‹ Sainte-Beuve, documents inédits (volume 2)Chapitre 12 sur 24 · SAINTE-BEUVE POÈTE ET CRITIQUE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE POÈTE ET CRITIQUE

né à Bouloo-ne-sur-^ier le 2 3 décembre 180'^ est mort dans cette maison le i3 octobre 18G9

SA.1NTE-BEUVE

et fleurie. Moi, je trouve qu'elle fait plutôt songer aux maisons bourgeoises des Flandres avec sa façade dépourvue de tout ornement et sa toiture débordant largement sur la rue. Elle en a Taspect froid et triste, en dépit de ses onze fenêtres ouvertes sur le couchant, et je crois bien que la mère de Sainte-Beuve en avait apporté leplan de Boulogne-sur-Mer» En tout cas, dans la simplicité primitivedesadistribution intérieure, dans leconfort exempt de tout luxe des meubles qui la garnissaient, elle répon- ^dait assez bien à l'idée qu'on se fait du caractère de celle qui l'habitait, — et pourquoi n'ajouterai-je pas, du caractère de son fils ? Si Sainte-Beuve, en s'installant dans la maison de sa mère, n y fît rien changer, c'est évidemment qu'elle suffisait à ses exigences matérielles. Il aurait pu facilement et sans beaucoup de frais, agrandir la salle à manger, où l'on tenait sept ou huit à peine, enla réunissant au salonquiétait aussi exigu;il aurait pu également.sans bourse délier, tapisser ses murs de tableaux et d'objets d'art, mais, outre qu'il n'avait pas le temps de courir les ateliers d'artistes nile goût du bibelot et des antiquailles, il se disait probablement que l'esprit qui habitait sa maison en valait bien un autre, et le fait est que, lorsque le prince Napoléon, la princesse Mathilde, Renan, Taine, Flaubert, Dumas fils ou George Sand s'asseyaient à sa table, nul ne faisait attention à l'exiguité et à la simplicité de la salle à manger...

J'ai dit que c'était Véron qui lui avait donné l'idée des Causeries du Lundi. Ce docteur qui, en fait de médecine, connaissait surtout la pâte Regnault — et pour cause — était une manière de Mirés littéraire et artistique qui avait un pied dans tous les mondes : dans le monde de la Bourse et de la Banque par ses heureuses spéculations; dans le monde des théâtres par son titre d'ancien direc-

leur de l'Opéra; dans le monde de la politique et des lettres par le Constitutionnel dont il avait fait Torgane de ja réaction et des intérêts bonapartistes, et aussi par ses dîners quotidiens qui réunissaient autour de sa table non seulement le dessus du panier des viveurs, mais encore la fine fleur du journalisme, du barreau, de Técole de médecine et du Conservatoire de musique. Il n'était pas rare, en efFet, de voir attablés ensemble, dans sa salle à manger de la rue de Rivoli : Sainte-Beuve, Nestor Roqueplan, Arsène Houssaye, Romieu, Auber, Halévy, Ad. Adam, Velpeau, Ricord, Dubois (d'Amiens), Blache, Bonnet de Maliierbe, ïardieu et Trousseau. Ces dîners ouverts n'avaient qu'un défaut : ils manquaient de femmes. Véron qui était célibataire n'en invitait qu'une à la fois. Il est vrai qu'elle était de marque et, comme on dit, triée sur le volet. C'était tantôt M^^^ Doze, devenue Mme Roger de Beauvoir ; tantôt M^^" Favart, Doche, M^^^ Lemercier, et tantôt et le plus souvent Rachel. Ces princesses de la rampe remplissaient à tour de rôle les délicates fonctions qui reviennent de droit à la maîtresse de la maison. Pour ne rien oublier, j'ajouterai que l'intendant des menus n'était autre que le mari de la Taglioni, le comte Gilbert de Voisins... Par exemple, si les familiers du docteur étaient admis à ces dîners sans invitation, il était absolument défendu au dernier arrivé de s'asseoir treizième à table. Dans ce cas il était obligé de s'en aller ou de revenir avec un quatorzième convive, ce qui prouve que la superstition, comme la sottise, est de tous les mondes.

Mais ce « bourgeois de Paris » qui avait ramassé de l'argent partout, « spécialement là où il ne peut sentii bon (i) », ne se contenta pas^ dans son orgueil de par

(i) Cf. Lauriers et Cyprès^ par Philibert Audebrand,

venu, de refaire à Tusage des adorateurs du Veau cVov le festin de Trimalcyon. Après avoir contribué autant que personne à faire l'Empire, l'ambition lui vint un jour, non de le défaire, il n'en aurait pas eu la force, mais de le fronder et de lui faire la leçon. Comme pour donner plus de couleur à son opposition constitutionnelle il loua à Auteuil une somptueuse résidence qui portait le même nom à un .9 près que le palais de l'empereur, si bien que les courtisans un moment s'y trompèrent : La Tuilerie^ les Tuileries I... mais le singulier n'a pas plus en politique qu'en grammaire la valeur du pluriel. Un beau matin les communiqués se mirent à pleuvoir sur le Constitutionnel,,, quand Sainte-Beuve n'y était plus, et les courtisans désertèrent la Tuilerie. De guerre lasse, après avoir vendu son journal à Mirés, Véron se rabattit sur le journalisme et la littérature facile. Il avait en i854 obtenu un certain succès avec la publication de ses Mémoires; à partir de Fannée suivante il fit des romans qui n'en eurent aucun Ce n'est pas qu'il manquât de talent, il tournait agréablement un article, il avait du goût, des lectures et, comme directeur de journal, savait prendre le vent(i). Sainte-Beuve, qui avait refusé de rendre compte de Mémoires àdiXis le Moniteur^ sous prétexte qu'il était trop bien avec lui, avait apprécié plus d'une fois son bon sens et la justesse de ses vues, durant les trois années qu'il avait été sous sa coupe au Constitutionnel. Tous les sujets de ses Lundis étaient concertés d'avance avec lui (2), et jamais ils n'avaient eu de ce chef

(i) Quand il mourut, Sainte-Beuve écrivit à la Princesse Mathilde : « Il tenait plus de place qu'il ne fera de vide. » (Lettres à la Princesse, p.3o3.)

(5?) « Je concerte tous mes sujets avec M. Véron qui, du reste,^ entre très bien dans les miens, et nous allons ainsi, de semaine en semaine, depuis trois ans tout à l'heure. » (Lettre de Sainte-Beuve à Gollombet du 24 juin i852.)

la moindre difficulté ensemble. Une seule fois il eut à se plaindre de Véron : c'était à propos d^un article sur Pline qu^il avait ajourné sans avoir pris la peine de le « tâter d'un mot là-dessus ». Il en fut extrêmement blessé, non pas tant à cause des cent vingt-cinq francs que cet ajournement lui faisait perdre, qu'à cause du tort d'inexactitude que cela lui donnait envers son public (i). Il pensait, en effet, et avec raison que le meilleur moyen de conquérir des lecteurs et de les retenir était de leur servir régulièrement leur pâture hebdomadaire, dût-on, comme il disait « crever ses chevaux pour arriver à temps ».

Ses chevaux ! ce mot-là nous ramène à sa lettre qui ouvre ce chapitre, et il est temps que nous examinions son réo;^ime et sa méthode de travail.

