‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 41 sur 93 · CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE

I. La vie résignée, calme, en somme heureuse, de Sainte-Beuve et la Révolution de Février. Les premiers sentiments de Sainte-Beuve : curieux, artiste, girondin, il se donne le spectacle des événements, un peu inquiet du sort de la culture littéraire et morale, mais plein d'espoir. L'accusation de corruption lancée contre lui : ses efforts pour se disculper: sa tristesse pessimiste; sa démission. Départ pour Liège.

IL Les deux cours. Les ressemblances entre l'année de Liège et l'année de Lausanne : la rancune contre Lamartine. Les différences; ruines de toute espérance, privée, politique, religieuse ou littéraire : besoin d'oublier; regret des sacrifices faits au milieu et aux convenances mondaines, sentiment de sa liberté recouvrée : besoin de dire la vérité entière : rancune contre le monde, rancune du romantique, du philosophe, de l'homme « moyen », du plébéien, contré Chateaubriand : besoin de le rabaisser. Le jugement littéraire de Sainte-Beuve sur Chateaubriand : éloges, mais réserves nombreuses; injustice du jugement final. Le jugement moral : accusation d'insincérité, surtout en matière de religion ; acharnement à relever les défauts de son caractère; injustice du jugement final. Efforts de Sainte-Beuve pour excuser et pallier ses torts envers Chateaubriand.

III. Étude littéraire du Chateaubriand. — Même doctrine : le naturel et le goût ou la vie et la tradition. — Même conception de la critique : critique humaniste, critique poétique et apologétique, critique collaboratrice et critique qui juge, fondues. — Même méthode : le portrait, peint par les mêmes procédés.

La lassitude physique et morale de Sainte-Beuve. Retour à Paris. Entrée au Constitutionnel : les Lundis.

« Je vais reprendre ma vie de peine et de labeur, mais avec toute ma liberté, tout le sentiment de ma liberté. » < Cahiers, g3.)

« Dégagé de tout rùle et presque de tout lien, observant depuis bientôt vingt-cinq ans les choses et les personnages littéraires, n'ayant aucun intérêt a ne pas les voir tels qu'ils sont, je puis dire que je regorge de vérités. J'en dirai au moins quelques-unes. C'est la seule satisfaction de l'écrivain sérieux dans la dernière moitié «le sa vie. »

[Chateaubriand et son Croupe. I, iq.i

Ainsi Sainte-Beuve, « ne le prenant plus de haut avec les choses » ni les gens, avait fini par s'accommoder avec elles et avec eux. Renonçant aux aspirations religieuses qui lavaient animé dans sa longue et infructueuse poursuite de la foi, il se reposait dans une incrédulité décente, tranquille, de plus en plus sure d'elle-même. Indifférent aux doctrines philosophiques que l'on cherchait à édifier ou que l'on prêchait autour de lui, il se bâtissait sans hâte un système matérialiste et sceptique, mol oreiller de sa « tête bien faite » ; et ni son cœur éteint, ni son esprit apaisé ne s'en trouvaient mal l. Revenu de sa confiance juvénile aux grands principes-, il laissait s'engourdir en lui cette ardeur girondine qui avait éclaté en ses premières années ; et, sans scandale, sans reniements humiliants, sans ralliement avoué, il s'arrangeait très bien du régime jadis exécré, dont il avait enfin accepté une place modeste mais sûre. Désabusé des illusions dont le romantisme un instant l'avait grisé, il se consolait en songeant que, de tous, il en avait été le moins longtemps dupe. 11 se disait qu'après tout, de l'entreprise à demi avortée du Cénacle, il restait un gain sérieux pour la littérature française, un progrès incontestable de cette forme d'art, qu'il avait jadis voulu rénover tout entière. Déçu de ses anciennes

1 Le 25 juin 1 8 5 7, il écrivait au P. Gratry qu'il ne ferait pas le compte-rendu de La Connaissance de l'âme. « Je suis revenu, disait-il, de ces grands voyages spirituels », mais, ajoutait-il, « qui dit sceptique ne dit pas nécessairement quelqu'un qui ne sait que penser. Bayle, Lucrèce (mettez-y une meilleure physique), le grand Frédéric. Saint-Évremond, me paraissent avoir été des sages; Horace également ». Kt il se rattache à ce groupe. (Inédit.)

espérances, obligé de reconnaître que le public ne voulait pas voir en lui un poète, un romancier, un véritable créateur enfin, mais un pur critique, il endormait de son mieux son chagrin et se résignait à attendre plus de justice de la postérité. Quoiqu'ils lui parussent insuffisants, les éloges, qu'à ce titre on voulait bien lui accorder, lui étaient doux encore, et il sentait son autorité s'accroître de jour en jour : de l'aveu de tous, le critique de la Repue des Deux-Mondes était quelqu'un. S'il lui restait quelques besoins de cœur, quelques regrets de sa vie privée manquée, sans enfants, sans « chastes joies » ni « voluptés permises », il avait pris le parti de les tromper, en satisfaisant du moins à sa sensualité. De « continuels égarements 1 » paraissaient combler le vide où il sombrait, et, dans les « faiblesses qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie - », il « éteignait » à la fois « sa flamme » et sa douleur. Enfin, tout ce qui pouvait atténuer ses souffrances intimes, toutes les satisfactions d'un légitime amour-propre, d'un naturel instinct de sociabilité, il les trouvait dans le monde choisi où il était amicalement reçu. Il était cet homme de lettres, qui « sans fortune, sans ambition, de mœurs modestes et se tenant à sa place, peut cependant, par son esprit..., par son caractère, par son tact et toute sa conduite, obtenir une position honorable, agréable, et vivre avec des personnages de tout rang et des plus distingués à divers titres, qui ne sont pas précisément ses pareils, sur ce pied d'égalité insensible qui est... le charme et l'honneur de la vie sociale en France ». Il avait « arrangé son existence avec douceur et dignité ». Ses jours, « ornés d'étude et de loisir », s'écoulaient heureusement « dans un monde d'élite » ; et, s'il n'y trouvait pas l'éclatant bonheur, dont sa vie antérieure l'eût rendu incapable, quand bien même son tempérament lui eût permis d'y atteindre, il y trouvait du moins « la consolation exquise du mélancolique et du sage :t ».

. En un clin d'oeil, tout s'écroula. La Révolution de Février, imprévue et non désirée de ceux-là même qui la firent *, renversa d'un seul coup cette royauté au pied de laquelle il s'était laissé convaincre d'établir son modeste abri , dispersa brutalement ce monde où il aimait vivre, et parut apporter en France, je ne sais quel désordre insensé,

1 P. Litt., III, 542.

2 Corr., I, i5;.

3 Chateaubriand et Sun Groupe, I, 5-6.

4 Cahiers, 90.

un esprit d'universel égarement et de folie générale l. On a beaucoup ri de la déconvenue de Sainte-Beuve; on a fait des gorges chaudes sur les peurs « bleues ou rouges » qu'il aurait alors éprouvées, au point de s'enfuir jusqu'à Liège. Je ne crois pas que cela soit juste. A suivre d'un peu près les sentiments de Sainte-Beuve, on les voit moins platement épicuriens, moins bassement apeurés, plus complexes surtout et même contradictoires, que Veuillot et les autres ne le veulent admettre.

Ce qu'il éprouva d'abord, — et, je crois, tout le monde avec lui, indifférents, vaincus, et vainqueurs mêmes, — ce fut la stupeur. « Quels événements ! sécrie-t-il, quel songe ! Je m'attendais à bien des choses, mais pas si tôt ni de la sorte. Que la sagesse de tous les prétendus sages parait petite maintenant! Que la prudence des prudents est vaine ! Je suis tenté de croire au néant de tout jugement, du mien en particulier, moi qui me mêle de juger les autres et qui suis si débile de vue - ! » Et cette surprise est bien légitime. Maintenant encore, pouvons-nous bien comprendre que des « banquets » aient si lestement renversé un trône inébranlé par tant d'émeutes sanglantes?

Mais bien vite, Sainte-Beuve reprend son sang-froid. « Il est curieux, et le spectacle des choses humaines l'amuse n. » Il ouvre donc ses yeux, il prête l'oreille, il prépare ses crayons. Au jour le jour, en observateur impartial, amusé presque, il note dans son journal les remarques que lui suggèrent ces événements imprévus. « On a sauté trois étages, là où on ne comptait descendre que d'un ou de deux degrés. On est tout étonné du saut et de ne pas s'être fait plus mal. On se tàte et l'on n'a qu'une forte commotion et un très grand étonnement. Nous qui sommes poètes, c'est-à-dire des oiseaux sur la branche et qui ne tenons à rien, nous acceptons le monde comme il tourne 4. » Dans cette disposition d'esprit fort calme, rien ne l'empêche de faire son métier de moraliste observateur. Quelle révélation sur la valeur politique de Guizot. « plus bête que Polignac 5»! Comme Mole est calme, et comme on voit bien qu'au fond il trouve là dedans un bénéfice personnel : son Ministère désormais paraîtra la période brillante du régime et sa réputation en croîtra davantage! Au contraire, comme Thiers se désespère, parce que, lui, il n'avait pas encore atteint le faîte

1 Cahiers, q i.

•-' lb., 75.

1 lb., 83.

4 lb., Ko.

'• lb.. 7e*).

de sa vie politique et qu'il ne voyait de moyen d'y atteindre que dans le maintien du système parlementaire l ! Mais de tous les héros de Février, comme il convient, c'est à Lamartine que Sainte-Beuve s'attache surtout. D'abord, du premier mouvement, il est tout à l'admiration : « Je pardonne tout à Lamartine : il a été grand dans ces journées et il a fait honneur à la nature poétique -. » Seulement l'admiration n'est jamais bien durable dans l'âme de Sainte-Beuve. Selon son habitude de sonder les cœurs et les reins pour y chercher la tare secrète, le voilà bientôt qui fouille au fond de l'àme du poète-tribun, et qui amène au jour, petit à petit, tout ce qu'il peut en tirer d'ambition, de fatuité, d'inconstance contradictoire. Lui et les autres, il aspire à les démonter, à étaler sous nos yeux les motifs cachés et égoïstes de leurs actions même belles, même admirables :{.

