LE PREMIER MAITRE DE SAINTE-BEUVE DUBOIS, DU « GLOBE
I. — Premier répétiteur de Sainte-Beuve à son arrivée à Paris. — Pierre-Jacques-Michel Chasles. — Vie aventureuse d'un chanoine défroqué. — La pension Landry. — Le collège CharJeinagne. — Dubois, professeur de rhétorique de Sainte Beuve. — Son jugement sur lui. — Succès de Sainte-Beuve au concours général. — Il fait la connaissance de Daunou. — Portrait de ce conventionnel. — Son influence sur Sainte Beuve. — Lettre de Sainte-Beuve à l'abbé Barbe sur la Révolution française.
IL — Dubois, du Globe. — Ses débuts au Censeur européen. — Sa collaboration aux Tablettes universelles , — Pierre Leroux lui donne l'idée de fonder le Globe. — Programme de ce journal rédigé par Théodore Joufl'roy. — D'abord journal exclusivement littéraire. — La critique jugée par Dubois. — Ses doctrines littéraires. — Principaux collaborateurs du Globe.
IIL — Sainte-Beuve entre à ce journal. — Ses confidences à M. Du- , bois. — Ses premiers articles sur la Grèce. — Peu à peu Dubois lui lâche la bride sur le cou. — Première incursion de Sainte- Beuve dans le domaine littéraire du xvi^ siècle. — Sa querelle avec Dubois, son duel en i83o sous un parapluie. — Dix ans après. — Justice rendue à Dubois par Sainte-Beuve. — Une lettre de Jules Glaretie. — Dubois jugé par Vacherot. — Dubois grand admirateur de son ancien élève. — Ge qu'il écrit à son sujet au lendemain de sa mort.
Lorsque Sainte-Beuve vint à Paris pour recommencer
ses études (septembre 1818), son oncle paternel, François-Théodore de Sainte Beuve, qui tenait un commerce de vins sur la place Dauphine, lui procura comme répétiteur, en attendant le collège, un ancien chanoine qui gagnait sa vie en donnant des leçons de grec et de latin.
Cette sorte de maîtres-répéliteurs n'était pas rare à cette époque. Les moines et les prêtres défroqués couraient les rues, et commue ils étaient en général bons latinistes, ils étaient, malgré tout, très recherchés des familles bourgeoises et des institutions laïques. C^est ainsi que Victor Hugo avait eu comme précepteur, aux Feuillantines, un ancien prêtre du nom de Larivière. Celui de Sainte-Beuve s'appelait Pierre-Jacques-Michel Chasles et logeait tout près de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. C'était un homme dur et autoritaire, dont la vie n'était qu'une longue suite d'aventures. Après avoir enseigné la rhétorique à Chartres, sa ville natale (i), et rempli les fonctions de chanoine à Tours, il avait embrassé les idées révolutionnaires, avait jeté le froc aux orties et s'était marié. Devenu maire de Nogent-le-Rotrou, il avait été élu député à la Convention et avait voté la mort de Louis XVI. Cela ne lui avait pas porté bonheur. Blessé quelque temps après à l'armée du Nord, où il avait été envoyé en mission (2), arrêté ensuite comme maratiste à la journée du 12 germinal an III, et enfermé dans le fort de Ham, il était à peine rendu à la liberté, qu'il se voyait traqué par le Directoire, pour avoir trempé dans une des nombreuses conspirations qui suivirent le 9 Thermidor. C'est même dans cette circonstance qu'il fut recueilli par François-Théodore de Sainte-Beuve, car le marchand de vins de la place Dauphine était un bon
(1) Chasles naquit en 1764 et mourut en 1826.
(2) Affaire d'HoDdschoote( 1793),
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patriote et, quoique ayant des opinions moins avancées, il s'était lié avec l'ancien conventionnel qui lui gardait une grande reconnaissance.
Voilà comment le futur auteur des Lundis devint rélève de Chasles. Celui-ci avait un fils qui avait quelques années de plus que Sainte-Beuve. Le jour où notre écolier lui fut amené par son oncle et sa mère, il pria Philarète — car c'était lui — de leur donner à tous les trois une idée de ses connaissances, et Philarète, monté sur une table, se mit à déclamer, sans aucune défaillance de mémoire, tout un chant d'un poème antique, latin ou grec (i).
Cependant Sainte-Beuve ne tarda pas à entrer à la pension Landry, qui était à ce moment rue de la Cerisaie. iVL Landry, ancien professeur de Louis-le-Grand, mathématicien et philosophe, était un esprit libre. 11 est question de lui dans l'histoire de Sainte-Barbe, par Quicherat. Sainte-Beuve dînait à sa table et y vît tout d'abord, ses amis particuliers, l'académicien Picard, entre autres. On le traitait comme un grand garçon, comme un petit homme. Il suivait avec la pension les classes du collège Gharlemagne; quoique ayant fait sa rhétorique en province, il entra en troisième sous M. Gaillard, excellent professeur et traducteur du De Oratore de Cicéron, avec qui il resta lié au sortir du collège, et qui lui expliqua, en grec, Homère, IP livre de V Iliade; la Vie deCicéron, par Plutarque, et les Évangiles; en latin, Salluste, Guerre de Jugurtha; les Pensées de Cicéron^ et Virgile, IIP livre dé ViLnéide. M. Cayx professait le cours d'histoire qu'on venait d'instituer tout nouvelie-
(i) Philarète Chasles, né à Mainvilliers,près de Chartres, en 1798, mort à Venise en 1873.