Quand on entreprend une tâche aussi lourde que celle de faire à jour fixe et chaque semaine un article de cri* tique et d'histoire littéraire, il faut, en dehors des vastes connaissances préalablement acquises, qu'il y ait entre le corps et l'esprit une entente parfaite, autrement dit que la bête humaine sacrifie à son noble compagnon une bonne part de ses appétits et se soumette à un régime spécial. Sainte-Beuve, en dépit de la réputation dont il jouissait dans un certain milieu, n'avait pas attendu l'année 1849 pour régler sa vie animale. Il a dit quelque part que lorsqu'il habitait dans la Cour du commerce il dépensait 27 francs par mois pour ses déjeuners. Cela

(i) Corresp. de Sainte-Beuve, t. UI, p. 121,

SAÎNÎE-BEUVÈ

donne Tidée de sa tempérance. Sur rarticle de Tamour^ quoiqu'il fût très ardent de son naturel, il était ég-alelement très sobre. Il le fut toujours et n'accorda jamais que peu de temps aux plaisirs sensuels. Tous ses secrétaires sont d'accord sur ce dernier point. Une tasse de thé avec un nuage de lait et une brioche que le plus souvent il partageait avec sa vieille chatte, voilà, dit Jules Levaîlois, ce dont se composait invariablement son déjeuner, dans son petit hôtel de la rue Montparnasse. Mais ie soir^ quand sa journée était finie, il mangeait copieusement, « sans recherche de bonne chère ». L'eau rougie était sa boisson dominante. A peine au dessert un doigt de vin pur, et dans les grandes occasions un petit verre d'anisette ou de curaçao. Jamais de café ni de cognac. » Cela ne Tempêchait pas d'être gourmet. Il avait même sur ce chapitre des théories à lui et quelque peu paradoxales. « Les gens de goût, disait-il, doivent avoir le palàisdéHcat, impressionnable. Voyez les doctrinaires, ils ne savent ni ce qu'ils mangent ni ce qu'ils boivent. On ferait manger un morceau de carton àM.Guizot sans qu'il s'en aperçût. Eh bien ! en littérature, ces hommeslà n'ont point de goût à eux. Ils prononcent en vertu de la tradition scolastique, universitaire. Leurs jugements sont faits d'avance, non sentis ni éprouvés personnellement (i).» Quand il s'exprimait ainsi sur le compte des seigneurs du Marais, de Ghatenay et autres lieux, il n'avait certainement pas encore reçu Renan à sa table, car la façon de boire, de manger de l'auteur de la Vie de Jésus ne différait guère de celle de Molé et de Guizot: il mangeait indistinctement tout ce qu'on lui servait et mettait de l'eau dans tous ses vins, fussent-ils des pre-

{i) Sainte-Beuve, par Jules Levaîlois, p. 182.

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miers crus de Bourgog-ne ou du Bordelais. Pourtant celui-là avait du goût et ne prononçait pas, que je sache, en vertu de la tradition scolastique et universitaire ! Mais il faut savoir passer aux hommes d'esprit leurs boutades, et Sainte-Beuve avait les siennes comme un autre. 11 avait aussi ses manies et ses habitudes qu'il n'aurait pas fait bon contrarier. C'est ainsi qu'il ne sortait généralement que le soir, après dîner ^pour causer ses articles avec son secrétaire.

Tout le jour à partir du mardi matin jusqu'au vendredi inclus, il ne bougeait pas de son cabinet de travail : il lisait, prenaitdes notes ou dictait (i). Mais quand la nuit était venue, il allait, sous prétexte de faire sa digestion, se promener avec Lacroix, Levallois,Lacaussade, Pons ou Troubat(2) sur les boulevards extérieurs, au Luxembourg ou sur la place Saint-Sulpice, et là, il exposait avec feu, avec passion, le sujet de son prochain lundi. « Ce n'était pas à ce moment-là qu'il fallait lui faire des objections ou lui exprimer des réserves. Pendant qu'il préparait sa Causerie ou son portrait, Sainte-Beuve appartenait corps et âme au modèle! 11 l'embrassait, l'épousait, l'exaltait. » Si Ton n'était pas comme lui sous le charme, si le personnage paraissait à son secrétaire insignifiant ou antipathique, si on lui résistait plus ou moins ouvertement, il s'écriait avec une vive contrariété : « En un mot, cher ami, vous voulez m'empêcher de faire mon article. Ce sujet n'a pas le bonheur de vous convenir. C'est vrai-

(1) « Je descends au fond d'un puits chaque mardi matin pour n'en ressortir que le vendredi soir je ne sais trop à quelle heure. Je n'ai aucun jour à donner à mes amis, et mon lundi, seul jour de répit, est pris en général par une Commission dont j'ai Thonneur de faire partie. » {Corresp. de Sainte-Beave, t. 111, p. i88. — Lettre à M. de Lescure du 20 avril 1864.)

(2) Ce sont les cinq secrétaires que Sainte-Beuve eut à son service de 1849 ^ Î869. Cf. sur chacun d'eux l'article qu'il leur a consacré dans ses Nouveaux Lundis,

fl

S.UNTFBEtiViS

ment déplorable(i). » Et tout furieux il tournait sur seâ talons et rentrait se coucher. Mais Je lendemain sa colère était passée et Ton se mettait au travail sans souffler mot de la discussion de la veille. Dans Tintervalle il était allé aux fourrages^ et Chéron lui avait envoyé tous les livres dont il avait besoin pour s'éclairer et se documenter. Chéron était bibliothécaire à la Nationale, la Bibliotiièque impériale en ce temps-là. Il aimait beaucoup Sainte-Beuve, et Sainte-Beuve le payait de retour (2). Quand notre critique manquait des documents nécessaires et quelquefois quand il était en peine d'un sujet, vite il adressait un billet à Chéron qui se mettait en quatre pour le servir. Et le lendemain les fourrages de la Bibliothèque impériale arrivaient au n^ 1 1 de la rue du Mont-Parnasse où Sainte-Beuve s'empressait de les dévorer. Quel dommage que tous ces bulletins de réquisitions bibliographiques n'aient pas été conservés par la famille de Paul Chéron ! Nous posséderions grâce à eux la majeure partie des Sources des Lundis^ tandis que nous n'en connaissons même pas la moitié. On jugera de l'importance de leur perte par les quelques billets suivants que nous empruntons à la correspondance de Sainte-Beuve.

Le dimanche 16 janvier i853, il écrivait à Chéron: (( Je donne cette semaine sur M. Necker. J'ai ses œuvres publiées par sa famille en quinze volumes. Voilà une avance. J'ai aussi ce qui est dit de lui dans les œuvres de M"^e de Staël et dans les Mélanges de M^^ Necker. Pourtant il peut y avoir bien des choses sur lui, réponses^

(1) Sainte-Beave, par Jules Levallois, p. 176.

( 9) II lui avait donné de son vii^ant un des rares exemplaires du Livre d'amour annoté de sa main, et quand il mourut il lui confia le dépôt de la correspondance de M"^^ Victor Hugo. (Voir le chap. I«r du tome II de cet ouvra

brochures^ notices ; vous seriez très bon de ramasser ce qui s'offrirait sans trop de peine. Ayant dessein, à son occasion, de parler du style doctrinaire (on voit qu'il y tient et que son article des Regrets n'avait pas vidé son carquois), je voudrais bien avoir un certain nombre des Discours de M. Royer-Collard qui n'ont jamais été recueillis, mais qui ont été imprimés à part. Je ne sais si la Bibliothèque en a fait collection... »

Le 19 février suivant : « ... J'envoie mon ami M. Octave Lacroix vous demander si vous avez pour moi le volume de Musset que M. Richard (i) m'avait promis de faire rentrer. J'ai fait aussi demander à M. Ravenel un volume dont je voudrais bien tirer une anecdote sur Volney, les Mémoires du baron ou du comte de Moré, publiés il y a une dizaine ou une douzaine d'années. M. Maury, de l'Institut, m'a indiqué ce volume, que je n'ai pu trouver nulle part.

« Je fais pour cette semaine Marguerite de Navarre^ l'auteur de VHeptaméron : je voudrais bien Fédition qu'en a donnée le bibliophile Jacob. — J'espère être en état lundi d'aller à la Bibliothèque : ce que vous pourriez réunir sur cette gracieuse femme me serait bien précieux. ))

Le 20 avril i853 : (( Vous m'avez bien manqué hier, quand je suis allé pour compléter mon bag'age sur Guy Patin. Mon ami M. Lacroix, porteur de ce billet, vous remettra l'édition du Médecin charitable que j'ai emportée l'autre jour, l'édition de i634 et dans laquelle ne se

(i) (( M. Richard était, comme Paul Chéron, conservateur à la Bibliothèque impériale. C'était un chercheur et un savant que les gens de lettres consultaient avec fruit. 11 avait fourni notamment à Eugène Sue la plupart des matériaux qui composent son Histoire de la Marine. 11 fut tué en mai 1871, un matin qu'il sortait de chez lui pour se rendre à la Bibliothèque. Il avait alors 80 ans. » — Note de M. Jules Troubat.

trouve pas le traité composé par Guy Patin. Le petit traité intitulé: Traité de la conservation delà santé par un bon régime et le légitime usage des choses recjuises pour bien et sainement vivre^ a été joint au Médecin charitable de Guybert, mais seulement dans une édition subséquente qu'il s^agit de trouver. Si vous pouvez mettre la main dessus, vous m'obligerez... »