Et puis, Sainte-Beuve est « artiste ». « Les choses lestement faites, galamment troussées, le séduisent. Et quoi de plus galamment troussé que cette affaire-là 4 » ? En spectateur désintéressé, il prend plaisir à faire ressortir l'universelle déconvenue : la déconvenue de Guizot, si hautain, si cassant, si entiché de lui-même : « J'ai toujours dit que Guizot était un grand professeur d'histoire ! Quelle leçon dernière il vient de nous donner là ! '' » ; — la déconvenue de cette maladroite opposition constitutionnelle, qui a si sottement joué un jeu si dangereux, qui a allumé le feu sans se demander comment elle pourrait l'éteindre °; — la déconvenue enfin de l'Europe entière, qui prend au sérieux ces folies, ces quiproquos invraisemblables, qui s'imagine assister à l'exécution de plans médités, alors qu'il n'y a que hasards et coïncidences 7. Voilà une façon de philosopher sur les choses qui n'est pas d'un homme bien tremblant de peur.

Enfin Sainte-Beuve est « au fond Girondin et républicain par instinct. Il a l'humeur populaire, et à chaque émotion publique, le vieux levain se remue en lui 8 ». Ce qu'il voit là, c'est ce qu'après i83o, il appelait de ses vœux. C'est la continuation de cette révolution qu'il a tant souffert de voir rester inachevée : ses articles du Globe Saint-

» lb., 76.

3 P. Cont., 1, 376, sqq.

4 Cahiers. 83.

*• lb., 82.

« lb., 90.

7 lb.. 91, 92.

h lb., 84.

Simonien et du National semblent avoir été faits pour prédire et même pour provoquer cette nouvelle crise. Sans doute, depuis ce temps, il s'est bien calmé. Mais il ne s'est pas directement contredit et il peut se reprendre à ses espérances passées. « Nous sommes, dit-il, dans la. chaudière d'Éson » : on en peut donc sortir rajeuni. Tout est remisen question : famille, mariage, propriété même, et encore « nous ne sommes qu'au commencement l ». Qu'en sortira-t-il ? Du bien, il l'espère. 11 « assiste avec intérêt et sollicitude » à l'expérience. Il croit que le monde en masse s'est amélioré depuis quelques années ; il voit que « les intentions sont bonnes et les cœurs assez généreux ». Que. seulement « notre sagesse se mette au pas », qu'on prenne garde aux. « intrigants et à la curée2 » qui ont fait avorter ou déshonoré r83o ; et tout ira bien.

Je ne veux pas dire cependant qu alors Sainte-Beuve soit tout à la joie. D'autres considérations troublent sa quiétude. « Il a quarante-quatre ans; il est délicat de santé, de nerfs, raffiné en goûts littéraires et enmœurs sociales; il est assis depuis des années, et ses habitudes sont en contradiction avec ses instincts :l. » Par moments, il a peur de ne jamais plus retrouver, une fois la crise passée, toutes ces choses dont il jouissait avec délices : cette société raffinée, cette élégance de mœurs et de manières, ces agréments de la vie mondaine. Il se demande si Ton pourra un jour sortir de l'ignominie et de la platitude ou si l'on ne s'y enfoncera pas plus profondément 4. Il sent que la fleur délicate de lai culture littéraire et morale risque de se flétrir irrémédiablement dans, cette tempête, et, un jour même, il écrit avec un sombre pressentiment : « Nous allons tomber dans une grossièreté immense! •"• » Mais de telles, craintes semblent passagères. Au fond, il a espoir : « Il n'avait pas l'imagination aussi noire qu'on la voyait à beaucoup de républicains de la veille, surpris et comme épouvantés de leur propre succès; il pensait qu'on s'en tirerait, qu'on s'était tiré de bien d'autres mauvais pas, qu'il y a plus d'un chemin de traverse dans l'histoire, et il attendait avec la curiosité de l'observateur... le développement des faits0. » Son activité littéraire n'était en rien troublée : il imprime son troisième volume die

1 Cahiers. S 4.

* lb., 81.

3 lb., 84.

* lb., 85-86.

5 lb.. 86.

,; Chateaubriand, I, 1-2.

Port-Royal; et c'est pour lui une affaire plus importante que le maintien «du drapeau tricolore ou l'introduction du drapeau rouge. Avec un bel •égoïsme de littérateur, il trouve au fond Lamartine un peu ridicule avec son dévouement et sa vantardise : il a « fait cent discours et embrassé cent mille hommes » ; mais, Sainte-Beuve, lui, venait de terminer un chapitre de son livre x ! Et puis sa place lui reste. 11 n'y a aucune raison pour que le gouvernement l'en expulse : elle est trop modeste pour exciter beaucoup de convoitises. Enfin, ceux qui arrivent au pouvoir précisément, ce sont ses amis de « dix-sept ou dix-huit ans » ; c'est ce Jean Reynaud, ce Charton, avec lesquels il a dîné quelques jours auparavant en pleine révolution. Tout est pour le mieux : il n'y a qu'à laisser passer l'orage, et réparer ou refaire après, patiemment.

W ne savait pas ce qui l'attendait. Voici que cet ami, qu'il avait vu avec tant de plaisir devenir ministre ou quasi-ministre, l'appelle en son -cabinet. Il a « le visage consterné » ; il dit à Sainte-Beuve « qu'il se passe quelque chose de grave et que ce quelque chose le concerne, •que des listes contenant le chiffre des sommes distribuées par l'ancien gouvernement, avec les noms de ceux qui les avaient reçues, listes que le ministère sortant (MM. Guizot, Duchàtel, etc.) avait déposées aux Tuileries pour y être revêtues de la signature du roi Louis-Philippe, y

ont été saisies et que son nom s'y trouve... s'y trouve plusieurs fois

pour une somme pour des sommes assez considérables ». L'accusation était tellement bouffonne que Sainte-Beuve se mit à rire; mais Reynaud ne riait pas et son interlocuteur dut bien se convaincre que l'affaire était grave 2.

Cette histoire prit aux yeux de Sainte-Beuve une importance capitale. Comme intégrité pécuniaire, il était, il a toujours été irréprochable; c'est, comme il le dit avec une fierté légitime, « son côté fort 3 ». Les soupçons injurieux qui pesaient sur lui, lui étaient d'autant plus pénibles : il avait cru que personne n'oserait un instant les accueillir et voilà qu'ils avaient acquis assez de force pour que les mieux disposés s'en émussent eux-mêmes : « Une affreuse calomnie m'atteint, écrivait-il avec douleur dans son journal. Voilà donc le prix de tant d'années de discrétion, de «délicatesse et de désintéressement 4 ! » Il ne se contentait pas de gémir, il agissait pour se laver de toute tache. Après avoir adressé aux Débats

1 P. ConL, I, 38 i.

2 Chateaubriand, I. 3, sqq.

3 Corr.t I, 157.

1 Cahiers, ç>3.

une lettre publique de protestation, que Jean Reynaud fit insérer au Moniteur pour confondre les « dénonciateurs du dedans 1 », il envoyait à Jean Reynaud personnellement une véritable confession. Il rappelait tout son passé de désintéressement ; il disait comment il avait vécu sans rien demander jamais à tous ses amis du pouvoir; comment il avait logé dix ans dans une chambrette d'étudiant, donné sa démission de Secrétaire du Comité historique dès que la place avait tourné à la sinécure, refusé la croix à deux reprises, renoncé à la politique depuis sa rupture avec le National, montré une indifférence boudeuse pour les avances du pouvoir et du roi : comment enfin il n'avait ni besoin d'argent ni dette 2. En cette note, qu'on sent très sincère, il accumulait les preuves morales; mais les preuves morales ne suffisent pas : il en chercha d'autres. Il voulut d'abord, sans y parvenir, voir la liste où son nom figurait 8 ; il suggéra à Jean Reynaud tout un programme de recherches et dressa pour lui une liste de témoins à interroger 4 ; il alla faire visite au procureur de la république, à Carnot 5 ; il écrivit au commissaire du gouvernement près le tribunal de la Seine 6, au ministre de la justice 7 ; il s'adressa même à l'ancien ministre Duchâtel, réfugié à Londres 8. Rien n'y fit : il ne put parvenir à tirer l'affaire au clair, et ses ennemis, Génin entre autres, se déchaînaient contre lui 9. C'est bien plus tard seulement, lorsque la liste eût été publiée et qu'il eût vu en face de son nom : cent francs, qu'il s'expliqua l'affaire. Ç'avaient été sans doute les frais de réparation d'une cheminée qui fumait, en son logement officiel de l'Institut; et la facture, présentée après clôture du budget, avait été soldée sur les fonds secrets 10.

Mais, dans les premiers temps, alors qu'il se débattait en vain sans pouvoir obtenir aucune explication, et même lorsque, de guerre lasse, il ne s'en occupa plus, il y « songeait toujours n » et il en gardait une amère rancœur. Cette blessure personnelle l'empêcha désormais de con-

1 Chateaubriand. I. 3.

* Corr.t I, i 54.

•' Chateaubriand, 1, 3.

4 Cnrr., 1. 1 5 1-1 52.

'• Chateaubriand, I, 3.

,l Corr., I. 1 57.

7 lb.. i5q.

* lb., 161.

'•• Chateaubriand, I, 4, sqq.

10 lb., q.

" lb., 4.

templer le spectacle du désordre général avec la même sérénité. Tout devient sombre à ses yeux : du jour où il s'est inopinément senti atteint, les malheurs publics lui paraissent de plus en plus effrayants, de plus en plus horribles. Il se convainc que la civilisation est à tout jamais perdue, et d'avance il la pleure : « Rien de plus prompt à baisser que la civilisation dans des crises comme celle-ci : on perd en plusieurs semaines les résultats de plusieurs siècles. La civilisation, la pie est une chose apprise et inventée, qu'on le sache bien... Les hommes, après quelques années de paix, oublient trop cette vérité : ils arrivent à croire que la culture est une chose innée, qu'elle est la même chose que la nature. La sauvagerie est à deux pas, et dès qu'on lâche pied elle recommence *. » Et le voilà qui vêt sa pensée de crêpes : « J'ai le deuil de la civilisation que je sens périr. Oh ! comme on comprend mieux en ce moment que c'est une invention délicate et sublime -M * Ce fut bien pis, quand arrivèrent les terribles journées de Juin et que le sang coula à flots dans les rues de Paris. Alors il se désespère, et plus encore qu'il ne se désespère, il s'indigne. Ce Lamartine, que tout à l'heure il ne pouvait s'empêcher d'admirer, il l'accuse, il le rend responsable de tout : « Vingt-quatre Juin, horrible journée! Lamartine et ses collègues abdiquent : ils ont régné par l'anarchie ; ils lèguent la guerre civile à la dictature. Ce régime Lamartine, malgré quelques beaux jours, sera aussi méprisé dans l'histoire que le ministère Laffitte. Tout ce qu'a fait Lamartine depuis le lendemain de la journée du 16 avril est ce qui a amené ce que nous voyons :{. » Et dans sa fureur, il ose reprendre, pour le leur appliquer, le mot atroce que Chateaubriand avait jadis lancé contre Decazes : « Le pied leur a glissé dans le sang1. » Il est au comble de la douleur : « Tant de choses ont péri ! tant d'autres sont en train de s'abîmer en se transformant :> ! » Dans sa correspondance privée, il pousse de véritables cris, il verse de véritables larmes : « Que de crises ! écrit-il à Collombet. Quel cauchemar immoral et prolongé ! Que de secousses sur notre poitrine à tous ! Nous réveillerons-nous enfin et retrouverons-nous la vie légère ? Pour vous, chrétiens, le malheur est plus facile à porter : vous avez l'éternité devant vous et vous prenez

1 Cahiers. 99.

* fb., io3. '

3 fb., 104.

