‹ Sainte-Beuve, documents inédits (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · ALFRED TATTET · texte numérisé non relu

ALFRED TATTET

Faites-moi penser à vous parler de Roger (de Beauvoir).

8 décembre (1837)

Cher ami,

Je vous envoie ces deux fameuses pages de Voltaire (Du mal dans l'animal appelé Homme). Lisez-les et dites-moi ce que vous en pensez. Je vous recommande aussi le National à'hÀ^v^ dans lequel vous trouverez un extrait du livre de Lamennais. Heureusement que ce Livre du peuple^ car c'est là son titre, n'est pas le moins du monde à sa portée. Ceux même qui savent lire n'y comprendront rien. Toutes ces rêveries de nos hommes de génie ne peuvent encore de longtemps descendre jusqu'aux gens du peuple. J ai vu Féray. Il m'a bien dit que son beau-frère ne vous avait pas oublié pour le mois de janvier. Le ministre reçoit tous les jeudis. Voudrez-vous jeudi prochain passer une partie de la journée avec nous ? Cela serait bien bon et bien aimable. Je vous rendrais votre politesse la semaine suivante. J'ai hâte de faire connaissance avec votre roman, les charmants vers que vous en avez détachés m'ont mis l'eau à la bouche. Est-il par lettres ? Quand sera-t-il fini? La donnée me séduit beaucoup. Arvers vient de trouver un délicieux sujet de pièce. A l'heure où je vous écris il est déjà à l'œuvre. Il m'a consacré sa journée. Je l'ai fait trouver avec mon notaire et mon avoué pour éclaircir quelques points difficiles.

C'est que l'animal dresse et dépouille un inventaire comme il tourne un couplet. C'est un précieux ami quand il veut s'en donner la peine.

Musset est redevenu invisible. On ne le voit que dans les

APPENDICE

grandes joies ou dans les grandes douleurs. Ce n'est pa'î l'homme de la conversation intime et du coin du feu. Adieu, bien cher, et tout à vous de cœur.

ALF. T

5 janvier i838.

Cher ami, si vous ne m'aviez pas quitté l'autre fois pour aller em^brasser votre femme et votre Gabriel, je vous en aurais beaucoup voulu d'être parti aussi tôt . Mais le motif était par trop légitime et je comprends à merveille que vous ayez voulu baiser au front votre petit enfant un jour comme celuilà. On ne peut mieux commencer Tannée. Vous savez sans doute aussi bien que moi que Racine a fait une histoire de Port-Royal, — car je ne veux pas encore quitter le thème favori de Sainte-Beuve (i), — dans sa jeunesse il s'en était moqué dans plusieurs lettres fort spirituelles. Je ne vous rappelle cela que confusément, mais vous relirez cette histoire avec bien plus de plaisir. Boileau regardait ce morceau comme le plus beau qu'il y eût en ce genre dans notre littérature C'est sans doute fort exagéré. Si ma mémoire n'est pas infidèle, cela doit être simple, doux et passablement onctueux. Dans ses lettres qui étaient dans un tout autre esprit que l'histoire qu'il fit depuis, il disait : a qu'une femme fût-elle dans le désordre, qu'un homme fût-il dans la débauche, s'ils se disaient de vos amis, vous espériez toujours de leur salut. » Probablement il avait en vue cette duchesse de Longueville, l'héroïne de la Fronde qui tout à coup, grâce à M. de Sacy, s'était jetée dans la vie pénitente. Il faut que je vous cite, à propos de Port- Royal, un mot de M. de Rincy. Racine, dit-on, avait demandé dans son testament à être enterré à Port-Royal. « Ah ! ditM.de Rincy, il n'aurait jamais demandé cela de son vivant. »

L'article du Figaro dimanche m'a donné l'envie de lire le Magicien de M. Esquiros. Voici pourtant les phrases que

(i) Sainte-Beuve faisait à ce moment à Lausanne son cours sur Port- Royal.

VOUS y trouverez — Seins blonds relevés en bec de tourterelle^., ciel aux lèvres bleues.., ouaté de nuages^ etc., etc.

