‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 1 sur 93 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

En i838, écrivant à Chaudesaigues pour le remercier d'un article amical, Sainte-Beuve lui disait : « ... Quant au fond même ' des idées, il en est du moins dont je puis vous dire que vous avez rencontré tout à fait la mienne, par exemple quand vous avez considéré les Critiques et Portraits comme une dépendance de la partie élégiaque et romanesque bien plutôt que comme des critiques expresses. Cela est tout à fait vrai, et à tel point que si, réimprimant un jour les Critiques et Portraits, on les rangeait par Tordre chronologique des sujets que j'y traite, on ferait un contre-sens : le véritable ordre est celui dans lequel je les ai écrits, selon mon émotion et mon caprice, et toujours dans la nuance particulière où j'étais moi-même dans le moment. » Et le 28 août 1866, — âgé de soixante-deux ans, tout proche de sa fin, après les Premiers Lundis, après le Tableau de la Poésie française au XVIme siècle et le Choix de Ronsard, après les Portraits Littéraires, les Portraits de Femmes et les Portraits Contemporains, après Port-Royal, après Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, après l'Étude sur Virgile, après les quinze volumes des Lundis et dix volumes environ des Nouveaux Lundis, en un mot, après la publication presque entière de son œuvre critique, énorme, — il disait à Jules Vallès : « Le secret de quelques-unes des choses que vous voulez bien louer en moi est très simple : la nature m'avait destiné à être un critique, je commence à le croire. »

Ce sont ces deux jugements de Sainte-Beuve sur lui-même et sur son œuvre, qui ont déterminé à la fois et l'objet et la méthode de la présente étude.

S'il est vrai que Sainte-Beuve se soit, pendant tant d'années, trompé sur sa nature propre, qu'il ait, pendant tant d'années, méconnu sa faculté-maîtresse, sa vocation véritable, et fait de la critique sans avoir senti qu'il était né pour en faire, — ni sa conception de la critique ni sa méthode n'ont été par lui définies, arrêtées, dès l'origine et en une seule fois. Elles se sont l'une et l'autre formées d'elles-mêmes en lui, lentement, successivement : développées ou restreintes, modifiées ou complétées au gré des circonstances. N'étant point nées d'une idée a priori, d'un effort conscient, réfléchi, volontaire, elles ne se prêtent point à la logique d'un système unique, que nous pourrions reconstruire par une déduction régulière de principes une fois posés. Elles sont multiples, diverses, parfois contraires ou même contradictoires; et seule une enquête historique permettra de les connaître toutes, soit en elles-mêmes, soit dans leur succession, dans leurs oppositions, dans les différents rapports qu'elles ont les unes avec les autres.

Et d'autre part, s'il est vrai que Sainte-Beuve ait écrit ses portraits et ses articles « dans la nuance particulière où il était lui-même », — ni sa conception de la critique ni sa méthode ne sont indépendantes des événements, des émotions, des passions, des idées qui, à chaque fois, ont donné « cette nuance particulière » à son âme. Plus que chez tout autre, elles sont intimement liées à ce qui constitue le fond même de l'homme intérieur ; et ainsi, une fidèle, une complète biographie psychologique les peut seule expliquer et seule les faire pleinement comprendre. Pour lire ses articles avec une entière intelligence de ce qui y est impliqué ou sous-entendu, il faut connaître la vie matérielle, mais surtout intellectuelle et morale, de Sainte-Beuve. Inversement du reste, cette vie matérielle, intellectuelle et morale s'y traduit, s'y

vu

peint; et ce ne serait pas une ambition déraisonnable que d'essayer de la raconter toute avec les propres pages de Sainte-Beuve choisies, coordonnées et commentées.

Tels ont été l'objet que je me suis proposé et la méthode que j'ai voulu appliquer. J'ai trouvé des secours précieux et je dois une vive reconnaissance à ceux qui me les ont offerts. Je dois une particulière mention à mon collègue et ami, M. V. Giraud, dont l'érudition et le goût m'ont été singulièrement utiles ; et surtout je me reprocherais de ne pas remercier entre tous Pérudit si érudit, l'hôte si hospitalier qu'est M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul : il a mis à ma disposition, pour la partie la plus minutieuse et la plus ingrate de mes recherches, les pièces de ses archives, les résultats de ses enquêtes patientes, les renseignements de sa compétence et de sa complaisance achevées.

J'ai commencé, je l'avoue, cette étude tout autrement, avec plus d'ardeur et de joie que je ne la termine. Il y a eu à cela bien des raisons et de bien diverses, celle-ci entre autres : c'est un affligeant spectacle de voir un homme perdre peu à peu ses espérances, ses illusions, ses ambitions ou ses aspirations les plus chères, de le voir se restreindre tristement à n'être plus qu'une intelligence pure qui « assiste à la mort » du cœur et « luit sur ce cimetière comme une lune morte ». Ce spectacle, Sainte-Beuve me l'a présenté ; et il me semble presque qu'à ceux qui ont ainsi trop vécu avec lui, il communique un peu de sa mélancolie désenchantée. Je voudrais que le lecteur ne sentît pas trop cette impression, ou qu'il me la pardonnât. Du moins, j'ai conscience d'avoir fait tous mes efforts pour mettre, en mes dernières recherches et en mes dernières pages comme en mes premières, la religieuse exactitude, le scrupuleux respect de la vérité dont mon auteur a, jusqu'à son dernier jour, donné l'exemple.

Fribouvg, juillet igo2.

G. MICHAIT.

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