4 fb., 104.

r> P. Litt., III, 509. — Cf. .V" Corr., I, 1 1 5.

tous les maux d'ici-bas comme les inconvénients d'un court voyage en diligence. Pourtant, c'est trop ! ! »

La malencontreuse histoire des cent francs n'eut pas seulement pour effet de lui apporter des émotions pénibles et de le disposer à voir d'un regard plus pessimiste les convulsions de la société : elle le priva encore de sa place de Conservateur à la Mazarine. Dès la première minute, au sortir de chez Reynaud, il s'était résolu à donner sa démission : « Je vais reprendre ma vie de peine et de labeur, mais avec toute ma liberté, tout le sentiment de ma liberté -. » Il savait bien que Reynaud et Charton étaient convaincus de son innocence. Mais il savait aussi combien l'opinion crédule est prompte à accepter, lente à rejeter des soupçons de ce genre. « Il ne voulait pas s'exposer avec d'autres, qui eussent été moins bienveillants, à de pareils interrogatoires, à des explications semblables. » Ils insistèrent pour qu'il retirât cette démission, et, tout en la maintenant en principe, il se laissa convaincre de la différer un peu. Il le fit d'abord par égard pour eux. Il ne voulait pas leur faire l'affront de les associer à ses ennemis, et il leur promit de ne s'en aller qu'en même temps qu'eux. Il cédait aussi à de légitimes préoccupations personnelles. lTne fois démissionnaire, il lui faudrait vivre de sa plume, et la littérature « était, pendant Tannée 1848, une de ces industries de luxe qui furent frappées à l'instant d'interdit, de mort provisoire 8. »

Kn attendant, il cherchait partout, à Londres, en Amérique même 4, un « moyen de subsister ». Il le trouva par hasard. Un éternel candidat à l'Académie, Casimir Bonjour, lui demanda de la part de Firmin Rogier, ministre de Belgique à Paris, le nom d'un homme de lettres qui accepterait la place de professeur de littérature française à Liège. Sainte-Beuve saisit la balle au bond et s'offrit lui-même 5. L'affaire n'alla pas toute seule; il trouva des oppositions, mais il trouva aussi des soutiens ,î. Alors, envoyant sa démission définitive au nouveau ministre, de Vaulabelle, il partit pour Liège, en octobre 1848 7.

1 7 juin 1 K4K (LuRKiixE et Roi\stas, 2391. — Cf. Ramhf.ri. ./. Olivier, 370.

* Cahiers, 9 3.

' Chateaubriand. I. 6.

• Revue des Revues. i5 septembre i8yrt, p. 5X6, sqq. *• Chateaubriand, I, 7.

,; Ib.. 16.

Sainte-Beuve entra en fonctions et prononça son discours d'ouverture le 3o octobre 1848. Il y annonçait deux cours différents. L'un, plus spécialement destiné aux étudiants, devait embrasser « la littérature française dans son cadre classique et régulier, à la prendre dès ses origines et à la mener aussi avant que possible à travers les grands siècles*; il allait de Villehardouin à Buffon 1. L'autre, ouvert au grand public, et qui « entamerait l'étude littéraire approfondie des cinquante premières années du siècle », devait porter sur une époque toute vivante : Sainte-Beuve essayait d'y poser les fondements de l'histoire littéraire à partir de 1800, en prenant comme centre de cette étude Chateaubriand et son Groupe 2. Du premier cours, il n'a gardé que des « notes et d'utiles souvenirs * » ; le second, comme on sait, a donné tout un livre.

Cette « campagne de Sambre et Meuse » ressemble par bien des côtés à la campagne des Alpes que Sainte-Beuve avait entreprise onze années auparavant à Lausanne. Maintenant comme alors, c'étaient des ennuis personnels qui avaient décidé Sainte-Beuve à partir pour l'étranger : il voulait au loin travailler et produire, parce que produire « est la meilleure des consolations 4 ». Maintenant comme alors, il était accompagné à son départ par les huées de la presse : ce n'était plus pour ses essais poétiques qu'on le raillait, mais c'était pour sa conduite politique et sa prétendue lâcheté. Maintenant comme alors, il ne trouvait pas un auditoire uniformément disposé à la bienveillance. Un ancien ami et protégé avait mené contre lui une violente campagne r\ Sa nomination « avait excité un petit ou même un gros orage '* », et on avait « publié à Bruxelles et à Liège d'incroyables brochures contre lui 7 » ; la sévérité du Nouvelliste vaudois était dépassée. Maintenant comme alors, il rédigeait toutes ses leçons : il dit encore qu'il ne lisait pas, qu'il parlait ; mais, dès la fin du cours, un livre était prêt, qui reproduisait « à très

1 Chateaubriand, 1, 14, 27.

2 Ib.

'A lb„ 14.

4 Ib., Il, 3o5.

a Cf. Revue des Revues, p. 589 et G. Miciiait, Sainte-Beuve et Atichiels (Quinzaine, mai 1903).

fi Chateaubriand, I, 16.

'• Ib.. 7.

peu près », le cours ', avec une unique addition dans le texte 2. Maintenant enfin et comme alors, il emporte avec lui une rancune acharnée contre celui qui avait trahi ses espérances. Jadis, c'était Lamennais, dont il avait espéré vainement obtenir la vérité religieuse et à qui il faisait payer sa désertion. Cette fois-ci, c'est Lamartine, qui lui avait fait espérer la tranquillité sociale, et qui, par faiblesse, par ambition, par excessive confiance en lui-même, n'avait pu ni la lui assurer, ni l'assurer à la France : et il prétend bien que Lamartine lui paiera cette déception. Singulière, en effet, et singulièrement obstinée est l'acrimonie de Sainte- Beuve envers le poète. Dès son Discours d ouverture, il lance contre lui de sévères insinuations 3. Dans son cours même, il ne manque aucune occasion, — ou il les fait naître, — de lui dire des choses désagréables. 11 lui reproche sa négligence d'historien démagogue 4. 11 lui reproche l'égoïsme de sa politique à la René : « Les poètes selon René sont les plus dangereux de tous : ils entrent avec ravissement dans le mois des tempêtes;... ils seraient tentés à la moindre contrariété... de mettre le feu au vaisseau et de s'engloutir, eux et tout lëquipage, c'està-dire la société tout entière... pour avoir une belle mort sur l'Océan 5. » Il lui reproche d'être infidèle à ses premières et « belles douleurs »poétiques f\ 11 lui reproche d'avoir souillé de « flaques de sang » bien des pages de « l'énervante et coupable Histoire des Girondins 7 », d'y avoir « terni sa blancheur * », et il s'écrie : « O noble muse du poète, je ne vous l'ai point encore pardonné ! Pourquoi s'être allé faire dangereuse et racoleuse de masses, sous prétexte de pouvoir un jour, quand tout sera à bas, devenir utile9?» Il lui reproche, dans la première partie de sa carrière, la fatuité un peu béate qui gâte ses plus belles pages 10; dans la seconde, cette désertion de la poésie que lui a conseillée la seule ambition, — et une ambition maladroite, qui sacrifie la gloire éternelle du littérateur à la popularité passagère du politicien l]. En un.

1 Chateaubriand. 1.

» lb., 365.

I lb., 35.

« lb.. 137.

7 lb., 2.42.

* lb., 3i 1.

9 lb.. 242.

10 lb., 11, 36.

II lb.. II. 53. 54.

mot, il le poursuit avec un véritable acharnement : on voit bien que c'est un ancien ami !

Mais, à bien d'autres égards, l'état d'esprit avec lequel il arrivait à Liège était très différent de celui qu'il avait apporté à Lausanne. En Suisse, malgré tous ses chagrins et ses désillusions, il avait l'âme encore pleine d'espérance. Il se sentait jeune, et il nourrissait l'espoir de fixer sa vie dans un amour légitime et plus heureux. Il aspirait à trouver une vérité consolante et fortifiante, et il croyait possible de la trouver. Il avait foi dans les hommes et dans les choses, et il les voyait dans l'avenir s'entendre ou s'arranger selon ses voeux. Il aimait son sujet enfin, — - au début du moins, — et il y portait toute sa tendresse, toutes ses intimes complaisances. Maintenant, il na plus rien de tout cela.

D'espérances privées, il n'en a plus. Voilà longtemps que la fille du général Pelletier a tué son rêve : depuis, il n'en a plus guère formé d autre. Il a cherché dans ces « continuels égarements », qu'il avoue, une compensation dont il ne peut guère s'enorgueillir. S'il a eu des consolations plus innocentes, il a mal su en jouir : il a attendu de les avoir perdues pour les apprécier à leur juste prix l. Et il est tout triste de les avoir perdues.

D'espérances religieuses, il n'en a plus. Naguère encore, il avait conservé la sensibilité chrétienne : « Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela le pénétrait, l'attendrissait, l'inclinait insensiblement à croire -. » Mais, c'est fini. De cette disposition-là, il n'a plus guère que le souvenir et le sentiment poétique : la poésie, non du christianisme, mais du jansénisme 3, voilà ce qui l'émeut, d'une émotion purement littéraire et qui ne touche point au profond de l'àme. Combien elle est superficielle, nous le voyons bien, lorsqu'il discute avec Eynard le cas de Mmc de Krûdner : « Il ne croit plus qu'à la physiologie 4 » et méprise tout le reste. Et l'article ainsi préparé, de quelle inspiration il est animé ! On ne peut rien imaginer qui jure davantage avec le ton des premiers volumes de Port-Royal, que cette analyse sceptique et ironique. Ses désaccords même, avec Eynard, sont bien instructifs. Eynard n'a pas osé parler à M. de Frégeville de ses amours

1 Chateaubriand, I, i 5.

* Ib., 89.

■l Ib., 291-292.

* -V,u Corr., 1 16.

