CONCLUSION
Accepter de collaborer régulièrement au Constitutionnel, s'astreindre à ce labeur sans cesse renouvelé, d'y traiter tous les lundis un sujet différent, s'imposer cette tâche de Sisyphe, qui devait occuper sans relâche toutes les journées de chaque semaine, c était renoncer à toute autre production littéraire. Ainsi Sainte-Beuve reconnaissait la vanité de ses efforts pour être poète, romancier, créateur ; ainsi il s avouait vaincu, et, de guerre lasse, se résignait définitivement à ne plus être qu'un critique. C'est la fin de la lutte que nous l'avons vu si longuement, si obstinément soutenir.
Lorsque, renonçant à la médecine, il entre au Globe, il y fait de
la critique. Mais il espère qu'elle n'est pour lui qu'un moyen
provisoire de gagner sa vie. C'est au Globe même qu'il commence à viser plus haut : en y traitant le sujet de concours proposé par l'Académie, il aborde déjà l'histoire littéraire, et il compte bien ne pas en rester là ; en secret, il s'essaie à la poésie.
Du Globe, il passe au Cénacle ; et ses ambitions enhardies semblent bien vite assurées du triomphe. S'il écrit, si, pour exposer et défendre ses doctrines comme pour assurer sa subsistance, il doit écrire des articles de critique; du moins il compose Joseph Delorme, il compose les Consolations^ il prend sa place — et une place bien à lui — dans le
chœur des lyriques et des élégiaques. Il touche de sa main étendue la
gloire du poète et du créateur; il va la saisir... La Révolution de
Juillet éclate ; le Cénacle, tout d'un coup, se disperse ; et subitement les affections, les encouragements, l'appui qu'il y trouvait, l'élan même qu'il y puisait, lui manquent à la fois.
Le Saint-Simonisme et le Mennaisianisme, quelque temps, le détournent de son effort. S'il n'oublie pas son but, occupé d'idées bien différentes, animé d'une inspiration morale plus désintéressée que son inspiration littéraire, il paraît ajourner à plus tard de le poursuivre.
Mais bientôt il croit pouvoir concilier ses velléités sociales, morales,
religieuses, et le souci de sa propre gloire, par un roman où il se confessera sur le mode lyrique en même temps qu'il prêchera des vérités utiles, par une histoire où il étudiera une des formes les plus nobles de la religion en même temps qu'il recréera les âmes d'autrefois : il conçoit et médite deux ouvrages de littérature créatrice ou quasi-créatrice, Volupté et Port-Royal.
Déserteur du Saint-Simonisme, déserté par le Mennaisianisme, il
tombe dans le découragement, il doute de lui, il renonce. Mais,
peu à peu, son ardeur se réveille, ses espérances renaissent ; avec plus de passion que jamais, avec un individualisme aussi audacieux qu'au temps de son romantisme et même avec une plus personnelle originalité de doctrines, il renouvelle son effort : il écrit et garde provisoirement pour lui le Livre d'amour, il écrit et publie Volupté, il écrit et, en s'enfuyant à Lausanne, il risque les Pensées cïaoût.
L'insuffisant succès de Volupté, l'échec éclatant des Pensées d'août le déçoivent et le désespèrent : il n'ose plus offrir directement au public
les nouveaux fruits de son inspiration dédaignée. Mais son ambition
le tient toujours. Il biaise alors et se déguise. Dans Port-Royal, dans ses nouveaux Portraits, il glisse comme il peut sa poésie : ou bien elle anime, masquée, ses articles critiques, ou bien elle se coule dans les notes, ou bien elle s'insinue dans les appendices qu'il y ajoute, dans les morceaux d'imagination pure qu'il y môle discrètement. Quoiqu'il sente sa veine tarir, il ne désespère pas d'être tenu, sinon pour un poète, du moins pour le plus poète des critiques.
Hélas ! une deuxième fois, tout croule autour de lui. La Révolution de Février balaie ce monde d'élite qui seul pouvait goûter la saveur élégiaque de ses pages, le lyrisme intime de sa prose raffinée; la démocratie, qui coule à pleins bords, noie l'atticisme et la délicatesse.
Dans ce désarroi, la critique seule, comme au début, lui offre une
ressource, devenue nécessaire. Cette fois, non sans se plaindre ou se venger sur les autres, mais sans résister, poète démissionnaire et désolé, il se renferme dans la simple critique, au bas d'un journal. Il abdique, à quarante-cinq ans, après vingt-cinq années de vains efforts.