La dernière heure des maisons de jeu a sonné. Je n'ai mal*heureusement pas assisté à Tagonie de la Roulette. Il s'est passé des choses incroyables : à 5 heures du soir les maisons g*ag"naient déjà i5o.ooo francs ; les gains du mois de décembre se montaient à un million Soo.ooo fr. Un marchand de chevaux leur a emporté loo.ooo billets de banque. Il peut donner de l'avoine dorée à ses chevaux comme feu Galigula. Laïs est morte : laissons en paix sa cendre. Ne troublons pas le sommeil de cette femme de bien qui a emporté dans la tombe les écus de tous ceux qui l'ont connue.

J'ai dîné aujourd'hui avec Alfred, qui fait des vers en ce moment : il adresse quelques questions à l'Etre Suprême qui resteront sans doute sans réponse^ du moins il n y compte pas, même sous la forme de la fameuse statue de pierre. Il va donc porter à Dieu le père quelques bottes dont il ne mourra pas, mais qui pour tout autre qu'un immortel seraient fort embarrassantes (i). Vous savez qu'aux yeux de ma mère je suis censé aller lundi à Saint-Germain. C'est à Versailles que je coucherai avec une nouvelle beauté que j'amènerai un beau jour à Thôted'Aogleterre, enfin, n'importe, comme dit d'Alton (d'Altonl Shée).

(i) Allusion aux strophes qui terminent la pièce intitulée l'Espoir en Dieu :

Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité, Et semblent attester d'un père, L'amour, la force et la bonté, Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord?

A quoi bon le crime et la peste?

O Dieu juste, pourquoi la mort?

Ta pitié dut être profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos I Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli.

Tu n'aurais pas dû lui permettre De t'entrevoir dans l'infini .

APPENDICE

Je vous préviens, mon cher ami,que j'îraî très încessamnient vous revoler votre grand volume de vers que je n'ai pas du tout l'intention de vous laisser. Il me faut aussi la chanson A demain les économies.

Me voici de nouveau à ma maison des champs, comme dirait Sainte-Beuve, orné d'une épouse qui m'ennuie à ravir. Quand donc pourrai-je dire avec Phil. Desportes que j'ai acheté l'autre jour en vous quittant pour me consoler de ma robe comme vous peut-être de votre schall?

Je fay l'amour, mais c'est de telle sorte Que seulement du plaisir j'cQ rapporte N'engag-eant point ma chère liberté...

Me voici, comme vous jadis à Saint-Germain, avec un enfant de moins et 3 chevaux de plus. — C'est du reste un peu sérieux, et je vais bientôt dire adieu à ces arbres qui se dressent comme des potences. A propos d'arbres, avez-vous vu le Bois de Boulog-ne ! Prenez une citadine et faites-vous conduire là par curiosité. Vous croyez bonnenîent qu'il y a eu un bois de ce nom aux portes de Paris, détrompez-vous, mon cher, et ne vous avisez pas de faire une pareille question si vous ne voulez pas qu'on vous prenne pour un habitant de l'Amérique du Sud. Apprenez que le bois dit de Boulog'ne a été une première fois violé par les Cosaques il y a 25 ans, qu'il s'en était assez bien tiré (à peu près comme M"^^ la Baronne Méchin); mais que dernièrement M. Thiers s'en est mêlé et que cette fois-ci c'est pour tout de bon et qu'il ne s'en relèvera plus.

Vous m'avez trouvé bien triste l'autre jour; c'est que vraiment je ne suis pas sans inquiétude. Le Français né malin qui a créé le vaudeville... et la g'uillotine me semble vouloir délaisser l'un pour l'autre. La chair fraîche commence à lui plaire un peu plus que le couplet grivois, et ce n'est pas rassurant, eût-on à son lit les rideaux recommandés par M. de Maistre. Userait difficile d'avoir les idées couleur de rose en ce moment. Il est vrai pourtant que la. Porte-Saint-Martin va rouvrir avec un drame de PaulFouchéet que Sainte-Beuve est positivement marié, comme le vicomte vous l'avait dit.

A bientôt, très cher ami, il y a long'temps que je n'ai reçu une de ces bonnes lettres qui me donnent de la joie tout un jour.