Le 28 juin rSBg: « Vous m'avez fourni sur Turenne de quoi féconder et rafraîchir Fléchier. »

Le 23 décembre 1869: « Le Falloux anobli est piquant : j'ai si bien mis de côté la lettre où vous me donnez le passage du Moniteur, que je ne puis remettre la main dessus. Vous serez bien bon de me donner de nouveau l'indication duMoniteur. Cela peut servir, c'est à joindre au baron Jérôme Pichon, fils du dernier des barons de la Restauration, de par Polignac, peu de jours avant la chute. Faites-la rechercher, je vous prie; c'est drôle, à voir la prétention du fils! »

Et Ghéron n'était pas le seul pourvoyeur de Sainte- Beuve. Le critique des Lundis avait des correspondants et des enquêteurs un peu partout. Sur les écrivains de la Suisse romande et même sur les poètes de TAUemagne contemporaine, il avait trouvé à Lausanne, en Juste Olivier, un ami qui le renseignait à merveille; sur les poètes de la Pléiade, quoiqu'il les connût sur le bout du doigt, il avait recours, quand il était embarrassé, à Reinhold Dezeimeris ou à William Hugues ; sur Tensemble du xvm® siècle, au bibliophile Rochebilière, « grand découvreur de curiosités )),sur André Chénier, à Becq de Fouquières, sur Proudhon , à Félix Delhasse, de Bruxelles ; sur les poètes de la Grèce, à Adert, de Genève, à Dûbner, sans parler de Pantasidès, son professeur... Il disait un jour qu'on ne doit parler que de ce que Ton continue de

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savoir. C'est pour cela que depuis son entrée au Globe il ne cessait d'apprendre et d'emmag'asiner. Si le fonds des Lundis constitue une mine si riche, c'est qu'il enrichissait le sien tous les jours.

(( On a prononcé quelquefois au sujet des Causeries du lundi le mot d'improvisation, dit Jules Levallois dans sa remarquable étude sur son ancien maître ; il y avait de cela sans doute dans la rédaction de ces longs articles, qui généralement ne coûtaient à Técrivain qu'une journée de travail. Mais l'improvisation ne portait que sur la forme, nullement sur la préparation. J'ai pu m'en convaincre et je le déclare sans exagération aucune : il n'y avait pas de sujet littéraire, philosophique ou religieux sur lequel Sainte-Beuve ne fût préparé et en mesure de parler, non seulement avec connaissance de cause, mais avec étendue, avec détails et en homme qui n'a jamais complètement cessé de s'en occuper. Celte étonnante sûreté de mémoire, cette richesse vraiment extraordinaire d'informations lui permettaient d'aborder d'emblée les matières les plus arides et d'y répandre de l'agrément, de la diversité, de la vie. Lorsque décidément le sujet, par trop ingrat, ne rendait pas, il s'en tirait comme Simonide dans la fable de La Fontaine, en faisant Téloge de Castor et de Pollux, non par une digression à la Janin, mais en cherchant et découvrant le point par où cet éloge pouvait éclairer ou féconder le terrain qu'il défrichait péniblement. C'est ainsi que je l'ai vu égayer et fertiliser les Mémoires de Dangeau. A force d'anecdotes prises à droite et à gauche, de renseignements habilement ajouté3 et rapportés, il est parvenu à triompher de leur écrasante monotonie. D'autres fois son immense acquisition antérieure le mettait à même de s'orienter très vite et avec beaucoup de décision dans le sujet le plus

touffu, le plus complexe. Les matériaux accumulés souvent en quantité formidable et qui encombraient sa table de travail ne le faisaient point hésiter. Il voyait ou plutôt il savait d^avance où devait s'adresser le principal effort de la recherche, à quelle porte il convenait de frapper.

(( En lui voyant commencer le mercredi ou le jeudi la préparation d'un énorme travail sur les Mémoires de Villars dont il ne pouvait reculer la rédaction définitive plus tard que le samedi matin, je ne pus m'empêcher de lui dire avec terreur : (( Mais comment allez-vous faire? » — (( Bah î me répondit-il en souriant, ou se jette à l'eau d'abord et on est bien forcé de nager. » Et il ajouta : « Je préparerai mon second article en écrivant le premier. » De fait et à ma g-rande stupéfaction, il tint parole. A la longue je pris l'habitude de le voir sortir constamment à son avantage de ces gageures, de ces tours de force, et je ne m'étonnai plus (i) . »

Entre chacune de ses couches, comme il disait, Sainte- Beuve ne prenait qu'un jour de repos, le lundi, et l'aprèsmidi du dimanche qui était réservé aux intimes (2). Le lundi il préparait ses batteries et le mardi commençait l'attaque. Après avoir dépouillé toutes ses notes, il jetait sur le papier sa première rédaction, car chacun de ses articles en recevait deux, mais la seconde ne différait pas sensiblement de la première ; elle n'était pas de sa main, voilà tout. Comme son manuscrit était presque illisible pour tout autre que lui, il dictait alors à son secrétaire, et il ne fallait pas que celui-ci eût la main paresseuse. Sainte-Beuve s'impatientait facilement et durant cette mise au net d'un texte qui n'était pas encore définitif, il

(i^ Sainte-Beuve, par Jules Levallois, pp. 178 et siiiv.

(2) Le dimanche soir, pour achever de se distraire, il allait aussi très souvent an théâtre grâce à l'amabilité de M. Camille Doucet, qui lui envoyait régulièrement ce jour-là une loge pour les Frant^ais^

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n*admettait que peu d'observations. « On n^agace pas le cheval pendant qu'il court, » disait-il quelquefois. Mais quand l'article était bâti, quand il revenait en épreuves, il le soumettait à un véritable échenillage, d'abord en compagnie de son secrétaire à qui il aimait à répéter : (( Lisez-moi cela en ennemi, » et puis en tête-à-tête avec un ancien prote nommé Moriès, vrai pédagogue d'imprimerie, qui jouissait près de lui d'une grande et légitime autorité.

Un exemple. Jules Troubat, venant prendre chez Sainte- Beuve la place de Pons^ les trouve un matin en face l'un de l'autre qui étaient en train d'éplucher le prochain fcAirf^'. C'était justement le premier des deux articles que Sainte-Beuve fit sur Veuillot. Arrivé au passage qui contenait ces mots : a toute laideur morale disparaît. »

— Pourquoi morale ? demande Pons.

— Vous savez bien qu'il est marqué de la petite vérole, répond Sainte-Beuve.

— Oui, mais vous ne l'avez pas encore dit, et, par conséquent, morale me paraît inutile.

Sainte-Beuve se rend à l'objection et enlève morale.

— Voyons, relisez, dit-il.

— (( La menace s'ennoblit, la laideur s'efface... » Sainte-Beuve me regarde d'un air con sultatif :

— C'est plus général, dis-je(i).

A présent que nous connaissons sa manière de travailler, examinons sa méthode. Il l'a exposée un jour tout

(i) Souvenirs du dernier aecrétuire de Sainte-Beuve,

au long-, précisément dans le dernier article qu'il consacra à Chateaubriand — celui de tous ses modèles à qui il l'appliqua avec le plus de rigueur. Nous pouvons donc en parler au pied de la lettre.

« La littérature, écrivait-il le 21 juillet 1862, la production littéraire, n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de Thomme et de l'organisation; je puis goûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme même, et je dirais volontiers : tel arbre tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale. Avec les anciens on n'a pas les moyens, suffisants d'information. Revenir à l'homme, l'œuvre à la main, est impossible dans la plupart des cas avec les véritables anciens, avec ceux dont nous n'avons la statue qu'à demi brisée. On est donc réduit à commenter l'œuvre, à l'admirer, à rêver l'auteur et le poète à travers. On peut refaire ainsi des figures de poètes ou de philosophes, des bustes de Platon, de Sophocle ou de Virgile, avec un sentiment d'idéal élevé : c'est tout ce que permet l'état des connaissances incomplètes, la disette des sources et le manque de moyens d'informations et de retour. Un grand fleuve et non guéable dans la plupart des cas nous sépare des grands hommes de l'antiquité. Saluons-les d'un rivage à l'autre.