Puisque la littérature créatrice absorbe en quelque sorte toutes les ambitions de Sainte-Beuve, attire à elle sa volonté tout entière, accapare tout son effort, la critique jusqu'aux Lundis presque, reste pour lui chose secondaire, emploi accessoire de son talent. Si elle avait été abandonnée à elle-même, laissée pour ainsi dire la bride sur le cou, elle se serait sans doute développée régulièrement : elle aurait spontanément accompli son évolution normale, pris d'elle-même la forme que lui imposaient la nature d'esprit, le tempérament critique de Sainte-Beuve. Mais il ne l'a point laissée vivre ainsi sa vie indépendante. Méconnaissant pendant de longues années sa vocation véritable, poursuivant un but qui le fuyait, il a subordonné sa critique à quelque chose qui n'était pas elle : avant tout à cette poésie dont il rêvait, parfois à des doctrines dont il s'était épris ou croyait s'être épris. Ainsi détournée d'une direction à l'autre, ballottée au gré d'engouements et de dégoûts contradictoires, elle a tour à tour reflété des tendances opposées, elle s'est mise au service de principes contraires, jusqu'au jour où, le poète et le croyant étant morts en Sainte-Beuve, il n'a plus été que ce qu'il était né pour être, un pur esprit critique. Et voilà pourquoi l'évolution de sa critique est parallèle à l'évolution de son esprit.
Au Globe, où il « apprend son métier », il est rationaliste et raisonnable : classique au fond, quoique classique élargi. Il applique donc, — sans grande originalité d'abord, — la méthode qu'ont appliquée ses prédécesseurs, qu'appliquent ses contemporains. Seulement, comme il a un goût inné pour l'histoire, un instinct encore obscur de psychologue, on le voit qui s'intéresse particulièrement aux œuvres historiques, qui commence peu à peu ses études d'analyste des esprits.
Mais le romantisme le séduit; grisé par l'individualisme du Cénacle, il est envahi tout entier par la passion de la poésie; épris des théories de Hugo, son maître et son ami, il croit d'une véritable foi à cette
religion littéraire. Alors sa critique dévie brusquement. Elle devient
lyrique : il y forme son style, il y épanche le trop plein de son inspiration. Elle devient apologétique : pour assurer le succès de ses amis
et le sien propre, il veut tuer par le ridicule l'école vieillie qui leur fait obstacle, il veut rattacher le groupe novateur à une tradition nationale, il veut faire comprendre et goûter les beautés de la poétiquenouvelle. Polémiste, historien, interprète, Sainte-Beuve est le Boileau du romantisme.
La Révolution de Juillet survient, et, par une brusque réaction, tue en lui l'individualiste. Les questions morales, religieuses, sociales, prennent à ses yeux toute l'importance que perdent les questions purement littéraires : s'il n'a pas une foi religieuse, il en a le besoin et le désir. Alors sa critique se fait humanitaire et religieuse ou quasireligieuse. Dans l'oeuvre, elle s'intéresse aux idées; à travers les oeuvres^ elle vise au plus intime de l'homme même : elle s'applique à résoudre les graves problèmes de l'humanité, elle poursuit une. sérieuse enquête à la recherche de la vérité. Psychologue et presque philosophe, Sainte-Beuve semble dédaigner la littérature et l'art.
Lamennais trahit la confiance de son disciple et anéantit lui-même l'œuvre qu'il avait presque achevée en lui. Il avait, peu s'en faut, converti Sainte-Beuve; il le laisse plus indécis que jamais, non point sceptique encore, mais anxieux de trouver la vérité et défiant de l'atteindre jamais. — Alors sa critique n'ose même plus agiter ces problèmes où elle se complaisait jadis : elle s'abstient de vouloir convaincre, puisqu'elle n'a plus de vérités dont elle puisse convaincre. Elle se borne timidement à observer, à comprendre, à faire comprendre; et peu à peu, et de plus en plus, il lui suffît d'observer, de comprendre, de faire comprendre. Ainsi détachée, — non de la vie de Sainte-Beuve, ni de son état d'esprit, puisque ce sont les contradictions de sa vie et l'incertitude de son esprit qui l'empêchent de se prononcer, — mais détachée des idées qui se succèdent ou se combattent dans son esprit, elle se développe plus librement, elle se conforme davantage aux instincts naturels de Sainte-Beuve. Observateur curieux et impartial, sinon indifférent, il explique par l'histoire et par la psychologie, il analyse et décrit, mais ne conclut pas et ne juge point.
