LE SAPIN
Ainsi qu'une e^rande pensée
Oui féconde un cœur désolé,
Sur la cime étroite, élancée,
Se dresse un sapin exilé.
Jouant avec leur chevelure,
Le vent seul arrache un murmure
A ses rameaux, fléchis en vain.
Car nul oiseau ne les caresse,
Et la voix des forêts sans cesse
Roule autour d'eux son chant lointain...
L'arbre a grandi, fier et sublime, Sur son piédestal glorieux, N'aimant que l'aigle de l'abîme, Le soleil, la neige et les cieux.
H buvait la tiède rosée.
Les parfums qu'à l'herbe embrasée Enlève un sou file humide et frais ; Et d'air pur baignant ses feuillages, Il s'cDvelofipait de nuages Aiin de s'endormir en paix.
Parfois, sur la couche glacée
Où tombent ses fruits résineux.
Une empreinte rouge est tracée ;
Des ours la laissent après eux.
(^.e sang vermeil comme la rose
Sous les vents de la nuit éclose.
Est la seide lleur du rocher :
^Nlais lors(pi'il paraît sous ses branches,
L'arbre y jette ses barbes blanches,
Et semble vouloir le cacher.
11 hait aussi l'épervier sombre,
Quand il vient, d'nn vol tournoyant,
Enbcor sa ti^'c dans l'ombre,
Ou mesur(!r son front g('ant.
Au battement confus des ailes
II mêle des plaintes nonvellcs,
Et, froissant ses dards à griiiul bruit
Il dresse ses bras, les balance,
FrissoiHU', et mugit, et s'clance...
Epouvanté, Toi-scau s'enfuit.
Pourquoi soulfrirait-il ra])pr(jch('
gosier féminin? C'est pourtant vrai : la voix grave di recueil des Deux Voix était celle de la femme, et la voix! légère^ celledumari. Symbole charmant, quoiqu à contre | sens, de Taccord qui se fit dès le premier jour entre ces deux âmes si bien appareillées et si dignes Tune de l'autre. Autant, en effet, Juste Olivier était doux, timidcj
De quelque habitant du vallon?
11 doit vivre seul sur sa roche, -/
Que le temps lui soit court ou long :
Il doit tout ignorer du monde ;
Kt sans une voix qui réponde
A ses vagues appels d'amour
Il faut qu'il vieillisse et supporte
Ce que chaque an nouveau rapporte,
Et les tourments de chaque jour.
Ainsi, roidissant son courage, Il revoit toujours, au matin, Bondir l'avalanche sauvage Qu'éveille un murmure incertain.
Il entend le glacier sonore Longtemps après gronder encore,
Imitant la foudre en courroux; l Et sur la cascade troublée, Quand tombe une roche écroulée,
Il sait ce que font de tels coups. '
Ne le plaignez pas, si la terre
A fui son abri soucieux.
Il est malheureux, solitaire,
Oui! mais sa tête est près des cieux.
Qui sait quelle haleine bénie.
Ou quelle enivrante harmonie
A parfois bercé son sommeil?
Ah 1 pour lui les anges peut-être
N'ont pas dédaigné d'apparaître J; Dans un blanc rayon du soleil. iS
Un jour, luttant avec l'orage ~ Qui tourmentait ses longs rameaux.
Il gémit, et d un cri sauvage Salua des destins nouveaux.
Car la nue, agitant ses ailes.
Sur lui jetant des étincelles, ^ Semblait un céleste envoyé. ' Et l'embrassant avec furie, % L'arbre au tonnerre se marie ; % Puis il retombe foudroyé. ,
ET Mme JUSTE OLIVIER lOI
v, concentré, doutant toujours de lui-même, malgré sa ntr finesse et son «air narquois», autant sa femme était fière, ardente, ambitieuse, expansive, tout en étant très puritaine et quelque peu susceptible (i). Mais ces qualités, lii qui dénotent généralement un caractère entier et résolu, — Sainte-Beuve disait qu'elle avait reçu de la nature une organisation de Romaine — étaient enveloppées chez Juste Olivier d'un nuage de mysticisme qui leur enlevait ce qu'elles avaient parfois de trop arrêté, et c'est par le côté mystique plus encore que par sa beauté qu'elle plut tout d'abord à Sainte-Beuve.
Et comment n'aurait-il pas été touché, subjugué, conquis, après avoir lu la lettre suivante, qu'à peine rentré de sa première et rapide excursion en Suisse il reçut de Juste Olivier, le 29 août 1887?