« Avec les modernes, c'est tout différent : et la critique qui règle sa méthode sur les moyé'ns a ici d'autres devoirs. Connaître et bien connaître un homme de plus, surtout si cet homme est un individu marquant et célèbre, c'est une grande chose et qui ne saurait être dédaignée. »

Sans doute, et c'est ici qu'éclate la valeur — je ne dis pas l'infaillibilité — de la méthode de Sainte-Beuve, et

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Taine, qui rexpérimenta pour son propre compte, a eu raison de lui rendre pleine et entière justice dans Tarticle qu'il consacra au grand critique quelques jours après sa mort ; mais il n'est pas toujours facile d'aller jusqu'au fond de l'homme, même moderne, les documents qui sont appelés à éclairer sa vie, lettres privées ou papiers d'archives, demeurant presque toujours cachés pendant un certain laps de temps ou n'arrivant à la lumière que fragmentés ou défigurés par des suppressions intéressées et voulues. Premier inconvénient, premier défaut, car enfin qu'est-ce qu'une méthode qui, pour arriver à la connaissance de la vérité, est obligée d'attendre que le temps ou les circonstances la servent ? Mais elle a un autre inconvénient, un autre défaut beaucoup plus grave : c'est que si elle peut être appliquée en toute confiance et dans toute sa force aux morts, elle ne saurait l'être aux vivants que dans une certaine mesure, à moins de braver le scandale ou de n'avoir affaire qu'à des saints. Cela est si vrai que Sainte-Beuve, qui voulait faire ressemblant au moral comme au physique, avait pris l'habitude de demander à ses modèles de venir poser devant lui une heure ou deux. Presque tous ses portraits contemporains ont été faits d'après nature. Quand il ne pouvait pas demander à ses sujets une séance — pour cause d'antipathie, d'inimitié, ou simple différence d'opinions — il procédait par voie d'enquête, il s'informait de leurs origines, de leurs relations, de leurs manières d'être et de vivre, il cherchait à se procurer quelques lignes de leur écriture.

(( On ne saurait s'y prendre de trop de façon, dit-il, et par trop de bouts pour connaître un homme, c'està-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur son auteur un certain nombre de ques-

lions et qu'on n'a pas. répondu, ne fût-ce que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sûr de le tenir tout entier, quand même ces questions sembleraient les plus étrangères à la nature de ses écrits : — Que pensait-il en religion? — Comment était-il affecté du spectacle de la nature? — Comment se comportait-il sur l'article des femmes? surTarticle de l'argent? — Etait-il riche, étaitil pauvre? — Quel était son régime? etc. — Enfin, quel était son vice ou son faible? Tout homme en a un. Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre lui-même, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il entre de tout. »

En principe je suis d'accord avec Sainte-Beuve et dans mes études d'histoire httéraire je ne fais guère autre chose que mettre sa théorie en pratique. Mais je crois qu'il se trompe ou tout au moins qu'il exagère dans le dernier paragraphe de la page que je viens de citer. Certes je comprends qu'on s'inquiète de la personnalité de Fauteur quand on a à prononcer sur des ouvrages nés des circonstances comme la Religieuse, les Ruines^ les MessénienneSyle Génie duChrnstianisme^ les ïambes ^ les Châtiments^ ou qui reflètent les idées, les passions du poète comme Renéy les Méditations, les Feuilles d^automne, Joseph Delorme, les Destinées, la Confession d'un enfant du siècle, etc., etc. Mais qu'avons-nous besoin de la connaître, que pourrait-elle bien nous apprendre d'utile, quand il s'agit d'ouvrages d'imagination qui, comme Paul et Virginie, ont été conçus ou semblent l'avoir été en dehors de toutes les questions, de toutes les préoccupations d'art ou de thèse sociale qui agitent d'ordinaire l'esprit du romancier? Pour ma part je ne le vois pas, je dirai même que vouloir appliquer indifféremment et toujours l'instrument critique de Saint-BeuvC;

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qui est avant tout un instrument romantique^ à tous les ouvrages indistinctement, fussent-ils essentiellement et exclusivement classiques — et Ton sait ce qu^il faut entendre par ce mot — c'est fausser cet instrument, ou, si l'on préfère, chercher midi à quatorze heures. Une belle œuvre littéraire, un livre d'imagination dans lequel le moi toujours haïssable n'entre pour rien, doit être regardé, examiné, critiqué, admiré, comme un beau tableau ou comme une belle statue — au seul point de vue du style. Et qu'on ne m'objecte pas que le style c'est l'homme et que tant vaut l'homme tant vaut la chose, je répondrai que la parole de Buflbn ne doit pas être prise dans le sens qu'on lui donne ici, puisqu'il est surabondamment prouvé qu'une œuvre toute morale ettoutepure peut avoir été conçue et exécutée par un homme profondément vicieux.

Partant de là, en remontant aux temps anciens, je ne sens pas davantage ce qu'un chef-d'œuvre comme 1'/liade peut perdre en intérêt et en beauté à ce que nous ignorions la forme du nez d'Homère, en supposant qu'Homère n ait eu qu'un nez. La vie des rapsodes de la Grèce, toute nomade qu'elle était, ne devait pas être traversée d'événements bien curieux ou bien importants; leur culture était aussi simple que celle du pays dont ils sortaient, ce qui ne les a pas empêchés de faire des vers admirables et de doter la littérature de leur pays de poèmes épiques où toutes les littératures du monde sont venues puiser comme à la source de l'éternelle beauté.

Ainsi donc, je me sépare carrément de Sainte-Beuve sur le point particulier que je viens d'exposer. Mais sa théorie fût-elle aussi vraie sur toute la ligne qu'elle me paraît fausse à cet endroit, c'est toujours au pied du mur, comme dit le proverbe, qu'on connaît le maçon.

3oo

Or il Ta appliquée aux vivants avec une telle partialité d'esprit, et parfois de telles rancunes, qu'il Ta, malgré tout son talent, rendue suspecte, une méthode de critique n'ayant de valeur qu^autant qu'elle est capable de faire rendre des jugements qui soient conformes à la vérité.

Ouvrons les Lundis et voyons en quels termes Sainte- Beuve a parlé des contemporains qu'il a connus, pratiqués, admirés et aimés. Nous avons dit qu'il avait commencé ses causeries à la fin de Tannée 1849. Etant donné qu'à cette époque il était déjà rallié à la cause du prince-président, il serait superflu d'ajouter qu'elles se ressentent des événements dont il subit l'influence regrettable. Le hasard ayant voulu que Lamartine publiât ses Conjîdences Y dinnée même de sa dictature, Sainte-Beuve profita de l'occasion pour s'exprimer librement et cruellement sur son compte — après avoir déclaré que « le temps des illusions et des complaisances était passé », mais qu'il tâcherait d'oublier le Lamartine des dernières années, pour ne se souvenir que de celui d'avant les Girondins.

L'auteur des Méditations avait été l'un des premiers cultes de Sainte-Beuve. Victor Hugo s'en montrait même quelque peu jaloux. Quand il parlait des grands poètes, Sainte-Beuve nommait d'abord Homère, Virgile, Bacine, Lamartine. Les autres vitiaient après. Cette sélection fait honneur à son goût. Mais il ne pardonnait pas à Lamartine de s'être lancé dans la politique, encore moins d'avoir été le ïyrtée de la Bévolution de Février. Il y a dans sa correspondance avec Juste Olivier, de Lausanne, telles pages que dans l'intérêt de sa mémoire on voudrait pouvoir supprimer — notamment celle où il est question de sa rencontre avec Lamartine dans une ruelle située derrière l'Hôtel de Ville, le

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jour où l'historien des Girondins avait risqué sa tête en voulant sauver Tordre. Ce jour-là, et dans cette page écrite après coup, Sainte-Beuve nous a donné la preuve qu'il n'avait pas le sens du chevaleresque et que « le vrai critique n'a pas Téloffe d'un héros » . Rien d^étonnant, par conséquent, qu'il ait pris texte des Confidences pour éçratigner la figure de Lamartine. On sait que le grand poète avait une aversion profonde pour La Fontaine, aversion que rien ne justifie et dont nous cherchons vainement la cause. Eh bien, cette cause, Sainte-Beuve déclare l'avoir trouvée : « Cela me rassure, dit-il, de voir que M. de Lamartine n'ait jamais eu de goût pour La Fontaine, et dès lors je me confirme dans mon secret jugement. Car enfin, qu'il tourne le dos à Rabelais, qu'il ait même l'air de mépriser Montaigne, je le conçois de la part d'une si platonique nature, et ces paroles de dédain ne signifient autre chose, sinon : Je ne leur ressemble en rien. Mais La Fontaine ! c'était un rêveur comme lui, épris comme lui de la solitude, du silence des bois, du charme de la mélancolie, et par moments aussi raffolant de Platon. Qu'avait donc de plus ce rêveur pour lui tant déplaire ! H avait, au miheu de son rêve, l'expérience, le sentiment de la réalité, le bon sens. C'est lui qui, dans la fable An Berger devenu ministre^ a dit, pour nous expliquer comment le pauvre homme, brusquement jeté du milieu de son troupeau au gouvernail d'un Etat, s'en tire beaucoup mieux qu'on n'aurait pu croire :

Il avait du bons sens, le reste vint ensuite.