ment dans les collèges. Sainte-Beuve était habituellement premier ou second, tout au plus troisième dans les compositions hebdomadaires. Il eut, à la fin de Tannée, le prix d'histoire au concours (i). Il resta élève de Charlemagne jusqu'à la première année de rhétorique inclusivement,où il eutcomme professeur — pourpeude temps, puisqu'il fut destitué au mois de juin à cause de ses idées libérales, — M. Dubois, fondateur du Globe. « Il se distinguait, dit M. Dubois, en français et en vers latins: en français, il dramatisait un peu trop et perdit, par ce défaut, le prix de discours français au concours général, où il n'obtint que le premier accessit, avec une composition de beaucoup supérieure cependant pour le talent à celles qui furent couronnées (2). »
Sur ces entrefaites, la pension Landry changea de quartier et alla s'installer rue Blanche. Sainte-Beuve l'y suivit et fit sa seconde année de rhétorique au collège Bourbon, sous M. Pierrot. Il eut, au concours, le premier prix de vers latins des vétérans, et je crois bien qu'il eût remporté aussi le premier prix de vers français, si les vers français n'avaient été de tout tempsexclus des concours, car il versifiait déjà fort agréablement, comme en témoigne unepetite ode intitulée : Lnjeune poète ita" lien au tombeau du Tasse ^ que M. Dubois avait gardée dans ses papiers, et nous voyons dans une de ses lettres, datée du 6 mai 1822, qu'il était alors « fou de Casimir Delavigne ». Mais il cessa bientôt de cultiver les Muses. Il avait fait, dès 1819, la connaissance deM.Daunou, et à force de le fréquenter, il avait fini par subir son influence, qui n'était pas bonne. Daunou,lui aussi,était un
(1) Cf. Ma biographie (Souvenirs et indiscrétions de Sainte-Beuve), et le tome UI de sa Correspondance.
(2) Souvenirs inédits de Dubois publjës par M. Lair, dans (e Correspondant du 25 avril 1900,
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ancien moine défroqué. Après avoir quitté TOratoirejOÙ il avait enseigné la philosophie à Boulogne-sur-Mer, sa ville natale, il avait servi et lâché TEglise constitutionnelle pour se jeter dans la politique, mais, à la différence du père de Philarète Ghasles, il n'avait trempé dans aucun des crimes commis par la Convention. Bien loin d'avoir voté la mort de Louis XVI, il avait soutenu avec un grand courage que la Convention n'avait pas le droit de le juger. C^est lui qui avait pris l'initiative de la plupart des lois qui touchaient à renseignement et à l'éducation. Lorsque le premier Consul mit la main sur la France, Daunou aurait pu jouer un rôle comparable à celui deSieyès,son ami, mais les événements révolutionnaires l'avaient dégoûté de la politique . Il se retira quelque temps après parmi les archives de l'Empire qu'il commença de mettre en ordre, et c'est là que le trouva Sainte- Beuve. A cette époque, il était enfoncé jusqu'au cou dans les idées de Hobbes, d'Helvétius et de Técole d'Auteuil. C'est assez dire les leçons qu'il donna à son jeune compatriote. Sainte-Beuve avoue lui-même qu'en faisant sa philosophie sous M. Damiron il n'y croyait guère. Profitant de la liberté dont il jouissait chez M. Landry, il allait tous les soirs à l'Athénée, rue de Valois, au Palais- Royal, de sept à dix heures, suivre des cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle de MM. Magendie, Robiquet, de Blainville, et entendre des lectures littéraires; il y avait été présenté par M. de Tracy, et tout en continuant de prendre des leçons de mathématiques, il lisait les Mémoires relatifs à la Révolution française qui avaient été « recueillis d'une manière impartiale », ceux de M^^ Campan et de M"^^ Roland ; ceux de Ferrières avec ceux de Bailly ; ceux de Lally-Tollendal avec ceux de Rabaut-Saint-Etienne et de Riouffe... »
II faut lire les réflexions que ces Mémoires lui suggéraient :
«... C'est une chose bien digne de remarque, écrivaitil, en 18285 à Tabbé Barbe^ qui, de la pension Blériot, était passé à l'institution Haffreingue. à Boulogne-sur- Mer, où il enseigna la philosophie, c'est une chose très digne de remarque et de réflexion, que les récits différents et même contradictoires faits des mêmes événements par des témoins oculaires, sur la bonne foi desquels on est, d'ailleurs, assez d'accord. Et si, pour les faits publics et ostensibles, il y a tant d'obscurité, qu'estce donc quand il s'agit des causes qui sont cachées ? Comment tirer d'un tel chaos d'autre vérité que celle-ci: qu'il y a eu bien des intrigants, des criminels, des corrupteurs et des corrompus; et que ce peuple, qui avait donné tant à espérer d'abord, est descendu, par la faute de ses flatteurs, à un degré d'immoralité tel qu'on n'en retrouve d'exemple qu'à Rome, sous l'Empire !
(( Quand les premières fureurs furent passées, et que la Convention eut légué la France au Directoire, c'est alors qu'on vit, ce me semble, tout ce qu'il y a de plus impudent dans le vice. La perversité avait gagné jusqu'aux plus basses classes de la société; et Pigault-Lebrun, dans ses romans scandaleux, n'a fait que peindre sans exagération les mœurs du pays où il vivait. Au milieu de tout ce hideux tableau il y avait de grands caractères, des Thraséas, des Helvidius, qui consolent un peu par le contraste de leurs vertus; mais le commun de la société était flétri.
(( Vraiment, c'est un bien triste spectacle que celui que présente cette époque ; on doit y puiser des raisons pour en aimer davantage le temps où nous sommes venus. Je m'en félicite comme toi. Cependant, pour te parler fran-
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chement comme tu me parles, je te dirai, mon cher ami, qu'un passage de ta lettre ne m'a pas paru tout à fait d'accord avec mes idées, si toutefois j'ai le droit d'en avoir en ces matières si douteuses et si difticiles. Tu me dis que le gouvernement est un pouvoir servi par des ministres, ce qui est très juste, et tu ajoutes : « Pouvoir émané de Dieu seul,» etc. Sans doute, ce pouvoir vient de Dieu, en ce sens que tout en vient et qu'il est la source de tout; mais je crois qu'il est une source plus prochaine et immédiate du pouvoir, et je vais tâcher de t'exposer mon sentiment.
« Les hommes sont en société, c'est un fait; ils ont des droits, et, par conséquent, des devoirs les uns envers les autres; c'en est un autre. S'ils étaient parfaits, ils se respecteraient mutuellement, et il n'y aurait pas besoin de gouvernement, de pouvoir qui maintînt l'ordre, puisque Tordre existerait naturellement, dans notre hypothèse. Mais les hommes sont loin d'être parfaits ; ils le sentent eux-mêmes. Pour obvier au désordre, ils nomment d'abord des juges, des magistrats, des gérants; voilà un commencement de gouvernement dans une petite société. Agrandis la scène; imagine un groupe immense, joins-y la consécration du temps, et tu auras le gouvernement tel qu'il peut nous paraître.
