‹ Sainte-Beuve, documents inédits (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · CHAPITRE LIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIMINAIRE

si Ton pouvait appliquer ce gros mot de trahison à la femme égarée qui se ressaisit et se détache. Quoi qu^il en soitje n'en connais pas une qu'il ait trahie pour une autre. Le seul crime qu'il ait commis envers celle qu^il aima le plus ardemment et le plus profondément fut de crier sur les toits, en vers et en prose, qu^il Tavait possédée, — et cela en haine du mari plus encore que par vanité. Mais ici le crime était si grand qu'il reste odieux, le mari offensé étant, de tous les chefs d'école qui eurent une influence sur Sainte-Beuve, celui à qui il devait le plus. C'est par lui — il en convient le premier — qu'il fut initié (( à l'école romantique des poètes »; c'est grâce à lui qu'il fit Joseph Delorme^ les Consolations ^ Volupté^ et j'ai bonne envie d'ajouter Port-Royal^ parce que, s'il n^avait pas rencontré Lamennais — et c'est par Victor Hugo qu'il le connut — je doute qu'il eût jamais fait ce maître livre. En tout cas, il ne l'eût certainement pas fait comme cela : il se serait borné probablement à écrire l'histoire littéraire de Port-Royal, selon le premier plan qu'il en avait conçu.

Le cœur était donc bon chez Sainte-Beuve : tous ceux qui l'ont approché en ont rendu témoignage, et d'ailleurs s'il ne l'avait pas été, la femme n'aurait pas tenu une aussi grande place dans sa vie.

Mais l'esprit valait beaucoup moins — j^entends les convictions et les principes, car, ayant a une âme d'acolyte », il passa son temps à dépouiller le vieil homme, c'est-à-dire les idées des autres.

En politique, il n'eut qu'une opinion : la peur du socialisme révolutionnaire, car il était conservateur.

En religion, après avoir essayé très sincèrement et tour à tour du marlinisme, du catholicisme libéral, du jansénisme et du piétisme, il aboutit graduellement et en dernière analyse, je ne dis pas à Tathéisme, car il ne fut jamais athée et lui-même s'en est défendu, mais à l'état d'âme assez commun de nos jours où le doute, également distant de l'affirmation et de la négation, remplace la croyance aveugle aux choses qu'on ne sait pas.

En littérature, après avoir commencé par Ronsard et Victor Hugo, il finit par Boileau et Fontanes — augmentés de Montaigne et de Bayle.

On a dit qu'il était femme par certains côtés. C'est vrai ; malheureusement ce fut surtout par les côtés mauvais, par la curiosité et par la langue.

C'est l'esprit de curiosité ou la curiosité de l'esprit, comme on voudra, qui, sous prétexte de tout voir et de tout connaître, le promena pendant vingt ans à travers toutes les écoles et lui fit dire un jour qu'il était « l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses » .

Mais nous n'avons pas le droit de nous en plaindre, puisque, s'il n'avait pas eu, comme on dit, les qualités de ses défauts, il n'aurait pas doté la littérature française de 1 incomparable galerie de portraits qui est son honneur et sa gloire.

Voilà pour la curiosité de Sainte-Beuve; quant à sa

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langue, elle lui a joué plus d'un mauvais tour, et ce sont ses indiscrétions, d'aucuns diraient ses commérages, qui lui ont fait le plus d ennemis. Il y a des gens qui ont des rancunes sourdes et dont on ne pénètre que difficilement les causes. Lui ne savait rien cacher, et, comme une femme en colère, il disait tout, selon qu'il était plus ou moins bien disposé : le bon, le meilleur et le pire — surtout le pire, sur le compte de ceux qu'il avait fréquentés et puis lâchés, une fois sa curiosité Satisfaite. Il a été méchant envers tous ou presque tous ses camarades du Cénacle. Pour expliquer ses méchancetés, les uns ont dit qu'il cédait à la jalousie, parce qu'il était laid, et les autres au dépit, parce que l'opinion ne lui avait pas accordé parmi les poètes romantiques la place à laquelle il prétendait avoir droit.