Cette fée, qui a manqué au berceau du poète, ne serait-elle donc pas tout simplement la fée qui avait doué

le Berger de la Fable, la fée du bon sens et du sens réel?...);

Et voilà comment, aux yeux de Sainte-Beuve, pour n^avoir pas su maîtriser jusqu'au bout les événements, Lamartine en politique ne fut qu'une bête.

En revanche, Montalembert, qui se présente dans le même volume un peu plus loin, et qui, lui, dans les conciliabules de la rue de Poitiers, fut l'instrument inconscient du rétablissement de l'Empire, en revanche, dis-je, Montalembert ne reçoit que des compliments, envisagé comme orateur. Jusqu'en i848, ce qui empêchait Sainte- Beuve de l'admirer sans réserve, c'est que « tous ses développements d'alors roulent sur deux ou trois idées absolues, opiniâtres, presque fixes : il défend la Pologne, il attaque l'Université, il revendique une liberté illimilée pour l'enseignement ecclésiastique, pour les Ordres religieux ; il a deux ou trois grands thèmes, ou plutôt un seul, la liberté absolue. Ce thème est pour lui un point de foi, un sujet de conviction : aussi son éloquence n'estelle point celle d'un avocat, mais d'un croyant, d'un héros armé, ou mieux d'un croisé qui aurait reçu le don du bien dire. Il me semble en chaque question le voir marcher tout droit devant lui contre l'adversaire, glaive en main et cuirasse au soleil. J'admire et j'applaudis de grand cœur avec la noble Chambre d'autrefois ce qu'il y a de jeune, de brillant, d'aventureux dans ce tournoi à outrance; ce sont des exploits de tribune; mais je me demande quels pouvaient être les résultats. Ce n'est que depuis 1848 que M. de Montalembert, acceptant la leçon des événements, a cessé d'être un orateur de parti pour se montrer un orateur tout à fait politique. Jusquelà on l'admirait, et, à moins d'être étroitement de son parti, on ne le suivait pas. Maintenant, de quelque côté

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qu'on vienne, on le suit volontiers ; on accepte non pas seulement la vibration et l'éclat, mais le sens de ses nobles paroles. Il a cessé de voir les questions par un seul aspect; il unit deux choses contraires; il combine. 11 n'a pas perdu ses convictions, mais il consent à entrer dans celles des autres, à compter et à composer avec elles. De là un effort et un frein auxquels son éloquence elle-même ne peut que gagner. 11 est trop aisé et trop simple de n'obéir qu à un seul souffle direct, impétueux ; le beau de la force humaine est de se contenir, de se diriger entre des impulsions diverses et d'assembler sous une môme loi les contraires. )>

Au fond, remarquez bien, tout cela est juste, mais cela prend un air ironique et sonne faux quand on sait que cela a été écrit en 1849, dans un journal qui était à la dévotion de Louis-Napoléon Bonaparte et par une victime — volontaire il est vrai — de la révolution de Février.

Un peu plus loin, dans ce premier volume des Causeries du lundis si varié de tons et malgré tout si remarquable,nous rencontrons, à peu de distance l'un de l'autre, deux historiens, deux orateurs, qui représentèrent deux principes opposés sous la monarchie de Juillet et dont on a tout dit quand on a dit : Thiers et Guizot. M. Thiers ayant tout récemment mis au jour le tome IX de rHistoire du Consulat et de V Empire et M. Guizot le Discours sur l'Histoire de la Révolution de r Angleterre^ rien de plus naturel que Sainte-Beuve les ait cités tous les deux à sa barre. Je croyais même, je l'avoue, qu'il aurait profité de cette rencontre pour faire le procès de l'homme qui par son entêtement avait précipité îa chute de Louis-Philippe, autrement dit qu'il aurait jeté M. Thiers dans les jambes de M. Guizot. Quelle n'a pas

été ma déception en voyant que pas une seconde, au cours des deux articles qu'il leur a consacrés, il ne les opposa Tun à Tautre ni comme historiens, ni comme orateurs, ni comme chefs de gouvernement, La raison de cette abstention, de cette réserve? Elle est facile à deviner quand on connaît le dessous des cartes. Sainte- Beuve n'avait pas encore rompu avec le camp des doctrinaires, et Guizot,dont il admirait le grand talent, n'avait jamais cessé de lui vouloir du bien. Il avait volé pour lui quand il s'était présenté à l'Académie française et l'avait fait nommer de je ne sais quelle commision historique. D'autre part, comme Sainte-Beuve en tenait lui-même pour le principe d'autorité, il lui en coûtait d^avouer que c'était ce principe qui, mal appliqué, avait fait la force du principe contraire et soufflé la révolution.

« En politique, dit-il, il y a plusieurs manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut tourner. Quand la chose est faite, on ne voit plus que l'événement. Ce qui s'est passé sous nos yeux en Février est un grand exemple. La chose pouvait tourner de bien des manières différentes. Dans cinquante ans on soutiendra peut-être (selon la méthode des doctrinaires) que c'était une nécessité. En un mot il y a bien des défilés possibles dans la marche des choses humaines. Le philosophe absolu a beau vous dire : En histoire, j'aime les grandes routes, je ne crois qu'aux grandes routes. » Le bon sens répond : « Ces grandes routes, c'est l'historien le plus souvent qui les fait. On fait la grande route en élargissant le défilé où l'on a passé, et aux dépens des autres défilés où l'on aurait pu passer. »

Cette conclusion n'en est pas une et encore une fois j'attendais mieux de Sainte-Beuve et de sa méthode. Cependant il semble avoir compris lui-même qu'il nous

devait une explication des causes qui avaient perdu le gouvernement du roi Louis-Philippe, et il nous Ta donnée, vaille que vaille, dans le passage suivant de son article où il est question du style de M. Gaizot. Lisez et méditez :

(( Longtemps j'ai entendu dire que M. Guizot n'écrivait pas bien; il faut y regarder à deux fois avant de lui refuser une qualité; car, avec cette volonté tenace et ardente qui est en lui, il peut bien ne pas tarder à conquérir cette qualité qu'on lui refuse et à dire : La voilà! »

Ce « qu'on lui refuse » est tout un poème de délicatesse et de réserve polie.

Sainte-Beuve continue :

a Comme professeur, Guizot parlait bien, mais sans rien d'extraordinaire ; il avait de la netteté, une lucidité parfaite d'expression, mais des répétitions de termes abstraits, assez peu d'élégance, peu de chaleur. On a toujours la chaleur de son ambition. L'ambition de M. Guizot ne devc lt se sentir à Taise, comme chez elle, que sur la scène parlementaire, au cœur des luttes politiques : c'est là qu'il devint tout entier lui-même, qu'il grandit. 11 lui fallut quelque apprentissage encore, mais, à partir de 1887, déploya tout son talent. Il n'eut, pas seulement ce qui s'appelle la chaleur de son ambition, il en eut par instant la flamme dans sa parole. Pourtant cette flamme éclatait plutôt encore dans son regard, dans son geste, dans son action. Sa parole, à l'isoler en ellemême, a plutôt de la force et du nerf. Je m'arrête en le louant. On ne saurait ici, quand on a un sentiment de citof/cn^ s'en tenir au simple point de vue littéraire; car est-ii donc possible de l'oublier ? cette parole s'est traduite en actes, elle a eu des effets trop réels. Cette faculté merveilleuse d'autorité et de sincérité (pour prendre un

mot qu'il affectionne), cet art souverain de conférer aux choses une apparente simplicité, une évidence décevante, et qui n'était que dans Tidée, a été Tune des principales causes de V illusion qui a perdu le dernier régime. L'éloquence à ce degré est une grande puissance; mais n'est-ce pas aussi une de ces puissances trompeuses dont a parlé Pascal ? Il existait, dans les dernières années du précédent régime, deux atmosphères très distinctes, celle de l'intérieur de la Chambre et celle du dehors. Quand l'éloquence de M. Guizot avait régné à l'intérieur, quand elle avait rempli et refait cette atmosphère artificielle, on croyait avoir conjuré les orages. Mais l'atmosphère du dehors en était d'autant plus chargée et sans équilibre avec l'air du dedans. De là finalement l'explosion. »