-avec Mmc de Krûdner pour ne pas « humilier un vieillard »: Sainte- Beuve se récrie comme s'il se sentait personnellement atteint de ce mot. Ou bien Eynard flétrit la mort du prince de Ligne, atteint de fièvre et <lc délire et brusquement enlevé, après une nuit passée dans l'attente d'un rendez-vous galant, à quatre-vingt-un ans. Et, Sainte-Beuve répond, d'un ton vif et péremptoire, que cette mort est des plus « aisées et des plus douces ». « Évitons les exagérations, ajoute -t- il. Il est -deux points qui mont toujours choqué chez mes meilleurs amis, les jansénistes, c'est quand ils insistent sur la damnation des enfants morts sans baptême et sur celle des vieillards morts sans confession. M. Eynard, qui est peut-être choqué de ces deux duretés autant que nous, n'a pas besoin à son tour, pour nous toucher, de recourir aux couleurs outrées, ni aux contrastes. Pour nous convier à bien mourir, -qu'il nous peigne une belle mort et qu'il ne nous présente pas surtout comme affreuse une fin que beaucoup d'honnêtes gens non croyants seraient plutôt tentés d'envier '. » — Tant pis pour eux! Mais qu'elles sont loin ces effusions religieuses de jadis ! Qu'il est loin ce souci pieux qu'il avait d'expliquer, d'atténuer les excès de doctrine ou de pratique des jansénistes! Qu'il est loin l'effort qu'il faisait pour comprendre et, en quelque manière, partager leurs saintes dispositions! Maintenant, pour lui, ces gens-là et ceux qui les suivent, ce ne sont -que des « fanatiques '- ».

D'espérances politiques, Sainte-Beuve n'en a pas davantage. 11 s'est « convaincu de ce résultat d'observation morale : les hommes sont une assez méchante et plate espèce; il n'y a de bons que quelques-uns, et •ceux-là, il faut les extraire et les entretenir par des soins continus, sans quoi ils se détériorent » : et, de ce jour, « toutes ses idées politiques ont changé :{ ». Si le moraliste a commencé à tuer en lui le girondin, le littérateur l'achève. Il n'a plus confiance en la liberté; il a vu qu'elle est funeste au goût; et le goût est ce qu'il aime le plus au monde; il lui sacrifiera allègrement la liberté 4. Il accepterait n'importe quel régime qui assurerait la tranquillité générale et le maintien de la civilisation. Mais, que peut-il espérer? « Les conditions de la société ont été remises en question et les fondements de l'édifice

1 P. Litt., III. 290-292.

2 Olivier, 209. — Le récit de son emportement par Olivier est bien significatif.

3 Cahiers, 107, 108.

1 Chateaubriand, I, 58, 59. note.

ont été de nouveau exposés à nu 1 »; 1 année 1848 est « une année folle et fatale »; le «c monde est en démence » et il ne voit pas la fin s'annoncer 2. Il prévoit, « il embrasse l'avenir qui, pourtant, ne lui appartient plus »; et l'avenir s'annonce lugubre, et lui, il « va le front baissé », le « deuil dans le coeur ;l ».

D'espérances littéraires enfin, Sainte-Beuve n'en a plus non plus. Comme sa tendance a toujours été de le faire, il réduit tout l'effort du romantisme à renouveler la forme d'art, à « retremper la langue, à lui donner plus de franchise, plus de mouvement et d'abandon, à créer en peignant 4 » ; 1' « acquisition véritable, la conquête » dont il le loue, c'est d'avoir enseigné à décrire : encore, avoue-t-il, qu' « il y a de l'abus 5 ». C'est bien peu, cette unique conquête, après de si hautaines déclarations et des guerres si bruyamment menées. Mais rien ne lui permet d'augurer que d'autres conquêtes suivront celle-là, que l'art vrai, pur, délicat, fera de nouveaux progrès. Au contraire, avant même cette crise qui vient d'aggraver le mal, les nobles ambitions de l'artiste avaient déjà disparu : on n'écrivait plus pour l'élite, mais pour la foule. « Les grands écrivains que la France possède, les romanciers célèbres, qu'ont-ils fait depuis quelques années? Ils se sont mis, à partir d'un certain jour, à ne plus écrire que pour une classe plus nombreuse qu'éclairée ; ils ont voulu accaparer le nombre plutôt que se concilier la qualité : la quantité plutôt que

la qualité a été leur devise Chacun a voulu la grosse gloire,

plutôt que la grande Presque tous les hommes célèbres aiment

encore mieux la banalité que la gloire. Ils prennent l'étendue et la masse pour la puissance. Où est-il celui qui saura unir la vraie puissance avec la délicatesse 6? » Et, où sera-t-il, à plus forte raison, désormais? La grossièreté envahit tout; la délicatesse vraie s'en va; le culte désintéressé de l'art disparaît. « Aujourd'hui, je ne vois plus, que des individus épars, quelques-uns seulement ambitieux, poursuivant la chimère universelle et voulant autour d'eux des servants et des créatures, ou encore, je vois des littérateurs coalisés en vue des seuls intérêts du métier. Et ceux qui n'aiment que le beau, les pures.

1 Chateaubriand, l, 2 85.

* lb„ i5.

3 Cahiers, io3.

1 Chateaubriand, 11, 172.

'■ lb., 338.

•! lb., I, 78.

lettres, les seules Muses, souffrent à part, s écriant et gémissant comme Philoctète sur le rivage solitaire K » Pour lui, il « étouffe », à se sentir comme « un La Rochefoucauld, naissant » juste à l'heure où « la société est sourde à la finesse », "où « le monde moral est devenu grossier » ; il étouffe et se désespère -.

C'est pourquoi il demande au travail de lui donner les consolations dont il a besoin. Il est venu « vivre toute une année avec les illustres et aimables morts, Villehardouin, Join ville, Froissard, Commynes, Montaigne, tous en foule et à la fois, jusqu'à Buffon et Chateaubriand, les accueillir en lui, les entendre, les interpréter, se mêler plus intimement que jamais à eux et oublier, s'il se peut, dans leur commerce, les sottises et les misères du présent 3 ». Si la fatigue de son double cours, et d'autres causes encore, ne Pavaient forcé à renoncer prématurément à l'hospitalité bienveillante des Liégeois, il en aurait joui plus longtemps : c'était son intention première 4.

Gagner sa vie et oublier son mal, c'étaient donc là deux motifs de son exil. Étaient-ce les seuls? Non certes. Il y en avaient d'autres et plus importants peut-être, ou du moins qui se trahissent plus dans son œuvre et la caractérisent davantage — malheureusement.

Lorsqu'au premier moment l'idée lui vint de démissionner, nous avons noté ce mot qui lui échappe : « Je vais reprendre ma vie de peine et de labeur, mais avec toute ma liberté, tout le sentiment de ma liberté "». » Il y a là un aveu. Sainte-Beuve, dans les « années heureuses » qui ont suivi son retour de Lausanne, s'était imposé, comme ligne de conduite, de « tenir à l'approbation morale jusqu'à concurrence de son indépendance », de « vouloir plaire et rester libre G ». Mais c'est une tâche difficile à réaliser. Peut-on plaire en restant absolument libre envers ceux à qui l'on veut plaire? Ce n'est pas toujours possible, et Sainte-Beuve le vit bien. Son nihilisme religieux, pouvait-il hautement l'exprimer, sans choquer le monde où il était reçu, sans

1 Chateaubriand. Il, 1 38.

- Ib., I, 349.

3 /&., 14. — Cf. Cahiers, 107 et sa lettre du 9 mars 1 85j (inédite) : « La vie pour moi s'est brisée à partir d'un certain coude du chemin. Je me suis fait travailleur, homme de peine; j'y mets mon honneur, j'en fais ma distraction. C'est ainsi que j'en suis venu à me passer du bonheur, et à ne pas mourir du regret des choses perdues. » Voir aussi la pièce : Si Je ne chante plus... (Poésies. I, 282).

4 Chateaubriand, I, i5.

'• Cahiers, g3.

n Chateaubriand, I, 6.

y blesser les convenances obligées, sans avoir l'air de faire un éclat •discourtois? Non; et la preuve c'est qu'il s'était abstenu de le manifester d'une manière ouverte. Assurément, il n avait pas manqué de sincérité; il n'avait pas affecté des croyances qu'il n'avait point; il n'avait pas dupé ses amis. Mais enfin, pour leur complaire, il avait -dû éviter dans ses articles d'exposer ses idées religieuses, ou, quand il avait été amené à le faire, il avait dû y mettre toutes les réticences, les atténuations, les précautions possibles. Et ses véritables doctrines politiques, les avait-il librement publiées ? Loin de là. Au moment même où il aspirait au fond de son cœur à une dictature qui maîtrisât, et, au besoin, malmenât un peu la « méchante et plate espèce » des hommes, il semblait, au contraire, presque rallié au régime parlementaire en vigueur. Qu'il ait caché à ses amis mondains, aux Rémusàt, aux de Broglie, aux Mole, son pessimisme et son scepticisme, je ne le crois pas. Mais il a pensé devoir à ses relations, — et à sa place officielle, — de les garder pour l'intimité, de les dérober au grand public : là encore, il a restreint sa liberté. Et ses véritables jugements littéraires, enfin, les a-t-il toujours librement énoncés? A 1 égard d'un grand nombre, oui, nous lavons vu. Mais il en restait d'autres que sa vie d'alors, avec les obligations qu'elle lui créait, l'a forcé de ménager.

J'ai eu l'honneur, dit-il, de voir souvent M. de Chateaubriand dans les

vingt dernières années de sa vie, et môme celui de le louer quelquefois

Depuis 1834, une influence aimable m'a tout à fait paralysé et n'a plus

laissé place sous ma plume au jugement proprement dit. J'avouerai avec franchise que, depuis cette heure, je n'ai jamais été libre en venant parler en public de M. de Chateaubriand. Les amis qui m'ont introduit, pour la première fois, auprès de M"* Récamier, savent bien que c'était là ma crainte et que le critique en moi résistait : mais un si doux charme attirait d'ailleurs vers cette femme gracieuse qui s'était consacrée à René vieillissant, qu'il fallut bien céder en définitive et faire comme tous ceux qu'elle a vaincus. Quand un critique cède pourtant et qu'il se laisse aller à son plaisir, ce n'est jamais pour lui sans conséquences : c'est en louanges qu'il doit payer son écot '.

Il avait eu beau résister plus d'une fois, insinuer ses réserves, le fait est qu'en littérature même il était forcé de biaiser, de dissimuler, de taire -.