Votre bien dévoué.

ALF. T

8 novembre.

Septembre iSSq.

Réparation d'honneur quant à Sainte-Beuve, mon bon ami, il était à la campag^ne et n'a pu répondre à ma lettre. Il m'a écrit hier un petit mot charmant; du reste, ce que vous dites de ces g'aillards-là n'en subsiste pas moins, leur outrecuidance est intolérable et il faut laisser vivre tous ces cyniques dans leurs tonneaux. Gœthe et Byron étaient plus traitables, je le parie. — Avez-vous terminé votre affaire du faubourg Saint- Honoré ? J'ai hâte de vous savoir à Paris. Par exemple, il me faudra dire adieu à Saint-Germain quand vous l'aurez quitté. Je n'y vais que pour vous. Vous n'avez point song-é à habiter Versailles et à utiliser cet autre chemin de fer. Je Tai montré à Musset, il y a i5 jours, il ne l'avait jamais vu et en est revenu enthousiasmé. Il a dû même faire un sonnet en son honneur. Le grand Roi a parfumé ce beau lieu pour longtemps encore, et Louis-Philippe a jeté quelques pincées dans la cassolette. — A propos de cassolette^ ouvrez la vôtre et envoyez-moi mes vers. — Comment trouvez-vous cette phrase de l'astronome de La Lande : « Où vous voyez Dieu je ne vois que la nature et le mouvement. Vous supposez un être qui existait avant tout et qui a tout créé de rien. Je vous épargne la moitié de l'ouvrage. »

Je serai à Paris mardi et mercredi — jeudi je vais déjeuner à INanterre, je tâcherai de pousser jusqu'à la Terrasse (i). 11 faut pourtant que je sois à Paris pour 4 heures. — Mon oncle aurait été bien heureux de vous avoir pendant son séjour à Bury(2). il se rappelle encore mes rires homériques au café

(i) Guttinguer était alors à Saint-Germain.

(i») «Le père de Tattet avaît,dans la vallée de Montmorency, une fort belle

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Hardy, il y a bien longtemps, en revenant de la campagne. Ne me parlez pas des notaires.

li y a deux ans qu'ils ont nos affaires entre les mains et rien n'est encore terminé. Quel malheur qu'on ne puisse pas naître, vivre et mourir sans ces gredins-là ! — - A bientôt n'est-ce pas?

Toujours bien à vous.

ALFRED T

Dimanche.

23 juillet t84i.

Je n'ai pas vu Alfred depuis fort longtemps. Son grand travail consiste à savoir si, étendu dans son vaste fauteuil, il se décidera à mettre sur sa cheminée sa jambe gauche plutôt que sa jambe droite. C'est, vous en conviendrez, fort important. Votre système pour l'argent prêté n'est pas le mien. J'ai rendu et demandé des services à mes amis, et je ne les ai pas perdus pour cela. Seulement, quand on m^a fixé un délai, j'aime qu'on soit exact parce que je le suis moi-même en pareil cas. — Les Jocrisses reviennent à la mode. Il y en a un au Palais- Royal qui est excellent. M. Duval dit à Jocrisse : « Eh bien! qu'a s-tu fait de ma montre... où est-elle ? — Mais vous le savez bien... Vous m'avez dit : a Va mettre ma montre sur la Mairie, elle y est. » — Cela m'amène naturellement à vous parler de Levol qui m'envoie des lettres de 8 pages, vers et prose. Il veut absolument faire imprimer quelque chose dans la Revue par le canal de Musset. Vous savez comme c'est facile et si notre ami se prêtera à la chose. En attendant, il est en guerre avec le Chauvain lyonnais. Vous savez qu'il postule un fauteuil à l'académie de Lyon.