J'ai cité tout au long ce morceau, non pas tant à cause de la beauté du style que parce qu'il m'a paru un chef-d'œuvre de critique mesurée. On dirait vraiment que les mots ont été passés au crible et que pour exprimer sa pensée, toute sa pensée, sans blesser l'illustre doctrinaire qui était sur la sellette, Sainte-Beuve n'a employé, à la place des mots propres, que des équivalents. Uillusion qui a perdu l'ancien régime^ dans la bouche d'un homme qui a un sentiment de citoyen^ est une litote que je recommande aux amateurs de figures de rhétorique, et je ne pouvais m'empêcher en transcrivant cette page de me répéter à moi-même le vers connu :

Dieu ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises (i) !

(i) Il ne fut pas toujours aussi galant envers Guizot. Qu'on ouvre ses Cahiers^ c'est là que sont tous ses repentirsei qu'il a dit tout bas et comme en à parte ce qu'il n'osait dire tout haut. Guizot y est assez maltraité. Parlant de son rôle en 1H48, il dit : «...Et ce Guizot, l'historien-philosoplie, s'est trouvé en définitive plus bete qu'un Poligaac, »

Sainte-Beuve ne prendra pas tant de gants tout à l'heure pour dire son fait à Chateaubriand à propos des Mémoires d outre-tombe. Il est vrai qu'à moins d'avoir l'air de se repentir il ne pouvait guère parler de l'homme et du livre autrement qu'il l'a fait, après les pages qu'il leur avait consacrées l'année d'avant dans son cours de Liège. C'est déjà très beau de sa part que^dans son éloge de M^a^ Récamier, daté du 26 novembre 1849, ^ ^'^^^ pas fait payer à cette « figure unique entre les femmes qui ont régné par leur grâce » l'honneur et le mérite de l'avoir enchaîné aux pieds de la 'statue de René vieilli « avec une chaîne d'or M"^^ Récamier a donc été traitée par Sainte-Beuve avec tous les égards qui lui étaient dus, sauf un grain de mahce déposé par ci par là. J'en dirai autant de George Sand, voire de Musset, qui voisinent dans le même volume, comme si leur destinée était de se trouver perpétuellement sur le même chemin, en dépit de leur rupture définitive. S'il a presque toujours été juste envers la romancière de Lèlia et de la Mare au diable^ Sainte-Beuve a manqué plus d'une fois de justice envers le poète de Mardoche et de Namouna. Mais ici, il n'y a qu'à s'incliner devant son jugement, soit qu'il parle de la flamme ardente à laquelle s'épure son talent, soit qu'il le place dans l'avenir sur le même rang ou à peu près que ses deux aînés Lamartine et Hugo, non pour ses vers de jeunesse, mais pour les accents de la passion qu'il a exhalés dans le Souvenir tlàdiXiS les Nuits ^ si méprisés naguère par les Parnassiens.

Je me suis attardé tout exprès sur ce premier volume des Lundis^ afin de bien marquer la manière de Sainte- Beuve dès le début. Cette manière de causer des vivants et des morts au gré des circonstances demeurera la même jusqu'à la fin; cependant, plus il ira, plus il fera la part

large aux vivants. Non qu'il les sacrifiât de propos délibéré dans ses premières causeries, mais, outre que les œuvres littéraires de mérite étaient rares dans les premières années de TEmpire, il y avait parfois des sujets trop gros pour le public du Constitutionnel et du Moniteur : tel celui à'Averroës qui fit les délices de Sainte- Beuve quand parut le livre de Renan (i852), mais qu'il ne pouvait introduire, à moins d'un biais qu'il n'entrevoyait pas (i). Force lui était donc de se rabattre sur les morts parmi lesquels il n'avait que l'embarras du choix. Mais comme il était heureux quand les événements lui fournissaient l'occasion de s'étendre sur Béranger, M"^e Je Girardin, M^^e Desbordes-Valmore, l'abbé Gerbct et M. de Balzac ! Il y avait plus de quinze ans qu'il n'avait parlé de Béranger quand on publia une édition nouvelle de ses Chansons. (( Quinze ans, s'écria-t-il, c'est assez pour que le modèle change, ou du moins se marque mieux ; c'est assez surtout pour que celui qui a la prétention de peindre se corrige, se forme, se modifie en un mot lui-même profondément. » Et le voilà qui sur-lechamp nous fait cette déclaration précieuse : « Jeune, je mêlais aux portraits que je faisais des poètes beaucoup d'affection et de l'enthousiasme, je ne m'en repens pas ; j'y mettais même un peu de connivence. Aujourd'hui n'y mets rien^ je l'avoue, qu'un sincère désir de voir et de montrer les choses et les personnes telles qu'elles sont, telles du moins qu'en ce moment elles me paraissent. »

S'il n'y avait mis que cela, on n'aurait eu qu'à l'en féliciter et qu'à s'en applaudir, car en littérature comme en peinture les j)ortraits qui sont trop flattés ne sont

(i) Corresp. de Sainte-Beuve, t. UI, p. i3o.

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pas en général très ressemblants. Malheureusement il y a mis autre chose que le désir d^atteindre à la ressemblance morale. Prenons, par exemple, le dernier portrait qu^il nous a tracé d'Alfred de Vigny ; c'est à peine si la mortTa désarmé. Il semble qu'il n'exalte le poète quepour mieux ravaler l'homme. De ce côté-là, Balzac fut plus lieureuxque Vigny, peut-être parce qu'il avait beaucoup à se faire pardonner de Sainte-Beuve. Je ne crois pas, en effet, que personne ait été plus grossier et plus injuste envers l'auteur de Volupté que l'auteur du Lis dans la Vallée. Je cite ces deux livres à dessein, parce qu'ils s'appellent et se répondent comme deux échos, et que l'un, — je parle du dernier, — fut fait en quelque sorte en haine de l'autre. Mais, la haine est mauvaise conseillère en art comme en tout. Balzac, en dépit de son génie, n'arriva pas à faire oublier Volupté, pas plus que ses critiques malveillantes et mal avisées contre Port-Royal n'ont empêché ce maître livre de monter et de faire pyramide au-dessus du flot qui porte les rares ouvrages dignes de mémoire, parus dans le cours du xix^ siècle.

Sainte-Beuve, en renvoyant le lecteur à l'article que Balzac lui consacra le 26 août i84o dans la Revue parisienne^ ajoute fort judicieusement : « Si je l'ai oublié, qu'on sache bien que je ne crains pas que d'autres s'en souviennent. De pareils jugements nejugent dans l'avenir que ceux qui les ont portés. » — Aussi a-t-il mis une certaine coquetterie à rendre à Balzac mort la justice qu'il lui refusait de son vivant. On peut relire son article, il est peut-être encore plus vrai aujourd'hui qu'il y a cinquante ans.

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SAISI E-BEt'Ve

Avec Tannée 1861 commença la série des Nouveaux Lundis. Sainte-Beuve (c^est lui-même qui le déclare dans l'avertissement du premier volume) se croyait au terme de ce genre dressais, mais des circonstances particulières, de pressantes et honorables instances le décidèrent à reprendre la plume du critique, et même à quitter pour être plus libre ses fonctions de maître de conférences à TEcole normale qui depuis quatre années occupaient la plus grande partie de son temps.

A quelles raisons céda-t-il donc pour se relancer ainsi encore une fois dans le journalisme littéraire le plus actif? Une note de ^^Biographie (i)nous autorise à penser qu^il céda d'abord à la question d'argent. Avant de s'engager pour cinq ans avec le Constitutionnel^ il demanda et il obtint que la société de ce journal lui versât la somme de vingt-cinq mille francs pour l'indemniser de la perte de sa chaire à PEcole normale, qui lui en rapportait 6.000 par an, et que chacun de ses articles lui fût payé trois cents francs. Mais la question d'intérêt ne fut pas seule en cause. Depuis la guerre d'Italie, une ère nouvelle s'était ouverte pour la France. Le soleil de l'Empire libéral ne s'était pas encore levé, mais l'aurore coiiamençait à poindre, et, comme symptôme rassurant, on remarquait un certain relâchement dans l'application des lois d'exception qui régissaient alors la presse.