1 Chateaubriand, 1. 18.

2 Cf. Lettre vu à Gaullieur (14 avril 1844! : « J'ai... observé une rigoureuse discrétion tant en ce qui pouvait toucher Charlotte qu'en ce qui atteignait M"* de Staël. Le contraire eût été très mal pris ici, et même je n'aurais pu, en aucune sorte, me le permettre, lié comme je le suis socialement avec ta famille de Mm' de Staël. »

Or, maintenant, affranchi tout d'un coup et sans l'avoir voulur il sent combien lui étaient lourdes les chaînes dont on l'avait douces ment lié; et, puisqu'elles sont une fois rompues, il ne veut plus les reprendre. 11 est maintenant encore l'homme qui écrivait jadis :

Osons tout et disons nos sentiments divers : Nul moment n'est plus doux au cœur mâle et sauvage, Que lorsqu après des mois d'un trop ingrat servage, l'n matin, par bonheur, il a brisé ses fers!

Et comme jadis, il s'écrie du même ton :

O joie! O cri d'orgueil! O liberté rendue M

Maintenant, il entend faire une enquête sérieuse et sans complaisance : il entend «y regarder de près, se rendre compte des hommes comme il les a vus, comme il les voit, ne pas les prendre comme ils le voudraient d'après leur pose en public et dans l'ensemble de leurs lignes ». Maintenant, il veut se donner le plaisir de dire tout net, tout haut, les résultats de cette enquête : « Dégagé de tout rôle et presque de tout lien, observant de près, depuis bientôt vingt-cinq ans, les choses et les personnages littéraires, n'ayant aucun intérêt à ne pas les voir tels qu'ils sont, .... il regorge de vérités. Il en dira au moins quelquesunes. C'est la seule satisfaction de l'écrivain sérieux dans la dernière moitié de sa vie 2. » Et, « comme il est persuadé depuis des années qu'il n'y a de bonne critique écrite possible que hors de France s », que « la liberté de la presse véritable à cet égard ne commence qu'à la frontière 4 », il veut profiter de l'indépendance littéraire dont il jouit à Liège pour « développer son jugement en toute liberté et sans manquer à ce qu'il croit les convenances 5 ». Ce qu'il a fait en secret dans la Revue suisse, il veut le faire publiquement, dans un livre avoué, mais professé d'abord et essayé à l'écart, en Belgique.

Mais obéit-il seulement à ce désir, après tout légitime, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? Des sentiments un peu moins purs ne se mêlent-ils pas à ce sentiment-là? Je le crains; et la rancune me paraît gâter un peu sa franchise. 11 a une rancune générale contre

1 Poésies, I, 217.

2 Chateaubriand. II. 56.

* lb.f I, 19.

4 A'"" Corr., i 18.

■"' Chateaubriand, 1, 19.

tout ce monde, qui Fa garrotté de tant d'insensibles chaînes. Honteux d'avoir un peu perdu de son indépendance, il s'irrite contre ceux qui la lui ont fait perdre, qui l'ont compromis aux yeux de quelques-uns et à ses yeux, qui, indirectement, l'ont exposé aux calomnies fâcheuses : sans eux, il n'aurait jamais été fonctionnaire et jamais il n'aurait été inscrit sur la liste des fonds secrets. Et il avoue quel soupir de soulagement il pousse maintenant que tous les liens sont brisés l. 11 a aussi contre Chateaubriand une rancune ou plusieurs rancunes particulières. — C'est d'abord la rancune du romantique. Le Cénacle s'était réclamé de Chateaubriand ; mais le « Sachem » n'avait accepté que de mauvaise grâce cette postérité littéraire. En vain l'avait-on couvert de fleurs; en vain l'avait-on proclamé le chef et le maître; en vain lui avait-on délégué Sainte-Beuve lui-même comme «critique-truchement »; il « n'était guère favorable » à la jeune «cole romantique 2. Sainte- Beuve ne le lui a pas pardonné. Il relève avec aigreur ses railleries pour les romantiques :i: dans sa préface, pour mieux s'excuser de ses sévérités, c'est cette raison -là qu'il allègue : Il a « ressenti combien, en toute circonstance, M. Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels la jeunesse de Sainte-Beuve s'est associée et que sa vieillesse à lui, Chateaubriand était faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne 4 ». — Il y avait aussi dans Sainte-Beuve la rancune du philosophe. Chateaubriand ne s'est pas contenté de réfuter dans le Génie du christianisme l'école sensualiste du XVII Ime siècle, il en a aussi vivement stigmatisé dans les Mémoires d'Outre-Tombe les principaux coryphées. Ces jugements sévères ont produit sur Sainte-Beuve une « impression pénible ». Partageant les idées de « ces hommes de 89 », il se sent touché de tout ce qui peut les discréditer: et, c'est lui-même qui nous le dit, il veut « venger » Chamfort et Ginguené 5. — De plus, ces philosophes ridiculisés ou déshonorés, ce sont des hommes de talent en face d'un grand homme: de les voir ainsi maltraités, une autre rancune s'élève en l'àme de Sainte-Beuve, celle des « médiocres » contre le génie qui les écrase. Il v a onze ans, le Nouvelliste vaudois disait de Sainte-

1 S. Lundis.

9 P. Cont., I. 76.

J Chateaubriand. Il, 119.

4 Ib., I, 18.

• Ib., 1 i5.

3 fi

Beuve : « Nous ne 1 élevons pas à la hauteur de Chateaubriand... » Ce sont des choses cuisantes qui restent; et Sainte-Beuve, évidemment, en a encore un ressentiment secret, peut-être inconscient, lorsqu'il sëcrie : « Si j'entends prononcer un jugement saillant, en termes pleins d éclat, tombé de haut, mais dur, écrasant, injuste, j'en souffre et mon devoir est de rétablir les faits et la vérité, ne fût-ce que relativement à des littérateurs estimables et secondaires qu'on veut sacrifier. Estimables! — Mais en effet, ils n'ont eu que l'estime et c'est pour cela quil ne faut pas la leur ravir ! Le génie d'un grand écrivain a bien des droits et des prérogatives, mais il n'a pas ce droit-là M » — Enfin, l'« enchanteur » a « dévoré à petit feu - » des femmes charmantes, de « grandes dames », comme disait Dumas, des comtesses, des marquises; ce « Jupiter s'est plu à consumer toutes les Sémélés :î » ; gentilhomme séduisant et poétique, il traînait tous les cœurs après soi. Le plébéien laid, pauvre, tant de fois rebuté, envie ces bonnes fortunes; et sa mauvaise humeur, — à son insu peut-être, — s'en augmente.

Ainsi, Sainte-Beuve aborde son auteur avec des dispositions hostiles. 11 a l'intention visible et avouée de le rabaisser. Car « il n'est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été, en général, placés trop haut » : c'est une phrase de Chateaubriand lui-même, et c'est la première épigraphe que Sainte-Beuve choisit pour son ouvrage. Que Chateaubriand a été « placé trop haut » comme écrivain et comme homme, c'est donc ce qu'il veut amplement nous démontrer.

On comprend bien que Sainte-Beuve ne s'en va pas déclarer nulle la valeur littéraire de Chateaubriand. Cela serait trop sot et le discréditerait lui-même. Cela ne serait pas prudent. Pour faire descendre même un Béranger du piédestal où ses contemporains l'avaient juché, il faudra bien du temps et des efforts : à plus forte raison, René ne peut être déboulonné ainsi. Et enfin, cela ne serait même pas dans les intentions de Sainte-Beuve, car, avec tous ses défauts d'esprit et de cœur, il avait le culte de l'art et l'amour de la vérité. Aussi, lorsqu'il y a lieu, ne marchandc-t-il pas les éloges à Chateaubriand. Il proclame qu'à le perdre, la littérature française aurait perdu des « trésors », qu'elle aurait perdu surtout « une direction et une impulsion puissantes 4 ». 11 admire l'harmonie et le nombre de son style : « C'est par cette

1 Chateaubriand, I, 118.

* lb., II, 395.

:l lb., I, 38o.

1 lb., i4H.

harmonie, non moins que par l'éclat des couleurs que Chateaubriand «est grand poète et grand magicien. A l'aide des sons et de certains mots bien placés, il produit des effets d'enchantement. Quand on sait tirer <ie tels effets de la prose, on a presque le droit de dédaigner les vers l » ; et il s'extasie sur ses images, la magie de ses trouvailles, ses expressions créées '-. Quand il a cité une de ses belles pages, il n'hésite pas à déclarer : « En prose, il n'y a rien au delà :l. » Mais c'est René surtout qu'il loue avec enthousiasme : dans son émotion, retrouvant pour une heure son inspiration lyrique, il se confesse, il s'écrie :

Non, ce n'est jamais nous^ o René, qui parlerons de vous autrement que nous avons accoutumé : nous sommes vos fils, notre gloire est d'être appelés votre race. Notre enfance a rêvé par vos rêveries, notre adolescence s'est agitée par vos troubles et le même aquilon nous a soulevés. Quand le Génie de la prière et de la foi est venu vers nous, un rameau à la main, c'est par vous qu'il nous est apparu : il avait un éclat tout nouveau qui nous a séduits. Comme vous, nous avons pleuré, nous avons accueilli puis rejeté la pensée sinistre comme vous; nous nous sommes agenouillés encore une fois devant le Dieu de nos mères et nous avons encore cru un moment que nous croyions. Et quand l'orage et la bise sont revenus, nous avons encore oscillé comme vous, nous avons essayé de tous les cultes généreux et de toutes les pensées que l'imagination voudrait assembler dans un même cœur. Nos inconstances ont été les vôtres. Ne soyez jamais renié par votre race, ô René! Soyez, dans cette tombe tant souhaitée, à jamais honoré par nous 4 !

Seulement, il y a aussi le revers de la médaille. Même au point de vue littéraire, Sainte-Beuve montre à Chateaubriand un minimum d'indulgence. Je ne parle pas des réserves qu'il fait sur YEssai sur les Révolutions : les défauts de jeunesse dont ce livre est marqué suffisent à les expliquer •"». Je ne parle pas non plus de son appréciation sur l'art « composite » des Martyrs G : l'artificiel de ce poème en prose la provoque amplement. Mais il y a des critiques plus aiguës, qui atteignent le fond même du talent littéraire de Chateaubriand, et sur lesquelles Sainte-Beuve insiste avec àpreté : le manque de goût d'abord, ou, pour mieux dire, la manie de rassembler dans un même tableau des choses invraisemblables parce qu'elles sont frappantes et qu'elles font

1 Chateaubriand, I, 226.

3 lb., 234-236.

3 lb., 4o5.

* lb., 38q.

5 lb., 1 52.

« lb., II, 57.