Un fauteuil pour la gloire est un prix très frivole I On le donne à François, et Florimond le vole,

a- 1- on dit.

propriété qu'on appelait Bury. Son fils, non content de cela, louait en ea« chette une petite maison située une lieue plus loin, à Mar^ency. On menait

i'oyeupe vie dans les deux endroits, bien que le monde n'y fût pas le même...» Biographie d'Alfred de Musset, par Paul de Musset; p. 170,)

Les rédacteurs s'intitulent Lutin, Triibj, Follet, Astaroth,etc., etc. Il a répondu :

Prenez de jolis noms ou des noms effroyables,

Vous avez beau signer, écrivains de rebut,

Trilby, Lutin, Follet, Astarotli, Belzébuth,

On dit toujours de vous : Ce sont de pauvres diables l

En voici un autre :

Ne vous étonnez pas que le petit journal

Trouve à tous ses bons mots les auteurs peu sensibles:

Il offre sur son titre un cortège infernal,

Et dans ses rédacteurs des esprits invisibles I

Enfin un nouveau journal intitulé le Rhône y s'étant amuse dépens, voici ce qu'il leur a lâché :

Le Rhône est un grand fleuve? eh 1 non, c'est un journal I Mais comme l'abonné n'arrive pas en foule,

Grâce à ce titre original.

On peut dire aujourd'hui : c'est un journal qui coule!

Certes, tout cela n'est pas d'un imbécile, mais c'est trop vieux de quarante ans. Il n'en fallait pas plus autrefois pour se faire une réputation. Pindare-Lebrun, Baour-Lormian, où êtesvous?

Arvers part demain matin pour l'Italie. Voilà un homme heureux !

Adieu, très cher ami^ des lettres, des lettres, encore des lettres!...

A VOUSa

ALFRED T

Cher ami, vous avez été bien bon et bien aimable de venir déjeuner à ma Caverne et de nous y avoir apporté cette adorable humeur que vous avez dans vos bons jours. Musset, pour

( 1 ) La date de cette lettre nous est donnée par le passage relatif au Poète déchu, qui fut écrit en 1889.

APPENDICE

Un homme qui s'était levé à 1 1 heures, était aussi passablement en train. Il m'a lu aujourd'hui 2 ou 3 pag*es admirables sur la différence qui existe entre le poète et le prosateur. Gela fera partie du Poète déchu qui sera fini Dieu sait quand (i). Nous aurons auparavant une espèce de Conversation qui ne sera ni un roman disting'ué ni un proverbe sur les bals de l'Opéra et qui rappellera peut-être la Nuit et le Moment^ de Crébillon fils.

Ne venez pas jeudi déjeuner à la maison, ma mère va à Bury et vous ne trouveriez personne. La Grammaire des Grammaires est de Girault du Vivier. G'est le meilleur ouvrage de ce genre.

La femme que Roger (de Beauvoir) a promenée à la liste civile s'appelle maintenant Hortense de Ruelle; autrefois elle se nommait Clarisse Levasseur. J'ai possédé jadis ses faveurs sous cette raison sociale. Elle était au bordel de Londres il y a un mois.

J'en étais là de ma lettre comme est rentré mon ami S..., sous-secrétaire d'ambassade, que vous avez vu jadis chez moi. C'est un garçon de mérite et d'esprit qui a conservé de vous un si bon souvenir qu'il m'a demandé en grâce de vous faire trouver ensemble.

Il sera chez moi demain jeudi à 1 1 heures. Nous déjeunerons dans mon petit appartement. Je compte sur vous, Arvers et Musset seront des nôtres.

A demain donc et tout à vous.

ALF. T

Mercredi

Cher ami, quels vers délicieux que ceux ajoutés en P. S. à votre arbre! Comme ils sont tristes et vrais, finement touchés, et que je préfère la voix qui chante au pied de l'arbre à celle de

(1) Il ne fut jamais fini, un peu beaucoup par la faute de Paul de Musset, qui ne goûtait pas ce roman. — Cf. la Biographie d'Alfred de Musseij pp. i34 et 235.

SAINTJE-BEUVE

Toiseau qui g-azouille dans son feuillage î Savez-vous que c'est du beau de planter un arbre et de pouvoir lui parler 3o aprèsî Faites de même aujourd'hui et nous verrons ce que vous lui direz à 80 ans. J'ai hâte d*avoir votre volume, mon cher Uhic, et j'imagine que j y retrouverai les belles choses que vous m'avez dites autrefois dans cette langue si mélodieuse et si douce que je suis vraiment digne d'entendre.