« Pendant cette aimable visite, à propos de laquelle vous avez mis mon indulgence dans votre lettre, sans doute afin qu'elle fût quelque part, nous n'avons pas tout dit, il me semble, sur la résolution que vous allez prendre. Au risque de vous effrayer beaucoup, de vous répéter des choses que vous savez mieux, et de vous faire sourire par l'importance que je mets à jeter d'ici un poids à côté de la balance, je veux renouer un instant Tentretien suspendu. Vous savez d'avance que ce n'est pas une causerie parisienne; et cela me place à l'aise dans mon sérieux, aussi bien que dans mes scrupules
(1) Piirilaiiie cL détcstr'nit la corruption jusque dans les discours, elle paraissait fâchée lorsque Saiute-Dcuve se permettait de lui conter ses fredaines avec Xavier Marmier, son Pylade d'alors, parce qu'elle redoutait pour lui toutes les contagions immorales. Quant à sa susceptibilité, elle éclate déjà dans ce fragment de lettre de Sainte-Beuve (6 mars iS.^cj) : « 11 y a des reproches v<jilés, et je vous jure (pTen lisant et relisant, il m'est impossible d y rien voir sinon (pic j'ai eu (juchpie gros tort dont je ne me suis pas i aperçu. Expliqurz-vous, j(; vous prie, dites quoi. Et entre nous pas de ■ nuages. » {Carres/), incdile de Sainle-Ueiwe avec M. et M^^ Juste Olivier.)
de n'avoir pas assez éclairé la vérité. Pour être compris,! ils demandent une certaine disposition d^âme, une cer-j taine pente du cœur où vous replaceraient tout naturelle-! ment le souvenir un peu vif, l'impression un peu préJ| sente de nos graves conversations. Mais se souvient-onli au milieu des enivrements du retour? c'est ce que vous ne nous direz peut-être pas. Se souvient-on, en retrou-! vant sa mère, d'avoir accepté ailleurs quelque chose dei maternel, dans la forme que prenaient .les sollicitudegj d'un intérêt véritable? Se souvient-on, au revoir des anciens amis, qui nous font la vie douce et légère et k renouent au passé, de tout le charme du présent? S(i souvient-on d'avoir senti que la chaîne du temps a de^l anneaux lointains, plus suprêmes encore, qui nous lieni à ce qui précéda le monde et à ce qui le suivra, puis,pai ci, par là, a quelques êtres, qui n'ont guère d'autre dat(| dont ils puissent se réclamer auprès de nous? QuanC; chaque aurore apporte son poème, son drame ou sor conte, inconnus, scintillants, rapides, fascinateurs, s( souvient-on de la Divine Comédie, qui roule dans Ten-i semble des choses la vérité de son spectacle éternel, eii attendant la fatalité de son dénouement qui ne vieni qu'avec le dernier rayon du soleil sur les yeux mourants, avec le dernier jour de la terre? | (( Tout ceci m'entraîne, mais pourtant non loin de! mon sujet. Ne s'agit-il pas en effet de savoir pourquo: vous vivez, et vous voulez vivre? C'est un choix moral plus qu'un autre, que vous allez faire. Si je ne me trompe.; votre conscience vous a dit que vous retirer à l'écar pour examiner le grand problème de la destinée vomi conduirait à y trouver Dieu, et à l'accepter, pour vous comme pour l'univers, chose que toute âme d'hommel doit faire à sou tour et seule, que nul ne peut vous épar-li
ET M«îie JUSTE OLIVIER
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gner. Sans doute, le moyen en question n'est pas unique, n'est pas infaillible; mais si Dieu vous Ta montré, il le sera pour vous. Si vous entendez aujourd'hui sa voixy n endurcissez pas votre cœur. Quand il se pourrait faire que vous n'eussiez d'autre profit religieux d'avoir obéi à ce que vous sentez au fond de vous être un appel moral, que d'avoir obéi, vous seriez encore amplement dédommagé de ce qu'il vous en a pu coûter. Tout fait trace en nous, vous le savez; et le premier effort sur une bonne route appelle et facilite le second. Vous n'en êtes pas à ceux-là, sans doute : mais cependant aucun de nous ne saurait, sans éminent danger, mépriser l'évidence d'une direction divine. Votre conscience intellectuelle, si je puis ainsi parler, vous tient à peu près le même langage. Elle vous montre assez clairement les avantages d'un long travail, austère et utile, au bout duquel un peu de repos pour la pensée sera légitimement acquis. Je n'insisterai donc pas là-dessus. Quant au reste, vie matérielle monotone autant dans ses distractions que dans sa simplicité, soins d'amis, sollicitude désintéressée, admiralion et sympathies acquises, retraite peu sonore mais fidèle, poésie de la nature et du fond des choses achetée par quelque insipidité et pâleur de détail : voilà ce que vous savez déjà. J'ai grand'peur que vous n'en ayez trop peur. Cependant, si vous sautiez par-dessus l'abîme, yeux fermés, comme vous aurez peut-être la force de l'essayer, vous verriez combien le gazon de l'autre rive vous recevrait mollement.