« Tu me diras, peut-être, que le premier père est le premier roi; et alors il serait vrai que la monarchie est immédiatement divine. Mais, si un fils obéit à son père jusqu'à l'âge de raison, lorsqu'il atteint cet âge, il n'obéit plus de la même manière; il a de la déférence pour le vieillard qui l'aime; mais il examine son conseil, et se réserve de le suivre ou de ne pas le suivre. Si, tant qu'il obéit aveuglement, ou du moins sans hésîter,il peut paraître faire comme le citoyen à l'égard de la loi, certes,
ce n'est plus quand il discute le conseil du vieillard et se permet quelquefois d'en écarter sa conduite.
« Je crois que tu dois saisir mon idée, bien que mal exprimée. Elle me semble juste et non en contradiction de ce qu'il y a de plus rigoureux dans nos croyances religieuses. — Observe bien aussi que de cette idée ne sortent pas toutes les conséquences désastreuses qu'on a voulu en tirer contre les gouvernements. Car, si les hommes ont créé un pouvoir^ c'est qu'il était nécessaire; s'il est nécessaire à une petite société, il l'est bien plus à une grande... »
J'ai cité cette lettre presque tout entière^ parce qu'elle constitue le premier essai d'analyse critique et historique de Sainte-Beuve et que le morceau sent déjà la maturité d'un esprit qui cherche à s'affranchir.
Mais avant d'être repris définitivement par la poésie, l'histoire et la philosophie de l'histoire, Sainte-Beuve se laissa aller à son goût pour la physiologie, qu'il regardait sur le tard, quand il était revenu de tout, comme « son fonds véritable » : il suivit les cours de l'Ecole de médecine, et, comme elle était alors franchement matérialiste, il y perdit assez vite le peu de foi religieuse qui lui restait.
Mais il était écrit qu'il serait, toute sa vie, dominé par les événements, et que ses opinions et ses idées se modifieraient au contact de tous les hommes supérieurs que le hasard lui ferait rencontrer. Un an après avoir pris sa première inscription de médecine (i), il entrait au journal le Globe.
(i) n prit sa première inscription de médecine le 3 novembre 1828 et Iç 4 novembre 1824, il publia son premier article au Globe,
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I Nous avons V4i que Dubois avait été mis en congé ipour ses idées libérales à la fin de Tannée scolaire de 1821. Tout en mangeant sa demi-solde à Rennes, son pays d^origine (i), il avait commencé par méditer une [histoire de Bretagne et essayé sa plume dans un organe politique sérieux, le Censeur européen. Sa demi-solde lui ayant- été supprimée peu de temps après, il entreprit, là la demande de M.Guizot.qui publiait les Chroniques de l'histoire de France, la traduction de l'histoire de Téglise ide Reims, par Frodoard, chanoine de cette église et chrojniqueur du dixième siècle : travail considérable qui ne jcomprend pas moins de six cents pages, et qui a paru isousle nom de Guizot, comme la plupart des Dialogues de Platon, traduits par Jules Simon et ses camarades, ont paru sous le nom de Cousin. Cela ne Tempêchait pas, d'ailleurs, de collaborer aux Tablettes universelles et de s'y faire une belle place à côté de Thiers, Mignet, de Rémusat et Benjamin Constant.
Mais il avait en politique et en littérature des idées qu'il ne pouvait exprimer que dans un journal à lui et que partageait la fleur de la jeunesse hbérale de sa génération.
« Elle pouvait bien accepter pour le présent, dit M. Vacherot, la consigne des sages : toute la Charte et rien que la Charte. Mais comment fermer l'avenir aux élans de sa pensée et aux rêves de son imagination ? D'ailleurs, à cet âge des illusions généreuses et aussi des grandes conceptions, nous n'étions pas seulement préoccupés de
( (i) Dubois (Paul-François) çst ne à Rennes le 2 juin 1798; il çst mort 1, Paris le 16 juin 1874.
politique; nous rêvions de poésie, de science, de philosophie, de religion, d'un monde nouveau où toutes ces belles ou saiates choses reparaîtraient transfigurées par la lumière d'un idéal inconnu à nos pères. Dubois comprit ce besoin de la jeunesse de la Restauration.il le comprit d'autant mieux qu'il le ressentait avec une force et une vivacité toutes particulières. Voilà la véritable origine du Globe et la première cause de son brillant et rapide succès (r). ))
Cependant, si Dubois fut le véritable créateur et l'inspirateur de cette feuille pendant les six ans qu'il la dirigea,ce n'est pas lui qui en eut la première idée et qui en fut le parrain. Ce fut Pierre Leroux, qu'il avait rencontré sur les bancs du lycée de Rennes, qu'il avait toujours fréquenté depuis, et dont « l'esprit inquiet, avide de science, chercheur de problèmes, n'avait besoin que d'un régulateur et d'un interprète, car il ne savait pas écrire ». Pierre Leroux était alors prote à l'imprimerie Lachevardièrcj où s'imprimait le Mémorial catholique^ fondé, en 1824, par l'abbé Gerbet et M. de Salinis. En voyant le succès de ce grave recueil, il se dit « qu'on pouvait à plus forte raison créer un organe analogue pour les opinions qui étaient les siennes et celles de ses amis (2) et il proposa à Dubois de fonder le Globe.
Le 16 août i8245Théodore Jouffroy, qui devait publier dans le Globe les pages fameuses : Comment les dogmes finissent^ écrivait à Dubois la lettre suivante :
(( Vous m'avez appris une bonne nouvelle pour la littérature et pour vous, mon cher ami : — vous voilà gouverneur d'un journal et par conséquent, riche, car il
(1) Cf. Fragments littéraires de M. P. -F. Dubois [de la Loire-Inférieure), — Notice sur Paul-François Dubois.