« groupe ». Cet « excès, cet abus de sa manière », Sainte-Beuve les signale vigoureusement, et leur donne peut-être plus d'importance qu'elles n'en ont dans l'ensemble !. Mais surtout, avec persistance, avec sévérité, il note l'habitude qu'a Chateaubriand décrire par morceaux : son œuvre, dit-il, se compose « toujours de pièces et de morceaux, de très beaux morceaux, mais qui ne réussissent à faire qu'un ensemble haché, saccadé. Il y a du grandiose, mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup. Sa force trahit par là moins encore la fatigue que la négligence - ». Et il faut croire que ce défaut lui a paru grave, à voir le nombre de fois qu'il y revient et les conséquences littéraires -■- ou morales — qu'il en tire, au détriment de son auteur -'. Et enfin, lorsqu'il faut porter sur lui un jugement définitif, alors Sainte-Beuve, avec une sévérité vraiment outrée, finit par le rabaisser au troisième rang des artistes : « Tel a été Chateaubriand, non pas un des véritables grands artistes des beaux siècles, non pas un des tout premiers, ni même de* seconds en beauté, mais un de ceux qui viennent immédiatement après ceux-là, et qui, en toute carrière, laisseront le plus de traces d'eux-mêmes et le plus de souvenirs sur cette pente de lu décadence, sous les regards d'une postérité qui ne saura plus bien où est le vrai beau *. » — « Ni même des seconds en beauté ? » Vraiment, c'est trop ; et Sainte-Beuve, s'il n'eût cédé à aucune prévention ou à aucune rancune, n'eût pas écrit ce mot injuste.

Encore Sainte-Beuve épargne-t-il en Chateaubriand le littérateur. Mais l'homme, comme il le maltraite, comme il le rabaisse, je dirai même comme il cherche à le déshonorer! On sait que Chateaubriand' et son Groupe, prêt à être public en 1849, a finalement été retenu sous clef jusqu'en 1860. Sainte-Beuve n'y avait ajouté que des notes5; mais des notes où il reprenait, renforçait, aggravait ses accusations. Je ne me servirai ici que du texte, puisque seul il est sûrement contemporain de l'époque que j'étudie : il suffit d'ailleurs.

Sainte-Beuve ne croit pas à la sincérité de Chateaubriand. — Oh !! il faut s'entendre : le critique psychologue ne s'en va pas crier au mensonge pur et simple; il sait que les hommes sont plus compliqués. Non, lui tout le premier, il proclame la sincérité littéraire de Chateau-

1 <:hatvtutt»'ianit, I, 207.

» lb., i.S(>.

J lb.. I. i\v<; I, 3ih; II, 20, etc.

4 lb.. II. .S8.

' lb.. I. «.

briand, « sa sincérité cTartiste et d'écrivain ». Il admet que, en certains cas, « sa tête s'est échauffée et montée » et qu'alors il a cru être véri- •dique dans ses récits ou dans ses confessions *. Il « accorde quelque chose à la magie du talent » ; il lui permet d'être, non pas le miroir vulgaire qui reproduit, mais le miroir enchanté qui compose et crée. Mais cette sincérité superficielle, cette sincérité d'imagination, cette « demi-sincérité » est la seule que Sainte-Beuve admette. Pour lui, Chateaubriand, dupe parfois de ses désirs, plus souvent de son imagination, refait les choses après coup et arrange sa vie tout entière au gré de ses caprices, ou, qui pis est, pour les besoins de son attitude et de son rôle. Toutes les fois qu'il le peut, Sainte-Beuve jouit de le prendre en flagrant délit d'erreur plus ou moins consciente. Chateaubriand, qui a admiré Jean-Jacques, s'en détache. Soit. « Mais si M. de Chateaubriand, au moment où il juge Jean-Jacques avec sévérité, ajoute qu'il n'a jamais pensé comme lui et le prend sur un ton de hauteur et de dédain qui sent un fond de mépris, je l'arrête, et j'ai droit de lui opposer ses aveux, ses hommages d'autrefois. Si. en présence des mêmes faits, des mêmes souvenirs, il substitue la malveillance à la bienveillance, j'ai droit de lui en demander compte -. » Et, en effet, il lui en demande compte. Chateaubriand décrit ses longs voyages d'Amérique. Sainte-Beuve n'a pu vérifier tous ces détails : il n'a pas lu les rigoureuses études de M. Bédier; mais sa défiance spontanée est telle qu'il a soin du moins de signaler que certains ont accusé Chateaubriand de n'avoir pas même vu la cataracte du Niagara :l. Il plaît à Chateaubriand de déclarer qu'il a toujours trouvé la nature laide. Sainte-Beuve proteste aussitôt : « Holà ! Que veut dire ceci? Nous savons, ce me semble, tout le contraire... Si de telles contradictions se trouvaient dans un autre auteur que Chateaubriand, on n'hésiterait pas à dire tout net : // ment; de lui, il faut dire seulement : il oublie 4. »

Mais c'est en ce qui concerne les choses religieuses surtout, que Sainte-Beuve scrute sévèrement la sincérité de Chateaubriand. Pour lui, l'auteur du Génie du Christianisme est en réalité un sceptique. Il « ne tient à la vérité sur rien •"• ». Ses véritables et foncières idées, c'est dans YEssai qu'il faut les chercher. On y découvre « son fond

1 Chateaubriand, I, 184.

* Ib.. 147, sqq.

3 lb.3 i3o.

4 Ib.. 197.

'• Ib., i59.

d'opinions qui se dissimulera souvent ensuite ict parfois à ses propresyeux) dans des inspirations acquises et des excitations passagères, maisqui persistera malgré tout et se retrouvera à chaque intervalle, surtout vers le soir de la vie » ; et jamais Chateaubriand n'en sera « corrigé » l. Il se dit catholique, il se croit catholique; ce n'est qu'un épicurien d'imagination catholique. Sa vie, comment la conforme-t-il à sa religion? Il s'en va en pèlerinage aux lieux saints: oui, mais c'est pour trouver au retour sa maîtresse dans les jardins de l'Alhambra 2. Et ses écrits, que sont-ils? Des jeux d'imagination, où l'on prouve des dogmes par des images, où l'on parle des mystères comme beaux et non comme vrais -\ où l'on démontre la présence réelle par la magnificence d'un rayon de soleil sur une hostie consacrée : « Que doivent penser de ces jeux de lumière, ceux qui croient tout gravement au Saint Sacrement de l'autel et qui, par conséquent, n'y croient pas moins les jours de nuage que les jours de soleil 4? » Et ce qui est plus grave, c'est que le Génie du Christianisme n'est pas désintéressé : « Il y avait, en 1800, un grand rôle à prendre, d'avocat poétique du christianisme : l'auteur se sentit la force, le saisit et s'y précipita 5. » Autrement dit, il n'est pas question ici de foi, de croyance profonde, d'ardeur sincère et pure : c'est pour sa gloire, c'est pour les beaux développements que lui offrait le sujet, c'est pour Pà-propos qui devait lui faciliter la victoire éclatante, c'est pour tous ces motifs personnels, que Chateaubriand a choisila part qu'il a choisie. Au fond, c'est un païen, « un homme de désir, au sens épicurien G », un sceptique lassé et blasé : il n'est chrétien qu'en artiste et en poète, pas plus. Et c'est pourquoi il se contredit7; c'est pourquoi son expression « dépasse sa conviction8»; c'est pourquoi enfin ses plus belles paroles sonnent creux °. Ah ! Si sa nature l'avait moins poussé à vouloir, avant tout, le succès, comme sa vie eût été plus belle aux yeux de Sainte-Beuve! « S'il n'avait dû être qu'un philosophe, qu'un sage, il n'en était peut-être pas très loin dans Y Essai. Il se serait apaisé, adouci avec les années; il aurait cuvé

1 Chateaubriand, I, 146.

* Ib., I, 102: II. 71. - Cf. I, 3 16.

'• Ib., I. 3oo.

' Ib., 248.

•"• Ib., 295.

« Ib., 104.

7 Ib., 295.

s Ib., 294.

!> Ib., Si h.

son amertume, et ce doute rassis, mêlé de sens ferme, lui aurait composé, à la longue, un état de pensée supérieur et méditatif tourné vers la vérité. Il aurait rendu au christianisme cette justice respectueuse que lui rendait Montesquieu1...» ou Sainte-Beuve. Le voyez-vous ici qui rêve, et refait un Chateaubriand conforme à lui, Sainte-Beuve? Et sentez-vous comment cette comparaison secrète de leurs deux carrières révèle la colère personnelle de l'incrédule contre celui qu'il est déçu de voir dans le camp opposé? Tu étais si bien fait, si prédestiné par la nature pour être avec moi, semble-t-il lui dire, pourquoi m'as-tu abandonné? Et l'as-tu pu faire de bonne foi ?

Colère personnelle encore est cet acharnement que Sainte-Beuve met à percer à fond les défauts de l'homme même. Evidemment, il a souffert d'être obligé de flatter, de s'humilier dans le salon de M,nc Récamier. Il lui a fallu rester au second rang derrière le Genius loci, retenir les critiques prêtes à jaillir, admirer, admirer toujours ou feindre d'admirer. Maintenant il se venge. Il dénonce « l'unité d'artiste, l'unité factice, faite de pièces et de morceaux », de la vie de Chateaubriand '-; il dénonce le côté maladif de ses sentiments \ sa jalousie risible envers Napoléon 4, sa fatuité 5, tous ses vices enfin et tous ses ridicules. Et quand il faut conclure, voilà comme il résume son jugement :

Une force première qui a survécu à tout ce qui aurait pu la recouvrir ou l'altérer, et qui a usé bien des milieux;

Toujours sauvage, au fond, et indompté jusque dans les coquetteries mondaines;

Par moments, des gaucheries, des oublis, des inadvertances, comme il en arriverait au grand Corneille;

Par moments, des persiflages et des fatuités plus qu'il n'est permis à un Byron ; — sa gai té même alors est forcée; il se guindé et se gourme jusqu'aux dents :

Puis des arguties et une mauvaise loi de sophisme, comme un homme de parti : — des sentiments de parade et de théâtre ;

A travers tout cela, de perpétuels jaillissements de talent et une élévation extraordinaire qui jette hors du connu; une grande nature primitive qui reprend le dessus et qui se donne espace :

Une vanité d'homme de lettres; — des dépits d'ambitieux, des étonnements quasi de parvenu, toutes les petitesses de la terre; puis, tout d'un coup, une

1 Chateaubriand, I, 294.

* lb., 295.

3 lb., 104.

4 lb., 399.

"• lb., 4o3.

imagination étrange, mélancolique et radieuse, qui monte puissamment et se déploie dans les solitudes du ciel comme le condor.

Il y a du démon, du sorcier et de la fée dans tout vrai talent d'imagination ; il faut qu'il opère le charme : raison, justesse, art, travail, esprit, mis ensemble bout à bout, n'y suffisent pas. M. de Chateaubriand avait de ce démon. Ce qu'il faut dire en terminant, c'est qu'il était un grand magicien, un grand enchanteur '.

