LA BIBLIOTHÈQUE DE SAINTE-BEUVE
I. — Jacques Adert, rhelléûiste. — Sa traduction de Théocrite le met eu rapports avec Sainte-Beuve. — Comment Sainte-Beuve s'était remis à Tétudedu grec. — Son édition préférée de V Iliade et de VOdyssée. — Rodolphe Topffer et Victor Gherbuliez. — A propos dUin cheval, — Lettres inédites de Sainte-Beuve à Adert. — Dûbner. — Le Journal de Genève sous l'Empire. — La correspondance du marquis de Fiers.
II. — Adert offre à Jules Troubat d'acheter la bibliothèque de Sainte- Beuve en bloc. — Jules Troubat lui donne l'hospitalité dans la maison de Sainte-Beuve. — Vente de cette biliothèque. — Principales acquisitions. — Les Poetœ grœci minores de Gaisford, achetés par Jacques Adert. — Les Analecta de Brunck. — Le Tibulle de Wunderlich. — L'édition de Virgile, du père de Sainte-Beuve. — Notes de Sainte-Beuve sur son exemplaire de VOdyssée, — Son La Bruyère^ gardé par Jules Troubat. — L^s Idylles de Théocrite par Longepierre. — Télémaque annoté. — Deux jugements de Sainte-Beuve à son égard. — Les Pensées de Pascal et les Provinciales, — Le Testament politique de Richelieu^ Ronsard^ Clément Marot, Vauquelin de la Fresnaye, — \^ Essai historique de Chateaubriand. — Un Fontanes unique. — Livres romantiques, — Les acquisitions d' Adert à la vente de
Sainte-Beuve avait à peine fermé les yeux, que M.Jules Troubat, son légataireuniversel, se trouva aux prises avec des difficultés de toutes sortes. Les premières lui vinrent des parents déshérités du maître, qui avaient escompté sa succession. La princesse Malhilde lui en suscita
d'autres d'une nature tout particulièrement délicate, à propos de la correspondance qu'elle avait échangée pendant près de huit ans avec Sainte-Beuve. La princesse, qui avait cessé de voir Tillustre critique à partir de son entrée au journal le Temps^ réclamait à M. Jules Troubat les lettres qu'elle avaitécrites, mais elle avait la prétention de çarder celles qu'elle avait reçues. M. Jules Troubat, se conformant aux instructions de Sainte-Beuve, voulait bien se dessaisir des lettres de la Princesse, mais à la condition que celles de son maître lui fussent rendues. On négocia pendant quelques jours par l'entremise d'avoués ; jfînalement un accord se fit sur les bases de réchange proposé par M. Troubat. Mais ce ne fut pas sans peine. Je crois même que sans l'intervention officieuse et pacifique de M. Adert, directeur du Journal de Genève^ à qui M. Jules Troubat avait confié ses embarras, l'affaire eût été portée devant le tribunal. Au lieu de cela il fut convenu que les scellés seraient levés dans la maison de Sainte-Beuve, que son légataire universel chercherait d'abord à l'endroit que Sainte-Beuve lui avait désigné, et qu'il s'engagerait sur l'honneur à compléter la restitution des lettres de la princesse Mathilde, s'il en trouvait d'autres ailleurs. L'échange eut lieu dans le cabinet de M. le président Benoist-Champy, et le lendemain M. Troubat, ayant trouvé un nouveau paquet de quatre-vingts lettres de la Princesse, remise en fut faite à leur signataire par l'intermédiaire des avoués. Quant aux parents, ils eurent le bon sens de renoncer à toute action judiciaire, si bien que M. Jules Troubat put entrer en possession avant le janvier
(i") J'emprunte ces renseignements aux lettres inédites écrites par M. Jules Troubat à M. Adert, du 10 novembre au 18 décembre 1869.
SA BIBLIOTIIÈ'JUE
M. Jacques Adert était un des pins vieux correspondants de Sainte-Beuve. Né en i8i7,à Bergerac^de parents français, il avait été amené tout enfant à Genève où sa famille avait des liens de parenté. Elevé au collèg'e et à FAcadémie de cette ville, il partit pour Paris aussitôt qu'il eut achevé son cours d'études, entra à l'Ecole normale, y conquit l'afl'ection de Victor Cousin par son amour des belles-lettres et travailla avec Jules Simon et Saisset à la traduction des Dialogues de Platon qui s^appelle l'édition Cousin, bien que le rôle de ce singulier éditeur se soit à peu près borné à la correction des épreuves.
A sa sortie de l'Ecole normale, Adert fut envoyé au lycée de Bourbon-Vendée; il y resta trois ou quatre ans, mais en i84o, le mal du pays genevois l'ayant pris, il obtint sur sa demande la place de régent de la première classe latine au collège de Genève. Il l'occupait encore en 1843, lorsque la chaire de langue et de littérature grecques à la Faculté des lettres devint vacante par la mort du titulaire. Il y concourut avec une thèse sur Théocrite, car en ce temps-là les candidats devaient faire leurs preuves de capacité. Cette thèse était si remarquable qu'elle le mit hors de pair et lui fît du même coup une réputation d'helléniste qu'il a gardée aux yeux du monde savant jusque dans les fonctions politiques de directeur du ^ottrnal de Genève.
C'est par ce Théocrite (i) qu'il entra en relations avec
(i) I vol. in-80 chez Jullien et fils, libraires à Genève, i843.