(2) Causeries du lundi^ t. YI, article sur Tabbé Gerbet. jj
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prendra : et voilà notre critique littéraire en bonnes mains; vous la sortirez de l'ornière sansla dépopulariser et vous prêcherez la liberté littéraire en bon français; deux choses qui ont besoin Tune de l'autre et qui attendaient depuis longtemps; — soyez purement littéraire et ne descendez pas aux misérables allusions politiques;
— cela sent la prison de MM. Jay et Jouy, deux boutiques de mauvais goût et également usées aux yeux du public. Vous avez une belle mission à remplir, honorable, lucrative et sans péril, celle de révolutionner la littérature. Ce n'est pas moi qui vous Fapprends, mais je vous le dis pour vous donner confiance en vous-même,
— vous allez, le premier chez nous, attaquer les règles avec le bon sens et le bon goût qui ne font qu'un et qui ne peuvent appartenir qu'à la jeunesse : car, en tout, la génération précédente est frappée d'aveuglement et de discrédit : également incapable, blasée comme elle est, de sentir juste; sceptique et immorale comme les temps l'ont faite, de parler franc; passée et flétrie par les scandales de trente années, d'obtenir confiance et d'échapper au ridicule; — l'influence que vous pouvez acquérir sur l'avenir de la littérature française est immense, soyez-en convaincu, — et la mesure de cette influence sera celle de votre gloire; il ne vous faut que des hommes dignes de vous et dès que vous aurez levé le drapeau, il en paraîtra. — Quand les charlatans occupent la tribune, le bon sens se tait et semble mort ; il s'ignore ou ne croit pas en soi ; mais qu'un homme parle vrai, franc et clair, dans un jour il conquiert le monde, parce qu'il a révélé aux uns le secret de leurs croyances et aux autres celui de leur force. . . (i). »
(i) Correspondance de Théodore Jouffroy^ publiée par Ad, Lair. (Librairie académique Perrin, 1902).
Arrêtons-nous à cette lettre: elle contient tout le programme du Globe^ sans parler des prédictions qui, presque toutes, se réalisèrent et des conseils qui, tous, furent suivis par Dubois, sauf sur un point capital.
A l'origine, en effet, le Globe ne devait pas s'occuper de politique. Non, certes, que Dubois s'en désintéressât; mais, à cette époque, il n'était permis d'entrer dans le domaine politique qu'à ceux qui étaient riches, et Dubois ne l'était pas, ses amis non plus. Le mot de Lamennais : (( Silence aux pauvres! » aurait pu être prononcé dès 1824. Ce n'est que trois ou quatre ans plus lard, quand les barrières furent abaissées par une loi libérale, que, de journal exclusivement littéraire qu'il était, le Globe devint un journal politique paraissant tous les jours. A partir de ce moment, sa mission, tout en continuant d'être « honorable et lucrative », selon l'expression de Jouffroy, ne fut pas sans péril. Dubois l'apprit à ses dépens, puisqu'il achevait de purger la peine de l'emprisonnement à laquelle il avait été condamné au mois de février i83o, pour son article intitulé la France et les Bourbons^ quand éclata la révolution de Juillet. Mais il pouvait dire en sortant de prison que cette révolution était en grande partie son œuvre, car, pendant six ans, il l'avait préparée dans les esprits en défendant, envers et contre tous, la liberté de conscience et la liberté civile et religieuse.
Donc, au début, le Globe était et devait rester exclusivement littéraire. Dubois s'était proposé d'abord de relever le niveau de la critique, de la réformer et de l'étendre successivement aux questions morales et religiéuses. Il faut dire qu'en 1824 la critique était à peu de chose près ce qu'elle est aujourd'hui. Non seulement elle était tombée sous le mépris public en se vendant à
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qnl avait besoin de ses services, mais elle n'existait que de nom en dépit des louables efforts faits par Giiarles (Loyson et quelques-uns de ses amis pour la relever dans une petite revue qu'on appelait le Lycée français,
(( La critique, disait Dubois dans le programme du Globe^ est devenue une spéculation d'auteurs et un commerce de librairie. Chaque coterie a sa feuille; sous le voile de l'anonymat, chacun y loue son livre, ou le fait louer par un secrétaire ou un disciple ; d'autres fois, c'est un doux échange de services avec un ami. Le public, qui n'est pas dans le secret, croit à l'éloge où quelquefois la main paternelle, par surcroît de finesse et ruse de calcul, veut bien jeter çà et là une censure de bienveillance qui la relève et la fasse valoir, comme on dit. Le plus souvent, l'argent à la main, et l'article rédigé par un faiseur de la maison, le libraire commande à dix feuilles à la fois. Chaque matin, la France est étourdie de certains noms, jeunes ou vieux, qui doivent rappeler la gloire des grands siècles : et cependant de grandes compositions, des travaux de conscience et d'utilité publique, obtiennent à grand'peîne l'annonce de politesse pour les deux exemplaires; le jeune homme modeste et inconnu est repoussé dans l'obscurité qui désespère, ou bien on l'enrôle et il se perd en prenant la livrée. Ainsi la justice littéraire esta l'encan... (i). »
Ne dirait-on pas que ces lignes ont été écrites pour la presse d'aujourd'hui?...
Mais Dubois ne s'était pas proposé seulement de relever la critique littéraire; il voulait encore justifier le titre de son journal en propageant dans le pays la connaissance de tous les autres, et a cette connaissance,
(i) Le Globe ne voulut jamais recevoir d'annonces payantes; il annonçait seulement les livres qu'il croyait utiles.
écrivait-il, ne saurait mieux s'établir que par celle des diverses littératures, car la littérature des nations, c'est leur vie... Donner toutes les nouvelles étrangères, littéraires, industrielles ou morales, sans toutefois entrer dans des discussions trop profondes, au moins sur ce qui regarde les sciences : voilà ce qui remplacera dans notre feuille le compte rendu des théâtres et les esquisses parisiennes. » Dubois se réservait toutefois de s'occuper du théâtre, quand le théâtre produirait quelque nouveauté ou grave ou légère, quand quelque acteur de talent paraîtrait pour la première fois sur la scène. On s'essaierait dans un genre nouveau. Il trouvait inutile et injuste de consacrer à des pièces vouées dès le lendemain à l'oubli la place que devait occuper la critique des ouvrages dignes de retenir Tattention.
