout au moins erroné en ce qu'il prétend que Constantin le Grand fit transporter dans sa ville le corps du saint, ce qui est impossible puisque saint Antoine survécut à Constantin. » Baron du Roure, Hist. de Montmajour, p. 3o3-6.
Le nom de Lézat ne se rencontre nulle part dans les Archives de Saint-Antoine. — Un bras fut, il est vrai, séparé du corps de Saint-Antoine, et dès lors honoré dans la chapelle du Saint-Bras. Mais cet événement eut lieu en 1287.
(i) La narration remplit treize pages in-8» de texte très serré. Anal. Bolland., i883, p. 3^j-5/|.
■ 11 convient de remarquer que les Reliques vont à Gonstantinople « sans s'arrêter à Alexandrie » : ce qui supprime la première translation et contredit la tradition rappelée plus haut par Chantelou,- ■
lier de s'approprier les aumônes en détournant les fidèles de faire le pèlerinage du Viennois parce que les voleurs qui infestent >,le pays en rendent tout accès impossible (i). Assurément les fidèles des régions éloignées, en entendant de semblables récits, tremblaient au seul nom de saint Antoine et ne devaient guère ambitionner la faveur de lui rendre visite en son sanctuaire du Dauphiné.
Si les commissaires de Baie haussèrent les épaules devant les fables des Antonins, quelle eût été leur colère à Taudition de semblables rêveries !
Devant tous ces textes, il faut se rappeler le mot de Chantelou : « La narration est plus inexacte dans les détails que dans le' fond même ». Autrement dit, la translation est et reste certaine : cela seul importe à l'histoire (2).
Après avoir éliminé tout ce qui paraît tenir de' la légende,
(i) « Lociim in quo sanctum Antonium asserurit requiescere inaccessibilem pro latronum insidiis esse dicentes, preripiunt ohlAciones... •» Cariai, de Montmajour, fol, iiA".
Assurément, h'i\ eût connii cette bulle d'Innocent III, M. Ch.-V. Langlois, La vie en France au Moyen âge, d'après les rkoralistes du lemps, igaô, p. Sa, 8o-8a, n'eût pas manqué de faire de singuliers rapprochements avec tels passages savoureux de la Bible Guiul sur les « convers de Saint-Antoine ». >s^
(a) Saint Antoine vivant sur la terre avait un visage doux, calme et accueillant : il plaçait au-dessus de toutes les vertus u la discrétion » et la modération en toutes choses (Vie des Pères des déserts d'Orient, t. I"'). Ce vieillard centenaire était un bon saint. — Mais depuis qu'il est au ciel, et surtout depuis que ses reliques ont été apportées en France, il paraît s'être métamorphosé. Qu'on lise Falco et toutes les chroniques des Antonins, jusqu'aux Mémoires d'Eustache Piémond (p. A32-4) : si saint Antoine guérit les malheureux atteints du feu sacré, il commence par Tes frapper de ce fléau implacable, dont il a le monopole. Mais tandis que le prophète Elie vengeait les injures faites au Dieu vivant en faisant descendre le feu du ciel sur les coupables, saint Antoine fait surgir ie feu de l'enfer, ignis gehennalis, sur les contempteurs dé son nom et de ses propres images. Il est devenu un saint terrible et redouté... Les médecins modernes expliquent le feu sacré par une cause naturelle, l'ergotisme ; pour les Antonins, il était toujours une punition divine opérée par le bras de saint Antoine. — Comme le caractère de saint Antoine, ses icônes ont été défiguirées par les Antonins. Saint Antoine, comme -vieillard, moine et abbé, devrait être représenté barbu, portant la crosse et le livre (fermé). Au lieu décela, on le montre appuyé sur un vulgaire et énornie bâton sommé du tau, duquel pend une clochette ; il est accompagné du pourceau et entouré de flammes. Ce n'est pas là le vrai saint Antoine : rien dafis sa vie ne justifie la présence de la clochette et des flammes ; et si l'animal doit rappeler les tentations immondes dont il fut assailli, cette caractéristique conviendrait aussi bien à de nombreux saints, par exemple à saint Benoît et à saint François.
Au contraire, au moyen âge, quand apparaissait un quêteur de Saint-Antoine, on voyait le tau non seulement sur ses vêlements, au haut de son bâton, long comme une crosse d'abbé, mais aussi sur la clochette pendue au cou de son cheval et partout où il lui prenait fantaisie de l'arborer. De cette clochette, il faisait un usage quelque peu abusif : le jour de son arrivée, les quêteurs des autres Ordres mendiants devaient lui céder la place. Ses pourceaux, portant à Foreille fendue une çlochelte minuscule, erraient librement dans les villes. Les aumônes affluaient, consistant surtout en jambons, jambettes et car iers de furd pour les pauvres de ses hôpitaux. Enfin, les flammes, qui ne pouvaient manquer de briller dans l'exhortation pathétique du quêteur, excitaient le zèle des tièdes et leur faisaient redouter le feu vengeur du Saint. Ainsi se perpétuait l'idée de terreur qui émane des premiers textes cités. '
C'est là- le vrai portrait de l'antonin quêteur ; ce n''est point l'image du bon saint Antoine.
nous croyons à propos de rassurer le lecteur par quejiqueà lignes d'histoire, qui serviront de conclusion à cette éttide.