J'ai sous les yeux l'exemplaire personne} de M. Adert, qui m'a été gra-
SAINTB-BEUVB
Sainte-Beuve. Le i®^ octobre 184^5 Adert recevait la lettre suivante, sous le couvert de Rodolphe Topifer^auquel il devait succéder quelques années plus tard, et pour un temps assez court, dans la direction du pensionnat de Saint- Antoine, illustré par les Voyages en Zigzag- :
« Je reçois avec beaucoup de gratitude le Théocrite que vous me faites l'honneur de m'adresser. Je suis tout particulièrement sensible à Tidée que vous ayez songé à moi, pour une lecture de ce genre. Quoique très indigne et trop peu du métier,je suis des plus avides et des plus friands de ce genre d'étude et d'érudition; vous allez m'apprendre beaucoup sur un auteur que je n'ai fait
effleurer . J'entrevois déjà, par une mention très flatteuse (i), que ma reconnaissance, Monsieur, ne se borne pas là.
cieusement communi(jué par son gendre, M. L. Wuarin, professeur de sociologie à l'Université de Genève. Cet exemplaire, où des feuilles blanches ont été intercalées entre toutes les paj^es, est bourré de notes et de remarques philologiques qui feraient les délices d'un Reinhold Dezeimeris ou d'un Becq de Fouquières. Le volume s'ouvre par un chapitre sur les Prèdécpsseurs de Théocrite; il se continue par la Vie de Théocrite^ De l'authenticité des Idylles, Etudes sur quelques Idylles, et se termine par un Appendice de trente pages imprimées et de quatre pages manuscrites, ces dernières consacrées aux Addenda et corrigenda et à la table des matières. Kntre les pages 28 et 29 de cetappendice je relève cette phrase de Ghamfort écrite de la main de M. Adert : « Je ressemble aux Spartiates à qui l'on donnait pour lit des joncs épineux, dont il ne leur était permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération par laquelle leur lit leur paraissait très supportable. »
La même année (i843) M. Adert avait fait imprimer en caractères grecs un charmant petit volume intitulé : Scholiorum || Theocritum ||
PARS INEDITA || QUAM || Ad CODICIS GENEVENSIS FIDEM || EDIDIT \\ J.AdERT |J SGH. NORM. a. et in GyMN. GenEV. PROF. || TuRICI || IMPENSIS MeVERI ET
^Z'elleri. Ce volume, comme nous l'apprend une note manuscrite de la feuille de garde, n'a été tiré qu'à six exemplaires sur vélin qui étaient en 1846 en la possession de MM. Haze, Letronne, Baiter, Orelli, Sauppe et l'auteur.
( I ) Page 7, en note, on lit en effet : « M. Sainte-Beuve a traduit le Chant de l'Hirondelle dans une de ces charmantes biographies qui suivent son Tableau de la Littérature du xvi^ siècle (Ed. Charpentier, p. 472), et nous annonce un élégant travail de M. Rossignol sur les chansons populaires des Grecs. »
SA BÎBLÎOTÎÎEQUÉ
« Croyez bien, je vous prie, à Fassnrance de ma considération la mieux sentie (i).
La reconnaissance de Sainte-Beuve ne se borna pas non plus à(( la mention flatteuse » d'Adert : il recourut plus d^une fois à ses lumières d'helléniste, bien qu'il eût un professeur de grec qui lui-même était un Grec authentique. Ce Grec, qui était né au Pinde et habitait à Paris, i3, rue Mazarine, répondait au nom sonore de Pantasidès. Sainte-Beuve lui donnait cinquante francs pour dix leçons, mais il l'invitait souvent à sa table où, entre la poire et le fromage, Pantasidès lui expliquait mot à mot des pages d'Aristophane ou de l'Anthologie, de Pindare ou d'Homère. « Combien de fois, disait Sainte-Beuve, n'at-il pas voulu m'entraîner vers Pindare? Je le suivais tant qu'il parlait, tant qu'il me traduisait ;je me rendais compte de la beauté et de l'élévation particulière, de l'éclat merveilleux de ce génie; mais de moi-même,je ne me sentais pas de force à recommencer le voyage et je revins vite me reposer avec le grand et le bon Homère dans les plaines d'Ionie (2). »
U Homère de Sainte-Beuve,celui dont il se servait dans ses lectures avec Pantasidès, était l'édition de Boissonade, texte grec, en quatre volumes. 11 lisait couramment VIliade et VOdyssée qu'il avait annotées et commentées à toutes les pages; mais quand il voulait aller
(1) Lettre inédite. — Sainte-Beuve s'était remis au grec en i84i. Il écri vait au mois d'octobre de cette année à Juste Olivier : « Je lis, j'épelle en grec pour le moment les Idylles de Théocrite. C'est vraiment beau et peu capable de me guérir de ma passion pour les chevrettes des montagnes. Trois ans après, il était déjà si fort qu'il s'amusa à relever dans une de ses chroniques de la Revue Suisse toutes les erreurs commises par MM. Meurice et Vacquerie dans leur pièce d'Antiffone,
(2) Lettre à M. Aimé Camp du 2 juin 1862.
jusqu'à la moelle de Tos, quaad il voulait savoir, par exemple, ce que le génie d'André Chénier avait emprunté au vieil Homère, — et il est acquis aujourd'hui que le poète d'Hermès fut un charmant pirate (i), — Sainte- Beuve s'adressait de préférence à Adert ou à Becq de Fouquières. Encore évitait-il de les recevoir ensemble à sa table,car ces deux commentateurs de marque se regardaient en chiens de faïence. Pourquoi? je ne saurais le dire; peut-être s'étaient-ils devancés ou rencontrés dans l'interprétation d'un texte grec plus ou moins obscur, ce genre d^érudition rendant son homme extrêmement jaloux!
Mais ce n'était pas seulement comme helléniste que Jacques Adert entretenait des relations suivies avec Sainte-Beuve. Depuis qu^il avait été appelé à la direction du Journal de Genève (1849), il prenait plaisir à lui signaler toutes les productions littéraires de la Suisse romande qui sortaient du commun, et Sainte-Beuve, qui avait gardé de son séjour à Lausanne un souvenir très doux, ne laissait passer aucune occasion de payer à la Suisse son tribut de reconnaissance. C'est ainsi qu'il contribua dans une large mesure à répandre le nom de Rodolphe Tôpffer et celui de Victor Cherbuliez. Quand parut A propos d'un cheval, de ce dernier, voici la lettre qu'il adressait au directeur du Journal de Genève.