Il y a de tout dans ce jugement. Des élans irrésistibles d'admiration, parce que Sainte-Beuve aime les lettres et sait apprécier la beauté. Des remarques profondes et justes, parce qu'il est un moraliste pénétrant et subtil. Une mauvaise humeur visible, une injuste sévérité, des insinuations diffamatoires même, parce qu'il est rancunier et jaloux.

Encore la tendance hostile est-elle plus sensible dans tout l'ouvrage que dans ce jugement ramassé. D'un bout à l'autre , elle perce, et Sainte-Beuve l'a bien senti. Il Ta bien senti; car, par une précaution qui est un aveu, il a pris les devants, et dès le premier jour a plaidé sa défense. Sa préface de 1849 n est Pas autre chose. Il y explique longuement, — avec une préoccupation trop visible de s'excuser, — comment il a le droit de juger Chateaubriand. Il a été lié avec lui : mais moins qu'on ne l'a cru. Il l'a flatté; mais il y était forcé et il à plusieurs fois résisté. 11 en a été loué; mais ses doctrines en ont été combattues : il est libre, tout à fait libre, « parfaitement libre » 2. D'où vient alors que dans son cours, à plusieurs reprises s, — et son cours se faisait à Liège, loin de l'Abbaye -au -Bois, et les Belges ne l'avaient pas si longtemps, ni de si près, vu le thuriféraire de Chateaubriand, — d'où vient qu'il se soit cru contraint encore de se disculper? D'où vient qu'à son retour il ait hésité si longtemps, onze ans, à publier son cours?'» Les Causeries du Lundi, explique-t-il, « le détournèrent et l'accaparèrent tout entier ». Mais le livre était « achevé, entièrement rédigé l » : ce n'était plus qu'une affaire d'épreuves à corriger. Je ne l'en crois pas. S'il a tardé, c'est parce qu'il sentait lui-même que son livre n'était pas d'une inspiration morale absolument irréprochable. — Oh î comme j'aime mieux l'auteur des premiers volumes de Port-Royal

1 Chateaubriand. II. 112.

* lb.f I, 16.

:! Ib., 32. 101, 117, sqq.

4 Ib., S.

que l'auteur du Chateaubriand : le talent est au moins le même dans le dernier ouvrage ; mais comme la délicatesse de conscience y est moindre, comme la valeur morale a diminué !

Par la nature même de ce cours — historique — sur Chateaubriand, les théories d'art ou de littérature y tiennent une place très restreinte. Ce n'était pas le lieu pour Sainte-Beuve d'exposer sa doctrine. Cependant cette doctrine y transparaît et peut s'induire des jugements disséminés dans tout l'ouvrage. Elle est bien celle que nous avons depuis longtemps déjà reconnue. Sainte-Beuve y laisse voir ou même v avoue formellement « son goût prononcé pour le naturel et le délicat plutôt que pour le sublime et le grandiose l ». La vérité et le goût, ce sont encore pour lui les deux pôles qui doivent orienter à la fois la littérature et la critique : ici, la vérité, il l'appelle la vie, et le goût, il le rattache à la tradition. Son ambition, dans le cours de Liège, serait de donner tout ensemble à ses auditeurs le sentiment de la tradition et le sentiment de la vie. « La tradition a mille fils et mille nœuds dont l'ensemble faisait sa force; ces liens du passé sont en train de se briser chaque jour : nous essayerons d'en renouer du moins quelques-uns. Nous vivons à une époque peu propice à la durée des choses délicates; et quoi de plus délicat que la transmission littéraire? » A tenir compte ainsi des admirations consacrées, Sainte-Beuve se flatte de ressaisir « ce qui tient à la flamme immortelle et sacrée, au génie même des lettres - ». — Cependant « ce n'est pas assez dans l'étude littéraire de s'arrêter à considérer le beau, si Ton n'arrive à recevoir, à communiquer le mouvement et la vie { ». L'« histoire morte » est affaire aux Bénédictins ou aux corporations savantes 4: un critique, un professeur doit savoir par une méthode plus vivante intéresser ses lecteurs ou ses auditeurs : car « là où il n'y a pas d'agrément, il n'y a pas, au beau sens, de littérature •'• ».

D'autre part, c'est bien la même conception de la critique. Le

1 Chateaubriand, II. 3i.

a lb.. 28.

3 lb., 3 1 .

critique est l'homme qui « sait bien lire un livre en le jugeant chemin faisant et sans cesser de le goûter 1 ». Il ne s agit pas d'être « chargé d'érudition, théorique et systématique »; il ne s'agit pas d'être « synthétique comme diraient les Allemands : le mot même n'est pas français»; mais il faut se confier au sentiment immédiat du goût. C'était l'ancienne tradition de la critique française qui, « dans sa pureté, roulait sur un petit nombre de noms heureux parmi les anciens; mais» c'étaient les auteurs le plus à portée de tous, les plus faciles, ceux qui sont le plus faits pour orner les mœurs et embellir l'usage de la vie... J'avoue ma faiblesse, continue Sainte-Beuve [Car que ferais-je de mieux ici que de le laisser parler^ : Nous sommes devenus bien plus forts dans la dissertation érudite, mais j'aurai un éternel regret pour cette moyenne et plus libre habitude littéraire, qui laissait à l'imagination tout son espace et à l'esprit tout son jeu : qui formait une atmosphère saine et facile, où le talent respirait et se mouvait à son gré : cette atmosphère là, je ne la retrouve plus et je la regrette 2 ». Tout au fond du cœur, c'est la critique de pur goût des humanistes que Sainte-Beuve continue à aimer, qu'il continue à préférer à toute critique embarrassée de prétentions scientifiques et philosophiques.

Mais si cette critique humaniste répugne à l'appareil trop lourd et trop prétentieux de la science et de la philosophie, elle s'accommode à merveille de l'art et de la poésie. Le romantisme est venu qui les a ajoutés au vieux fond qu'avaient entassé Montaigne, Arnauld, Boileau, Fénelon, Rollin, Racine fils, Voltaire, La Harpe, Marmontel ; c'est à lui que l'on doit d'avoir vu la critique revêtir les formes même « qui simulaient l'originalité et jouaient la création 3 ». Cette conquête, l'auteur déçu de tant de poèmes n'a garde de la négliger. Le véritable critique doit être poète; car la véritable critique ne se borne pas à être négative. Elle doit l'être parfois, souvent même; elle doit réprimer les excès et les fautes; dans sa fonction, « il entre souvent plus de restriction que d'élan, plus de veto que d'initiative ». Mais, heureusement, elle ne se borne pas à cette tâche de policier littéraire. « Le plus beau rôle pour le critique, c'est quand il ne se tient pas uniquement sur la défensive, et que, dénonçant les faux succès, il ne sait pas moins discerner et promouvoir les légitimes. C'est pour cela qu'il est mieux qu'il y ait

1 Chateaubriand, I. 234.

3 Ib., 35.

dans le critique un poète : le poète a le sentiment plus vif des beautés, et il hésite moins à les .maintenir K »

En même temps que Sainte-Beuve ramène ainsi sa thèse romantique du critique apologiste, il ramène aussi sa conception ultérieure, sa conception consolatrice, du critique -collaborateur. Fontanes en est pour lui le type : il a tracé à Chateaubriand un plan du Génie dit Christianisme, il le lui a fait corriger et refaire; et Sainte-Beuve, triomphant, s'écrie : « C'est ainsi qu'à sa manière le critique aussi montre du génie ! Tout critique qui aide à la gloire du poète pourrait prendre pour devise : Non sine me tibi partus honos, comme le disait Tibulle s'adressant à Messala. C'est la consolation à la fois et le seul orgueil du rôle secondaire -'. »

Et enfin, pour fondre ensemble dans sa conception actuelle de la critique toutes ses conceptions successives, pour compléter la critique humaniste du Globe, panégyriste du romantisme, collaboratrice des années qui ont suivi, Sainte-Beuve y ajoute encore la critique-juge ou, comme il dit, « judicieuse :{ », indispensable, essentielle aux siècles littéraires4. « Le vrai critique devance le public, le dirige et le guide: et, si le public s'égare et se fourvoie ice qui lui arrive souvent), le critique tient bon dans l'orage et s'écrie à haute voix : Ils y reviendront'0. » Ce critique-là a un don particulier, le don du jugement, qui « est la chose du monde que les hommes possèdent de plus diverse mesure », qui est un « sens à part », accordé « seulement à quelquesuns ». « Il s'agit, explique Sainte-Beuve, de discerner avec netteté,, avec certitude, sans aucune mollesse, ce qui est bon et ce qui vivra ; si, dans une œuvre nouvelle, l'originalité réelle suffit à racheter les défauts ? de quel ordre est l'ouvrage ? de quelle portée et de quelle volée est l'auteur? Et oser dire tout cela avant tous, et le dire d'un ton qui impose et se fasse écouter 6. » Cette autorité du critique lui est personnelle. Elle ne tient pas à la certitude de ses dogmes littéraires qu'il appliquerait uniformément à toutes les œuvres; elle tient à son « instinct individuel 7 », à un don naturel irréductible, inexplicable,

1 Chateaubriand, II, 116.

-' lb., 1. S 9.

1 lb., 16.

* lb., 53.

' lb.. Il, 1 18.

,; lb., 1 14.- 1 1 7.

7 lb., I, 23.

comme lest le « don de commandement » que possèdent certains hommes l. Et le critique ne se tient pas enfermé dans sa doctrine, pour attendre que les auteurs ou le public lui défèrent les œuvres ; il est actif, il est mobile. Toujours en quête d'une erreur à réparer, d'un arrêt à réviser, d'une beauté nouvelle à découvrir, il « harcèle la tradition, afin de la forcer à devenir plus complète et plus fidèle »; aidé de la psychologie et de l'histoire, il remet tout en discussion et s efforcé « de rendre les classements plus justes, les conclusions plus larges et plus compréhensives - ». Homme de goût et poète, juge, historien et psychologue, tel est le critique aux yeux de Sainte-Beuve, ici, comme précédemment déjà.