Et quelles étaient ses doctrines littéraires? Il va nous le dire en quelques lignes que les amateurs furibonds de la littérature Scandinave, les jeunes esthètes de la nouvelle école poétique, feraient bien de méditer à l'heure actuelle :
«Deux mots suffisent : hberlé et respect du goût national. Ni nous n'applaudirons à ces écoles de germanisme et d'anglicisme, qui menacent jusqu'à la langue de Racine et de Voltaire; ni nous ne nous soumettrons aux anathèmes académiques d'une école vieillie, qui n'oppose à l'audace qu'une admiration épuisée, invoque sans cesse les gloires du passé, pour cacher les misères du présent, et ne conçoit que la timide observation de ce qu'ont fait les grands maîtres, oubliant que les grands maîtres ne sont ainsi appelés que parce qu'ils ont été créateurs... »
On conçoit qu'avec un pareil programme les collaborateurs n'aient pas manqué à Dubois. Les premiers
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numéros du Globe (i) étaient à peine parus qu'il vit se presser autour de lui des hommes jeunes, espoir et réserve de la France de demain, tels que Duchâtel, Duvergier de Hauranne fils, Jouffroy, Laffitte, C. Magnin, Rémusat, Vitet, sans oublier ceux qui. comme ïhiers, Villemain, Guizot, avaient déjà fait leurs preuves.
Sainte-Beuve accourut l'un des premiers. Depuis un an qu'il suivait les cours de l'Ecole de médecine, il avait éprouvé d'amers découragements^ que la vie solitaire qu'il menait avec sa mère (2) exaspérait encore. Cependant une voix ne cessait de lui crier dans sa solitude qu'il était poète et que c'était dans la littérature qu'il devait chercher un dérivatif à ses maux. Aussitôt donc qu'il entendit parler de la fondation du Globe^ il alla trouver son ancien professeur de rhétorique pour lui faire ses confidences.
|i) Le premier numéro parut le i5 septembre 1824, veille delà mort de Louis XVIll. La publication eut lieu d'abord tous les deux jours, ce qui n'était pas très régulier. A partir du 3o octobre 1824, elle se fit tous les mardis, jeudis et samedis de chaque semaine, le numéro du samedi étant double Enfin, le 22 janvier 1828, la publication se restreignit à deux jours par semaine, le mercredi et le samedi, mais les feuilles du mercredi et du samedi étaient doubles; et elle dura sous cette forme jusqu'au 16 février i83o, que le Globe devint grand journal politique quotidien. C'est en août ,1828 que, par suite de changements apportés dans les lois de la presse, le Globe put s'occuper de politique.
D'abord établi rue des Pelits-Augustins, no 26, et très peu après rue Saint-Benoît, n» 10, à portée de l'imprimerie Lachevardière, le Globe transféra ses bureaux, le i^'" janvier 1828, hôtel deGèvres, rue Neuve-Ventadour, avec une entrée par le [)assage Ghoiseul. Depuis un an à peu près, il était imprimé chez M. Guiraudet, rue Saint-Honoré, n*» 3i5, et il continua de rêtre là jusqu'à sa disparition.
(2; Elle était venue habiter avec lui en 1823.
« J'ai présente cette heure qui fut décisîvé pour son avenir, nous dit Dubois. J'étais malade et au lit, et le jeune homme, assis à mon chevet, me peignait ses dégoûts, et cependant la nécessité d'un état, ses rêves littéraires et l'impossibilité de s'y livrer. Je le relevai et, sans le précipiter dans la carrière si hasardeuse de la presse où la persécution m'avait jeté, je lui prêchai la constance dans sa profession de médecin, en lui montrant des heures possibles à réserver au moins longtemps encore, comme une prière et un culte à son dieu secret.
(( De confidence en confidence, le Joseph Delorme que nous avons connu depuis se révéla tout entier: une sombre mélancolie, une volupté toute sensuelle et triste dans ses satisfactions, une imagination suscitée par Télan lyrique de tous les grands poètes nationaux ou étrangers, tous emportés dans le même mouvement^ les doctrines d'Helvétius et de Hobbes, dévoraient cette jeune âme. Ma philosophie déiste, puisée dans Rousseau, habituée à l'optimiste et à la résignation chrétienne, s'attendrit et attendrit en même temps l'élève qui se confessait à son ancien maître. Je lui proposai alors de s'essayer dans le Globe et de chercher là une distraction à ses noires pensées, et l'exercice d'un talent qui voulait de l'air, sans toutefois rompre encore avec la médecine et son hôpital (i). La place que je pouvais assurer à ses essais et la modique rétribution dont notre dévouement et notre modestie à tous se contentaient ne pouvaient être une ressource. Ce que je considérais, et ce qu'il considérait de
(i) Sa dernière inscription de médecine, qui était la quinzième, fut prise le i3 novembre 1827. 11 avait été, pendant un an, élève externe à l'hôpil al Saint-Louis et « avait eu l'honneur d'être roupion sous Dupuylren ». {Ma biographie^ p. 34.)
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même avec moi, c'était le soulagement de son âme par l'expansion; et je lui citais l'exemple de Gœlhe qui, une fois déchargé, dans son Werther ^ de ses rêveries douloureuses, ne ressentit plus le mal qu'il communiquait ainsi à tant d'autres.