« Paris, 22 juillet 1860.
« Cher Monsieur, « Je n'ai voulu vous répondre qu'après avoir lu A propos d'un cheval. Je vous dirai que quelques jours avant j'avais reçu de M"^e Sand la lettre la plus admirative sur
(i) Expression d'Alfred de Vigny empruatée à une de ses lettres à M^® Maunoir. (Cf. mon livre sur Alfred de Vigny.)
SA BIBLIOTHEQUE
ce volume : elle me questionnait sur Taiiteur qu^elle supposait que je pouvais connaître, et elle me disait gaiement qu'elle était toquée du livre. Sur cela j'allais le faire demander, lorsque votre bonne grâce et celle de M. Victor Cherbuliez m'ont prévenu.
(( Certes, je comprends maintenant le sentiment de M""^ Sand, elle qui aime les questions de cet ordre savamment et noblement traitées. Jesuis bien indigne pour venir parler là-dessus après elle. L'auteur que vous appelez un jeune homme est un homme docte, devant la science duquel je n'ai qu a m'incliner; il est de plus philosophe, métaphysicien, bien qu'il évite les nuages de la métaphysique. Il est de cette génération intellectuelle des Taine, devant qui nous autres vieux et déjà las, nous ôtons le chapeau. Il n'a donc besoin d'aucune indulgence; aussi, au milieu des éloges, si j'avais à écrire sur lui, je lui ferais quelques reproches : le plus grand, c'est que son dialogue est trop long, trop savant et chargé de citations trop livresques. Les gens qui causent n'ont pas ainsi des bibliothèques dans leur mémoire. C'est parce seul côté qu'il ne me paraît pas vérifier son titre de Causeries athéniennes. Pour le reste, il y a le culte, le sentiment de l'antique ; le souffle de la Grèce l'anime et respire en mainte page ; mais surtout une grande force intellectuelle est là-dedans.
« Sur la solution j'aime à me rapprocher de son avis autant que mon esprit peu philosophique s'y prête : vous savez que je suis un pur réaliste. Je crois que les Grecs, doués par la nature, et race privilégiée, ont eu sous les yeux des types plus parfaits qui étaient à la fois des individus, et qu'avec leur goût fin ils ont encore choisi dans ce qu'ils voyaient.
(( Ce que nous appelons leur idéal a été surtout une
SALNTE-BÊUVÈ
faculté de race, un don physiologique. Depuis eux, on a raisonné là-dessus à perte de vue. Les philosophes ont fait leur métier et assemblé des nuages. M. V. Cherbuliez me paraît dissiper presque tous ces nuages. Je dis presque parce qu'il y a vers la fin un peu plus de vague que moi-même je n'en supporte. Mais il m'a semblé que j'étais presque toujours d'accord avec lui.
(( Merci de vos bienveillantes attentions. Remerciez bien pour moi et félicitez M. V. Cherbuliez, et croyezmoi, cher Monsieur,
c( Tout à vous (i).
« Sainïr-Beuve. »
Cette lettre remarquable n'est pas la seule qui soit digne de l'impression parmi cellesque Sainte-Beuve écrivit à Adert et que j'ai sous les yeux. Pour en terminer tout de suite avec celles qui touchent exclusivement à la philologie, en voici deux autres que je me reprocherais de ne pas publier, parce que Sainte-Beuve y rend hommage à un savant de premier ordre que la France avait enlevé à l'Allemagne et qui mourut à Paris au mois d'octobre 18Ô7.
« Paris, ce 9 octobre 1868.
« I j, rue Montparnasse,
(( Cher Monsieur, « Je viens recourir à votre goût et à votre qualité à^ex' pert en hellénisme. J'ai d'ici à très peu de jours, à écrire quelques paroles qu'on prononcera pour l'inauguration d'un monument à Dûbner. Quel est le trait saillant de Dûbner comme philologue? A-t-il fait un travail original et neuf? Est-ce seulement par une utilité d'instruc-
(i) Lettre inédite,
SA BlBLIOTHéQUË 3^7
tion précise et de vulgarisation, par une mise en œuvre et une connaissance complète des travaux des autres qu'il excelle? Sont-ce seulement les circonstances qui lui ont manqué pour un emploi plus marquant de sa faculté philologique? Je ne vous fais ces questions qu'après les avoir adressées à peu près en ces termes à M. Cobet que j'ai vu quelques minutes à son dernier voyage à Paris. Quel autre nom de philologue original et progressif pourrait-on joindre à juste titre au nom de Gobet en ce tempsci? — Voilà bien des questions à brûle-pourpoint ; n'y répondez qu'autant qu'il vous plaira et au courant de la plume.
« Tout à vous (i).
Nous n'avons pas la réponse d'Adert à cette lettre, mais il est facile de la deviner en lisant celle que Fauteur des Lundis lui adressait quelques jours plus tard :
((Paris, ce i6 octobre 1868.
« Cher Monsieur, c( Grâce à vous j'ai pu faire prononcer en mon nom (2) quelques paroles, qui imprimées paraîtront justes, sur la tombe de ce savant ami auquel les honneurs académiques ont manqué (3). Je pense que le Moniteur insérera cela demain jeudi. La partie relative à la grammaire et à rUniversité a été accentuée un peu plus vivement dans
(1) Lettre inédite.