Une dernière fois pourtant, Sainte-Beuve cherche à Port-Royal cette vérité qui le fuit. Un instant, il espère l'y trouver ; mais il reconnaît vite son erreur, et, redevenant pleinement lui-même, redevient sceptique. — Sa critique, une dernière fois orientée quelque temps aux recherches philosophiques et religieuses, s'en abstrait bien vite et redevient exclusivement littéraire.
Sainte-Beuve se résigne au scepticisme, il s'y enfonce et même s'y
-complaît. Défiant de tout système a priori, lentement, empiriquement, il se combine en philosophie, en politique, en littérature, une doctrine personnelle, moyenne, prudente. Il la professe, à mi-voix d'abord, tout haut à la fin, quand les liens dont le monde l'avait enlacé doucement, sont rompus par la Révolution de Juillet et par son exil.
Sa critique alors n'est plus faussée par aucune préoccupation étrangère, gênée par aucun principe imposé. Elle n'est plus que l'expression des idées personnelles de Sainte-Beuve, de sa nature d'esprit, de son instinct, de son tempérament : poétique, dans la mesure où il est encore poète, «lie sait découvrir et faire sentir le beau, sinon le sublime; historique, parce qu'il a le goût de l'histoire, psychologique, parce qu'il est né psychologue, elle explique; « judicieuse», parce que, épris de la réalité «t en même temps imbu des traditions du bon goût, il s'est refait, par un compromis de ces deux choses, une doctrine littéraire, elle juge les œuvres et les hommes. De toutes les formes qu'elle a prises jusqu'à présent, elle a gardé quelque chose ; et, cependant, elle a bien finalement revêtu la forme que, dès le premier jour, dès le Globe, on pouvait présager.
Peindre, c'est faire voir, et c'est un emploi tout spécial que de faire voir les personnages passés. Si quelqu'un s'y efforçait, il faudrait qu'il eût été préparé à ce travail d'artiste par des études d'artiste: qu'il eût été, dans sa jeunesse, romancier comme Walter Scott, et même poète; qu'à ce titre, il aperçût naturellement et de prime saut les plus légères nuances et les plus fragiles attaches des sentiments; que, peu à peu, le progrès de l'âge et les reploiements de la réflexion aient ajouté en lui le psychologue à l'artiste; que la finesse française, la délicatesse parisienne, l'érudition du XIX"" siècle, l'épicuréisme de la curiosité, la science de l'homme et des hommes, lui aient composé un tact exquis et unique. Ainsi doué et ainsi muni, il entreprendrait pour les lettrés et les délicats une galerie de portraits historiques. Il glisserait autour de son personnage, notant d'un mot chaque attitude, chaque geste et chaque air; il reviendrait sur ses pas, nuançant ses nouvelles couleurs par de nouvelles teintes plus légères; il irait ainsi de retouches en retouches, ne se lassant pas de poursuivre le contour complexe et changeant, la frêle et fuyante lumière, qui est le signe et comme la fleur de la vie. Pour l'atteindre, ce ne serait pas assez d'un portrait; il sentirait que la peinture doit varier avec le personnage; il le décrirait adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, à la cour, à la guerre, sous tous ses habits, sous tous ses visages; il égalerait la mobilité du temps et de l'âme par le renouvellement de ses impressions et de ses esquisses. Il n'aurait pas assez pour une telle œuvre du style simple des logiciens et des classiques. Il aurait besoin de phrases plus enroulées, capables de se tempérer et de s'atténuer les
unes les autres, de mots plus spéciaux, traînant après eux un long cortège d'alliances et de souvenirs. 11 faudrait moins le lire que le goûter : ce serait un de ces parfums composés et précieux où Ton respire à la fois vingt essences choisies et adoucies par leur mutuel accord.
C'est ainsi que Taine \ décrivant le genre de l'auteur des Lundis, le décrit en même temps lui-même. J'aurais atteint mon but et rempli mon dessein, si j'avais réussi à montrer comment cette forme de la critique, en germe déjà dans les articles du Globe et dans le Tableau, s'est développée, s'est précisée peu à peu, au travers même des aventures, littéraires, philosophiques, religieuses, où Sainte-Beuve, s'égarant loin de sa voie normale, l'entraînait avec lui ; comment c'est précisément, grâce à ces aventures de sa capricieuse Odyssée, qu'il est enfin revenu à la pure critique, plus complet, mieux muni, riche de tous les fruits de ses profitables erreurs.
1 Préface de la première édition des Essais de Critique et d'Histoire. — Cité par V. Giral'd. {Essai sur Taine, première édition, et Bibliographie de Taine, 1902.^