Sainte-Beuve se disait donc qu'il allait pouvoir aborder franchement certains sujets qui lui étaient interdits dans

(i) P. 186. — Note pour le gét ant de la Société du Constitutionnel.

tES LUNDIS Slî

Tancien Constitutionnel^ à plus forte raison dans le Moniteur^ journal officiel de TEmpire.

Et le fait est que les Nouveaux Lundis^ tout en faisant encore la part très large aux hommes du passé, sont beaucoup plus vivants, beaucoup plus actuels que les anciens. Les hommes du jour — entendez ceux de la dernière génération — qui jusqu'en 1860 y étaient à peine entrés, s'y ruent en quelque sorte, et avec eux tous les problèmes politiques et sociaux que leurs œuvres soulèvent. C'est Renan, c'est Taine, c'est Edmond Schérer, Prévost-Paradol, Veuillot, Pontmartin, Flaubert, les Concourt, Littré, Gavarni, Viollet-le-Duc, Leconte de Lisle, bref tout le clan des écrivains qui ont enterré le romantisme et doté la France littéraire de nouvelles formules et d'un art nouveau.

Et Sainte-Beuve ne se contente pas de les analyser, de les raconter au public, il fait violence à ses habitudes sédentaires, il se mêle à eux, il les reçoit à sa table, en attendant qu'il aille dîner avec eux deux fois par mois chez Magny (i), il les groupe, il les guide et se rajeunit lui-même à leur contact. Certes, il ne partage pas toutes leurs idées ; on n'a qu'à lire sa correspondance avec la princesse Mathilde pour voir qu'il mit un certain temps à

(i) C'est Gavarni qui eut la première idée de ces agapes bi-mensuelles, et c'est le Di" Veyne, médecin et familier de Sainte-Beuve, qui se charg^ea de recruter les convives. De ce nombre étaient Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor, les Concourt, Charles Edmond, Eudore Soulié, le marquis de Chennevières, Taine, Robin, Flaubert, Renan, Berthelot, Scherer, NefFtzer, Frédéric Baudry, Sainte-Beuve, Juste Olivier, etc., etc. Il fut convenu que le dîner aurait lieu tous les quinze jours, le lundi. Sainte-Beuve y assista régulièrement jusqu'à sa dernière maladie. Cf. à ce sujet le Journal des Concourt qui y ont recueilli d'une façon assez indiscrète tous les propos légers ou sérieux tenus par les convives. — Au mois de janvier 1867. Sainte-Beuve écrivait à la Princesse Mathilde : « ... Nous avons donné à trois sur Saint- Victor : Taine dans les Débats, Gautier dans le Moniteur et moi-même dans le Constitutionnel. Vive le Magny! Nous avons été fidèles à l'amitié et au talcDt. (Lettres à la Princesse, p. 267.)

goûter Flaubert (i), mais il admira Taine et Renan dès le premier jour, et s'il ne subit pas directement leur influence, sa critique se ressentit visiblement de leur commerce : il semble qu'à dater de 1861 ses points de vue soient, sinon différents, moins exclusifs et plus étendus. Bien qu'il n'ait pas renoncé — tant s'en faut — à jouer un rôle politique, il cherche à faire de ses Lundis une sorte de terrain neutre, <( un champ d'asile largement ouvert à tous )), afin d'amener « les uns et les autres à être plus justes qu'on ne l'est sous le feu de la polémique ». Aussi que de jolis portraits! quelle touche large! quels coups de pinceau fermes et légers tout ensemble! Les mots sous sa plume prennent maintenant une couleur, un relief, qu'ils n'avaient pas autrefois; il trouve pour différencier deux hommes de la même opinion et du même parti des comparaisons du plus saisissant effet. Ainsi, dans ses articles sur Louis Veuillot qui sont parmi ses meilleurs, parlant du concours qu'à un moment

(i) Dès Tannée 1867, il avait tenu à dire son sentiment sur les hommes de talent de la génération nouvelle, et voici en quels termes il avait parlé de ilf"'^ Bovary, dans Le Moniteur du 4 mai :

« L'ouvraçe en tout porte bien le cachet de l'heure où il a paru. Commencé, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. C'est bien un livre à lire erbsortant d'entendre le dialogue net et acéré d'une comédie d'Alexandre Dumas fils ou d'applaudir les Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car, en bien des endroits, et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de dureté (i). Ce sont les caractères que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. Fils et père de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout. »

Cet article fut vivement relevé dans le Constitutionnel par M. Paulin Limayrac : Sainte-Beuve, piqué, envoya alors à M. Dalloz une note dans laquelle il disait s'être efforcé, depuis et avant le 2 décembre, de prouver qu'on pouvait être un littérateur honnête, indépendant, et approuver hautement le gouvernement que s'est donné la France. [Corresp. de Sainte- Beuve, t. ni, p. 143.)

(1) Sainte-Beuve prenait évidemment ce mot dans le sens de rosserie, qui u était pas encore cclo^».

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donné il apporta à Monlalembert, il dit : <( Voilà une recrue plébéienne qui lui arrivait, sur laquelle il ne comptait pas : un Cadoudal à côté de la Rochejaquelein. »

Lisez maintenant ce portrait de Leconle de Lislc, daté de 1862 :

« M. de Lisle (j'abrège ainsi son nom, il n'a pas à craindre qu'on le confonde avec Tancien Delille) est de nos jours un talent à part, une nature très particulière de poète. Doué d'une harmonie pleine et d'un vaste pinceau, en possession d'une sorte de sérénité et d'impassibilité native ou acquise, désoccupé ou guéri de passions pour lui-même, il voyage à travers le monde de l'histoire et les diverses contrées, il revêt indifféremment et presque également bien les formes les plus diverses de l'histoire, de la nature et de la vie. Mais quoiqu'il sente celle-ci sous tous ses aspects et assez pour la simuler et pour la calquer en perfection, quoiqu'il la recherche le plus souvent sous ses faces les plus étranges et les plus singulières, on sent au fond qu'il n'en est jamais épris; il est de sang-froid et volontaire toujours. C'est un contemplatif armé de couleurs et de sons, mais las et ennuyé du spectacle même, comme si regarder était déjà trop accorder à l'auteur. Je me le figure comme une nature altière et saturée, qui est arrivée à l'ironie tranquille. Il aime la mort, le repos éternel, l'extinction et le néant du sage de l'Inde .

Le mal est de trop vivre et la mort est meilleure. <f C'est là son fin mot. »

Que dites-vous de ce portrait? Ne croirait-on pas qu'il a été brossé trente ans plus tard^ alors que son impassibilité acquise (admirez en passant la justesse de ce mot) avait fait à Leconte de Lisle la réputation dont il jouira

éternellement. Je l'ai choisi entre cent autres parce que Sainte-Beuve y a atteint une maîtrise qui ne sera jamais dépassée. Et savez-vous quel était son secret, ce qui fait la valeur incomparable de sa galerie de tableaux? C'est qu'il peignait en poète et qu'il a mis dans ses portraits encore plus de poésie que d'art. Et la poésie, comme je l'entends, c'est le don de tout voir, de tout deviner, de pénétrer jusqu'au fond des âmes, d'allumer dans le regard du sujet qui pose devant vous, homme ou femme, quelle que soit sa nature ou sa condition, cette petite flamme intérieure qui ajoute à la ressemblance physique la ressemblance morale. Oui, c'est en cela que le poète qui était en Sainte-Beuve se survit à lui-même, et c'est par cela que ses Lundis dureront. Qu'importe que, suivant la remarque d'Auguste Barbier, qui, entre parenthèses, ne fut pas toujours juste envers lui (i), qu'importe qu'il n'ait fait qu'introduire dans la critique la manière discursive des Anglais^ qu'il n'ait été qu'un carabin ayant tenu le pinceau d^un Flamand^ l'essentiel est qu'il ait fait de la critique une chose vivante, animée, un instrument de précision dont on ne saurait se passer désormais pour faire l'autopsie d'un homme ayant laissé derrière lui une œuvre. Et voyez comme les Lundis de Sainte-Beuve distancent déjà tous les volumes de critique, je ne dis pas de la Harpe ou de Geoffroy qui furent pourtant des maîtres, mais de Villemain, de Saint-Marc- Girardin, de Gustave Planche, qui furent ses rivaux en leur temps et auxquels on l'a si souvent comparé (2) !