(2) Ce fut M. Jules Troubat qui fut chargé par Sainte-Beuve de lire son discours qui se trouve au tome XI des Lundis,
(3) Dûbaer habitait Montreuil, d'où il apportait à Sainte-Beuve chaque année des paniers de pêches cultivées par lui même et tatouées au chiffre S. B. Jl fut enterré dans le cimetière de cette coramune,et c'est sur sa tombe, à l'inauguration du buste que sa veuve lui fit élever, que fut lu le discours de Sainte-Beuve. (Cf. sur Diibner les pages charmantes que lui a consacrées Jules Troubat dans ses Souvenirs d'un ancien secrétaire de Sainte-Beuve,)
les paroles orales et j'ai dû les atténuer dans le Moniteur qui est le journal officiel de TÉtat et, jusqu'à un certain point, de TUniversité. C'est assez comme cela, car je crois que Dûbner, tout enayant raison dans ses critiques, ne présentait pas le remède sous la forme française la plus convenable. Encore une fois merci, cher et savant Monsieur. Vous avez été représenté en esprit à cette dédicace funèbre.
« Tout à vous (i).
Entre temps l'illustre critique qui, depuis le commencement de l'année i865, faisait partie du Sénat, entretenait Adert des choses de la politique et le félicitait de la place que sous son impulsion le Journal de Genève avait prise dans la presse européenne.
c( On est ici dans une mauvaise veine, lui écrivait-il le 20 octobre 1867. Tout ce qui peut se dire et s'objecter se produit, mais il y a une sorte àefatum qui commence à dominer et à triompher des bonnes raisons. Puissionsnous conjurer cette fatale influence avant que les événements échappent à la direction des hommes!
« Je vous lis avec beaucoup d'intérêt ; vous nous apprenez sur nous-mêmes bien des choses, et c'est bien ainsi que je conçois le rôle d'une presse honnête et bien informée (2). »
(1) Lettre inédite. — Pour compléter cet éloge, voici en quels termes Sainte-Beuve parlait de Dùbner au lendemain de sa mort : « Vous avez bien raison, écrivait-il à Adert, d'appeler cette perte de Dûbner irréparable. 11 était chez nous le premier critique pour établir un texte, je serais tenté de dire le seul, si je m'y connaissais davantage et si j'avais voix à ce chapitre. Je le voyais assez souvent depuis deux ans ; il avait sous son érudition de la finesse, et une lettre de lui qui se trouve dans un de mes Appendices àe, Port- Roy al (t. IH, pp. 619-620), à propos de l'enseiçnement de ces Messieurs, est fort spirituelle sous son humilité. » (Lettre inédite du 20 octobre 1867.)
(2) Lettre inédite.
SA BTBLTOTHÈOUE
A cette époque le Journal de Genève publiait quotidiennement une lettre de Paris qui, pour ne porter aucune signature, n'en excitait que plus vivement la curiosité du public. Il n'y avait, en effet, qu'un homme bien placé et appartenant au monde des Tuileries qui pût raconter ainsi jour par jour tous les dessous de la politique impériale. Pendant longtemps la police mit tout en œuvre pour découvrir ce correspondant anonyme, et le Journal de Genève était régulièrement arrêté à la frontière (i) ; finalement on apprit que le coupable n'était autre que le marquis de Fiers. Cette découverte fît grand bruit; le spirituel écrivain fut naturellement mis à l'index et peu s'en fallut qu'il ne fût condamné pour crime de haute trahison.
La dernière lettre de Sainte-Beuve est du i4 septembre 1869 (2). Un mois après il avait cessé de vivre.
(1) Sainte-Beuve écrivait à Adert le ig juillet 1868 : « Je sais qu'au ministère de l'Intérieur on est fort intrigué pour tâcher de deviner le nom de votre correspondant ordinaire : moins on le saura et plus il sera libre. » — Et le 21 décembre 18G8 : « Voici un renseignement précis : le Journal de Genève a été arrêté pendant le mois de décembre les jours que voici : 6, 8, II, 16, 17. Tenez ceci pour authentique. » (Lettre inédite.)
(2) En voici la teneur: « Cher Monsieur, j'ai reçu et lu avec intérêt votre lettre. Je me disposais à répondre aux divers points, mais une véritable maladie s'implantant sur mon infirmité me tient depuis phis de quinze jours dans un état si douloureux que je ne puis suivre aucune pensée. M. Marc Monnier survenu en visite en ces circonstances n'a pu me voir et ne m'ayant laissé aucune adresse à Paris m'a ôté le moyen de communiquer avec lui par mon secrétaire. Il a dit, ce me semble, qu'il venait au nom d'un compairiote, et j'ai soupçonné que c'était vous. De tout ceci, cher Monsieur, veuillez ne tirer que l'expression de mes regrets et de mon impuissance momentanée. »
« Tout à vous,
(Lettre inédite.)
Nous avons vu que le directeur du Journal de Genève avait été assez heureux pour clore à Tamiable le différend qui avait éclaté, à la mort du grand écrivain, entre M. Jules Troubat et la princesse Mathilde. Dès qu'il apprit que le légataire de Sainte-Beuve, pour faire face aux nécessités delà situation, avait résolu de vendre sa bibliothèque, il lui offrit de l'acheter en bloc. Cette proposition ne laissa pas que d'embarrasser M. Jules Troubat, car le général Read, que Sainte-Beuve connaissait et à qui il avait donné Lacaussade comme professeur de français, lui faisait également des offres pour les États- Unis d'Amérique. Certes, il n'eût pas demandé mieux que de dire à M. Adert : Donnez-moi So.ooo francs et emportez tous les livres de Sainte-Beuve chez vous. So.ooo francs! c'était justement le prix d'estimation que Potier avait fixé à première vue, M. Jules Troubat était persuadé qu'il en tirerait davantage aux enchères et il n'aurait pas voulu la vendre en bloc à moins de 5o.ooo francs. « En ne la vendant que So.oo francs, écrivait-il à M. Adert, je serai obligé dem'endetter de lo.ooo francs pour conserver la petite maison où Sainte-Beuve est mort et de placer une hypothèque sur elle. Je le ferai s'il ne faut que cela pour la sauver. »
Quand labibliothèque eut été définitivement inventoriée, M. Troubat engagea le directeur du Journal de Genève à faire le voyage de Paris pour se faire une idée de visu de sa valeur réelle.