(( Il ne s'agissait pas, du reste, de roman ni de poésie sentimentale, mais de travaux positifs, adoucis toutefois par le charme des souvenirs de ses jeunes études et l'attrait que donnaient alors à la Grèce insurgée ses héroïques etforts et les miracles de ses martyrs. Je lui demandai de suivre dans des esquisses géographiques, mais littéraires et pittoresques sans recherche, les événements quotidiens de cette guerre de Tindépendance que racontaient les grands journaux poUtiques et dont le récit était interdit au Globe à cause de son caractère purement littéraire. Les petits tableaux des lieux, mis à côté des faits, devenaient à la fois une lumière et un commentaire nécessaire. La main du jeune écrivain se façonna vite ; les voyages anciens et nouveaux lui fournissaient les couleurs, et, ma sévère critique aidant, nous parvînmes à leur donner une fidélité et une sobriété piquantes qui les faisaient rechercher. Toutes les îles d'où s'élançaient les hardis brûlots et où venait fondre ensuite la vengeance des Turcs; toutes ces villes désolées du Péloponèse, toutes ces campagnes où la hache d'Ibrahim- Pacha portait le ravage, passaient ainsi sous les yeux des lecteurs et bien souvent les journaux politiques empruntaient nos petits dioramas. Le style de Sainte-Beuve se montrait là ce qu'il eût dû rester toujours, et ce qu'il est redevenu depuis les Causeries du Lundi^ avec une liberté, une grâce, une sobriété supérieures, précis, ferme et dégagé de toutes ces fausses recherches et ce luxe d'images un peu empâté qu'il contracta dans son passage
à travers Técole romantique et dans le commerce de Hugo et du Cénacle... (i). »
Les souvenirs de Dubois, si précieux pourtant pour rhistoire des débuts de Sainte-Beuve, ne sont pas tout à fait exacts. Il est très vrai que son ancien élève débuta par de petits tableaux des lieux où se faisait la guerre de rindépendance de la Grèce, mais ces tableaux se réduisent à cinq qu'il fit du lo octobre 1824 au î3 janvier 1826. Encore, entre celui de C/2/o,qui fut le troisième, et celui de Lesbos ou Mytilène^ qui fut le quatrième, Sainte- Beuve trouva le moyen de consacrer un article charmant aux Mémoires de AP^ Bertin sur Marie-Antoinette^ de même qu'entre celui de Lesbos et de Candie^ qui fut le dernier, il s'essaya dans la critique littéraire en rendant compte succinctement de quelques volumes récemment parus. Il a raconté lui-niême qu'à un certain moment Dubois lui dit : « Maintenant, vous savez écrire et vous pouvez aller tout seul, »
Cela se sent au choix plutôt qu'à la variété des sujets de ses articles. Nous avons vu qu'il avait dévoré en arrivant à Paris les Mémoires relatifs à la Révolution française. Ce fut dès le commencement son terrain de prédilection; terrain brûlant et peu sûr, mais où il se sentait malgré tout à l'aise, et prenait plaisir à philosopher sur les hommes et les événements qui avaient bouleversé la face delà France. Ceux qui seraient curieux de suivre sa pensée et d'avoir ses premiers jugements sur la période révolutionnaire n'ont qu'à ouvrir le Globe à la date du 28 juillet 1826; ils y trouveront un article sur le Vieux Cordelier^ de Camille Desmoulins, qu'il reprit plus tard, non pour le corriger, mais pour le compléter à Taide et
(i) Souvenirs inédits de Dubois,
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dans le sens des notes que son père avait écrites en marge de l'exemplaire qu'il possédait de ce journal.
Mais les articles les plus remarquables que Sainte- Beuve ait signés au Globe sur la Révolution française sont incontestablement ceux que lui inspirèrent les derniers volumes de M. Thiers (i) et celui de M. Mignet (2). Là, vraiment, il se révèle, et, comme le dit Dubois, il se montre ce qu'on le retrouvera plus tard dans les Cause" ries du lundi^ sobre, précis et ferme, et dégagé de tous les oripeaux du style romantique.
Dans un autre ordre d'idées, je signalerai aussi les articles qu'il fit sur les Mémoires de M"^® de Genlis (3), le Voyage en Angleterre et en E cosse ^ Kmèàée Pichot(4), et les Poésies érotiques^ de Tissot, avec une traduction des Baisers de Jean Second (5). Il y a là des remarques, une observation, un esprit critique qui dénotent chez l'écrivain des connaissances très étendues et une grande sûreté de jugement; sans compter que la diversité de ces artijcles nous permet de remonter à la source même de ses premières inspirations. Je ne serais pas surpris^par exemple, que ce soit le Voyage en Angleterre et en Ecosse^ de SPichot,qui lui ait donné l'idée d'imiter les poètes lakistes dans Joseph Delorme; et quant aux Baisers de Jean Second, ils lui ont fourni l'occasion de faire une première jincursion dans le domaine littéraire du seizième siècle qu'il devait explorer, peu de temps après, avec tant de bonheur.
Est-ce à dire que, dans tous ces essais, Dubois lui ait
(1) 10 et 19 janvier 1826.
(2) 28 mars 1826.
(3) 2 et 5 avril, 21 mai 1825.
(4) 12 juillet, 29 octobre et 17 décembre 1825.
(5) 4 mai 1826.
iAlNTfi-BliUVÊ
lâché complètement la bride? Nullement. D'abord le directeur du Globe ne se contentait pas d'inspirer, de guider ses collaborateurs; il les corrigeait aussi, il les mettait au point, quand ils s'écartaient tant soit peu de la ligne du journal; quelquefois même sa férule se faisait sentir un peu plus lourdement que de raison, car le pédagogue qu'il resta toute sa vie était doublé chez lui d'un doctrinaire d'autant plus intransigeant sur les principes qu'il était franchement et résolument libéral ; et Sainte-Beuve, qui eut de bonne heure la tête près du bonnet, supportait difficilement, je ne dis pas les conseils, mais les remontrances et le joug de son ancien maître. Il écrivait un jour (6 décembre 1828) à M. Loudierre, son ancien camarade de Charlemagne : « Mes rapports avec Dubois sont toujours les mêmes; très polis, amicaux au fond, et expressifs en apparence, mais sans retour d'intimité possible... (i). » Cela prouve qu'il y avait déjà eu à cette époque certains froissements entre eux. Quelques années après, ces froissements d'amourpropre et d'autorité s'exaspérèrent au point qu'à la suite d'une discussion dans les bureaux du Globe — c'était au lendemain de la révolution de Juillet, en pleine effervescence, en pleine canicule — Sainte-Beuve manqua de respect à Dubois qui leva la main sur lui. On alla sur le terrain, et le duel, qui eut lieu avec des pistolets d'arçon conquis par Fontaney sur un gendarme au milieu de la bataille, est resté mémorable, moins par la qualité des adversaires que par le parapluie dont Sainte-Beuve avait jugé à propos de se couvrir. « Je veux bien être tué mais je ne veux pas être mouillé, » avait-il crié aux
(1) Correspondance de ^Sainte-Beuve^ 1. 1, p. 12.
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témoins; et c'est sous son parapluie qu'il avait essuyé le feu de Dubois (i).
Mais ce duel n'avait laissé aucun fiel dans le cœur du maître et du disciple, et lorqu'ils se rencontrèrent, en i834, dans le salon de M"^^ Récamier, à la lecture des Mémoires d' outre-tombe^ ils se serrèrent cordialement la main.