(( Quand vous avez été parti, beaucoup de choses me sont ainsi revenues, évidentes et pressantes. Je n'ai plus senti notre plaisir dans votre intérêt, et celui-ci, se faisant ainsi plus pur, s'est enhardi et mieux révélé. J'ose donc vous presser, vous conseiller, vous conjurer môme
de bien réfléchir avant de dire non, si vous y penchez ;| et de chercher, dans une conviction sentie et raisonnée,! le pouvoir de convaincre ceux des vôtres qui voudront vous garder près d'eux. Dans le chagrin que nous éprou-|l verions s'ils l'emportaient, il y aurait sûrement pour nous du chagrin personnel (non de jalousie, comme Tenchaînement de ma phrase le ferait faussement croire, mais de cœur); mais c'est surtout pour vous que nous serions affligés. A moins toutefois que vous ne parvinssiez à nous démontrer, dans le parti pris, votre plus évident avantage; or celui dont je parle est bien difficile à recomposer. Adieu, monsieur. Mon frère et ma sœur vous remercient de vos aimables paroles à leur égard. Quant à nous, c'est tout à fait votre faute s'il nous semble à présent que nous sommes séparés d'un ami de toujours; et cette faute, vous n'avez pas l'air de vouloir la réparer.
(( M. Diodati m'écrit toutes sortes de douceurs à votre sujet : de ces choses comme nous les pensons et comme nous ne les disons pas. !
(( Caroline Olivier. » \
Cette lettre, d'un accent romantique si pénétrant et si profondément religieux, ne fut pas étrangère, on n'en saurait douter, à la décision que prit Sainte-Beuve d'al- i 1er discourir sur Port-Royal à Lausanne (i) ; il ne l'avait î pas attendue, d'ailleurs, pour être fixé, je ne dis pas sur || le mysticisme de M"^^ Olivier, mais sur le caractère j sérieux et grave de l'hospitalité qu'il avait reçue à Aigle \ pendant quelques jours et qu'on lui offrait de nouveau \ pour plusieurs mois. N'a-t-il pas dit à l'adresse de ses |
( I ) Sur la façon dont il entra en relations avec M. et M"^e Juste Olivier, i| consulter mon introduction à sa Correspondance inédite avec eux. ;
ET Mlle JUSTE OLIVIER
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hôtes dans une des meilleures pièces des Pensées d'août^ qui date de ce temps:
Salut! je crois encore! Ainsi j'espérais dire
A ce lac immortel que j'allais visiter;
Il me semblait qu'au cœur que le spectacle inspire,
Ma défaillante foi renaîtrait pour chanter.
J'ai vu la paix du cœur, Punion assurée, Le saint contentement des biens qu'on a trouvés, Et les grâces au Ciel pour leur seule durée. Et le renoncement des autres biens rêvés :
J'ai vu rintellio;'ence en sa démarche à l'aise, Sans s'user aux détours, suivant un but voulu, L'étude simple et haute où trop d'essor s'apaise; En face des grands monts, Dante parfois relu ;
Parfois, la poésie en prière élancée, Du même heureux sillon faisant monter deux voix, Vos destins s'enfermant, mais non votre pensée, Et le monde embrassé du rivage avec choix.
Des vrais dons naturels j'ai compris l'assemblage, La force antique encore et l'antique douceur; Et causant d'aujourd'hui, de ce Paris volage, A table je goûtais le chamois du chasseur.
Ce que je n'ai pas dit à la montagne austère, A la chapelle, au lac qui m'a laissé son deuil, Mes amis Je le dis à J'ombre salutaire, Au foyer domestique, au cordial accueil.
Aux vertus du dedans, partout, toujours possibles, Au bonheur résigné, sobre et prudent trésor. Au devoir modérant les tendresses sensibles : Amis, en vous quittant, — salut! je crois encor !
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il revint à Lausanne, au mois d'octobre 1837. Que s'il n'accepta pas, comme il l'avait fait à Aigle, l'entière et complète hospitalité chez ses amis, ce ne fut pas, soyez-en persua^