c( Elle gagne à être connue en détail, lui disait-il, et vous n'en avez rien vu à travers les vitrines. Quand on
SA BIBLIOTHEQUE
Visitait Sainte-Beuve, tous ses livres étaient enfermés et entassés en d'étroites armoires dans la maison qui a un rez-de-chausséejdeux étages et une chambre à la (errasse sur le derrière (i). Les principaux, ceux sur lesquels on compte le plus, étaient dans cette chambre. Ce sont les poètes du XVI® siècle qui sont charmants à voir et remplis de notes manuscrites de Sainte-Beuve. Il y a là un Vauquelin de la Fresnaye ayant appartenu à Pixerécourt et à Nodier, qui a été évalué net par M. Potier i.ooo fr. Sainte-Beuve a écrit une page en tête de ce petit volume sur sa provenance. M. Potier a fait un choix d'une vingtaine de ces livres qui ont servi à écrire le Tableau de la poésie du X VI^ siècle et m'a dit: ceci peut représenter 12.000 francs. Nous avons continué ensuite notre recherche; il a vu tous les livres, la bibliothèque est bonne, tout n'est pas des livres précieux, hélas! ce sont les plus rares, mais il y a de bons choix, de magnifiques éditions d'Homère et de Virgile, l'antiquité y est très bien représentée par les meilleures éditions qui ne sont pas françaises. L'histoire, la littérature forment une belle collection dont nous n'avons pas compté le nombre de volumes. Mais M. Potier ayantvu le tout m'a dit: «Ce queje vous ai évalué des poètes du xvie siècle pouvait être le tiers de la vente générale, donc 36.ooo francs (2). »
Et après lui avoir mis ainsi l'eau à la bouche, M. Jules Troubat priait son correspondant de venir au plus vite et
(1) Un jour que M"»" Juste Olivier visitait la mère de Sainte Beuve : a Venez, lui dit celle-ci, que je vous montre quelque chose. Elle la conduisit devant un grand lit qui avait l'air complètement garni et monté. « Elle souleva la couverture. Tout le cadre du lit était rempli d'une haute pile de livres bien entassée et nivelée. C'étaient ceux qu'on envoyait de toutes parts à son Sis. Ne sachant où les mettre dans sa petite maison peu espacée, elle avait imaginé, dit-elle, d'en faire cette espèce de matelas, sur lequel, bien entendu elle n'invitait personne à se coucher. (Souvenirs de J, Olivier, p. 78.)
(2) Lettre inédite.
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d'accepter Thospilalité qu'il lui offrait dans la maison même de Sainte-Beuve. Il aurait la chambre de Monsieur et son lit ; il déjeunerait et dînerait à ses heures, serait tout à son aise et plus libre qu'à l'hôtel, tout à fait comme chez lui, avec une clef pour entrer et sortir à sa volonté. Cela ne rengagerait à rien, d'ailleurs, et si, après avoir vu la bibliothèque, il préférait commissionner MM. Labitle et Potier pour tels ou tels volumes, ils n'en resteraient pas moins bons amis pour cela.
Mais Adert avait d'autres desseins qu'il ne disait point à M. Jules Troubat. Quand il voulait acheter la bibliothèque de Sainte-Beuve en bloc, ce n'était pas avec l'intention de la conserver, mais bien de la revendre en détail, à ses risques et périls, et s'il ne donna pas suite à cette idée, c'est qu'il n'avait pas l'argent nécessaire à cette opération commerciale.
Et voilà comment la bibliothèque du maître, au lieu d'être transportée tout entière en Suisse ou aux Etats- Unis, fut vendue aux enchères publiques et dispersée aux quatre vents de l'horizon.
Cette vente dura six jours, du 21 au 26 mars 1870. Le catalogue, divisé en deux tomes, renfermait 1.009 i^uméros, dont 627 se rapportant aux belles-lettres, 247 se rapportant à l'histoire, à la biographie et aux voyages (i). Il était précédé d'une notice d'Edmond Scherer, que le Temps avait publié en article dans son numéro du i3 février.
Suivons le marteau ducommissaire-priseur et arrêtonsnous devant les pièces de choix qui furent Jes plus dis-
(i) La collection de Port-Royal, qui ne comptait pas moins de 445 numéros et de 700 vol., n'y fij^ure pas ; elle fut vendue à part et en bloc à la Société de l'Histoire du 'protestantisme français, dont le siège est actuellement 54, rue des Saints-Pères.
SA BIBLIOTHÈQUE
putées par les libraires pour leur compte ou pour celui des amateurs.