(1) Sainte-Beuve avait pour lui plus d'admiration qu'il ne croyait : on n'a qu'à lire sa lettre à la Princesse où il parle de lui, pour être fixé sur ce point; et quand Barbier fut élu membre de l'Académie française, au lieu de Théophile Gautier à qui il avait donné sa voix, Sainte-Beuve se consola de l'échec de Gautier en disant que l'Académie avait toujours élu un poète.

(2) C'était môme ce qui le mettait eu rage. Il avait tellement conscience

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Ce n^est pas que le talent leur ait manqué, certes. Ils en avaient tous les trois à revendre. Villemain écrivait comme il parlait, non pas avec des manchettes, mais comme s'il avait été dans une chaire : tous ses portraits étaient des discours où il jouait de la flûte à ravir; Siint- Marc Girardin était le type du professeur de faculté : il causait de tout avec beaucoup d'agrément sans doute, mais « avec des notes fausses dans la A^oix » que Sainte- Beuve retrouvait jusque dans son esprit (i). Quant à Gustave Planche, c'était un pédagogue qui faisait, comme on Ta dit spirituellement, « de Talgèbre avec Manon Lescaut » et qui pensait accroître ou afl'ermir son autorité en ayant le croc dur.

Mais je ne sais pas pourquoi je m'attarde à cette sorte de parallèle. Si la critique ne valait que par l'opinion et le style de celui qui l'exerce, on pourrait peut-être comparer ces trois critiques de métier ou d'occasion avec le critique-né qu'était Sainte-Beuve, — leur opinion et leur style étant loin d'être méprisables. Mais depuis longtemps déjà et aujourd'hui plus que jamais l'histoire littéraire dont relève la critique fait beaucoup moins de cas de la sauce que du poisson, qu'on me passe cette locution vulgaire, et de Fopinion du critique que des documents nouveaux qu'il apporte et qui servent à l'étayer. C'est qu'en efî'et, si les documents ne renouvellent pas toujours l'histoire, ils ont l'avantage incomparable de renouveler à tout le moins les points de vue historiques en reculant indéfiniment les bornes de l'ho-

de sa supériorité, qu*il ne pouvait supporter qu'on le comparât à Gustave Planche. Cf. à cet égard sa Correspondance avec M. et M^"^^ wJusie Olivier.

{i) « Jeune, dit-il, il n'a jamais eu de cœur, ni de foyer. C'est ce qu'on appelle un homme d'esprit assurément, c/est surtout un bel esprit, mais ce n'est ni un vraiment bon esprit, ni une intelligence vigoureuse, et ceux qui le croient et qui sont délicats d'ailleurs, je leur en demande bien pardon, se trouvent en défaut de goût sur ce point. » (Les Cahiers, p. 49.)

rizon. Or, c'est Sainte-Beuve qui a inventé la critique documentaire,et quelle que soitla sûreté de son jugement, quels que soient le mérite et l'attrait de son style, on me permettra bien de penser que ce sont surtout les documents qui font la valeur de son PorURoyal et de ses Lundis j et que c'est par là que ces grands ouvrages ont le plus de chance de vivre.

A présent je sais parfaitement ce qu'on peut lui reprocher, comme critique, et moi-même je lui ai fait souvent ce reproche : il semble à première vue avoir passé son temps à dépouiller le vieil homme. Mais quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit qu'au fond il n'a fait que dépouiller les idées des autres, son esprit avide et curieux de tout s'étant amusé à faire le tour de tous les systèmes et n'ayant trouvé la vérité dernière que dans un seul, à savoir la physiologie du xvm® siècle. 11 a dit quelque part que c'était là véritablement son fonds. On est bien obligé de le croire puisque, après une assez longue promenade à travers toutes les écoles, il a fini comme il avait commencé, par celle d'Auteuil. Mais il ne fut jamais athée, au sens propre de ce mot (i). Surla fin de sa vie il n'affirmait pas plus qu'il ne niait l'existence de Dieu. Il doutait, voilà tout. Le doute fut sa grande maladie; il en ressentit les premières atteintes sur les bancs du collège Charleraagne^ pendant qu'il faisait sa philosophie ; on en surprend l'aveu dans ses lettres de jeunesse à l'abbé Barbe ; il n'avait pas encou'e perdu la foi, qu'il ne savait pas où s'accrocher; il hésitait entre le piétisme, le jan-

(i) « De quel droit me qualifiez -vous du titre d'athée? ecrivait-il à quelqu'un le 12 mai 1868. C'est une accusation mobile que les orthodoxes de tous les temps se sont plu à promener successivement et à faire planer sur toutes les têtes qui les gênaient. Lisez encore une fois mes écrits, vous y trouverez plus de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Car ne croit pas à la révélation qui veut.» (Corresp., t. ll,p. 3o2.)

LES LUNDIS

sénisme et le martinisme; l'étude du jansénisme l'affermit dans le doute. A partir de ce moment, toutes ses croyances religieuses s'en allèrent à la dérive. Les catholiques avaient donc tort de crier au scandale et à l'apostasie quand il se posa au Sénat — où l'avaient porté les Lundis — en défenseur des droits de la libre-pensée. Ce faisant il était conséquent avec ses principes, il continuait tout simplement sa route, et je crois qu'il n'aurait pas demandé mieux que cette route aboutît à l'Eglise, car il n'avait aucune raison d'en vouloir au catholicisme dans lequel il était né. Que si l'on désirait savoir au juste le moment où il rompit le dernier lien qui le rattachait à la religion de son berceau, ses testaments vont nous l'apprendre. Il en a rédigé quatre, de i844 à 1869, et dans chacun d'eux il a abordé la question de ses obsèques. En i844j il désirait expressément qu'on le portât à l'Eglise (i) ; vers i855 il disait à Jules Levallois : « Je veux être enterré à 8 heures du matin et qu'il n'y ait point de discours sur ma tombe. Quelques amis fidèles assisteront à la basse messe et ce sera tout (2). »

Mais, en 1861, il avait changé d'opinion à ce sujet et un matin il dit à Jules Troubat, en lui montrant son testament : « Veillez bien à mes funérailles, je veux un enterrement civil. »

Il répéta la même chose dans son dernier testament en date du 28 septembre 1869 : « Je veux que mon enterrement soit purement civil, un enterrement sans pompe, sans solennité; aucun insigne, aucune trace d'honneur.»

Ainsi donc, c'est à partir des Nouveaux Lundis^ quatre ans par conséquent avant son entrée au Sénat, que Sainle-Beuve acheva de se détacher du catholicisme. Peut-être que si sa mère avait vécu, il eût fait comme

1) Cf. Les lettres inédites de Sainte-Beuve à M, et M°^^ Juste Olivier,

2) Cf. Sainte-Beuve» par Jules Levallois, p. 184.

tant d'autres qui, ne croyant plus aux dogmes de la religion catholique, n'en consentent pas moins tacitement, à recevoir, une fois morts, les prières de TEglise, par esprit de tradition, par respect humain ou pour ne pas contrister leurs proches. Comme il était seul au monde, qu'il n'avait d'autre famille que l'humanité, dont nous sommes tous membres au même titre, il ne prit conseil que de sa conscience et s'en alla, par un matin brumeux d'automne, rejoindre sa mère au cimetière Montparnasse (i), sans de profundis et sans absoute, accompagné seulement d'une foule d'admirateurs et d'amis — et de quelques imbéciles venus là uniquement pour narguer l'Eglise romaine.

(i) On sait qu'il mourut le i3 octobre 1869. Sur ses derniers moments et ses funérailles je renvoie le lecteur à ses Souvenirs et indiscrétion où M. Jules Troubat a inséré quelques pages admirables d'un interne des Hôpitaux, M. Eugène Tilloy, qui assista à l'autopsie du grand écrivain, pratiquée par les D^"* Veyne et Piogey. Le D"" Veyne avait toujours pensé que Sainte-Beuve avait la pierre, contrairement aux autres médecins qui l'avaient examiné à différentes reprises. L'autopsie prouva que son diagnostic était juste.

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