Neuf ans après, en t843, Saint-Beuve ayant envoyé à Dubois la dernière édition de son Tableau du seizième siècle, celui-ci lui adressa la lettre suivante, datée d'Issy, le 24 juillet :
i( Mon cher Sainte-Beuve, cet hiver, quand j'étais malade, j'ai reçu de vous un souvenir qui m'a été cher, comme tout ce qui me viendra de vous... Je ne vous ai point répondu, parce que je voulais vous lire auparavant... Votre tableau du seizième siècle m'a rappelé un temps déjà bien loin de nous, dont presque seul vous avez prolongé et maintenu le souvenir. Pauvre Globe t colonie venue et formée des quatre vents de l'horizon, et si parfaitement, si longtemps unie pour le bien, pour la vérité, pour Tart! Jeunesse de tant d'esprits et de tant d'âmes d'élite, si fervente et si désintéressée! Prélude de tant de fortunes diverses, presque toutes, hélas! précipitées et perdues, malgré l'élévation de quelques-unes dans des voies stériles, loin du but espéré et cherché 1 Bien souvent, dans la Revue des Deux Mondes^ il vous
(i) Paul Foucher écrivait à Victor Pavie le 20 octobre i83o : « Vous me parlez de Sainte-Beuve. Il a hérité avec Leroux et Ma.^nin du Globe, que les anciens rédacteurs voulaient détruire, parce qu'ils l'abandonnaient pour des places. Il en résulta une scission, de cette scission une querelle, de celte querelle un soufflet que Dubois a donné à Sainte-Beuve ; de ce soufflet un duel de quatre coups de pistolet sans efFet; Sainte-Beuve tenant son parapluie sur sa tête (il pleuvait un peu) Dubois finissant par faire des excuses è Sainte-Beuve. (Th. Pavie : Victor Pavie^ sa Jeunesse^ ses relalions littéraires,)
est arrivé, et tout récemment encore, de sonner l'appel à la troupe dispersée et de lui demander, comme un second âge, et personne ne répond à votre voix, même ceux qu'elle émeut le plus. C'est ce que nous nous disions, un soir de rencontre, cet hiver, M. de Rémusat et moi. Vous nous faites battre le cœur, mais il y a un froid d'âge et de situation, des liens du devoir qui enchaînent. Cependant, pour ce qui est de moi, ces appels au moins me réveillent et me font, non pour le public, mais bien caché et bien solitaire, retourner à des études chéries et trop délaissées. Qu'en sortira-t-il ? Rien peut-être! »
Et Sainte-Beuve de lui répondre:
(( Mon cher monsieur Dubois, vous êtes de ceux vers lesquels la pensée se reporte le plus souvent et le plus particulièrement, lorsqu'on se souvient des meilleures et des plus fructueuses années de sa jeunesse: de celles où Ton a acquis ce qu'on ne fait plus ensuite que prolonger et dépenser au dehors. Car le dedans ne se renouvelle pas. Votre part a été grande et belle, si on la mesure à l'influence directe et effective sur les esprits. Tout ce que vous laisseriez échapper de pages nouvelles ne ferait bue procurer la justice à celles que nous n'avons pas oubliées. Ne nous les refusez pas, si elles se présentent à votre plume dans quelqu'une de ces saisons de court loisir. Nul parmi ceux qui vous ont connu ne doute que, dans cette région de la pensée, vous ne soyez toujours présent! »
Mais en i843, Dubois avait autre chose à faire qu'à recueillir ses articles du Globe, dont quelques-uns pourtant sont des pages remarquables de littérature et d'histoire, et à y ajouter ses impressions et ses souvenirs. La politique l'avait saisi: il était député de Nantes depuis i83i, c'est même pour cela qu'on ne l'appelait plus que
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Dubois de la Loire-Inférieure, d'aucuns disaient malicieusement « de la g-loire inférieure », quand il aurait du rester pour tout le monde Dubois, du Globe. Mais en France, du moment qu'un littérateur a mis le pied dans une assemblée politique, il est perdu pour les lettres; à moins d'être un Lamartine ou un Victor Hugo, il n'est plus que le sénateur ou le député un tel. Pourtant Dubois, en pénétrant à la Chambre, n'avait pas renoncé à jouer un rôle actif dans sa chère Université. Tour à tour, inspecteur général, professeur à l'Ecole polytechnique, conseiller, directeur de l'Ecole normale, président du concours d'agrégation, il n'avait pas cessé un seul jour d'être en communication directe, intime, avec la jeunesse des écoles et le monde des professeurs. La jeunesse littéraire n'aurait donc jamais dû oublier ce qu'il avait fait pour elle, en ouvrant le Globe aux écrivains qui l'avaient instruite, éduquée et formée durant plus d'un quart de siècle ; mais depuis le coup d'Etat, Dubois s'était retiré de tout, de la vie universitaire et de la vie politique, et les années de retraite silencieuse comptent double et triple pour l'oubli qui se fait si vite sur un grand nom. Après avoir essayé de reprendre ses études d'histoire rehgieuse, pour lesquelles, en Breton fidèle qu'il était, il avait toujours eu une prédilection marquée, il y avait renoncé, faute d'avoir pu retrouver les manuscrits égarés ou dérobés, qui l'eussent aidé à renouer la chaîne interrompue de ses pensées sur cette matière délicate.
« A son âge, dit M. Vacherot, on ne recommence guère des études d^un aussi long cours. On a d'autant plus de peine et de répugnance à se mettre à l'œuvre qu'on regrette davantage les pages écrites à certaines heures de vive et féconde inspiration. Pourtant, le sujet
lui était trop cher pour qu'il pût s'en détacher tout à fait. Ne pouvant se livrer à un travail soutenu de recherches et de composition, il écrivait, dans ses moments de méditation religieuse, la nuit surtout, quelques pages où il résumait ses impressions, plutôt encore que ses études sur le Christ, sur les apôtres, sur saint Paul, sur toute cette époque dont l'exacte et intime connaissance peut seule expliquer ce grand mystère de l'avènement du christianisme. Il se faisait lire tout ce qui paraissait d'important sur ce sujet de prédilection, et Pon retrouve dans sa correspondance des jugements très développés, justes, parfois sévères sur certains livres qui ont eu un grand succès de popularité (i). » Joignez à cela qu'avec la méthode très sûre, et aussi très gênante, qui était la sienne, il ne pouvait écrire une ligne avant d'avoir lu tous les livres qui avaient été publiés sur la question, et l'on comprendra qu'avec la glace finale de l'âge il ait renoncé à écrire et qu'il ait été oublié. Il le fut même si vite qu'un jour de 1867 M. Jules Glaretie, racontant dans le Figaro le duel de Sainte-Beuve avec son ancien directeur, ne trouva pas d'autre mot pour qualifier celuici que l'épithète dédaigneuse de certain: « un certain M. Dubois ! » Mais Sainte-Beuve était trop juste pour ne pas relever l'injure même involontaire qui avait été faite publiquement à son maître. Il écrivit aussitôt à M. Jules Claretie pour le remercier et lui dire que, si tous les détails de son article étaient exacts, il aurait une légère rectification à faire, en ce qui concernait le certain M. Dubois.