A votre place il y a quelques fables que je ne sacrifierais pour rien. Voici mes préférées: le Chat et la Mouche, les Renards et les Bûcherons, les Feuilles et le Vent, Polichinelle, Philomèle, la Perruche et le Rossignol, l'Habit et la Robe de chambre. J'y joins le Chêne et le Chèvrefeuille (1) qui rappelle le Chêne et le Roseau, bien que pris d'un autre point de vue, et le Paysan de la Touques, que vous avez le droit de nommer une fable, puisque le Paysan du Danube porte aussi ce titre modeste à jamais anobli.

Je vous enverrai cette nouvelle d'Alfred, mais je vous préviens que c'est du dernier médiocre. J'aime mieux qu'il se taise que de parler ainsi. Celle de George Sand est commencée. Jusqu'à présent c'est un Anglais qui a le beau rôle. A propos d'Anglais,je vous dirai que ma forêt (2) commence à perdre cette perruque rousse qu'elle a gardée tout l'hiver et qui est si bien portée par certains habitants de la perfide. Mon Dieu! que les chênes sont donc longs à partir! Je déteste cet arbre qui n'aime pas le Printemps: parlez-moi des bouleaux qui, depuis un mois, servent de plumets et de panaches à ces vieux feutres.

Décidément, est-ce vous qui m'avez envoyé le Raspail ? Ce sont des idées toutes nouvelles. Je n'ai pas grande confiance dans ces animalcules que nous avalons de tant de façons différentes et qui causent toutes nos maladies. On vit fort bien avec cela et nul doute qu'ils existent dans les remèdes mêmes qu'il vous ordonne. Il recommande la flanelle que je déteste et les draps de coton que je n'aime pas. S'il s'habille comme il veut

(1) Toutes ces fables ont paru dans les Mélanges poétiques ^ en 1825.

(2) Guttinguer possédait une très belle propriété à Saint-Gatien-les-Bois, près Honflcur.

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habiller le genre humain, il doit avoir une assez jolie tournure en hiver redingote d'alpaga, chapeau de paille, sabots — il ne veut dans les appartements ni marbre, ni glace, ni cristaux : il devait donc se trouver à merveille dans sa prison. La mienne serait de mon goût si je pouvais souvent vous serrer la main, mais pour cela il me faudrait le bras de Collignon, Serezyous encore à Paris en juillet quand nous y viendrons accoucher? C'est un vilain moment à passer. Adieu, cher bon, envoyez-moi force vers et prose de vous, que je vous lise eu attendant que je vous voie. Mille choses aimables de notre part à M""® Guttinguer. Nous embrassons Gabriel et nous vous aimons bien cordialement.

ALF

Qu'est-ce que cela vous fait, mon très cher, que je sois à Paris ou ailleurs? Ne m'aviez-vous pas dit que vous viendriez déjeuner avec moi un des jours de la semaine dernière? Je vous ai attendu tous les matins, car vous saviez que j'y restais toute la semaine, et malgré votre promesse (à cause de cela peut-être) je ne vous ai pas vu une seule fois.

Comment puis-je espérer, je vous le demande, que j'aurai le plaisir de vous posséder une journée entière à Bury? Vous profiteriez de l'occasion, du reste, pour faire une visite à M"^^ Hugo, qui a loué un château superbe dans un des plus beaux lieux de la terre, tout à côté de nous. Je dois vous prévenir qu'en général V. H. ne vient que le samedi pour s'en retourner le dimanche soir ou le lundi matin en excellent mari qu'il est. Pourquoi ne viendriez-vous pas tous dimanche prochain? Nous irions débaucher le grand homme et sa couvée. Je vais samedi chercher à Paris Roger de Beauvoir, qui a la plus grande envie de se trouver avec vous. Allons, prenez 4 tasses de café et décidez-vous. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Arvers sera de la partie.