La vente commença par la partie ancienne. Ce n'était pas celle qui, commercialement parlant, avait le plus de valeur, mais c'était celle qui avaitlespréférencesde Sainte- Beuve. Un jour qu'il montrait ses livres à M. Reinhold Dezéimeris, après lui avoir fait admirer les Poetœ grœci minores de Gaisford (3 vol., Oxford, 1814)9 reliés en vélin blanc doré, il retira du rayon de derrière un des volumes de l'édition originale des Anafccfa, de Brunck()), tirés in-4^, cartonnés alors (il les fit relier depuis) et, par conséquent, non rognés. « Ceux-là, lui dit-il, je les tiens en réserve pour les emporter avec moi dans l'autre monde : là-bas, sans doute, nous aurons des loisirs ; je les emploierai à griffonner sur ces vastes marges de petites traductions de V Anthologie. » Puis, comme pour ne pas brusquer les tons, même en fcni d'amour des livres, il lui montra un élégant exemplaire du Tihulle de Wunderlich. Mais c'était, de sa part, simple curiosité de bibliophile. S'il avait dû emporter dans l'autre vie quelques livres de chevet, je crois qu'il eût plutôt fait cet honneur à Homère et à Virgile, qu'il mettait au-dessus de tout ; encore Virgile ne venait-il dans ses prédilections qu'après Homère, malgré les souvenirs paternels qu'il lui rappelait (2). Le père de Sainte-Beuve, je Tai dit plus haut, était, en effet, un fervent admirateur de Virgile, dont il possédait une édition en quatre petits volumes, (( tout remplis de petits papiers collés ». C'est cette édition elzévir qui servit à Sainte-Beuve quand il fît son cours de
(1) Celte édition a été achetée à la vente deS.-B., par M. Reinhold DezeiiTieris, de qui je tiens ces détails.
(2) Et aussi malgré le soin qu'il apportait, vers la fin de sa vie, à rassembler les éditions récentes de Virgile, même celles qui paraissaient à l'étranger.
poésie latine au Collège de I^rance. Toute précieuse cju'elle fût, elle ne Tétait pas autant que l'édition Boissonade d'Homère, texte grec, en quatre volumes, dont il a été question précédemment, et que l'illustre critique avait couverte de son écriture fine. Edmond Scherer, l'ouvrant un jour au hasard, tomba sur cette note, qu'il s'empressa de relever : « La poésie d'Homère, pour la peindre avec ses propres traits, c'est comme les courants du grand fleuve Océan, qui est le père de tous les fleuves (i). » Les marges de cet exemplaire unique sontpresquetoutes illustrées de réflexions de cette nature, car Sainte-Beuve le tenait toujours à portée de sa main, et M. Labitte se rappelait l'avoir vu entrer dans sa boutique, saisir un Homère sur une pile de livres et le lire tout haut dans le texte, sans que personne songeât à l'interrompre, tant il y mettait de feu et d'enthousiasme. A la fin de VOdyssée^ il avait écrit : « Achevé de lire VOdyssée pour la troisième fois le 3o juillet i856. » Or, voulez-vous savoir comme il lisait ? Au chant X, vers 321-346, il avait mis au bas de la page : a AndréChénier n'avait pas un bourreau à qui il pût adresser ces paroles touchantes qu'adresse Phémius à Ulysse. » Je comprends, après cela, que M. Jules Troubat se soit écrié une fois avec fierté qu'il n'échangerait pas V Homère de Sainte-Beuve contre celui d'Alexandre (2). Aussi bien n'a-t-il pas voulu qu'il fût mis aux enchères ; il l'a conservé religieusement ainsi que le La Bruyère de son maître, qu'il a promis de publier tôt ou- tard avec toutes ses notes et ses commentaires.
( I ) Parlant de la poétique de Chateaubriand où se trouvent tant de citations de Virgile et d'Homère, Sainte-Beuve disait dans son Cours de Liège: tt Pas assez d'Homère pourtant, c'était le côté faible : on ne remonte pas assez à la première et à la plus grande originalité poétique naturelle. »
(2) Souvenirs et indiscrétions ^ p. i4o.
SA BIBLIOTIIÈOUE
Un exemplaire des Idylles de Théocrite^ traduites par Long-epierre, fut vendu 200 francs. A côté du Virgile elzévir qu'il avait hérité de son père, Sainte-Beuve avait un Plante qui avait appartenu au grand Arnauld, et un exemplaire de Catulle^ Tibulle et Properce^ sur lequel il avait écrit ce vers où, comme disait Scherer, Tépicurien littéraire était pris sur le fait :
Qui sapity in tacito gaiideat ille sina.
Ces poètes latins furent assez vivement disputés, moins cependant que les poètes et les prosateurs français du siècle correspondant à celui d'Auguste. Ainsi une charmante plaquette in- 12, intitulée : Satires du sieur D**, édition originale des satires de Boileau, chez Barbier, 1666, fut adjugée 167 francs. Il est vrai que Sainte- Beuve y avait mis un commentaire où sont notés les passages faibles, les lieux communs et aussi les endroits qui lui paraissent dignes d'éloge. Exemple : à propos de la septième satire, on lit en marge : « Nous avançons, nous montons les degrés du talent de Despréaux jusqu'à ce qu'il en soit en pleine possession. Il y a la verve du genre, le vœu, la vocation, le coin du génie. » Et plus loin, à la fin : « Il y a un joli entrain. Le satirique est sûr de lui, il sent sa force; il n'a plus rien à ménager. Il va entrer dans sa seconde carrière à pleines voiles. Il ose se faire imprimer et avouer ses productions. »
Un Télémaque en bon état, mais d'une édition ordinaire, atteignit ï58 francs, grâce aux deux notes contradictoires qu'y avait écrites Sainte-Beuve. A vingt et un ans, le futur auteur de Joseph Delorme trouvait le istyle du Télémaque lâche et commun^ les maximes [banales, les caractères sans vérité. « S'il était composé
aujourd'hui, disait-il, il serait insupportable de fadeur et de déclamation. »
Dix-sept ans après (1842), Sainte-Beuve se contenta d'ajouter : « Tout cela a élé écrit dans la férocité de Vêige^ferox jaoenis. Je répèle aujourd'hui ces jugements hautains et cavaliers, en disant : La jeunesse est trop ardente pour avoir du goût. Pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit : il faut encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée d'âpres soins et d'inquiétudes positives, une âme désintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à sa propre verve insolente; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi la faculté de les goûter, pour jouir des choses délicates! »
Les Pensées de Pascal, édition originale, trouvèrent acheteur à 71 francs; les Provinciales à 91 francs. En d'autres temps, les (( Petites lettres » auraient atteint le double de ce prix. Songez qu'elles étaient là sous leur forme primitive de feuillets in-4^. On pouvait voir encore, à certaines lettres, la trace du pli qui prouvait que c'était bien l'édition originale et qu'elles avaient d'abord été pliées comme un journal. Sainte-Beuve y avait mis beaucoup de notes, celle-ci, entre autres, en tête de la dixième lettre : « A la fin de la dixième, le dialogue cesse, l'ironie a fait son temps; l'impatience et l'indignation saisissent Vauditeur (Pascal), il se lève; Vorateur commence, il tire le glaive. Il y a des Philippiques et des Catilinaires, »
Le Testament politique de Richelieu^ 1689, in-12, atteignit avec peine la somme de 35 francs; c'était donné,
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mais la politique, dans les ventes après décès, n'a jamais le succès de la littérature : il faut bien que les gens de lettres aient leur revanche posthume.