Enfin, si nous retrouvons dans Chateaubriand et son Groupe la même doctrine littéraire, la même conception de la critique que nous connaissions déjà, nous y retrouvons aussi la même méthode. Comme tous les écrits de Sainte-Beuve, comme Port-Royal lui-même, l'ouvrage tout entier est un portrait, — plus détaillé, plus étendu, mais absolument semblable. Prenons au hasard dans les Portraits Contemporains ou Littéraires un article d'ensemble, consacré à n'importe quel auteur, comparons-le à Chateaubriand et son Groupe : la ressemblance, l'identité du procédé sautera aux yeux. — - Le portrait commencera par une étude du milieu politique, philosophique, ou religieux s'il y a lieu, littéraire enfin. — Ainsi commence le Chateaubriand : la littérature et les idées du XVlIlrac siècle et du Directoire, l'œuvre récente et l'influence de Mmc de Staël, les besoins religieux de l'époque exprimés par Fontanes, ce sont les chapitres i et u. Dans le portrait, Sainte-Beuve examinera avec soin les tendances innées, les traits significatifs de caractère, que les premières années révèlent. — Le chapitre m du Chateaubriand est consacré à Chateaubriand entant, et analyse les « éléments de Pâme

de René ». son ennui, son caprice, son sens de l'honneur. Dans

le portrait. Sainte-Beuve s'arrêtera aux débuts de son héros, il notera scrupuleusement ce que nous enseigne sa première rencontre avec le monde. — Dans le Chateaubriand, la fin du chapitre m et le chapitre iv nous montrent tour à tour René en face de l'excessive civilisation du vieux monde, en face de la magnificence sauvage du nouveau, et de précieux renseignements s'en tirent déjà. — • - Puis le portrait passera en Tevue les divers ouvrages de l'auteur, non pas tous, mais ceux-là seule-

1 Chateaubriand, II, ii5.

- Ib., I.- 23-24.

ment qui nous aideront à mieux comprendre son caractère, son talent,, ses doctrines; à propos de chacun d'eux, de multiples digressions, des comparaisons, des discussions diverses nous permettront de passer en revue une foule de choses ou d'idées qui se rattachent à l'homme ou à l'œuvre; dans ces analyses, enfin, ou dans ces jugements, c'est l'homme surtout, sa nature d'esprit, l'originalité de son talent qui seront recherchés et mis en lumière. — Ainsi procède Sainte-Beuve dans le Chateaubriand. 11 commence par se débarrasser des Natche^ : ce « ramas de 2,383 pages in-folio * » ne nous apprend rien sur Chateaubriand, qui ne se retrouve plus aisément ailleurs et notamment dans Atala: il est inutile de s'y arrêter. Il nomme bien les Études historiques : mais il leur accorde six lignes. En revanche, il étudie l'Essai, et à ce propos la manière de composer de Chateaubriand, ses idées philosophiques, la valeur de sa croyance; — puis Atala, et à ce propos les salons de 1800, les relations de Chateaubriand avec Mmc de Staël, ses ressemblances et ses différences avec Bernardin de Saint-Pierre, son art du récit, son style surtout, l'harmonie et le nombre de sa phrase, ses expressions créées, ce qu'il doit et ce qu'il ajoute à ses prédécesseurs, la valeur de la prose poétique; — puis le Génie du Christianisme, et à ce propos les rapports du christianisme et de la poésie, l'érudition de Chateaubriand et son talent descriptif, sa critique littéraire, la valeur de son apologétique comparée à celle de Pascal, l'originalité de René comparée à Oberman, Werther, Childe-Harold, le lépreux de la cité d'Aoste, le succès et l'influence du Génie: — puis les Martyrs,. ci à ce propos les familles d'épopées, les trois manières de Chateaubriand, l'art sous l'Empire, la valeur historique du récit, le procédé littéraire du poème, les résistances rencontrées; — puis Y Itinéraire, et à ce propos la sincérité générale de Chateaubriand chrétien ou littérateur. Et dans tout cela, c'est Chateaubriand toujours, son caractère, son talent, que Sainte-Beuve poursuit : tout y est écrit en vue de la biographie psychologique de son personnage. — Enfin, le portrait finira brusquement. Il pourra ne pas y avoir de conclusion, car les jugements seront disséminés dans tout l'article; il pourra y avoir un résumé succinct de ce que Sainte-Beuve pense sur son personnage, mais son opinion complète ne sera bien saisie que du lecteur qui aura tout suivi d'un bout à l'autre. — Ainsi finit le Chateaubriand, l-n seul chapitre ramasse toute l'histoire de l'écrivain, de la rupture avec Napoléon à la mort; une seule page résume l'impression

1 Chateaubriand, I, 145.

générale de Sainte-Beuve. Après quoi, comme le titre n'est pas Chateaubriand, mais Chateaubriand et son Groupe, et qu'il faut bien le justifier, Sainte-Beuve consacre quelques pages à Fontanes et à Joubert : encore Fontanes et Joubert sont-ils surtout étudiés par rapport à Chateaubriand. En réalité, c'est le portrait de Chateaubriand seul qui est tout l'ouvrage.

Nous faut-il maintenant étudier dans le détail les procédés du peintre? La tâche, je crois, serait plus fastidieuse qu'utile, car nous y retrouverions tout ce que nous avons trouvé ailleurs et rien de nouveau. Nous verrions Sainte-Beuve chercher à atteindre le « vrai fond 1 », de Chateaubriand et à découvrir « tout l'homme 2 » ; le confesser en le laissant parler, « car le meilleur et le plus sûr moyen «de pénétrer et de juger un écrivain, un homme, c'est de l'écouter, de le bien écouter, et longtemps : laissez les faire et se déployer, sans les presser, ils vous diront tout d'eux-mêmes sur eux-mêmes; ils viendront se peindre en vous, dans votre esprit. A la longue, soyez en sûrs, nul poète surtout et nul écrivain ne gardera son secret n ». Nous le verrions étudier les origines 4 de l'homme, le milieu 5, le moment 6, les groupes 7 où il se range, s'attacher à ses débuts et à sa formation 8, suivre son évolution 9 d'un regard attentif, ou, s'il s'agit des sentiments, des idées, des genres, en rechercher les origines 10, la filiation n, les familles u\ Nous le verrions recourir à l'histoire « pour éclairer les accès des monuments » dont il parle l:), et rattacher de son mieux la littérature à la société et au temps w. Nous le verrions enfin, ainsi muni et guidé, prononcer des jugements formels sur les ouvrages et les hommes l5. Tout cela, nous l'avons vu déjà. Seul peut-être serait à noter le plus

I Chateaubriand, I, 145.

» lb., 157.

:» lb., 161.

4 lb.. 101.

3 lb., 46, 371.

': lb., 66, 85.

' lb., 85.

* lb., 1 26, 145, 169.

'•> lb., 1 33.

w lb., 3o, 92.

«' lb., 3i, 85, 346, 405.

•-' lb., 408.

» lb., 2 3.

II lb., 3o. 32-34, 85.

15 lb., 44, 84; II, 124. passim.

fréquent emploi des comparaisons l. Mais, on pourrait, je crois, l'expliquer très simplement : il fallait bien remplir le cadre démesurément étendu d'un portrait en deux volumes ou en un volume, et demi.

Cest à ce travail attentif, consciencieux, que Sainte-Beuve employa son année de Liège. Encore n'était-ce pas sa seule occupation. S'il avait la paix, « il n'avait pas le loisir 2 ». Il préparait son quatrième volume de Port-Royal, le dernier, croyait-il :{; et, profitant du voisinage de la Hollande, il allait étudier à Utrecht « ce qui restait du jansénisme vivant 4 ». Avec sa méthode d'écrire ses cours, on ne saurait s'étonner qu'il ait fini par ressentir une grande fatigue de ce labeur :> et par y gagner une crampe nerveuse fort gênante pour un écrivain 6. Il sentit qu'il fallait enrayer. D'autre part, et surtout peutêtre, les injures qui l'avaient accueilli lui étaient restées sensibles. Il avait été étonné, déçu, amèrement blessé même de ne trouver « que des compensations de sympathies froides, réservées ». Sa légitime fierté, sa tendresse de cœur lui rendirent cet isolement insupportable 7. Donnant sa démission, il revint à Paris.

Mais il y revenait comme il en était parti un an auparavant, sans place, sans fortune, livré à tous les hasards des circonstances. Il souffrait un peu de cette « incertitude s », et il était inquiet de cette gêne. I| avait besoin de loisirs pour achever ses travaux en cours, et notamment son Port-Royal 9. D'autre part, « il se sentait un grand besoin d'activité, comme après une forte année d'études et de solitude; mais il ne savait à quoi s'appliquer ». C'est alors que Véron, directeur du Constitutionnel, eut l'heureuse idée de lui « offrir les colonnes de son journal pour chaque lundi ». Sainte-Beuve accepta bien vite. « Il v avait longtemps qu'il demandait qu'une occasion se présentât à lui d'être critique, tout à fait critique comme il l'entendait, avec ce que

1 Chateaubriand, I. 21 3. 218, 228, 2^7, 258, 35o, 376, 387. etc.

2 Corr., !. i65.

4 lb., 166, 167.

•"' Chateaubriand, I, i5.

" .V" Corr., 116, 1 1 g.

7 Cf. Lettre à Rogier, 16 aoOt 1849 {Revue des Repues, p. 5q5) et Michaut, Sainte- Beuve et Michiels.

8 Ar"" Corr., 1 16, 1 19. — « Je suis de ceux qui sont esclaves de leur liberté », écrivait-il le 1 2 mars 1866, à Reuchlin ; car son «c indépendance » faisait son « assujétissement » à la nécessité de gagner sa vie.

u Corr., 1. 1 1 3.

l'âge et l'expérience lui avait donné de plus mur et peut-être aussi de plus hardi ». Ce journal à lui, que depuis son retour de Lausanne il demandait, il l'avait presque; cette liberté, qu'il était allé chercher en Suisse et en Belgique, il la retrouvait à peu près, à Paris même. « Il se mit donc à faire, pour la première fois, de la critique nette et franche, à la faire en plein jour, en rase campagne » ; il dit « nettement ce qui lui semblait la vérité sur les ouvrages et sur les auteurs 1 » ; il commença la série de ses Lundis.

Nous ne l'y suivrons pas: qu'il nous suffise de l'y avoir amené. Si nous ne nous sommes point trop mépris dans les longues pages qui précèdent, il nous semble que nous avons à l'avance une idée générale de la critique qu'il doit faire désormais, des raisons qu'il a de la faire, et des ressources qu'il y apporte. Plus tard, peut-être pénètrerons-nous en cette terre nouvelle et que dès maintenant, comme les Hébreux la Terre promise, nous connaissons par l'abondance et la beauté de ses fruits. Pour aujourd'hui, du Nébo où nous nous sommes lentement, patiemment élevés, contemplons-là. saluons-là de loin : le jour où nous y pourrons descendre, si nous avons bien su regarder et dépeindre la voie qui nous y conduit, les contrées voisines qu'il nous a fallu traverser, peut-être ses routes, quoique non tentées, nous, paraîtront-elles connues et presque familières.

1 Lundis, I, i-3.

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