Je suis allé dimanche à l'Isle-Adam. J'ai fait mes six lieues à cheval fort lestement et, arrivé là-bas, j'ai piqué une tête

dans rOlse; Teau était passablement froide, j'avais très chaud naturellement et il n'aurait tenu qu'à moi de ressembler à Alexandre dans le Cydnus; mais pas si bête. 11 faut vous dire que je m'étais purg*é le matin (je me purge tous les deux jours) et que les paysans m'encourag-eaient en me disant que bien des g'ens s'étaient noyés là où je m'étudiais à faire la planche. Je nageais sur un volcan.

J'ai luP... amour-propre effréné, préface inouïe à la Chateaubriand, quelques beaux vers, d'autres moitié italiens et moitié latins. Ily a une chanson g'asconne que je n'ai pas comprise du tout. Gomme notre homme est boiteux ainsi que Byron et que dans sa modestie il a pu craindre qu'on ne le comparât un jour à ce poète, il en dit mille horreurs pour qu'il n'y ait point d'illusions possibles. Sa pièce tombée est pour lui le rocher de Sisyphe. 11 a le Camp des Croisés sur le cœur et y fait allusion dans maint endroit. Vous verrez cela. J'ai lu autrefois, sur la recommandation d'Alfred, les mémoires d'Alfîeri en italien. Je n'en ai qu'un souvenir asse25 vague, mais je me rappelle un orgueil féroce, 2 ou 3 passaget très lestes et la manière dont il traite le français — la traduction de M. de Latour a donc paru? et les volumes de Marmier, les avez -vous ? Je vois d'ici que vous vous montez une bibliothèque à 2 fr. le volume avec des repas à i5 fr. par tête, ô grand capitaliste !

Vous seriez bien aimable de m'envoyer le sonnet que M. de Latour a dit chez vous : il est charmant. Je voudrais bien avoir aussi V antique sonnet de Fontaney à 2 heureux.

Ce que vous me dites de Michelet est très juste : il est par trop synthétique, mais que de rapprochements ingénieux! Quelle âme et quelle science, et souvent quel style !

Est-ce que par ces belles journées vous ne vous surprenez pas à regictler Saînt-Germain ? Adieu, mon sauvage ami.

ALF. TATÏET.

APPENDICE

Mardi.

3i mai.

Cher ami, je n'ai reçu de vous qu'une lettre datée du 3o mai; la longue dont vous me parlez sera restée rue Grang'e- Batelière. Je Taurai jeudi soir et vous enverrai de suite le renseig'nement demandé. Veuillez de votre côté me dire si Trouville est un lieu tranquille, si on peut y vivre passablement et à bon marché. Madame veut prendre quelques bains de mer, j'ai de suite pensé à cet endroit que vous m'avez vanté jadis et dont le plus g'rand mérite est de se trouver dans votre voisinage. Y a-t-il moyen d'avoir pour i5 jours une petite maison bien isolée au bord de la mer? Quelle route prendre pour y aller? Le bateau à vapeur n'est-il pas le moyen de transport le plus économique? Hélas! il faut que je pense à tout cela maintenant. Quelle humiliation et quelle honte ! Donnez-moi donc, très cher, un petit itinéraire et dites-moi à peu près ce que ces i5 jours me coûteraient. Je serais bien heureux de revoir vos Rouges-Fontaines (i) et de me promener avec vous au milieu de ces pins que vous avez plantés et qui doivent être si beaux maintenant.

A quelle époque serez-vous au chalet et à quel moment aller à Trouville pour n'y trouver que peu de monde? Vous devez savoir tout cela. Ecrivez-moi à Paris. II est plus que probable que je déjeunerai vendredi à Tortoni avec Ducléré. Ne pourriez-vous venir à 1 1 heures chez moi avec une botte de lilas? Je vous verrai quelques heures au moins et vous serrerai la main? Nous cherchons des maisons de campagne de tous les côtés pour y rester jusqu'en janvier. Vous ne seriez pas homme à nous louer le chalet quand vous le quitterez? J'y transporterais ma maison, composée de 2 chevaux et de 3 domestiques.

Voici ce que je sais de l'Andalouse de Roger (2). Il a em-

(1) C'était le nom du « chalet » que Guttinguer possédait près d'Honfleur,

(2) A cette époque, Roger de Beauvoir adressait la lettre suivante à Guttiiiguer, qui habitait alors le passage Delorme.