Voici comment se présentent les origines de Saint-Antoine :
Dans la première moitié du xi* siècle, un seigneur dauphinois, Geilin, II* du nom, de la famille des premiers comtes de Valence, rapporte d'Orient les reliques du grand saint Antoine. Il les déposa, au diocèse de Vienne, dans la chapelle ou église du lieu appelé la Motte-au-Bois, Mota nemorosa, qui prit bientôt le nom du Saint.
En ioS3, pour-^eir mieux assurer et accroître le service religieux, le^seigneur Didier Malien et son fils Guigue Didier, — d-accord avec l'autorité ecclésiastique, que représentait alors Gontard, évêque de Valence et, comme tel, vicaire de la métropole de Vienne, vacante par la mort de l'archevêque Warmond, ~ céda les droits qu'il possédait sur celte église de Saint-Antoine et ses annexes à l'abbaye bénédictine de Montmajour, qui y envoya une colonie de moines. Le nouvel archevêque de Vienne, Guy de Bourgogne, confirma, vers l'année 1090, cet arrangement, et devenu pape sous le nom de Calixte II, il consacra cette église agrandie ou reconstruite (20 mars 11 19).
Dès avant cette date, le nom d'Antoine devenait célèbre en Occident, et les miracles du Saint attiraient à|8on tombeau de nombreux pèlerins et des malades venant implorer leur guérison. Il fallut songer à abriter toutes ces foules : Guigue Didier compléta sa première donation en cédant aux moines un autre terrain voisin de l'église et du prieuré. Là s'éleva bientôt — en quelle année, il est impossible de le dire, mais aux environs de l'année iioo — un vaste hospice, comprenant deux parties appelées « la maison de l'aumône » pour les pauvres (1) et les passants^ et « l'hôpital » pour les malades. Les débuts de cette maison hospitalière furent très modestes ; l'impérieuse nécessité semble avoir fait naître les premiers dévouements, sans que le Ciel intervînt d'une façon plus éclatante, Dans les Ordres religieux, le fondateur est connu, et sa sainteté est presque toujours attestée par des miracles. Chez nos Hospitaliers, rien de semblable : le patron saint Antoine fut toujours le seul thaumaturge. On peut croire, d'après l'antonin Falco, que le premier hospitalier se nommait Gaston ; mais, pour ne pas retomber dans la légende, il faut se garder de rien affirmer de plus ; et l'histoire reste ainsi muette sur lui et ses successeurs pendant trois quarts de siècle, sans que l'on puisse invoquer au moins le témoignage d'un chroniqueur contemporain. -
(i) (( Domus pauperum», maiion des pauvres : nom donné fréquemment à la maison de l'aumône aux xii' et xiii" s., qui montre bien que l'on y recevait principalement des pauvres et non pas seulement des estioménés.
Et cependant il est certain que ces Hospitaliers se multiplièrent rapidement : ce- qui prouve que leurs services étaient nécessaires et très appréciés; beaucoup de leurs commanderies générales datent du xn" siècle, et plusieurs même du milieu de ce siècle, sans que d'ailleurs, comme pour le chef d'Ordre, on puisse fixer l'année de leur naissance.
Tous laïques à rorîgine, les supérieurs des maisons d'abord, puis, progressivement, les autres « frères », reçurent les ordres et la prêtrise. De là, la nécessité de plusieurs autels pour la célébration dès messes ; or, il n'y avait à Saint-Antoine qu'une seule église, qui était prieurale et paroissiale. L'hôpital voulut avoir son église. Le prieuré, fort de son droit indiscutable, fit à cette prétention une opposition irréductible (i) appuyée d'une bulle pontificale d'Alexandre III (ij; 6 1). Mais enfin, de puissantes interventions obtinrent d'Innocent III la faveur tant désirée, et la construction de l'église Notre-Dame fut autorisée non sans des réserves précises et rigoureuses (29 janvier 1209).
Nous n'ajouterons plus rien. Le lecteur est amplement édifié sur les autres sujets de division entre les deux maisons religieuses qui aboutirent à la trêve de 1297, puis se prolongèrent, parla douloureuse pension, pendant deux autres siècles jusqu'à ce qu'enfin le pape Alexandre VI supprimât pour toujours l'aliment du procès (1/495).
Abbé Luc MAILLET-GUY.
(i) Au xv° siècle, les Xntonins, curés de Saint-Marcellin (Isère), s'opposèrent de mAme, aussi longtemps qu'ils le purent, à l'établissement des Carmes dans cette ville. On pourrait citer d'autres exemples ; c'était même la règle..