S'il a été jaloux, je ne crois pas que ce fût à cause de sa laideur, car tout laid qu'il était^ il a eu auprès des femmes presque autant de succès que s'il avait été beau. C'est même pour cela, j'imagine, qu'il aimait tant à se vanter de ses conquêtes. Et quant à son dépit littéraire, s'il en eut, comme j'en suis presque certain, en voyant que ses vers n'étaient pas appréciés à leur juste valeur, il eut tort, car le genre qu'il avait pris, l'instrument dont il jouait, était incapable d'exciter dans le public un enthousiasme aussi grand que les accents lyriques d'un Hugo, d'un Vigny ou d'un Musset; et pour ne venir qu'au second rang il n'en aura pas moins fait école, comme poète : Brizeux et François Goppée sont là qui en témoignent.

Mais il était né critique, et si la langue et la curiosité lui ont fait des ennemis, elles lui ont fait aussi des partisans et des admirateurs, car c'est par là surtout que sa critique vaut. Ayant été curieux de tout, non seulement il a voulu tout voir, mais au risque de blesser ses modèles, et pour ne pas avoir Tair d'être dupe, il s'est efforcé de tout dire. Poète, il a parlé des poètes comme personne. Romancier, il a écrit sur Balzac (après sa mort !) des pages définitives. Historien, il a appris la théologie et s'est appliqué à la philosophie qui n'était pas son lot, pour pouvoir parler de Port-Royal en connaissance de cause. Et quant à ses Lundis, Barbier, l'auteur des ïambes, a beau faire observer malicieusement que c'est de la critique à la manière discursive des An ff lais, je ne vois pas ce que les Anglais ont à nous opposer dans ce genre. En tout cas chez nous ce genre de critique défie toute concurrence et toute comparaison, quels que soient d'ailleurs les défauts de la méthode.

A présent, dans ce livre, ai-je dit tout ce qu'il y avait à dire ? Ce serait ridicule à moi d'avoir cette prétention. Sainte-Beuve est un sujet qu'on ne saurait épuiser, tant il est complexe et multiple ; les Lundis seuls demanderaient un volume à qui entreprendrait de les étudier et de les mettre au points car ils retardent en beaucoup d'endroits et sonnent faux en beaucoup d'autres (i).Non, je n'ai voulu dire ici que les choses essentielles et je me flat-

(i) Si Dieu me prête vie j'entreprendrai peut-être cette tâche.

CHAPITRÉ LÎMINAIRÊ

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teraisd'en avoir dit quelques-unes de neuves^si jen'avais eu d^autre mérite que de mettre en œuvre les documents que la fortune a fait tomber dans mes mains.

A cet égard je dois des remerciements tout particuliers à M"^^ Bertrand qui, en me confiant la correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M"^^ Juste Olivier, de Lausanne, ses parents (i), m'a révélé un Sainte- Beuve inconnu et inattendu même de ceux qui, comme M. Jules Troubat, ont vécu longtemps dans son intimité.

Je remercie également M. Gabriel Guttinguer qui m'a offert si gracieusement les lettres d'Alfred Tattet, d'Antoine de Latour, de Roger de Beauvoir, de Fouinet, de ^jme Mennessier-Nodier, etc., précieuses reliques des papiers de son père. — Je remercie M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul qui a bien voulu tirer, à mon intention, de ses archives inépuisables les poésies et les lettres d'Ondine Valmore qui sont dans le chapitre que j'ai consacré à la gracieuse fille de Marceline. — Je remercie M. Wuarin de m'avoir communiqué les lettres de Sainte-Beuve à M. Adert, son beau-père. Enfin, je remercie tous ceux qui, comme MM. Jules Troubat, de Barante, Dubois, Ad. Lair, Eug. Ritter, Henri Michel, le docteur Delaporte, ont collaboré de près ou de loin à cet ouvrage, en m'apportant leurs témoignages ou,

(i) Cette correspondance publiée par moi dans la Revue des Deux-Mondes vient d'être réunie en un volume à la librairie du Mercure de France et forme en quelque sorte les pièces justificatives de cet ouvrage.

SOUS forme de notes et de documents, des parcelles de vérité.

Les livres du genre de celui-ci ne valent, quel que soit le talent de Fauteur, qu'en proportion de leur part contributive à rtiistoire générale des mœurs et des idées. On a dit de mon Vigny que « c'était une forêt où les historiens littéraires de l'avenir iraient chercher du bois ». C'est le plus bel éloge qu'on en pouvait faire, à mes yeux tout au moins, et je me trouverai payé largement de ma peine, qui pourtant n'a pas été petite, si l'on en dit autant de mon Sainte-Beuve,

LÉON SÉGHÉc

Paris, septembre 1904»

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