Mardi, minuit,

Infandum regina Jubés/ Je pars demain pour aller chez ma mère à

mené avec lui la mère et la fille et, arrivé à Paris, il leur a donné en toute propriété sa statuette. Je crois qu'elles lui font un procès en ce moment.

Adieu, mon bon, mon épouse veut absolument voir mon SLmi Arthur Gntiiuguev.

Je vous aime et vous embrasse.

ALF

3i mai.

L[ouis]-Philippe vient d'arriver ici.

Cher ami, si vous êtes un peu malade, je suis à peu près mort. Je rends Tâme sous le pied vainqueur de Musard, J'ai

4 heures, cher Ulric, et reçois votre lettre accusatrice. Je renvoie la cause à trois jours chez moi à midi.

Quel est donc mon crime, ô poète?

Des lilasde votre retraite

J'ai respiré l'air embaumé,

J'ai vu vos toits de chèvrefeuille,

Les roses que la Muse effeuille,

Et votre fils, enfant aimél

Un barbare propriétaire

A mon sujet veut augmenter

Son poétique locataire.

Tant mieux ! nous devons acheter

Ulric à vingt francs l'exemplaire,

Ulric à ce taux va monter!

Augmentez notre cher poète

Vous tous, éditeurs insolens,

Qui vendez de petits talens

Et des vers de peu de défaite !

Mais, ô vous Delorme à l'œil dur,

O vous que j'ignore et déteste

N'imposez pas un cœur si pur

Pour m'avoir dit, je vous l'atteste,

Toute la fraîcheur de mon mur.

Ingrat ! qui faites des passages,

Delorme, sachez donc, mon cher,

'Que chez vous il pleut en hiver

Et que j'ai peur de vos pavages.

Mais près de votre pavillon

Gazouillait l'oiseau de Gourcelles,

J'ai dû songer aux hirondelles...

Contentez-vous d'être un grillon.

(Lettre et vers inédits.)

APPENDICE

maintenant 3 femmes attelées à ce que vous savez bien. La pépie vient en mang*eant. Gomment vous n'allez pas entendre Dupré, Rubini ? Vous ne connaissez peut-être pas Rachel et vous vous égarez au Vaudeville : c'est de la folie — la pièce est d'un homme d'esprit qui prendra sa revanche, c'est tout ce qu'on peut dire — ces vieilles amours n'ont rien de neuf que votre joli refrain.

Je voudrais avoir déjà votre portrait. — J'ai revu les cou' vives de l'autre jour. Il n'est question que de vous, de votre esprit, devos chansons, de cette amabilité et de cette g'râce qui n'appartiennent qu'à vous, mon bon ami. — Que dites-vous des vers d'Alfred? Ro^er les a lus comme pour les faire siffle\ Excellent ami, va!...

Avez-vous mené Gabriel voir les masques? Je m'attendais à tout instant à vous voir passer dans une berline patriarcale. Je médite un repas quelconque avec Théophile Gautier et Alphonse Karr, à la condition expresse que vous en ferez les honneurs.

Ducléré est parti pour Laval — nous reparlerons de Ghallamel en carême. Je n'ose pas vous dire que je n'ai pas encore lu votre nouvelle. C'est du plaisir que je mets en réserve. Je vous prêterai le volume de Goethe quand vous viendrez, mais rapportez-moi mon g"rand in-8 de vers à vous et mon marc; prêtez-moi aussi les Mélanges poétiques. Je reçois à l'instant une lettre de Levol qui fait jouer à Lyon (heureux habitants des beaux vallons de l'Helvétie) {bis) 2 pièces en i acte. Il en envoie une en 3 actes à Paris et en achève une en 5 qu'il apportera bientôt lui-même. Je suis inquiet du sort de la malle qui contiendra ce chef-d'œuvre — on ne la recevra qu'au roulag'e. J'ai une levrette mag-nifîque qui par flatterie se fait malade comme son maître qui râle et vous embrasse.

A vous de tout cœur.

ALF

27 septembre (184 1) Bury

Ce que vous dites de Co/om6a est fort juste, mon cher Ulric,

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