«... C'est un homme sur les seconds plans, disait-il, d'un talent et d'une verve remarquables. Nul plus que
(i) Fragments littéraires de M, P.-F, Dubois ^ précédés à^xjme notice biographique par M, Vagherot.
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lui ne serait à même de renseigner nn jeune critique sur tout le mouvement de la critique française, de 181 5 à i83o. Il y a marqué par quantité d^articles, mais surtout par ses vues, son excitation, son stimulant : nul ne sait mieux que lui l'histoire littéraire sérieuse de cette période de la Restauration. Il porte aujourd'hui la peine d'avoir délaissé les lettres, et si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot certain a dû lui entrer dans le cœur comme un trait aigu. Comme il n'écrit pas et ne publie rien, il ne fournit malheureusement pas d'occasion de réparer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin au lit, après une nuit d'insomnie I Que de beaux romans vendéens et chouans, à la Walter Scott! Que de beaux projets d'histoire du christianisme avant Renan! Et tout cela s'est perdu en improvisations! Et c'est moi, l'adversaire d'un jour et l'homme au pistolet, qui m'en souviens encore le mieux. — Donc, écrivains, produisons tant que nous avons la force et pendant qu'il en est temps (i). »
Cette lettre de Sainte-Beuve, publiée noblement par M. Jules Claretie le 21 novembre 1868, dans le Petit Journalj toucha beaucoup M. Dubois qui lisait régulièrement tous ses articles et, de loin en loin, dans ses Sou-venirs inédits^ lui a consacré quelques lignes fermes, précises et judicieuses. Exemple :
« Sainte-Beuve, écrivait-il en 1862, a depuis longtemps jeté le froc de tous les couvents ; il n'est plus que du sien; si quelquefois il semble prendre la robe quelque part, regardez bien, ce n'est qu'un domino; le vrai pourpoint est dessous.
Et il le définissait ainsi : « C'est l'épicurien de la criti-
(i) Çorresp, de Saijite'Benvef t. H, p. i3^5. Lettre du i5 février i8ôy.
que; le moraliste des petits replis excelle; le peintre à grands traits fait défaut ; les œuvres ne sont pas dessinées avec puissance, ni jugées d'assez haut, à leur place, dans le temps même, dans leurs rapports et leurs différences avec les maîtres du vieux genre. Ce n'est pas une vaine et chimérique étude que la recherche des lois immuables de Texpression du beau et sans s'enfoncer dans le détail de la philosophie de Tart, si elle ne circule pas autour de vos portraits et de vos paysages, peut-on s'étonner de les voir passer au noir au bout de peu de temps ! »
Mais ce qu'il admirait sans réserve dans son ancien élève, c'était « l'épanouissement merveilleux de ce style transparent, précis, incisif, à la fois lame d'acier le plus finement trempé, qui pénètre jusqu'aux fibres les plus intimes, et en même temps velours de réserve et de sousentendu, qui passe en caressant sur la plaie faite ou à faire au besoin... »
(( J'aime cet esprit à ses soixante ans, écrivait-il encore en i865, plus jeune, plus brillant qu'en sa fleur première, comme je l'aimais à son éclosion de dix-sept, sous ma férule de maître et plus tard à vingt-quatre, sous mes conseils de critique qui lui ont ouvert la carrière. Depuis deux ou trois ans surtout qu'il me semble peu à peu dépouiller ses malices aigres et ses coups fourrés d'amourpropre, le calme et la paix semblent s'établir dans cette intelligence à mesure qu'elle monte. La justice si fine des jugements ne touche plus les défauts que pour les expliquer,sans les fustiger d'âpres et mordantes épigrammes, rendues plus amères par le demi-voile même dont elles se couvraient. C'est la vraie justice qui parle avec sympathie pour tout ce qui est beau, pur et bon. Même là où la philosophie un peu désespérée du juge laisse échapper ses lueurs sombres, il y a la douceur d'un beau soir
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qui perce à travers et malgré le brouillard froid des profondeurs. Cette philosophie elle-même, par cela seul qu'elle s'avoue nettement, hardiment, atteint à la sérénité sur la philosophie et les croyances d'autrui, et elle les dessine avec fidélité. »
Et quand Sainte-Beuve mourut^ voici en quels termes affectueux et émus il s'exprima sur son compte :
(( Je lis tristement dans le Temps d'hier soir la nouvelle de sa mort... Les souvenirs prévalent sur les sentiments qui ont dû me tenir séparé de lui, malgré ses gracieux retours depuis trois ans. Parmi ce jeune essaim du Globe, après mes trois ou quatre vraies amitiés, Sainte- Beuve était celui qui me touchait de plus près, et dusséje paraître insolent de cette assertion, j'ai agi sur lui... Je perds l'un des derniers et des plus vifs plaisirs de ma vieillesse. Cette critique si fine et si délicate, dans une langue devenue du meilleur timbre, n'aura pas de successeur... Si le moraliste à doctrines désolantes a trop souvent mêlé à ses belles études Tacreté de ses rancunes ou ses soudains accès de nerfs, il n'en a pas moins jeté des jours profonds et vrais sur plus d'une maladie de notre âge... L'éminent et rare écrivain a été, depuis quarante ans, la postérité prématurée pour toutes les gloires de son temps grandes ou petites; il demeurera le mémoire à consulter inévitable, nouveau dictionnaire de Bayle, avec la supériorité de l'intelligence et le style qui fait tout vivre. »
En transcrivant ce bout d'éloge funèbre, je ne puis me défendre de cette réflexion qui me fournira le mot de la fin de ce chapitre : n'est-il pas curieux vraiment qu'après l'avoir deviné et lui avoir ouvert la voie comme critique, Dubois ait assez vécu pour rendre sur Sainte-Beuve un jugement post mortem qui demeurera sans appel?