Qu'aurait dit le cardinal s'il avait pu prévoir qu'un jour les bibliophiles de France feraient moins de cas de ses dernières pensées que des œuvres poétiques d'un Bonaventure des Périers, d'un Baïf, d'un Amadis Jamjn, d'un Desportes, d'un Jean Blanchon, d'un J. Passerat, d'un Ronsard, d'un Vauquelin de la Fresnaye, — poètes tant raillés de son temps et plus encore du grand siècle qui suivit? Il faut dire aussi que les bibliophiles qui achètent ces sortes d'ouvrages se soucient peu, en général, de leur contenu. Pour eux, la valeur d'un livre réside uniquement dans sa rareté ou dans la beauté de son impression. Or, le Ronsard de Sainte-Beuve, pour être moins beau encore que celui dont il fit hommage à Victor Hugo, aux grands jours du romantisme, n'en était pas moins remarquable, tant sous le rapport du texte, du format et du papier, que sous le rapport de la conservation. Et Sainte-Beuve en avait doublé le prix en y mettant des notes un peu partout. Après avoir lu ces vers, par exemple :
Là sont par la nature encloses, Au fond de cent mille vaisseaux Les semences de toutes choses.
Eternelles filles des eaux...
son imagination s'était donné carrière. Il avait vu comme une germination future de ces semences éternelles, et, de sa fine écriture, il avait écrit en regard : « C'est beau, c'est peut-être vrai. Quel laboratoire, en effet, que tout ce qui se passe au fond des mers, surtout si ce fond doit un jour apparaître à la lumière et fermenter sous le
soleil (la masse des eaux se déplaçant) dans quelque grand printemps futur. »
A côté du Ronsard il y avait — autre curiosité non moins rare et qui ne fut pas moins disputée, — les Œuvres de Clément Marot, première édition de Lyon, i554, reliées par Du Seuil. Elles furent vendues i.54o Francs. Mais Tenchère la plus forte qui ait été mise sur un livre du xvi^ siècle fut sur le Vaiiquelin de la Fresnaye. Nous avons dit que Potier Tavait estimé mille francs ; quelle dut être sa surprise quand il le vit adjuger 3,io5 francs ! Avant d'appartenir à Pixerécourt et à Charles Nodier, ilavait orné la bibliothèque du cardinal Mazarin, dont il portait les armoiries ; cette provenance illustre ne fut certainement pas étrangère à Fengouement dont il fut l'objet.
Les experts avaient compté que le bouquet du feu d'artifice de cette vente serait fourni par l'adjudication de V Essai historique^ politique et moral de Chateaubriand sur les Révolutions anciennes et modernes^ exemplaire unique que le grand écrivain avait couvert de notes manuscrites confidentielles et que Sainte-Beuve avait acheté à la vente Tripier un peu plus de i.ooo francs. Il fut acheté S.ioo francs par la famille de Chateaubriand, c'est-à-dire cinq francs moins cher que le Vauquelin de la Fresnaye. Mais si Tintention de Facquéreur était, comme on Ta dit, de le détruire à cause des notes marginales où par endroits l'auteur du Génie du Christianisme était pris en flagrant délit de paganisme et d'incrédulité, il aura perdu son argent et sa peine, car Sainte- Beuve a imprimé ces notes à leur place dans la grande édition de l'^^^ai;* publiée par MM. Garnier frères (i).
(i) Ce curieux exemplaire avait été donné un jour par Chateaubriand à
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La veille, il y avait eu bataille autour d'un Fontanes tout aussi curieux que VEssai de Chateaubriand. Fontanes, vers 180O5 avait eu Tidée de recueillir ses poésies ;
i ^impression en plusieurs volumes en était même presque achevée, lorsque la faveur du Premier Consul vint tirer l'écrivain de sa médiocrité relative.
Fontanes, qui savait que Platon avait chassé les poètes de sa République, eut peur de se compromettre par cette publication : il détruisit tous les exemplaires du premier tirage ; un seul échappa à cette destruction à son insu ; cet exemplaire passa dans les mains de Sainte-Beuve.
i II renfermait une traduction en vers d'une partie du V® chant de Lucrèce et surtout une préface de cette traduction dans laquelle l'écrivain, esquissant les conditions d'une apologie moderne du christianisme, semblait prédire l'ouvrage de Chateaubriand qui parut deux ans plus tard. Ce passage est remarquable :
« Il faudrait, disait Fontanes, éviter soigneusement les vaines déclamations, et cette métaphysique obscure et insuffisante, qui n'est point fondée sur la méthode et sur l'analyse. Une vaste érudition, un esprit clair et juste, ne suffiraient pas encore. On exigerait un style digne du sujet; l'élévation et la sensibilité y domineraient, mais sans faste et sans efforts. C'est là qu'on aimerait cette heureuse suite de mouvements qui forme l'éloquence, ou dans un tel ouvrage, il faudrait tour à tour
I forcer la conviction et parler à l'enthousiasme. Le charme qui persuade y serait peut-être plus nécessaire que la logique victorieuse qui subjuge la raison. C'est donc à une âme douce plutôt qu'à une âme fière qu'il appartient
J.-B. Soulié, de la Quotidienne^ amateur et bibliophile, à la mort duquel il \ passa dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, puis dans celle de M. Tripier,
d'érrire sur les opinons religieuses. Ce livre important reste encore à faire : il mérite un grand écrivain. »
Sainte-Beuve, en face de ce passage avait ajouté au crayon : « Le grand écrivain était tout trouvé, il le connaissait. »
\j Essai sur Vhomme^ de Fontanes, qui contenait une partie inachevée de la traduction du chant V de Lucrèce et que Fontanes avait fait détruire avec le reste, fut acheté loo francs.
G^est par ce numéro que s'était ouverte la vente des livres du xix® siècle. J'ai à peine besoin de dire que les plus disputés furent les romantiques. Un André Chénier^ avec manuscrit de Sainte-Beuve, fut adjugé 62 francs; les Méditations^ de Lamartine, 58 francs (i); les Recueillements poétiques^ du même, avec notes de Sainte-Beuve, i35 francs; le Spectacle dans un fauteuil^ de Musset, i35 francs; Cromwell^ de Victor Hugo, avec envoi d'auteur, 76 francs; Hernani^ 60 francs; Marion Delorme^ 12b francs; Angelo^ 62 francs; le More de Venise^ dédicace d'Alfred de Vigny, 72 francs; la Maréchale d'Ancre, du même, 69 francs; Chatterton^ 60 francs; les Poésies de Th. Gautier, première édition, 4o francs; celles de Sainte-Beuve lui-même, qu'on affecte de mépriser aujourd'hui, trouvèrent acquéreurs : les Pensées d'aoûts 5o francs; les Consolations, à 5i
(i) Sur cet exemplaire des Méditations, en tête de la pièce intitulée: la Semaine sainte, où se trouvent ces deux vers :
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde, Nautoniers sans étoile, abordez, c'est le port. Sainte-Beuve avait écrit : — Ce second vers est du duc de Rohan (depuis archevêque et cardinal de Besançon), chez qui Lamartine fit cette pièce. Il avait fait les trois vers de la strophe, moins le deuxième, et il disait : « Et mon second? » L'abbé de Rohan lui dit: « Le voici : Nautoniers sans étoile, etc. )) Les premières Méditations furent recueillies par l'abbé de Rohan et choisies entre plusieurs albums où elles étaient dispersées avec d'autres.
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francs; il n'y a que Joseph Delorme qui ait atteint péniblement 16 francs. La première édition de Volupté ^ portant ces mots de la main de l'auteur : Édition revnepar moi, est la meilleure de Volupté », fut vendue 58 francs. Un exemplaire de Port-Royal, couvert de notes, ^45 francs. Un exemplaire des Causeries du Lundi, annoté également par Sainte Beuve, celui dont il se servait habituellement, fut poussé jusqu'à 56 1 francs par M. Parent, un bibliophile ami des livres rares. Un manuscrit offert par M. Trébutien (de Caen) à Sainte-Beuve, et qui était une copie des lettres d'Eug-énie et de Maurice de Guérin, fut vendu 2TI francs; un très joli volume de Claudius Popelin, bien relié, offert par l'auteur avec un sonnet manuscrit en guise de dédicace à S.-B., 62 francs. Mérimée acheta les Lettres d'Horace Walpole au sujet desquelles il écrivait à Panizzi le 7 juin 1870.
« ... Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages indiqués au crayon qu'on nous a montrés, lors de notre visite à Stravvberg Tiel. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, il me semble. »
Eafin, car il faut conclure, l'ensemble de la vente produisit la somme respectable de 571 francs, non compris la collection dite de Port-Royal, qui fut vendue à l'amiable, comme je le dis plus haut, à la Société de l'histoire du protestantisme français.
M. Jules Troubat avait donc été bien inspiré en déclinant les offres de M. Adert.
Et à ce propos, on a dû remarquer que nous n^avons point vu passer le nom d'Adert dans cette vente. Est-ce que d'aventure il aurait gardé rancune à M. Jules Troubat, et boudé sur les livres de son maître? Ohl que non, les bibliophiles ne sont pas si susceptibles que cela! Le directeur du Journal de Genève fit le voyage à Paris
que lui avait conseillé le lég"ataire universel de Sainte- Beuve. Je crois même qu'il accepta l'hospitalité qu'on lui offrait dans la petite maison de la rue Montparnasse et qu'il put tout à son aise jeter son dévolu sur les livres rares ou curieux qui le tentaient. En tout cas il est certain que, le jour des enchères arrivé, il donna commission à ses libraires de les pousser pour son compte. Je n'ai pas la liste de ses achats (i), mais ceux qui auraient le désir de la connaître n'auraient qu'à consulter le catalogue de sa bibliothèque qui fut vendue, elle aussi, après son décès. Car c'est la destinée commune des livres rares de ne changer de bibliothèque qu'à la mort de ceux qui les détiennent. Il y en a même qui ne prennent Tair que dans ces sortes de mutations; d'où, sans doute, ce mot d'un homme d'esprit, que les bibliophiles ont la vie trop longue.
Après les avoir convoités longtemps, M. Adert eut tout le loisir de feuilleter les livres de Sainte-Beuve qui passèrent dans son cabinet de travail, puisque la mort ne le prit qu'au mois de juin 1889, dans la soixanteneuvième année de son âge.
(i) J'ai su récemment par M. Reinhold Dezeimeris qu'il avait acheté entre autres livres l'exemplaire des Poelœ Grœci minores, de Gcisfordjqui faisait les délices de Sainte-Beuve.
APPENDICE